Wilson était affalé dans la chaise longue du bureau de House, apparemment plongé dans des mots croisés. Mais son esprit vagabondait au loin.
Il avait retourné le problème dans tous les sens, mais il n'était visiblement pas en train de rêver –ou alors son rêve était vraiment mal foutu-, il n'était pas non plus en train d'halluciner –ce qui était une chance au vu du nombre de pilules de Vicodin avalées par House hier soir.
-Dr House !
Il avait tenté d'en parler à House pour savoir ce qu'il allait faire, mais visiblement le diagnosticien ne s'occupait que de courir partout avec ses jambes et s'était enfui la dernière fois qu'il avait voulu en discuter. Il avait été impossible à Wilson de le suivre au vu des crampes dans sa jambe droite.
-...Dr House !!
La seule solution pour l'instant, House avait raison, était de garder profile bas. Wilson était plutôt étonné cependant que son ami ne soit pas plus obsédé par le problème. C'était le puzzle de sa vie, et il s'était contenté de s'enfermer dans le bureau de Wilson avec un paquet de dossiers de cancéreux sous le bras en débitant une trentaine de mauvaises blagues à la minute.
-Dr House !
Wilson releva brusquement la tête de ses mots croisés, se rappelant soudain à quel nom il était maintenant censé répondre. Il rencontra Lisa Cuddy qui le regardait d'un air sévère.
-Euh, oui, pardon ? bredouilla-t-il.
-J'ai un cas pour vous.
-Oh... soupira-t-il en tentant de ranger son stylo dans la poche de sa blouse médicale –avant de se rappeler qu'il n'avait pas de blouse.
Cuddy haussa les sourcils.
-... 'Oh' ?
Wilson remua les épaules, gêné, et la doyenne soupira et lui jeta un dossier.
-Peu importe. Prenez ce cas, et soignez-moi cette adolescente. Elle a 16, un sang aussi épais que de la pâte à crêpes et un taux de globules blancs qui transperce le plafond. Elle est pourtant positive à Epstein-Barr.
-Okay.
-...Okay ?!
Wilson tordit sa bouche, inquiet d'avoir dit quelque chose de déplacé vu le corps qui était le sien en ce moment. Mais il ne pouvait vraiment se résoudre à renvoyer Cuddy au 22 en laissant mourir une adolescente. Et puis tant pis pour House, un peu d'humilité ne lui ferait sûrement aucun mal.
-Oui, okay. Je vais le faire, puisque vous le demandez. Vous n'avez pas croisé... mon équipe ? Je les attends depuis un moment...
Cuddy plissa les lèvres d'un air contrarié.
-Vous les avez visiblement envoyés faire vos heures de consultations à votre place, comme d'habitude. C'est pourquoi je veux que vous vous occupiez de cette fille, et vous ne la relâchez pas tant qu'elle n'est pas entièrement guérie, et même en meilleure forme qu'avant. Je veux la voir danser le swing sur la table d'examen. Compris ?
-...Compris, bougonna Wilson.
Il était un peu désarçonné par le ton froid de Cuddy et dû faire un effort pour se convaincre que c'était le corps dans lequel il était qui entraînait cette réaction de la part de son patron.
Cuddy lui jeta un regard méfiant.
-Vous allez bien ? demanda-t-elle finalement.
Wilson haussa les sourcils, surpris par la question.
-Oui, pourquoi ?
-Pas de remarques sarcastiques ? Pas de regard louchant sur mes seins ? Pas d'yeux levés au ciel de manière exagérée ?
Il se sentit soudain coincé. Il y était peut-être allé un peu trop fort avec l'humilité.
-Quoi, vous voulez que je fasse des remarques sur vos seins pendant qu'une adolescente est en train de mourir ? Quel égocentrisme dévastateur...
Cette réponse sembla rassurer un peu Cuddy qui l'observa un moment d'un air contrarié avant de tourner des talons sans un mot.
Wilson s'aperçu avec effroi que si Cuddy l'avait cru, c'est qu'il venait de faire une remarque à la House. Il pagea rapidement 'son' équipe et se prit la tête entre les mains pour se lamenter. Dès qu'il retrouvait son corps, il prenait des vacances à Hawaii.
