Pathétique déclaration de l'auteur
Voilà enfin ce deuxième chapitre qui fut TRÈS long et TRÈS périlleux à mettre en ligne, je dois dire. J'ai en effet subit de grosse épreuves pour pouvoir donner forme à ce foutu truc ... Bref, j'imagine que vous ne préférez pas savoir.
Aussi, je crois qu'il est d'usage de m'excuser de vous avoir fait attendre. Désolée ...
Enfin, je ne sais pas si ce chapitre sera à la hauteur de vos attentes. A vous de me dire. J'accepte toujours les critiques constructives.
Sinon, bonne lecture à tous. Et merci à Maryn, Niwen et HirumaRaito (j'espère ne pas avoir écorché des noms) pour leurs encouragements. ^^
Chapitre second
Décisions
La première chose qu'elle sentit fut la terre, dure et râpeuse, sous sa joue.
Le souffle lui revint alors brusquement. Puis la douleur. Celle-ci commença lentement à s'emparer de son corps tout entier, parcelle par parcelle, tandis que ses membres sortaient de leur léthargie et retrouvaient avec lenteur leurs sensations perdues. Une ribambelle de pavés, brunis par la boue de la rue, défilaient devant sa vision de nouveau floue, et venaient se mêler au ciel nuageux dans un tourbillon de couleurs grises et ocres. La jeune femme en avait la nausée. Et comme elle levait les yeux vers le ciel déchiré pour échapper à ce manège infernal, une ombre gigantesque assombrit soudain la voûte, dans un cri à faire trembler les montagnes elles-mêmes. La muette se sentit frémir de tout son être tant ce son trouvait violemment écho en elle.
Un dragon. C'était un dragon. Le doute n'était plus permis.
La brume qui l'enveloppait se dissipa péniblement, et ses muscles endoloris retrouvèrent peu à peu leur liberté de mouvement. Les pensées défilaient à toute vitesse dans son esprit pendant qu'elle tentait difficilement de se relever. Tout était allé si vite. Elle n'avait rien vu venir. Ses manches déjà déchirées, trainèrent dans la poussière qui maculait les pavés bruns. Le monstre surgissait de nulle part. La masse de son corps, recouvert d'écailles noires comme la nuit s'écrasait dans un bruit sourd, et ses deux énormes pattes griffues raclaient la pierre dans un crissement insupportable pendant qu'il s'agrippait à la tour de guet qui tombait en morceau sous son poids. Les pierres chutaient de toutes parts, écrasant les hommes qui avaient le malheur de se trouver dans l'ombre du bâtiment. Puis venaient les cris d'agonie et de terreur. Rapidement couverts par le rugissement strident de la créature.
Un juron intérieur vint stopper net le cours de ses pensées alors que son genou ployait sous elle, laissant le reste de son corps retomber lourdement sur le sol sale. Sa tête tournait toujours. A quelques mètres de là, elle aperçût alors le billot sur lequel sa nuque se trouvait encore posée, il n'y avait pas si longtemps. La hache qui tombait dans un éclair blanc. Elle la revoyait encore. La violence de l'attaque venue du ciel l'avait projetée à terre juste à temps pour lui éviter le coup mortel. Elle n'avait jamais aussi heureuse de mordre la poussière.
Elle en était là de ses réflexions, quand soudain, une main épaisse agrippa solidement son épaule. Prise de court, elle fit vivement volte-face, prête à se défendre avec la férocité d'un loup blessé. Mais au lieu d'un potentiel ennemi venu lui trancher sournoisement la gorge, ce fut une paire de pupilles bleues azurs qu'elle ne reconnaissait que trop bien, qui se posèrent subitement sur elle.
- Hé, debout ! Allez ! Les dieux ne nous donneront pas d'autre chance ! cria Ralof qui semblait bien plus alarmé qu'à l'habitude.
Sans attendre de réponse, il empoigna fermement la muette par les épaules et la souleva de terre comme si elle n'avait été qu'une simple brindille. Une fois sur ses jambes, la jeune femme chancela un instant sous le poids de son propre corps, et sous celui de la frayeur que lui avait faite son compagnon. Pendant qu'elle recouvrait son équilibre, le soldat Sombrage cherchait furieusement du regard, un endroit où se réfugier pour échapper aux flammes dévastatrices qui ravageaient maintenant la petite place, et une grande partie de la ville.
Ses yeux parcoururent, tour à tour, les maisons qui s'embrasaient dans d'immenses gerbes de feu brulantes pendant qu'un sentiment d'urgence grandissait dans ses tripes. Heureusement, il ne mit pas longtemps à trouver. Entre les brasiers géants qu'étaient devenus les toits de chaumes de deux habitations, se serrait une petite tour trapue dont les murs épais avaient pris une teinte noirâtre au niveau des fondations, léchées par de longues langues de feu. Une étroite porte de chêne barrait l'entrée mais demeurait à l'abri des flammes. Ne perdant pas une seconde, il se retourna alors vers sa protégée. Il allait attraper son bras fin pour la tirer hors de ce terrain à découvert et l'entraîner vers la sureté de cette cachette de pierres, mais il se vît subitement obligé d'arrêter son geste. En effet, lorsqu'il jeta un regard inquiet vers l'endroit où elle se trouvait la minute d'avant, il ne vit rien. Rien que le feu et la mort. Disparue. Elle avait disparue. De nouveau, la panique le pris à la gorge. Ses yeux se remirent alors à parcourir fiévreusement les rues flamboyantes.
C'est alors qu'il la vit. Ses cheveux auburn volant dans son dos, comme autant de flammèches rougeoyantes, tandis qu'elle courait à toute allure vers la petite tour roussie par le feu qu'il avait lui-même repérée quelques secondes plus tôt. Visiblement, elle l'avait devancé. Alors, bien que sous le coup de la surprise, le Sombrage s'élança à la suite de la jeune fille sans réfléchir un instant de plus. En quelques foulées, il l'avait rejoint et ils s'engouffrèrent tous deux dans l'antre de pierres.
