Within Temptation – The truth beneath the rose
Cher Daisy,
Cela fait aujourd'hui trois ans que Sôichirô est mort. Comme chaque année, je vais me rendre sur sa tombe et la nettoyer. L'an dernier, tu es passé avant moi et tu as laissé une marguerite. J'étais contente de voir que tu ne l'oubliais pas. Peut-être vais-je te croiser cette année ?
Même si je ne t'ai jamais vu, je suis quand même heureuse de t'avoir à mes côtés, je sais que je peux compter sur toi à tout moment. Je te remercie beaucoup pour tout ce que tu fais. J'aimerais parfois te rendre la pareille, tu sais.
Il faut que je te laisse, ou bien je vais rater mon bus. Je t'écrirai à nouveau quand j'aurai fini.
Teru.
Daisy lut ce message, un sourire aux lèvres. Cela faisait trois ans qu'ils échangeaient des messages, que leur complicité durait. Il pianota sur son clavier afin de répondre à son mail, l'air pensif, tout en jetant un coup d'œil à l'écran de son ordinateur auquel il avait raccordé son téléphone. Ses soupçons étaient bien réels, il avait bien fait de vérifier son téléphone dans son intégralité. Après tout, il n'était pas un hacker pour rien. Évitant de prendre du retard, il termina sa réponse.
Teru,
Je suis content de voir que tu vas toujours aussi bien. Tu as de la chance, aujourd'hui tu as droit à un beau soleil pour te recueillir sur la tombe de ton frère. N'oublie pas de prendre un chapeau pour te protéger. J'espère que tu n'es pas trop triste. Sache que je n'oublie et n'oublierai jamais ton frère, qui a toujours été un très grand ami pour moi.
Cesse de penser que tu m'es redevable, voyons, ce n'est pas du tout le cas. Je suis heureux d'avoir fait ta connaissance, tu parles comme si tu étais une sorte de poids. C'est entièrement faux. Ne songe plus à cela.
Que nous nous croisions ou pas sera le destin, je suppose. Dans tous les cas, garde en mémoire que je veille sur toi à chaque instant.
Daisy.
Daisy posa son portable puis termina ce qu'il était en train de faire sur l'ordinateur. Il pouvait mettre son plan en marche, dorénavant. Tout concordait parfaitement, il allait enfin se débarrasser d'un parasite. Il se passa une main dans les cheveux puis éteignit son poste de travail avant de saisir sa veste. Aujourd'hui serait un grand jour. Une marguerite dans une main, il démarra sa voiture, en direction du cimetière.
Un seau en main, de quoi nettoyer dans l'autre, Teru se dirigeait vers la tombe de son frère. Chaque année, elle passait la journée au cimetière à refaire une beauté à sa pierre tombale et à s'y recueillir. Cela faisait trois ans que ce petit rituel durait, et elle ne comptait pas l'arrêter de si tôt. Son grand-frère était tout pour elle, elle avait été totalement dévastée par sa mort plutôt inattendue. Elle s'était souvent demandée pourquoi il ne s'était pas fait soigner plus tôt ; n'avait-il pas découvert sa tumeur ?
Teru soupira puis commença à arracher les mauvaises herbes. Après un an de dur labeur pour Kurosaki, elle commençait à avoir la main. Le jardinage était l'une de ses corvées principales, aussi avait-elle pris l'habitude de se reconnaître les plantes indésirables ainsi que de prendre soin des autres. Celle-ci s'essuya le front qui était rapidement couvert de sueur de par ce soleil et continua sa tâche. À la fin de la journée, cet endroit devait être rayonnant.
Bien sûr, l'adolescente lui en voulait d'être parti. À quatorze ans, elle s'était retrouvée toute seule et avait dû se débrouiller sans lui, sans pouvoir compter sur le moindre parent. Son seul soutien dès lors était Daisy, l'un de ses amis. Elle ne l'avait officiellement jamais rencontré, ils communiquaient par mail et il payait la plupart de ses charges, tels que son loyer ou bien son téléphone.
Néanmoins, Teru avait déjà deviné l'identité de son précieux Daisy : il s'agissait de Tasuku Kurosaki, le gardien de son lycée qui n'était qu'un voyou. Elle l'avait découvert lors d'un jour de tempête ; une boîte de musique qu'elle avait offerte à Daisy s'était retrouvée dans son bureau : comment l'expliquer, sinon par le fait qu'il était son mystérieux soutien ? Et, au fond d'elle-même, elle l'avait toujours su, car il avait toujours fait semblant d'être méchant ; de même il était toujours présent pour la sauver.
Le jour où elle l'avait découvert, cela avait été un grand choc ; elle s'y attendait, mais en même temps pas du tout. C'était difficile à expliquer. Le découvrir avait été une sorte de soulagement, l'assurance que Daisy veillait bel et bien sur elle à chaque instant, comme il le répétait dans la plupart de ses messages. Celui qu'elle considérait comme un frère était aussi celui dont elle était amoureuse.