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House regarda sa montre –la montre de Wilson, en fait- d'un air impatient. Les parents de Matt, ce gamin de 19 ans, avaient presque une demie heure de retard, et lui commençait à s'ennuyer.
Il avait lu le dossier de long en large savait maintenant sa vie dans les moindres détails. Il ne savait pas qu'un suivit pouvait aller aussi loin en oncologie ; en fait il soupçonnait Wilson d'avoir un peu débordé du sujet, rien que pour faire la conversation avec le gosse.
House aimait bien ce nouveau corps. Il avait toujours plus ou moins envié la santé olympique de Wilson. Même si cette forme ne semblait être qu'une façade, parce que maintenant qu'il était coincé là dedans, House s'apercevait que Wilson n'avait sans doutes pas eut une seule vraie nuit de sommeil depuis plusieurs mois. Il se sentait constamment fatigué. Mais il avait deux jambes, et ce fait là lui suffisait pour le moment.
D'un autre côté, il se sentait inconfortablement anxieux. La peur avait beau être due à cet imbécile d'instinct de survie, ça restait un sentiment irrationnel tant qu'on n'était pas menacé par un flingue chargé. Mais ce changement de corps lui faisait peur, et il trouvait ça difficile de ranger cette peur au loin lorsqu'il voyait le corps de Wilson à chaque fois qu'il regardait dans un miroir.
Alors il avait décidé de s'amuser avec. Au moins, ça repousserait la peur au second plan. Et puis le look sans blouse médicale allait beaucoup mieux à Wilson.
Il avait aussi décidé de s'amuser avec la famille de Matt, parce qu'après tout le gosse était déjà mort et quoi qu'il dise, il n'allait pas le faire revivre.
Des coups discrets furent soudain frappés à la porte, et il demanda d'entrer.
Les deux parents se montrèrent devant lui, l'air un peu craintif. Ils se présentèrent rapidement, il serra leurs mains et leur désigna un fauteuil pour qu'ils puissent s'y asseoir. D'après ce que Wilson lui avait dit, ils n'étaient pas encore au courant du décès de leur fils. Wilson avait sûrement voulu le leur annoncer en face à face, non pas au téléphone. House prit une grande inspiration :
-Votre fils, Matt, est mort hier.
Il plissa les yeux, ne s'attendant pas exactement à une réaction violente pleine de chagrin, mais au moins les signes d'un choc.
Aucun des deux ne vint. La mère se contenta de sursauter légèrement, et le père serra les lèvres, l'expression inchangée. House décida de continuer :
-Nous l'avions fait admettre en soins palliatifs il y a 6 jours de cela. Son cancer progressait trop rapidement pour que l'on puisse y faire quelque chose.
Les deux paires d'yeux le regardaient d'un air un peu vide, mais personne n'ouvrit la bouche. House finit par soupirer.
-Pourquoi vous l'avez renvoyé de chez vous ? Vous n'aimiez pas sa petite amie ? Ou son petit ami, j'en ai vu se faire jeter dehors pour moins que ça. Il aimait bien enfiler les robes de Maman ?
-Ca ne vous regarde pas, siffla le père en fronçant les sourcils.
-Je suis son médecin, dit House en riant avec amertume. Et apparemment, je me suis mieux occupé de lui en 3 jours que vous en 19 ans. Si on désignait les parents par la quantité de soins prodigués à l'enfant, je serais son père. Ou sa mère. Comme vous préférez. Alors, en tant que parent, j'aimerais savoir pourquoi vous avez foutu mon fils à la rue ?
House se retint de rire en voyant les têtes des parents se décomposer au fur et à mesure de son dialogue. Il se demandait comment ils avaient perçu Wilson la première fois qu'ils l'avaient vu. Leurs impressions sur l'oncologue venaient de changer radicalement.
-Vous êtes fou... marmonna le père.
House haussa les épaules.
-Qui sait, peut-être. D'un autre côté, j'ai un diplôme médical et j'ai fait 15 ans d'étude, c'est donc que je dois avoir un petit coin de cerveau en pas trop mauvaise forme. Maintenant il va falloir que vous me répondiez, ou j'appelle la police pour porter plainte contre vous. Pour avoir battu votre enfant. Précisément grâce à ce magnifique diplôme dont je viens de parler, si je dis que j'en ai constaté les traces, les charmants enquêteurs ne vont pas y réfléchir à deux fois avant de vous passer les menottes.