Entre les épais murs de la pièce circulaire, une chaleur étouffante et une forte odeur de soufre prirent les nouveaux arrivants à la gorge. En effet, les immenses brasiers qui sévissaient à l'extérieur des murs faisaient de ce petit donjon une sorte de four dans lequel ses occupants se sentaient peu à peu devenir des rôtis. Mais la chaleur n'était malheureusement que la dernière de leurs préoccupations. Au dehors, on entendait encore les rugissements furieux du dragon et les craquements des poutres qui se consumaient. Quant à l'intérieur de l'habitacle, il était emplit des gémissements et des cris de douleur de deux Sombrages qui gisaient, blessés, contre un des murs du long escalier qui grimpait dans les hauteurs de la tour. En face d'eux le blond et la muette reprenaient difficilement leur souffle, le dos appuyé contre la pierre rugueuse.
C'est alors que Ralof remarqua un homme de grande taille qui se tenait adossé à quelques coudées à peine d'eux. Son corps massif recouvert d'un épais manteau de fourrures sales et sa posture unique en son genre firent facilement reconnaître au soldat, son supérieur le plus respecté. Et bien que la situation fût des plus précaires, le blond ne put retenir un sourire.
- Jarl Ulfric !
L'intéressé tourna alors son visage couvert de crasse dans la direction des deux rescapés. Dans ses yeux durs et froids emplis de crainte, passa alors, une furtive lueur de soulagement. Il avait réellement l'air content de les voir vivants.
- Tiens donc, Ralof ! Et la petite muette aussi.
- Mon Jarl ! Qu'est-ce donc que cela ? Les légendes auraient-elles dit vrai ? demanda le soldat blond sans ambages.
Le regard du Jarl de Vendeaume s'assombrit de nouveau lorsqu'il prononça ces lourdes paroles :
- Les légendes n'incendient pas des villages entiers ...
A ce même moment, un bruit assourdissant se fit entendre et les murs eux-mêmes tremblèrent sous les vibrations provoquées par l'éboulement. Les trois rescapés levèrent leurs trois regards inquiets vers les hauteurs de la tour et froncèrent leurs trois paires de sourcils. La fine poussière qui leur tombait sur le visage ne laissait rien présager de bon.
- Il faut y aller. Maintenant, dit Ralof d'une voix blanche.
Sur ces mots, il fit un pas décidé vers la porte d'entrée, dans l'intention de l'enfoncer d'un coup de botte, leur permettant ainsi de déguerpir d'entre ces murs qui risquaient de leur tomber sur la tête d'une minute à l'autre. Mais il eut beau pousser de toutes ses forces, le chêne massif refusait de bouger d'un pouce. Le visage du blond se crispa et il laissa échapper un juron, multipliant la force de ses coups qui faisaient déjà grincer le bois meurtri. Pourtant il ne tarda pas à ployer devant l'évidence. Il n'y avait rien à faire. Quelque chose de l'autre côté devait bloquer les gonds. Sans doute l'éboulis de tout à l'heure. Il devait bien l'admettre ils étaient mal barrés. Il fallait trouver une autre sortie. Et le plus vite serait le mieux.
Il se tourna vers ses compagnons. Eux aussi avaient compris. Ils étaient piégés. Mais il leur fallait une issue. Ils ne pouvaient pas mourir ici. Pas maintenant qu'ils venaient juste d'échapper à une mort certaine. D'ailleurs aucun d'eux n'aurait accepté cette idée sans la combattre. Aussi, Ralof trépignait tandis qu'il cherchait désespérément un moyen de s'en sortir vivants. Malheureusement, malgré toutes ses réflexions, il n'y en avait qu'un seul qui s'imposait dans son esprit. C'était loin d'être son option favorite, mais ils n'avaient pas le choix.
- Par la tour ! Allez ! cria-t-il en direction de la muette et du Jarl.
La fille ne se fit pas prier et s'élança dans les escaliers qui s'entortillaient autour des murs de pierres, le Sombrage blond sur ses talons. Les marches défilaient à toute vitesse sous leurs pieds tandis qu'ils s'élevaient de plus en plus haut dans le bâtiment. Peu à peu, leurs souffles devinrent lourds et leurs jambes fatiguées se mirent à ployer sous le poids de leurs corps. Dans les hauteurs de la tour, l'air devenait plus frais et les ténèbres se substituaient à la lumière. Mais leur instinct les poussait à continuer toujours et encore plus haut, malgré cette atmosphère oppressante. Courir toujours et encore plus vite. Car c'était la mort qui les poursuivait. La muette ne comptait plus les marches ébréchées qu'elle rencontrait, se contentant de grimper, grimper, grimper toujours. Elle ne devait pas s'arrêter. Sous aucun prétexte. Le Sombrage la suivait de près.
Puis, comme ils arrivaient sur un énième palier, ils se virent obligés de ralentir brusquement leur course effrénée. Devant eux, un éboulement avait en grande partie obstrué le passage, les empêchant d'aller plus loin. D'énormes blocs de granit, qui devaient provenir de plus haut, gisaient, éparpillés dans les escaliers. Un soldat qui portait le bleu sombrage se démenait déjà dans l'espoir d'en dégager quelques-uns. L'homme suait comme un bœuf sous son armure de maille tandis qu'il essayait de bouger un rocher de la taille d'une roue de charrette. En voyant les nouveaux venus, il abandonna un instant sa tâche pour tourner vers eux un visage couvert de suie. Le temps d'une seconde, la muette croisa le regard de l'inconnu. Une lueur sombre dans ses yeux clairs reflétait la peur et la panique qui régnaient en lui.
Puis ce fut fini. Tout explosa. Le mur à leur droite vola en éclats de pierres brûlantes. D'un instant à l'autre, la solide paroi s'était transformée en une large brèche de deux fois la taille de Ralof. Et par ce trou béant, apparût soudain la vision cauchemardesque d'une gueule immense, entièrement constellée d'écailles luisantes, sombres comme une nuit sans lune. Et cette ombre monstrueuse, surgie de nulle part dans un grondement assourdissant, ouvrît alors une immense mâchoire remplie de crocs, longs et tranchants comme autant d'épées.
Devant cette apparition terrifiante, la jeune fille recula précipitamment dans les escaliers. A deux fois, elle manqua de basculer en arrière, tant à cause de la panique que des tremblements qui agitaient le bâtiment tout entier, faisant des marches des masses mouvantes. Ses pas mal-assurés la firent tout de même reculer de quelques mètres, avant que son dos ne rencontre un obstacle. Ralof rattrapa la jeune femme juste à temps lorsqu'elle vint se heurter contre son large torse. Ils l'avaient échappé belle.
