CHAPITRE 1

Décembre 2010

- Le lait est trop chaud, ça gâche le goût des céréales.

Je contemplais le bol de lait d'un air circonspect. Renesmé, ma nièce, me fixait d'un regard réprobateur.

Âgée de six ans, la demoiselle haute comme trois pommes n'avait pas la langue dans sa poche. Mon cerveau encore embrumé par le sommeil avait du mal à saisir le lien de cause à effet entre le lait trop chaud et un hypothétique manque de saveur des céréales.

- Alors, tu déménages bientôt ?, reprit-elle.

- C'est pour demain. C'est à huit rues d'ici.

- Génial, c'est grand ?

- Correct. Et tu auras une belle chambre. Contente ?

- Il faut encore que je voie ça. Le quartier est bien ?

- Je rêve... Oui, il est bien.

- Alors tu pourras y amener des filles, c'est cool.

Je m'étouffai avec mon café.

- Nous n'avons pas cette conversation, Nessy ! Ma vie sentimentale va très bien.

- Ce n'est pas ce que maman dit.

- Ta mère n'est pas franchement un modèle en matière de relation stable.

- C'est parce qu'elle se cherche.

- Cela fait 29 ans qu'elle se cherche, Nessy.

- Là n'est pas la question, balaya-t-elle mon argument d'un revers de la main, ton problème, oncle Eddy, c'est que tu te trouves toujours des filles en quête d'un sauveur. C'est normal. Tu as toujours joué le père de famille et tu ressens un besoin intrinsèque de protéger. Mais je pense que ce qu'il te faut, c'est une femme de poigne. Définitivement.

Elle avala une gorgée de lait en grimaçant.

- D'où sortez-vous tout ça, miss Cullen ?

- Il y a quelques mois, maman sortait avec un dentiste. Tu n'as pas idée du temps que j'ai passé dans sa salle d'attente ! Bref, Il avait tous les exemplaires de ''Women & Psychology'' depuis 1998.

- Nom de Zeus ! Il faut vraiment que j'aie une conversation avec Alice.

Trois quart d'heure plus tard, je déposais Renesmé devant son école.

- Bon, ça ira pour ton premier jour dans ton nouveau travail ?, me demanda-t-elle l'air concerné alors qu'elle s'apprêtait à descendre de la voiture.

- Ça ira très bien, Nessy. Le boulot est le même_attraper les méchants_c'est juste le lieu qui est différent.

- Tu dis ça pour me rassurer.

Je souris.

- Sois sage et reste prudente avec les garçons.

- Aucun souci, à cet âge-là, les garçons sont tellement immatures. Ils n'aiment pas les filles intelligentes. Et puis s'ils m'embêtent, je n'ai qu'à dire que mon oncle est du FBI !

Elle m'embrassa sur la joue et je la suivis du regard jusqu'à ce qu'elle atteigne l'enceinte de l'école. Elle ne se retourna pas. Selon elle, seuls les bébés apeurés le faisaient. Ce qu'elle n'était définitivement pas.

Ma sœur, Alice, était une fille bien, mais franchement paumée. Un avortement à 16 ans, l'abandon de ses études un an plus tard, elle avait passé son temps à accumuler les petits boulots comme les mecs. Farfelue, gentille, mais terriblement naïve. Cela faisait 6 mois qu'elle avait lancé son institut de sophrologie. Une espèce de fourre-tout, un pot-pourri de yoga, massages, feng-chui et autres groupes de discussion ''spirituelle'' à la sauce soja. Ça ne marchait pas des masses alors elle cumulait un boulot de serveuse dans un restaurant ouvert 24h/24. Je gardais Nessy lorsqu'elle prenait des services de nuit. Cette vie de bohème avait rendu ma nièce bien plus mature que la normale. Un étrange mélange d'innocence et de perspicacité. Un amour de petite-fille. J'en étais dingue.

Mon frère cadet, Mike, était lui aussi un adepte des petits boulots. Du moins, lorsqu'il n'oubliait pas de s'y présenter à l'heure, voire de s'y présenter tout court. Le problème de Mike, c'était le jeu. Il ne gagnait déjà pas grand-chose, mais ce ''pas grand-chose'' il le dépensait dans des salles aussi enfumées qu'illicites de poker ou de black jack. Un gentil gars. Fou de sa nièce. Dévoué à sa fratrie, mais terriblement instable.

Mon père était un alcoolique notoire. Joueur et coureur. Ma mère était une femme courageuse, forte, et extrêmement dévouée à son mari et ses enfants.

Un soir de Noël, mon père n'est jamais rentré. On l'a retrouvé dans un caniveau de New-York deux jours plus tard, avec deux balles dans la tête.

Je ne sais pas ce qui a fait le plus de mal à ma mère. Apprendre sa mort ou savoir qu'il était sur le point d'abandonner sa famille pour une pute de vingt ans sa cadette. Mon père devait un paquet de fric à son mac. Ce dernier avait fini par le retrouver avant qu'il ne s'enfuie. Fin de l'histoire. On n'avait jamais retrouvé la pute.

Ma mère se retrouva sans le sou avec trois enfants à nourrir. Elle cumulait les boulots ingrats et rêvait qu'on fasse des études pour ne plus jamais connaître cette vie. Étant l'aîné, je passais l'essentiel de mon temps entre les études et l'éducation de Mike et Alice. Je fis de mon mieux. Mais le mal était fait. Le traumatisme avait déjà déstabilisé leur psychisme encore jeune.

Je me sentais responsable de ma famille. J'avais réussi à obtenir une bourse d'étude grâce au base-ball et je pus ainsi entrer à l'université de droit de New-York. Une fois mon diplôme en poche et fort de mon expérience de sportif universitaire émérite, j'intégrai le FBI et restai à NY pour garder un œil sur ma famille.