Bien entendu, le fait que Daisy fût cet être blond signifiait bien évidemment qu'il était au courant de ses sentiments. Teru ne le lui avouerait jamais directement, cependant elle était amoureuse de lui. Depuis un an, elle masquait ce qu'elle ressentait, de peur d'être rejetée, étant donné qu'il ne lui avait jamais donné aucune raison de croire que ses sentiments fussent réciproques.
D'un côté, Teru s'en moquait, tant qu'il restait auprès d'elle. C'était tout ce qu'elle demandait. Même s'il partait, il resterait toujours Daisy, toutefois Kurosaki en lui-même lui manquerait. Elle devrait continuer à prétendre de ne pas connaître sa véritable identité, ce qui la faisait parfois souffrir. Elle aimerait un jour mettre fin à leurs discussions par mail de manière à échanger franchement en face à face. Elle s'imaginait bêtement qu'il répondrait à ses sentiments.
Teru chassa toutes ces pensées ; elle se trouvait sur la tombe de son frère, il n'était pas question d'entretenir de telles utopies. Elle savait pertinemment qu'il ne s'intéressait pas aux filles plates et petites, qui de plus avaient un tel écart d'âge avec lui. Il fallait tout de même dire que huit années les séparaient ; si lui avait vingt-cinq ans, elle-même avait fêté son dix-septième anniversaire peu de temps auparavant. Au lycée, tous croyaient qu'ils étaient ensemble et n'étaient pas choqués. Pourtant, ce n'était pas le cas.
Être la petite-amie de Kurosaki... Teru se demandait à quoi cela pouvait bien ressembler. Elle savait qu'il restait à ses côtés parce qu'il était Daisy et qu'il était chargé de veiller sur elle, néanmoins elle ne pouvait s'empêcher d'espérer qu'il voyait un peu plus loin dans leur relation. À vrai dire, elle ne l'avait jamais vu en compagnie d'une fille. Il restait d'ailleurs assez discret sur ce sujet. Aussi ne savait-elle pas du tout comment il se comportait en compagnie de sa copine.
En arrivant au cimetière, la brune avait remarqué qu'il n'y avait aucune marguerite sur la tombe de Sôichirô. Cela signifiait une seule et unique chose : Daisy n'était pas encore passé. Si elle attendait jusqu'à la fermeture du cimetière, elle pourrait le croiser. En conséquence, elle prendrait Kurosaki à son propre piège et il serait forcé d'admettre sa véritable identité.
Son plan était absolument parfait. Teru n'avait pas envie de lui forcer la main. Pourtant, au bout de trois ans, elle estimait normal de vouloir que les choses évoluassent. Elle appréciait énormément ses discussions avec Daisy, son compagnon lors des moments de solitude, or elle aimerait l'avoir réellement à ses côtés, qu'il cessât de se cacher derrière ses mails. Elle comptait bien le faire sortir de sa cachette.
Perdue dans ses pensées, Teru ne remarqua pas l'homme qui se tenait derrière elle. Elle continuait de nettoyer la tombe en fredonnant la chanson qu'elle avait composée elle-même, Sois chauve Kurosaki, contente de s'apercevoir qu'elle avait bientôt fini. Sôichirô aurait droit à une magnifique tombe cette année encore, et il le méritait bien. Son frère favori avait toujours été présent, attentif à ses moindres requêtes, tout comme Daisy, jusqu'à son dernier souffle. Elle regrettait beaucoup sa mort, cependant elle ne pouvait pas aller contre les forces de la nature.
Kurebayashi s'essuya le front puis se retourna afin d'attraper son sac. C'est qu'il était presque midi, et tout ce travail en plein soleil lui donnait soif. Si elle n'allait pas à l'ombre, elle risquerait d'attraper une insolation qui lui ferait manquer sa rencontre avec son ange gardien. Accroupie, elle tourna la tête, puis tomba sur une vision qui lui fit arrêter tout ce qu'elle était en train de faire.
La première chose qu'elle vit fut une marguerite. Dans les mains d'une certaine personne. Ce seul détail lui indiqua l'identité de la personne tout près d'elle. Daisy. Il était réellement venu. Kurosaki était présent. Elle n'avait pas pensé qu'il viendrait aussi vite. Elle ne s'était pas suffisamment préparée mentalement. Que faire ? Néanmoins, un détail attira son attention : ce n'était pas la main de Kurosaki. Lentement, Teru leva les yeux et eut le souffle coupé par ce qu'elle vit.