La seconde suivante, le flot de feu qui s'échappa de la gueule monstrueuse vint roussir les murs à quelques pouces seulement devant les fuyards. L'attaque fut si puissante que la pierre se mit à fondre dans la chaleur intense qui avait envahi le petit fort. Le soldat inconnu n'eut pas leur chance. Ses cris d'agonie furent la dernière chose qu'ils entendirent de lui. Les débris du mur en ruine qui l'avaient enseveli le retinrent prisonnier pendant que les flammes dévastatrices faisaient tomber sa chair en lambeaux noircis. Ralof et la muette, qui s'étaient instinctivement retenus l'un à l'autre pour garder leur équilibre dans les escaliers tremblants sous leurs pieds, regardèrent le cadavre se décomposer tandis que la créature s'extirpait de la brèche dans un cri victorieux. Les fondations furent de nouveau prises de violentes secousses quand la masse gigantesque de la bête s'arracha, dans un bruit sourd, aux parois de pierre. Chacun des deux rescapés resserra un peu plus son emprise sur le bras de l'autre et retint son souffle devant la violence des secousses. Tous deux craignaient de voir les murs s'écrouler soudainement sur leurs têtes, réduisant à néant leurs espoirs de liberté en même temps que leurs vies. Les murs gémirent, et une épaisse couche de poussière vint recouvrir lentement leurs cheveux. Mais la tour tint bon.
Quand les hurlements du dragon se furent un peu éloignés, et que la pluie de cendre se fut atténuée, la muette se détacha alors vivement de l'emprise du Sombrage blond et s'élança subitement vers la plaie béante que le monstre avait laissée dans le mur. Ralof eut à peine le temps de la retenir qu'elle gravissait déjà les marches en longues foulées souples.
- Hé ! Attendez ! cria-t-il avant en se lancer à sa suite.
Quand il la rejoignit enfin, elle était déjà au bord du vide et regardait le ciel rougi. La lueur des flammes se reflétait dans ses prunelles argentées. Le soldat vint se poster auprès d'elle et jeta lui-aussi un regard sur ce brasier géant, autrefois une ville, qui s'étendait à leurs pieds.
De tous les côtés régnait la désolation. Les maisons flambaient comme autant de torches. Les hommes couraient en tous sens dans le chaos le plus total. Et dans le ciel déchiré, le monstre volant planait en cercles, loin au-dessus des toits, semblant se gausser de la faiblesse humaine. Les épais sourcils du Sombrage se froncèrent d'eux mêmes devant ce sinistre spectacle. La situation ne faisait qu'empirer de minutes en minutes. Ils devaient fuir. Et très vite. C'est alors qu'il repéra une chaumière, située à quelques mètres en contrebas, dont le deuxième étage était adossé à la tour. Si la façade opposée, qui donnait sur la rue, était ravagée par les flammes, la partie arrière, celle qui était accolée à la tourelle, semblait dans un meilleur état. Toutefois, cela restait très discutable. En effet, le toit à cet endroit, était complétement défoncé et laissait une large partie du premier étage à découvert. Ralof serra les dents. C'était leur chance.
Ne perdant pas un instant, il se tourna vers sa compagne et dût crier pour couvrir le bruit du dehors :
- Vous voyez l'auberge de l'autre côté ? Sautez sur le toit et continuez !
La jeune fille suivit son regard et posa, à son tour, les yeux sur le toit en ruine de l'auberge. Elle sembla vite convaincue par son plan. Toutefois, Ralof crut bon de la rassurer. La distance se mesurait à environ cinq mètres, de la tour jusqu'au toit. Ce n'était pas réellement dangereux, cependant il y avait toujours un risque.
- Le Roi ne devrais plus tarder, dit-il en jetant un regard furtif vers l'escalier. Alors, vous allez sauter en premier, d'accords ? Je vous rejoindrais tout de suite après. Vous devez prendre de l'élan et …
La jeune femme le regarda un instant essayer maladroitement de l'aider, et sourit intérieurement devant ses paroles bienveillantes et ses gestes désordonnés. Elle ne savait pas vraiment ce qu'il tentait de faire, mais elle espérait bien s'en sortir seule. Aussi, pendant que le blond continuait de s'étendre en explications plus où moins cohérentes, elle recula de trois pas en arrière et inspira un grand coup. Puis elle s'élança en direction du bord.
Et sauta dans le vide, coupant brusquement le jeune homme au milieu de sa phrase.
Le Sombrage, à la fois surpris et effrayé par ce geste inattendu, sentit son souffle s'arrêter pendant qu'il se penchait en catastrophe dans le vide pour voir la jeune femme tomber des quelques mètres qui la séparaient de la chaumière.
Sa chute fut brève. Et elle se termina de façon brutale. Son corps s'écrasa lourdement sur les planches coriaces. Le grincement qui accompagna cet atterrissage violent fit frémir ses membres endoloris, des pieds à la tête. Et voilà, elle était de nouveau sonnée. Ne perdant pas un instant, elle tenta maladroitement de se relever, prenant appuis sur la surface instable du sol. Chacun de ses mouvements arrachait des plaintes déchirantes à cette bâtisse, meurtrie par les flammes et les éboulis.
En haut de la tour, dans la plaie de pierre, la silhouette agenouillée de Ralof observait la scène, dans une anxiété grandissante.
Pour le moment, les murs de l'auberge semblaient tenir le choc. Mais les grincements effroyables qui secouaient l'édifice ne laissaient rien présumer de bon. Quelque part à sa droite, il entendit une poutre tomber dans un bruit sourd, soulevant une folle pluie de braises. Le temps était contre eux. Ils devaient faire vite.
Le Sombrage continuait de suivre des yeux la jeune femme qui se dressait enfin sur ses jambes tremblantes, à quelques mètres en contrebas. Précautionneusement elle entreprit de s'éloigner de l'ouverture dans le toit qui tanguait de plus en plus dangereusement. Il suivit chacun de ses pas jusqu'à ce qu'elle se mette en sureté un peu plus loin sur les planches, là où la plate-forme était encore à peu près immobile. Tout comme son compagnon, la fille ressentait l'urgence de la situation et le danger qui grandissait sous ses bottes. Son instinct lui hurlait de fuite fuir à toutes jambes le plus loin possible, et la peur de la mort lui tenaillait les entrailles avec ardeur. Mais elle n'avait pas oublié l'homme qui l'avait aidée maintes fois depuis le début de ses ennuis. Celui qui lui avait permis d'arriver jusque-là. Celui qui se trouvait encore lui-même dans les hauteurs pierreuses de la tour à demi démolie.
