Lorsque Antoine pénétra dans la pièce, il comprit soudain la raison de l'attitude singulière du professeur en découvrant la bouteille d'hydromel aux deux tiers vide qui trônait sur son bureau. Cela expliquait beaucoup de choses : les gestes maladroits de Rogue, sa démarche incertaine, son affabilité inhabituelle... Il était ivre. Probablement pas au point de se rouler sous la table ou de pisser par la fenêtre, mais tout de même.
-Oui, Daniel, marmonna Rogue en surprenant son regard fixé sur la bouteille. Je suis un peu bourré.
-Moi, c'est Antoine, dit Antoine. Je sais que c'est trompeur parce que mon nom de famille est aussi un prénom, mais...
-Vous n'aviez jamais remarqué que personne ne s'appelait par son prénom, ici ? L'interrompit le professeur, qui semblait amusé plus qu'agacé. Je croyais que vous aviez lu les livres... Ceci dit, j'admets que c'est un peu idiot, comme coutume. Y en a dont je ne connais même pas le prénom, avec ces âneries.
-Comme le professeur Chourave, vous voulez dire ? Je crois que personne ne sait comment elle s'appelle, fit le jeune homme avec un petit rire. D'ailleurs, vous ne trouvez pas ça un peu étrange que son nom de famille soit si en accord avec sa profession ?
-Bah. Le maître des potions haussa les épaules, avant de poursuivre. Vous avez bien Norman Faitdesvidéos chez vous, non ?
Le youtubeur pouffa, avant de comprendre en voyant l'expression de son interlocuteur que celui-ci avait posé sa question tout à fait sérieusement. Il avait trop souvent tendance à oublier, face aux lacunes de ses collègues en ce qui concernait les internets, qu'il ne s'agissait en rien de leur culture. Le fait que le potionniste connaisse Norman était déjà un exploit, en soi.
-Je ne crois pas que ce soit son vrai nom, reprit-il plus sérieusement. Pareil pour Seb' La Frite, d'ailleurs.
Il se tut, un peu mal à l'aise de nouveau. Il craignait d'avoir vexé le professeur, celui-ci s'étant légèrement renfrogné lorsqu'il avait compris son erreur. L'alcool aidant sans doute, son visage finit cependant par se dérider et il se servit un verre d'hydromel, avant de se diriger vers ce qui semblait être une cuisine.
-Bon, fit-il, d'une voix presque enjouée. Exceptionnellement, vous pouvez m'appeler Severus. Vous voulez du sucre avec votre camomille, Antoine ?
-En fait, je ne suis pas très camomille, avoua le jeune homme. Si ça ne vous ennuie pas, j'aime autant picoler avec vous. C'est pas si souvent que j'en ai l'occasion, ici.
Une sorte de ricanement étouffé lui parvint de la cuisine et le professeur revint, un deuxième verre à la main. Sans doute n'avait-il jamais réellement eu l'intention de lui préparer une tisane. Antoine ne pouvait guère lui en vouloir : boire seul n'était jamais très agréable, et quelque chose lui disait que Rogue n'en était pas à son coup d'essai. Malgré le masque froid qu'il arborait en permanence, la solitude lui pesait peut-être plus que ce qu'il voulait bien laisser paraître. Quoique... Difficile à dire, en réalité. Bien que fin analyste des comportements humains, le jeune enseignant avait toutes les peines du monde à deviner ce qui pouvait se tramer dans l'esprit de son aîné – ce n'était pas pour rien que celui-ci figurait, et en bonne position, dans son top vingt-trois des êtres humains les plus inexpressifs. Peut-être manquait-il de compagnie, ou peut-être trouvait-il justement le bonheur dans cette solitude dont il veillait à s'entourer. Peut-être, après tout, l'avait-il invité à se joindre à lui par pitié plus que par réelle envie.
Mais lorsque son collègue lui tendit un verre plein à ras bord avec un sourire complice qu'il ne pensait jamais le voir arborer, Antoine cessa de se poser des questions. S'il l'avait invité, c'était certainement parce que ça ne le dérangeait pas : alors, autant en profiter. Il y avait longtemps que, sans trop se l'avouer à lui-même, le vidéaste rêvait d'un tête-à-tête avec le mystérieux maître des potions. Il souhaitait en apprendre plus sur lui, et découvrir ce que la saga ne révélait pas à son propos. C'était un des personnages les plus fascinants qu'il connaisse, au point de reléguer les Eddy Malou, les cultivateurs de patates passionnés et autres Sylvain Duriff au rang de vulgaires imposteurs. Il ne fallait pas qu'il laisse passer sa chance. Il fallait qu'il prouve au potionniste que sa condition de moldu ne l'empêchait en rien d'être un camarade de beuverie agréable, et un interlocuteur tout à fait intéressant par-dessus le marché.
-Alors comme ça, commença le jeune homme, hum... Les potions, hein ?
Il n'était habituellement pas mauvais pour engager la conversation, mais il devait bien avouer qu'il n'avait pas trop réussi son coup cette fois-ci. Ça ne partait pas très bien. Fort heureusement, Rogue était manifestement trop ivre pour prêter attention à sa maladresse : il se contenta de glousser, avant de se lancer sans préavis dans un exposé particulièrement emphatique ayant sans doute pour but de prouver à son interlocuteur l'infinie supériorité de la matière qu'il enseignait. Antoine, qui n'y comprenait strictement rien, l'écouta néanmoins avec attention tout en sirotant la boisson qu'il lui avait offerte. Hors de question qu'il l'interrompe, même s'il était un peu largué. Il s'estimait déjà heureux d'avoir une réelle discussion avec le professeur, il ne fallait pas trop en demander non plus.
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