Un homme aux cheveux bruns, d'une trentaine d'années, aux yeux bleus, la regardait d'un air attentionné en lui souriant. L'adolescente, trop sous le choc, ne sut comment réagir. Son cerveau avait apparemment du mal à connecter les divers éléments entre eux. C'était quoi ce bordel ? L'homme en face d'elle tenait une marguerite dans la main. La marguerite était le symbole de Daisy. Daisy était Kurosaki. Cet homme n'était pas Kurosaki.
Respire un bon coup, Teru.
Bien. Reprenons les choses du début. La marguerite étant le signe distinctif de son frère de cœur Daisy qui passait chaque année sur la tombe de Sôichirô, il semblait évident que cet homme fût Daisy. Or, d'après ses diverses théories, l'identité de Daisy était Tasuku Kurosaki. Dans ce cas, pourquoi cet homme possédait-il cette fleur et se tenait-il là, devant la tombe ? C'était incompréhensible.
Voyons, il était tout à fait impossible qu'elle se fût trompée depuis le début. Kurosaki était Daisy. La boîte à musique en était la preuve. Bon, d'accord, elle n'avait pas d'autres preuves à sa disposition, néanmoins cela devait être suffisant. Non ? Avait-elle eu tout faux ? Pourtant, rien ne pouvait faire douter de l'identité supposée de Daisy. Alors, qui était cet homme ?
« Bonjour, Teru. »
L'homme avait parlé. Il était souriant. Son sourire était agréable et accueillant. Elle ne trouvait pas d'autre mot pour le décrire. C'était un sourire qui correspondait parfaitement à Daisy. Mais bon dieu, à quoi songeait-elle ? Cet homme ne pouvait pas être son correspondant secret... N'est-ce pas ? Il tenait juste une fleur dans sa main. Cela ne prouvait rien.
« Je t'avais bien dit de prendre un chapeau. À ce rythme-là, tu vas attraper une insolation. »
Okay. Là elle pouvait commencer à s'inquiéter. Kurosaki était Daisy, elle en était sûre et certaine. Qu'est-ce que cet homme fabriquait dans cette histoire ? Elle n'avait parlé à personne de cette histoire de chapeau. C'était Daisy qui le lui avait conseillé. Cet homme savait de quoi ils avaient parlé, de plus il connaissait son nom. C'était soit un pervers qui surveillait ses moindres faits et gestes, soit Daisy. Et la dernière solution paraissait la plus envisageable.
Mais, dans ce cas, si Kurosaki n'était pas son frère de cœur, alors qui était-ce ? Et pourquoi possédait-il la fameuse boîte à musique ? Pourquoi l'avait-elle retrouvée dans son bureau ? Teru ne comprenait absolument pas. Quelque chose lui échappait, elle le sentait. D'un côté, elle n'était même pas censée connaître l'identité de Daisy et elle aurait en conséquence dû se préparer aux plus mauvaises surprises. Bien que l'idée que ce fût le blond ne l'avait pas du tout dérangée. Cette perspective lui avait même plutôt plu.
L'homme posa la marguerite sur la tombe puis joignit les mains afin de prier quelques instants en silence. Teru, pendant ce temps, le fixa. Quelque chose en lui lui paraissait familier. Mais quoi ? Elle avait beau chercher, elle ne comprenait pas ce qui en lui semblait si sécurisant. Son aura, sans doute. Cependant, un élément de sa personne faisait qu'il lui semblait connu. Elle ne parvenait pas à mettre le doigt dessus.
« J'imagine que je t'ai surprise. Viens, je vais t'expliquer. »
Sans comprendre pourquoi, Teru suivit cet inconnu supposé être celui à qui elle tenait plus que tout. Elle ne se doutait pas du tout de l'endroit où il comptait l'emmener. Elle se laissait tout simplement faire, laissant son matériel de nettoyage près de la tombe. Peu de monde se rendait au cimetière, nul n'aurait l'idée de le lui voler.
L'homme arriva à la terrasse d'un petit café. En regardant sa montre, la brune remarqua qu'il était déjà midi passé ; elle n'en avait pas réellement pris conscience jusque là. L'inconnu supposé lui indiqua une table puis l'invita à s'asseoir. Elle obéit, ne sachant à quoi s'attendre. Dans cette situation, elle ne pouvait s'empêcher de songer à ce que Kurosaki dirait si elle suivait un inconnu de la sorte.
« J'imagine que tu ne savais pas à quoi t'attendre. Je m'appelle Kazuma Shinichi, j'ai trente ans, et je suis Daisy. »
Kazuma Shinichi. Jamais entendu parler. Était-il réellement Daisy ? Et pourquoi se présenter à elle après ces trois ans ? Avait-il une idée derrière la tête ? Elle savait que son correspondant secret n'était en aucun cas mal intentionné, néanmoins elle n'avait pas encore complètement confirmé son identité. Elle resta silencieuse, guettant ses moindres mouvements. Et s'il mentait ?