Et, malgré le plancher qui se dérobait chaque minute un peu plus sous ses pieds mal-assurés, la jeune femme savait qu'elle ne pourrait se décider à le laisser derrière elle. Ajustant son équilibre elle fit alors quelques pas prudents vers son camarade et leva un regard insistant sur la pointe de la tour, tentant d'apercevoir la longue silhouette de Ralof à travers les nuages de cendres qui s'échappait de toutes parts, en volutes épais.
Du haut de la brèche, le soldat cherchait, lui aussi, son acolyte du regard, espérant qu'elle avait trouvé un moyen de décamper et de quitter cet enfer brûlant. Il se sentit soulagé un moment car il ne la voyait déjà plus, à travers les cendres qui obscurcissaient l'atmosphère. Il ne pourrait jamais en être sûr, il le savait, mais il préférait imaginer qu'elle avait réussi à se tirer de là en un seul morceau, et qu'elle était désormais en route pour un endroit bien loin de ce carnage et de cette guerre insensée. Il avait fait tout ce qu'il avait pu pour l'aider et il n'avait pas failli. Il pouvait enfin respirer calmement malgré le danger qui continuait de guetter. Elle allait vivre.
Puis soudainement, alors qu'il était sur le point de rebrousser chemin pour rejoindre son Jarl, il vit de nouveau surgir une ombre d'entre les nuages de braises. Elle sortit des ténèbres comme un rêve, ou un fantôme. Et Ralof se retrouva bientôt à contempler une fois encore le visage exténué de la muette. Elle était toujours là. Son regard d'argent tourné vers lui, toujours à sa place, sur les planches instables de l'auberge en contrebas. Sur le moment, il fut étonné de la voir. Que faisait-elle encore ici alors qu'elle aurait déjà dû être loin ? L'inquiétude remonta bientôt en lui tandis qu'il se reprochait de l'avoir envoyée là-dedans sans réfléchir. Elle était peut-être blessée ou coincée dans cette bâtisse à demi démolie. Peut-être même l'avait-il envoyée vers une mort certaine. Toutefois ses doutes ne durèrent qu'un instant.
Malgré son épaule douloureuse et l'épaisse fumée qui la faisait suffoquer, la jeune femme jeta un regard de glace dans sa direction. Ralof put alors respirer. Elle semblait aller bien. Toutefois, à travers ses yeux perçants, elle lui lançait comme un dernier appel insistant à venir la rejoindre le plus vite possible. Car, même si elle ne l'admettrait jamais, elle avait besoin de l'aide de ce soldat au cœur tendre. Ses dents se serrèrent en entendant les gémissements des lattes sous ses bottes, mais elle ne broncha pas. Sur son visage pâle, se peignaient de l'inquiétude et de la peur, mais aussi de la détermination. Elle était toujours là. A l'appeler sans ouvrir les lèvres. Juste avec son regard. Elle l'attendait.
Le soldat en eut un pincement au cœur. La jeune fille semblait réellement se soucier de son sort comme il se souciait du sien. Ils étaient pourtant de parfaits inconnus l'un pour l'autre. Toutefois, il n'aurait pu se résoudre pour rien au monde, à sauter au bas de cette tour et à la rejoindre, même si c'était, à l'instant, son vœu le plus cher. Sauver sa vie et celle de cette fille, il aurait donné beaucoup pour que ce fût possible. Mais son devoir le retenait dans ce donjon, auprès du jarl qu'il avait juré de protéger. Il s'était engagé à suivre Ulfric jusqu'en enfer s'il l'y avait emmené, et il serait toujours heureux de le faire. Pourtant, ce ne fut qu'un profond dégoût qui l'envahit quand il repensa à ce que cela signifiait. Il allait abandonner une jeune fille sans défense à un sort incertain, sans rien faire de plus pour l'aider. Ses poings se serrèrent d'eux mêmes tant il répugnait à cette idée. C'était bien la première fois que l'accomplissement de son devoir lui inspirait autant de colère et de frustration. Et pendant que ses yeux s'emplissaient lentement de ce dégoût subit pour lui-même, c'était l'inquiétude qui gagnait du terrain dans ceux de la muette. Car, sous ses pieds, le sol devenait plus instable de minutes en minutes. Et le Sombrage qui restait immobile là-haut. Qu'attendait-il, enfin ? Elle fit un pas de plus vers lui malgré les grincements inquiétants des planches.
Dans le donjon, ce n'était pas la peur qui avait enchainé les pieds du blond à la pierre, mais bien son devoir d'homme. Il regardait avec tristesse la mince silhouette toujours immobile à travers le nuage de fumée noire. Il aurait voulu crier son nom. Son nom qu'il ne connaissait pas. Son nom qu'il ne connaitrait sans doute jamais. Mais il avait pris sa décision. La fille comprendrait.
Il dû crier, en effet, pour couvrir le ronflement des flammes, mais, malgré sa détermination à faire ce qu'il croyait jute, les mots refusaient de sortir et restaient coincés dans sa gorge. Il dut les arracher de force.
- Allez ! Dépêchez-vous de continuer ! On vous suit dès qu'on le peut !
Les yeux pâles de la fille le regardèrent sans comprendre. La surprise et le déni teintaient lourdement son regard froid. Et une question, une seule, flottait dans ses iris d'argent. Pourquoi ?
Voyant qu'elle ne bougeait pas d'un pouce Ralof se mordit la lèvre. Non, il ne devait pas céder. Rassemblant son courage, il se pencha en avant et jeta une voix incertaine dans le vide qui le séparait de sa jeune protégée.
- Je dois rester aux côtés de mon Jarl ! C'est mon devoir ! Vous, vous devez sauver votre vie !
La muette resta de marbre. Elle ne comprenait pas. Il allait mourir. Mourir. Pourquoi ?
- Partez ! Vite ! cria Ralof de plus belle en voyant avec horreur les poutres de l'auberge trembler dans un craquement sinistre. Je vous en prie !