Hier encore j'étais à la section des stupéfiants. Ce matin, je rejoignais celle du grand banditisme. LA mythique section du grand banditisme. J'étais extatique.

La veille

La robe moulait outrageusement mes formes. Pas de place pour un flingue.

Je traversais le hall cossu du ''Beau New-York'' sous le regard admiratif des hommes d'affaires et autres millionnaires en costards hors-de-prix. Mon physique avait toujours été un atout et j'en usais plus qu'à mon compte.

J'approchai de la réception de l'hôtel et demandai où se trouvait le bar lounge.

L'information, je la connaissais déjà. Cela faisait plus de cinq jours que je planchais sur les plans de l'hôtel. Ce que je voulais, c'est qu'on remarque la sculpturale blonde aux yeux bleus dont j'avais pris l'apparence. Et cela semblait fonctionner à merveille.

Je rejoignis le bar et m'assis sur une chaise haute au comptoir, histoire d'attirer les regards vers mes longues jambes dorées que je croisais et décroisais à volonté, et non sur les traits de mon visage.

Ma cible était un norvégien. La quarantaine, célibataire, plutôt bel homme. Patron richissime d'une firme pétrolière de la mer Baltique. Il avait eu le malheur de se frotter d'un peu trop près aux magnats sud-américains qui avaient tout de suite vu en lui un concurrent. Bien vu. Le monsieur du grand nord européen nourrissait la ferme intention de les mettre au tapis et avait déjà commencé à graisser quelques pattes du gouvernement américain pour obtenir de nouveaux et précieux marchés sur le nouveau continent.

En quelques jours, j'avais tout appris de lui. Ses habitudes, son type de femme, ses plats favoris. Je savais qu'il ne tarderait pas à pointer son minois de dieu viking au bar. C'était une question de minutes. Quant aux deux mastodontes qui lui servaient de garde rapprochée ? Une formalité.

Alors que je sirotais mon rhum-coca, il arriva et s'installa au bar comme prévu. Il ne lui fallut pas plus d'une minute pour me remarquer, deux pour me faire offrir un verre via le barman et trois pour me rejoindre du pas assuré de l'homme à qui rien (ni personne) ne résiste.

Je jouai la femme inaccessible et mystérieuse. Il tomba directement dans le panneau.

Lorsqu'il m'invita à dîner, je déclinai, lui invoquant mon inclinaison pour un buffet ''plus festif'' à l'étage, le tout savamment accompagné d'une légère mais suggestive caresse sur le haut de sa cuisse. Sans la moindre hésitation, il me prit la main et nous nous dirigeâmes vers l'ascenseur. Il congédia ses gardes alors que nous passions le seuil de sa suite. J'avais bien dit que cela ne serait qu'une formalité...

À peine la porte fut elle refermée que je me jetai goulûment sur sa bouche et commençai à lui ôter sa veste en feignant la passion. Il parut tout aussi impatient et jura quelques mots dans sa langue natale quand je lui passai la main sur la bosse proéminente de son pantalon.

Il n'aurait pas été ma cible, je pense que j'aurais pu apprécier une nuit avec lui.

Mais d'ici quelques minutes, il ne serait plus.

Il me porta frénétiquement vers la chambre et me jeta sur le lit. Quand il s'allongea sur moi, j'enserrai son bassin de mes cuisses et inversai la position. Je me retrouvai ainsi sur lui.

Il commença à me toucher les seins par dessus la robe, sans douceur. Je m'inclinai en arrière, feignant d'apprécier le geste. J'en profitai pour attraper mon bracelet. Un serpent de métal souple enroulé sur cinq tours le long de mon avant-bras. Je tendis le fil métallique entre mes mains puis me penchai en avant pour embrasser mon fougueux norvégien qui semblait avoir de plus en plus de mal à se contrôler.

Je me relevai à peine et posai le fil de métal sur sa gorge. Il me toisa, stupéfait.

- Qu'est-ce que c'est que ça ? Un nouveau jeu érotique ? Tu aimes l'orgasme par étranglement ?

- Non monsieur Svenk, moi je préfère l'étranglement sec et brutal.

En l'espace d'un instant, il perdit son sourire.

Quand j'appuyai le fil sur sa gorge, il tenta de se débattre. Je coinçai plus fermement son torse entre mes cuisses.

Comprenez-moi, je ne suis pas sadique. J'aime les morts propres et rapides. L'étranglement est de loin la méthode que j'exècre le plus. Sur ce coup là je n'ai pas eu le choix. Le lieu m'imposait la discrétion. Je ne pris donc aucun plaisir à voir la vie quitter son regard. Ça a bien duré quatre bonnes minutes avant que j'en vienne à bout. Certaines missions sont plus simples que d'autres...

Lorsque je me fus assurée de sa mort et que j'eus effacé toute trace possible de ma présence, je quittai précautionneusement la suite. Je pris les escaliers de secours en évitant les vidéos de surveillance puis récupérai les vêtements que j'avais déposé le matin-même dans un des paniers de la lingerie. Je me changeai dans les toilettes du rez-de chaussée, retirai ma perruque et mes lentilles de couleur. Je mis le tout dans le grand sac à main et sortis comme j'étais entrée, par le hall.

Trois rues plus loin, je jetai mes effets dans une poubelle, accompagnés du téléphone portable qui m'avait servi à confirmer la réussite de ma mission au mandataire.

Je remontai le col de mon manteau et commençai à marcher. Je serais chez moi d'ici une petite demie-heure. Là-bas, un reste de bouffe chinoise, une douche chaude et une bonne nuit de sommeil m'attendaient.