Ce dénommé Kazuma continuait de la regarder de ses yeux bleus qui lui semblaient bizarres. Voilà ! C'était cet élément qui lui était familier. Ces yeux bleus lui rappelaient cet homme. Il n'y avait pas de doute là-dessus, ils étaient absolument identiques. Probablement était-ce ce qui l'avait poussée à le suivre. Pour le moment, la situation n'avait rien de dangereux : ils se trouvaient actuellement dans un lieu public, il ne tenterait donc rien. Au pire, elle pouvait toujours hurler.
« Et qu'est-ce qui me prouve que vous êtes Daisy ? »
Teru ne pouvait s'empêcher de douter, ce qui était plutôt normal au vu de la situation. Pourquoi cet homme était-il Daisy à la place de Kurosaki ? S'il était Daisy, il trouverait un moyen de le justifier. Kazuma sortit son téléphone portable, pianota quelques instants sur son clavier avant de lever les yeux vers elle. Que comptait-il faire dans le but de lui apporter cette preuve ?
« Dicte-moi un message et je vais te l'envoyer. »
Surprise, Teru le fixa un moment, comme pour déceler une faille. Puis, elle se mit à lui réciter quelques vers d'un poème très peu connu, qu'elle estimait être la seule au monde à connaître. Il s'agissait d'un poète japonais de l'ère Edo qui avait vite été oublié, malheureusement. Daisy ne le connaissait sûrement pas non plus, et cela ne l'étonnerait pas.
Kurebayashi l'examina en train d'écrire aussi vite que l'éclair puis d'envoyer ledit message. Quelques secondes plus tard, ce fut à moitié surprise qu'elle entendit la sonnerie de son propre téléphone. D'abord tremblante, elle s'en saisit puis l'ouvrit pour voir écrit en plein milieu de l'écran : nouveau message de Daisy. Elle ouvrit le mail puis se rendit compte qu'il s'agissait bel et bien de ce qu'elle venait de dicter.
Teru leva ensuite les yeux vers Kazuma. Elle avait en face d'elle Daisy. Mais, dans ce cas, tout ce qu'elle avait pensé jusqu'alors... Ses pensées s'embrouillaient, elle ne comprenait plus rien. Tout cela était bien brutal pour cette adolescente qui avait pensé qu'elle passerait simplement sa journée à nettoyer la tombe de son frère. Elle n'avait absolument pas prévu qu'elle prendrait un tel tournant.
« Tu peux aussi regarder ma boîte de réception, tu y trouveras tous les mails que tu m'as envoyés.
- Non, c'est bon.. Je vous crois. »
Pourquoi le vouvoyait-elle ? À vrai dire, elle ne se sentait pas capable de le tutoyer... Pour le moment. C'était comme une barrière qu'elle érigeait entre eux. Cette situation était beaucoup trop brutale, nouvelle, il lui faudrait un certain moment pour s'habituer. Elle ne se rendit pas compte qu'il avait commandé de quoi manger, trop absorbée par ses pensées.
Kurosaki restait présent dans son esprit. Elle ne savait absolument plus quoi penser à son sujet. Qui était-il réellement ? Était-il un simple gardien d'école ? Comment se faisait-il qu'il ne fût pas Daisy, alors qu'il était en possession de la boîte à musique ? Daisy lui avait pourtant envoyé un mail avec une photo de ce cadeau qu'elle lui avait fait. C'était à ne plus rien y comprendre.
Ce Shinichi la laissa seule avec ses pensées, conscient qu'elle avait besoin d'y réfléchir encore un moment. Son apparition avait été subite, c'était donc le moins qu'il pût faire. Son but final n'était pas de la blesser, bien au contraire. Elle n'était pas sa cible, mais sa protégée. Il avait échafaudé ce plan durant des mois, et il commençait juste à le mettre en marche.
Un serveur apporta les boissons. Il connaissait les goûts culinaires de Teru et s'était permis de commander. Il avait pris juste de l'eau, notamment pour elle qui risquerait de réagir violemment à la nouvelle. Il avait longuement hésité à lui proposer, mais finalement il avait décidé de le faire. C'était, d'un côté, la meilleure façon de la protéger. Il ne faisait qu'accomplir son devoir.
« Si je me suis présenté à toi, c'est pour te demander quelque chose. Tu seras surprise, ta réponse immédiate sera non, mais je te demande d'y réfléchir. »
Il était parvenu à attirer son attention. Teru le fixait, en buvant lentement son verre d'eau glacée. Il n'était plus question de reculer, il s'était juré d'aller jusqu'au bout. Après la théorie venait la pratique qui venait tout juste de débuter. Il se frotta les mains, tout en la regardant. Il ne fut pas étonné de voir que sa demande lui avait fait recracher la moitié de son verre d'eau.
« Teru, veux-tu m'épouser ? »