La jeune femme avait, elle aussi, entendu ce bruit inquiétant. A cet instant, elle sut qu'elle n'avait plus le choix. La bâtisse allait s'écrouler d'un instant à l'autre. Elle devait partir. Toutefois, elle ne put s'empêcher de jeter un dernier regard vers la tour. Vers cet homme qui avait choisi de mourir pour l'honneur. Cet homme qu'elle avait cru différent. Cet homme qui était désormais perdu.
Puis elle partit. Elle disparut dans l'épaisse fumée noire. Subitement. Brusquement. Comme un spectre. Ou un ange. Ralof regarda encore un moment les débris calcinés de l'auberge bien après le départ de la jeune fille sans nom en se demandant s'il n'avait pas tout simplement rêvée cette étrange inconnue. Et soudain, il lui vint comme un sourire incontrôlé.
- Bonne chance, murmura-t-il entre ses lèvres tandis que ces mots s'envolaient déjà dans l'air brûlant.
Désormais, elle était seule. Seule avec son destin.
Et avec un parquet sur le point de s'écrouler sous elle, d'un instant à l'autre. En effet, le bois grinçait de plus belle à chacun de ses pas. Elle courait maintenant. Son instinct guidait sa route à travers ce qu'il restait des chambres de l'auberge en flammes. Elle courait sans s'arrêter enjambant avec agilité les quelques meubles et débris épars qui croisaient sa route sur le sol défoncé. C'est ainsi qu'elle atteignit le bout du couloir, essoufflée et noire de suie, mais sauve. Derrière elle, les craquements sonores des planches se faisaient de plus en plus insistants. La sortie n'était plus très loin. Devant ses yeux s'ouvrait désormais un trou béant dans le plancher, écroulé probablement à la suite d'un éboulis. Et cette brèche au contours dentelés donnait précisément sur le rez-de-chaussée. La jeune femme n'hésita pas une seconde et sauta avec souplesse dans l'échappatoire qui s'offrait à elle. Bien que son atterrissage ne fût pas des plus confortables, c'était toujours mieux que le précédent. Mais elle n'avait pas le temps de penser à s'améliorer. Elle se releva en vitesse et fonça droit devant elle. Elle ne devait pas penser au Sombrage. Elle devait juste courir. Et courir vite.
La porte l'attendait, à quelques mètres de là. Et avec elle, la délivrance.
C'était un simple morceau de chêne sombre qui semblait plutôt solidement attaché à ses gonds de fer rouillés. Pourtant, il avait été légèrement déboité par une chute de pierre et l'incendie en avait visiblement roussit le bois. Les murs qui l'entouraient étaient parfois à moitié en ruines, et formaient d'énormes monticules de gravas et de planches. Mais la muette ne s'arrêta pas pour regarder le buffet qui flambait dans un coin de la pièce, lentement dévoré par les flammes voraces. Elle s'avança d'un pas décidé vers la seule sortie de cet enfer. Un coup de botte au bon endroit déboita facilement les gonds couverts de rouille et fit voler le bois en éclats calcinés. Un deuxième, finît de dégager l'ouverture des quelques bords pointus qui l'obstruaient encore. La jeune femme ne perdit alors pas un instant. Les échardes s'enfoncèrent dans sa peau lorsqu'elle s'extirpa avec force de la fente de bois. Elle grimaça quand les pointes acérées déchirèrent la peau blanche de ses bras, mais elle ne s'en contorsionna que de plus belle. Et bientôt, il y eut un faible craquement. Puis un autre, plus fort. Puis, ce fut une nouvelle rencontre brutale entre son corps meurtri et le sol boueux. Et soudain, elle était dehors.
L'air frais lui fouetta d'un coup le visage, comme une gifle bienfaisante, réveillant son esprit éprouvé et soulevant avec douceur ses cheveux noircis par la suie. Elle avait le souffle court, les jambes en miettes et son corps la faisait souffrir le martyr. Mais malgré tous ces maux, elle ne ressentit que de la joie dans son cœur fatigué. Elle avait réussi. Elle avait affrontée la Mort et elle l'avait vaincue. Elle était en vie. La jeune femme en aurait presque ri si elle l'avait pu. Toutefois, elle n'était pas encore sauvée. Et, malheureusement, son triomphe fut de courte durée.
Elle se redressait à peine sur ses jambes fragiles, qu'un rugissement terrifiant déchirait les nuages rougis par le feu et le sang. Et le ciel, déjà ténébreux, sembla s'assombrir encore d'avantage devant ce présage de mort. La jeune femme tressaillit tandis que, dans la lueur sinistre qui planait sur la ville en flammes, surgit brusquement la sombre silhouette du monstre ailé. L'énorme masse de son corps, recouvert d'écailles luisantes, brillait à la lumière des feux meurtriers, pendant que sa gueule béante répandait, sans trêve, la destruction et la terreur dans un long flot ardent. Il était tout proche. De plus en plus proche. Il arrivait en plein vol, droit sur la minuscule silhouette humaine.
Bien qu'elle sût parfaitement que cette gigantesque créature n'avait que faire d'une proie aussi insignifiante qu'elle, la muette sentit tout de même le souffle glacé de la peur lui caresser langoureusement le dos en voyant la bête foncer à toute vitesse dans sa direction. Mais elle refusait de se laisser tuer aussi facilement après avoir survécu à tout ça. Elle était déterminée à vivre. Et même un fils du ciel comme ce monstre volant ne saurait l'empêcher de fuir le plus loin possible de cet endroit maudit. C'est alors qu'elle remarqua un petit mur solitaire qui se trouvait planté là, parmi les débris. Seul rescapé d'un violent incendie, comme en témoignaient les nombreuses marques noires que les longues langues de flammes avaient laissées sur sa surface boisée, ce mur semblait solide et étendait son ombre noire suffisamment loin pour permettre à plusieurs personnes de s'y abriter. C'était une cachette idéale. Alors la muette n'hésita plus un instant. Droit sur le mur salutaire, elle reprit sa course effrénée.