Il n'avait aucunement l'intention de faire ce qu'il venait de dire, mais il posa la main sur le téléphone à côté de lui d'un air menaçant. L'avantage avec le visage de Wilson, c'était qu'il était parfaitement malléable. Son air menaçant devait marcher à merveille, d'après le regard que lui jetèrent les parents.
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-Les cochons ont appris à voler.
Thirteen tourna un regard surpris vers Taub qui venait d'entrer dans la salle de conférences.
-Pardon ?
-Les cochons ont appris à voler, répéta Taub.
-...On peut savoir pourquoi tu dis ça ? demanda Kutner.
-House vient de me complimenter. Je viens de le croiser, je lui ai dit les résultats de l'IRM, et il m'a complimenté. Il m'a dit que j'avais fait du bon boulot, aussi normalement que s'il me le disait tous les jours... S'il en est capable je ne vois pas pourquoi les cochons ne pourraient pas voler.
-Il te doit de l'argent ? suggéra Foreman en levant le nez de son journal.
-Ou tu lui dois de l'argent ? continua Kutner.
-Ou il a mis du cyanure dans ton café et il veut que tu sois heureux pour les 10 dernières minutes de ta vie, dit Thirteen.
Taub jeta un regard suspicieux à la tasse de café qu'il avait entre les mains, le renifla un moment, et se rendit soudain compte de quelque chose :
-Non, s'il projetait de me tuer il n'aurait sûrement pas voulu me rendre heureux pour les 10 dernières minutes de ma vie. Il m'aurait rendu misérable.
-Vrai, approuva Thirteen.
-Ou alors il a juste un peu trop forcé sur la Vicodin, fit Foreman en haussant les épaules.
-Ou alors il a juste voulu dire que Taub avait fait du bon boulot.
Ils sursautèrent tous les quatre au son de cette voix et se retournèrent vers la porte de la salle par laquelle House venait de rentrer.
Le corps de House, tout du moins. A l'intérieur, Wilson se sentait étrangement en colère contre ces quatre là. Etaient-ils tout simplement incapable de croire que House puisse se montrer humain ? C'était injuste envers lui. Il savait se montrer gen-... Non, pas gentil. House ne faisait pas dans la gentillesse. Mais il savait se montrer compréhensif et secourable, même. S'il en avait envie.
Son visage devait refléter quelque chose de sa colère, parce que ses quatre employés semblèrent se ratatiner un peu sur leur chaise. Sauf Foreman qui se contenta de reprendre sa lecture en haussant à nouveau les épaules.
Wilson haussa à son tour les épaules, plus par mimétisme que parce qu'il était passé à autre chose, et s'avança vers le tableau blanc où étaient déjà listés plusieurs symptômes. Pour le moment, et grâce à l'équipe surentraînée et roulant à haute dose de caféine qu'avait élevé House, il avait l'impression de s'en sortir plutôt bien dans le diagnostique, même s'ils pataugeaient encore un peu. Il avait décidé de n'aller demander conseil à House qu'en cas de nécessité extrême, mais il voulait tester ses propres aptitudes.
-Alors, demanda-t-il à la cantonade, qu'est ce que nous disent les résultats de l'IRM ?
Les réponses fusèrent aussitôt, et la quantité de maladies tordues, rares et presque impossibles que trouvaient ces quatre là en un temps record stupéfia Wilson. Et il se sentit aussitôt mal pour la patiente qui allait encore devoir subir un bon nombre de tests douloureux pour vérifier les théories probables.
-Il n'y a personne avec elle ? demanda-t-il, interrompant Kutner.
-Euh si, répondit Thirteen. Sa mère et son père.
-Elle était seule quand je suis passé la voir.
Il y eut un court silence.
-Vous êtes passé la voir ? répéta Foreman.
-Oui, répondit simplement Wilson. Et elle était seule.
-Il est midi, fit remarquer Taub. Ils sont peut-être simplement allé prendre un truc à manger.
Midi ? Wilson se figea soudain, lâchant le marqueur qu'il tenait en main. Il avait complètement oublié le plus important. Il fallait qu'il parle à House. Tout de suite.
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