Toutefois les quelques secondes de cette course lui semblèrent durer une éternité. Car dans les airs, devant son regard anxieux, se dessinait nettement les contours sombres d'une silhouette cauchemardesque. En effet, dans le ciel déchiré d'Elgen, l'énorme masse noire du dragon planait, désormais immobile, à tout juste quelques dizaines de pieds au-dessus du sol fumant. Ses immenses ailes sombres soulevaient de violentes bourrasques de poussière et de cendres qui déferlaient en vagues furieuses à chaque nouveau battement, pendant qu'une queue gigantesque balayait furieusement les pavés, d'un geste rageur. Et bientôt, la créature stoppa brutalement son vol et laissa tomber ses énormes pattes griffues sur la terre ferme de la rue. Le grondement qui suivit, fit trembler la moitié de la ville pendant qu'un phénoménal nuage de poussière envahissait subitement l'atmosphère. Mais, malgré le brouillard sablonneux qui avait envahi les rues, la jeune femme continuait sa course sur le sol mouvant. Le terrible rugissement qui s'échappa soudainement de la gueule monstrueuse déchira avec violence l'air brulant, couvrant le fracas de la ville en flammes et soufflant les débris calcinés comme autant de brindilles. Et devant le chaos qui régnait désormais en tous sens, les deux yeux de braises ardentes brillaient d'un éclat sauvage et cruel sur le museau écailleux du monstre.
La muette n'avait jamais couru avec autant d'ardeur durant toute sa vie. Ses bottes touchaient à peine les pavés teintés de noir pendant qu'elle se précipitait vers l'abri, aussi vite que ses jambes fatiguées pouvaient le supporter. L'instant d'après, son dos vint heurter, dans un craquement sec, le vieux mur de bois, désormais seul rempart entre elle et la féroce créature. Elle respira un grand coup. Juste à temps.
Les longues gerbes de feu qui s'échappèrent d'entre les crocs monstrueux, vinrent lécher les pavés de la rue principale, à quelques coudées seulement de la paroi protectrice. La chaleur était si intense et les flammes si proches, que la fille put sentir le souffle ardent fouetter violemment le côté droit de son visage dans une caresse brulante, tandis que les dalles de pierres qui recouvraient la rue fondaient lentement sous l'intensité de l'attaque. Derrière le mur, elle reprenait lentement sa respiration. Elle était épuisée et tremblante. La chaleur et la suie avaient encrassé son visage, et ses haillons déjà bien usés, pendaient à présent lamentablement, tous brûlés et déchirés qu'ils étaient, ne couvrant plus grand chose du corps fin de leur propriétaire. Le dos collé au mur de bois, elle retrouvait peu à peu ses moyens tout en essayant de clarifier les pensées qui filaient en tous sens dans son esprit égaré.
Cependant quelque chose n'allait pas. Un détail qu'elle avait remarqué pendant sa course mais que la peur et l'urgence lui avait fait oublier. Un détail qui la cloua au sol contre la paroi dure, et la laissa perplexe un long instant. Un détail important. Elle n'était pas seule sous ce mur.
En effet, deux hommes se tenaient déjà à couvert, dans l'ombre du bois.
Comme la jeune femme, tous deux semblaient éreintés, et respiraient abondamment l'air enfumé qui stagnait dans l'atmosphère étouffante des lieux. Pour le moment, ils semblaient trop occupés à reprendre leur respiration pour réellement s'intéresser à la fille qui venait de rejoindre leur barricade improvisée. Mais la muette sentait le doute s'insinuer en elle au fur et à mesure qu'elle les observait. Le dégout que lui inspirait l'idée d'un retour au billot la prit peu à peu aux tripes et, figée contre cette paroi de bois, dans la saleté et la peur, son visage affichait une expression de plus en plus inquiète.
Au fur et à mesure que la poussière brune se dissipait, elle put bientôt apercevoir dans le léger brouillard subsistant, le premier personnage appuyé contre le mur. Et elle put remarquer avec soulagement qu'il n'avait vraiment pas l'air d'être un soldat impérial. De plus, son crâne chauve et sa barbe grisâtre ne le faisaient pas paraitre bien jeune, et donc, assez inoffensif. Toutefois, l'œil blanc, immobile sur son visage parcouru de longue cicatrices blafardes, et la longue lame qu'il brandissait d'une main ferme, avertissaient les imprudents ou les téméraires de ne pas se fier aux apparences. La muette n'était aucun des deux. Aussi resta-t-elle parfaitement figée pendant qu'elle détaillait du mieux qu'elle le pouvait, le nombre de lacérations qui parcouraient la lourde armure de fer du vieil homme, en passant par ses bras puissants.
C'est alors qu'elle aperçut, au détour d'un ceinturon de cuir, une troisième silhouette, plus petite, qui se blottissait en tremblant contre les muscles épais du balafré. Au début, elle ne l'avait même pas remarquée, tant par sa taille, que par les précautions que cette créature employait à se cacher de son mieux derrière le vieux, quitte à disparaitre complétement dans son ombre trapue. Pourtant, il suffisait d'y regarder avec un peu d'insistance pour se rendre compte que cette petite chose frissonnante de peur n'était, en réalité, qu'un gamin terrifié. Sa frêle carcasse tremblait, alors qu'il tenait fermement ses deux petites mains sur ses oreilles, dans l'espoir inutile d'échapper aux hurlements stridents du monstre sorti tout droit de ses pires cauchemars. Si jeune. Si faible.
La jeune femme regardait ce gamin qu'elle ne connaissait pas. Et, plus elle le regardait, plus cette vision la révulsait au plus haut point. Mais pourtant, elle ne pouvait détacher ses yeux de ce visage larmoyant à travers les fins cheveux bruns qui le recouvrait. Ces larmes. Ses frêles épaules d'enfant, recouvertes d'une tunique rouge, dont la peau était régulièrement parcourue de violents frissons. Cette peur. Les maisons qui se consumaient tout autour d'eux, dans d'horribles gémissements et crépitements de flammes rougeoyantes. Cette douleur.
Elle détourna brusquement le regard. Il lui fallait fuir. Maintenant.
Elle s'apprêtait à se faufiler discrètement vers la sortie de la ville, peu importaient le dragon et les soldats, quand une voix, à la fois douce et grave, sortie de nulle part, s'adressa soudainement à elle.
- Vous ! … C'est bien vous ?! Et encore en vie ! s'exclama le personnage, visiblement surpris.
En effet, le dernier homme, sorti de l'abri du mur, se tenait maintenant face à elle, les sourcils relevés par l'étonnement derrière ses cheveux bruns sales. Il semblait réellement stupéfait de la voir ici et vivante. La jeune femme, quant à elle, s'était subitement figée en entendant cette voix qu'elle ne reconnaissait que trop bien. Elle se maudit intérieurement de ne pas avoir été assez rapide dans sa fuite. Désormais, elle était piégée. Mais il n'y avait plus rien à faire. Aussi s'était-elle tournée vers son interlocuteur, avec la lente appréhension de quelqu'un qui ne veux pas voir ce qu'il sait pourtant être la dure réalité. Et devant son regard anxieux, elle ne fut pas étonnée de trouver l'Intendant qui la dévisageait, plus déconcerté qu'autre chose. La vision de l'armure impériale ne fit que confirmer, dans le cœur de la muette, la précarité de sa situation malgré le manque évident d'hostilité du soldat qui la portait.
De son côté, Hadvar ne se remettait pas de sa surprise. Si on lui avait dit quelques heures plus tôt qu'il reverrait de nouveau cette fille promise à une mort certaine, en vie, et sauve par-dessus le marché, il ne l'aurait probablement jamais cru. Pourtant, c'était bien cette même jeune personne, toujours aussi muette, qui se tenait à présent devant lui. Bien que ses cheveux fussent plus en bataille que jamais et que ses vêtements ne ressemblent guère plus à rien, sous la couche de poussière et de suie qui les recouvraient, l'éternelle lueur froide qui brillait dans son regard argenté ne laissait planer aucun doute. C'était bien la petite prisonnière non-listée.
Le Légionnaire ne savait pas vraiment s'il devait se sentir heureux ou contrarié de ce brusque retour de la situation. Après tout, la fille était une ennemie, et l'étrange satisfaction qu'il éprouvait en son cœur à la voir revenir ainsi, plus vivante que jamais, n'avait donc pas lieu d'être.
Et tandis qu'il observait le visage noir de l'étrangère, et ce regard toujours si changeant, qui l'avait tant troublé la première fois, les ordres si souvent répétés par ses supérieurs revenait inlassablement à ses oreilles comme un éternel écho. En tant que valeureux soldat de la Légion, votre devoir est, avant tout, de localiser et détruire tous les ennemis de l'Empire, quels qu'ils soient. Pour cela, vous utiliserez tous les moyens à votre disposition, sans exception. Hadvar soupira en regardant la frêle silhouette face à lui. S'il avait écouté son devoir comme il aurait dû le faire, il serait déjà en train de la reconduire au billot pour aller l'y exécuter lui-même si cela était nécessaire. La fille était une ennemie, c'était irréversible. Toutefois, il avait beau se le répéter encore et encore, cette jeune femme sans défenses était, tout simplement, incompatible avec le terme de "criminelle", "coupable", ou encore "chiens gâleux" qu'utilisait régulièrement sa capitaine quand elle parlait avec dédain des « ennemis de l'Empire ». Tout ce que le soldat avait sous les yeux, c'était une pauvre créature perdue et désorientée qui cherchait, comme chacun dans cet enfer de feu et de sang, un moyen de vivre un jour de plus.
Non. Il ne pourrait pas la tuer. Le "valeureux soldat de la Légion" ne pouvait pas assassiner une fillette ...
Son visage pris une expression contrite pendant qu'il se mordait anxieusement la lèvre. Il était tout simplement incapable de commettre ce crime de sang froid et il le savait. Même s'il devait passer pour un lâche auprès de tous ses supérieurs réunis, jamais il n'accomplirait un acte qui le révulsait autant. Il entendait déjà leurs railleries siffler à ses oreils. Couard. Imbécile. Incapable. La colère et la révolte étaient soudain montées en lui comme un raz-de-marée et il sentit ses poings se serrer d'eux-mêmes. Jamais il ne ferait une telle chose. Jamais !
- Rah ! Et Merde. Qu'ils aillent au diable ! cracha-t-il entre ses dents.
Cet inattendu cri du cœur, eut tôt fait de souffler les derniers troubles qui demeuraient dans son esprit. Il se sentait soudain, bien plus calme et serein que jamais. De toutes manières, il ne les avait jamais aimés, tous ces supérieurs exigeants, parfois stupides, avec leurs règles intransigeantes et leurs airs suffisants. C'était un fait. Leur désobéir avec une telle effronterie, même si les intéressés n'étaient, pour ainsi dire, pas réellement présents pour le voir, son esprit de loyal soldat n'avait jamais ne serait-ce qu'imaginé avoir l'audace de le faire un jour. Et pourtant ... pourtant, comme il leur crachait dessus, il se sentait comme libéré d'un poids immense qui l'avait si souvent écrasé. Pour la première fois depuis longtemps, il avait l'impression que l'air lui-même s'était allégé. Il s'arrêta un instant pour le respirer pleinement et simplement malgré toutes ces cendres et cette odeur de souffre qui flottait autour de lui. Une sensation de plénitude l'envahit alors. Il se sentait étrangement bien. Il n'était plus un simple soldat obéissant. Plus maintenant. Il n'était plus un pion que l'on sacrifie avec indifférence. Il n'était plus un homme sans-nom parmi tant d'autres. Il se sentait être quelqu'un.
La jeune femme avait elle-même suivi, non sans un certain intérêt, le combat intérieur qui se déroulait dans le cœur du Légionnaire. Elle avait vu son visage se durcir, ses membres se tendre durement, et sa respiration devenir un faible sifflement entre ses dents tandis que le doute emplissait son regard. Il lui avait alors parut si anxieux et tourmenté qu'elle en avait presque eut une soudaine vague de compassion pour cet homme enchainé, comme tant d'autres, à son devoir si cruel. Mais cela n'avait pas duré très longtemps. En effet, derrière les cheveux éparpillés sur son front et son visage baissé, elle n'avait d'abord pas pu apercevoir ses pupilles sombres parcourues d'ombres. Puis, comme elle l'observait toujours, la tête brune du soldat s'était lentement redressée, peu à peu, comme animée d'une énergie subite. Et lorsqu'elle avait enfin croisé son regard noir, la lueur de détermination et de courage qui l'illuminait l'avait convaincue. Il était plus fort qu'il en avait l'air.
Pendant ce temps-là, le vieux balafré qui avait jusque-là gardés les yeux vers le ciel rouge, commençait sérieusement à s'impatienter. Le dragon s'en était allé. Mais pour combien de temps ? Heureusement, le jeune légionnaire qui les avait menés jusqu'ici, semblait avoir retrouvé tout son calme et sa contenance habituelle. D'ailleurs, il ne tarda pas à se tourner brusquement du côté du vieil homme et de l'enfant qui se tenaient toujours à couvert derrière le mur à demi détruit. Toutefois, quelque chose en lui avait changé. Le vieil homme n'aurait pas su dire quoi. Mais une force nouvelle animait sa voix lorsqu'il s'adressa à eux avec un aplomb certain.
- Gunnar, occupez-vous du garçon ! Je dois trouver le générale Tullius et rejoindre les défenses ! cria le soldat pour couvrir le vacarme de la ville en flammes.
Bien qu'étonné par la profondeur de cette voix qui appartenait pourtant bien à Hadvar, le vieux ne discuta pas les ordres et attrapa le gamin, encore tout tremblant, par le bras pour le trainer à travers ce champs de ruines, jusqu'à un endroit plus sûr que ces rues en flammes. Il s'élança alors, sans plus attendre, à travers la poussière et les débris calcinés de ce qui était autrefois leur ville. Cependant, il ne put s'empêcher de se retourner une dernière fois vers l'homme qui avait sauvé sa vie et celle de ce gamin. Mais la phrase qu'il lui lança vint finalement se perdre dans le brouillard, tandis que l'homme disparaissait avec l'enfant dans l'épaisse fumée grise qui obstruait la rue.
- Que les dieux vous guident Hadvar !
Mais le soldat ne l'écoutait déjà plus. Désormais, il avait une décision plus importante à prendre. Mais il savait ce qu'il avait à faire. Alors, il se tourna vers la muette.
Cette dernière qui était restée immobile tout ce temps, sentit son cœur s'accélérer soudainement tandis que le regard calme du soldat se posait doucement sur elle. Résolue, elle attendait la sentence. Bonne ou mauvaise. Elle la supporterait. Hadvar regarda un instant ses frêles épaules qui tremblaient sous le poids de la peur et de la fatigue en se demandant une énième fois comment tant de souffrance pouvaient être infligées à un être aussi fragile. Il soupira. Et lorsqu'il ouvrit la bouche, sa décision était prise. Définitivement.
- Vous, vous venez avec moi, déclara-t-il d'une voix ferme. Je vais vous sortir de là.
Le silence tomba alors, lourd entre eux. Pendant un instant, on entendit plus, dans l'air brûlant, que les crépitements des flammes, dévorant, sans trêve, les derniers restes de la ville.
La jeune femme avait du mal à croire ce qu'elle venait d'entendre. Pourtant elle n'avait pas rêvé. Elle était peut-être muette, mais certainement pas sourde. Cet homme. Ce soldat qui avait, quelques temps plus tôt, tenté de la faire décapiter, tentait maintenant de lui venir en aide. Ces mots qu'il venait de prononcer ne semblaient pas réels. Elle ne comprenait pas. Il allait vraiment l'aider. Pourquoi ?
De son côté, Hadvar pouvait facilement lire le doute se dessiner dans les beaux yeux d'argent qui le fixaient. Il n'était pas idiot et se doutait parfaitement de la difficulté du choix qu'il imposait à cette fille. Accorder sa confiance à un homme qui avait déjà tenté de la tuer auparavant, et le suivre à travers des ruines en flammes jusqu'à un endroit inconnu, peut-être empli d'ennemis plus redoutables les uns que les autres, le tout sous la menace de mort permanente que le dragon faisait planer sur le village tout entier. Il y avait mieux comme échappatoire. A sa place, il n'aurait su dire s'il aurait accepté une aide d'une provenance aussi singulière. C'était indéniable. Ce qu'il lui demandait était sûrement assez difficile à avaler, il en avait conscience. Mais il n'avait pas le choix. Il avait pris sa décision. Désormais, c'était à elle de prendre la sienne. Et le plus vite serait le mieux. Car, même si le ciel semblait plus calme depuis le départ du monstre, il leur fallait rester vigilants, et ne pas s'attarder ici. La bête pouvait réapparaitre d'un instant à l'autre. D'ailleurs, on pouvait encore entendre ses rugissements stridents retentirent dans le lointain. Et derrière ce pan de mur à demi démoli par l'incendie, ils n'étaient pas suffisamment en sécurité pour encaisser une attaque plus ciblée. Si cela se produisait, ce ne serait pas le petit muret carbonisé qui les protègerait du feu dévastateur. Ils devaient fuir. Fuir le plus vite et le plus loin possible.
C'est alors que la jeune femme sembla enfin sortir de la profonde réflexion qui l'avait statufiée quelques minutes plus tôt. Son corps resté si longtemps immobile parut soudain reprendre vie. En effet, tout comme le soldat impérial, elle ressentait le danger qui les guettait à chaque instant, et son instinct la poussait inlassablement à agir. Ne pas mourir. Pas comme ça. Pas ici. Le légionnaire avait raison. Elle n'avait plus le choix.
Hadvar regarda alors cette mince silhouette pâle s'approcher lentement de lui, avec une curiosité mêlée d'appréhension. Et quand elle prit timidement la main qu'il lui tendait avec douceur, il sentit soudain le contact électrisant de cette peau glacée sur la sienne. Un tressaillement subit le parcouru alors des pieds à la tête. Pourtant ses doigts ne s'en refermèrent que de plus belle sur les phalanges blanchies de la muette.
- Bien. Ne me lâchez pas surtout lui dit-il simplement. Allons-y maintenant.
Puis ils échangèrent un dernier regard pour se donner du courage. Et ils s'élancèrent dans les rues enflammées.
Et voilà, je ne vous ai pas mis d'index pour ce chapitre. En théorie, il n'y a pas de termes inconnus pou les non-initiés, donc pas besoin. Mais après, je peux toujours me tromper. Alors si vous avez un problème à ce niveau là, n'hésitez pas à poser la question.
D'ailleurs, certains d'entre vous ont peut-être aussi des réclamations à me faire quant à la pertinence de mon précédent index (je ne vise personne, et surtout pas HirumaRaito. Merci à lui d'ailleurs pour sa correction). Là encore, ALLEZ-Y ! J'ai probablement fait quelques belles erreurs qui vous ont fait tomber de votre chaise et je serai bien contente de les rectifier pour vous évitez un nouveau malaise cardiaque.
Voilà c'est tout. Et merci d'avoir lu !
