Chapitre 2
Tandis que Sam et Jack s'enfonçaient dans le labyrinthe du complexe de Cheyenne Mountain, ils croisèrent plusieurs personnes en uniformes qui les saluèrent d'un signe de tête. Sam leur répondait poliment d'un même hochement. Même si leurs visages lui semblaient familiers, elle ne se rappelait d'aucun nom et ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle n'était absolument pas à sa place.
Elle laissa Jack prendre l'initiative et resta aussi près de lui que possible mais sans le toucher. Il s'arrêta à un carrefour pour observer les alentours et Sam comprit qu'il ne se rappelait pas comment aller à l'infirmerie. Manifestement, il avait autant de mal qu'elle à se réhabituer aux lieux. Elle lui rappela à voix basse qu'ils devaient prendre un ascenseur pour accéder à l'étage de la division médicale. Il hocha la tête et choisit un couloir qui, l'espérait-il, serait le bon.
Dieu merci, ils réussirent à trouver les ascenseurs. Mieux encore, les portes s'ouvrirent sur un officier : Jack n'eut qu'à lui demander l'infirmerie pour que l'homme appuie sur le bon bouton et les voilà en route.
Un silence inconfortable s'installa jusqu'à ce que l'ascenseur s'arrête et que l'officier en sorte, les laissant seuls dans la cabine. Lorsque les portes se refermèrent et que l'engin reprit sa route, Jack se tourna vivement vers Sam. Elle pouvait lire l'inquiétude sur chaque trait de son visage.
« Ça va ? »
Elle réfléchit un instant à la question. Non, elle n'allait pas bien du tout. Même si elle savait que ça n'avait pas le moindre sens, elle voulait retourner dans l'usine thermale sous la glace avec lui. Mais ça n'arriverait pas et il était temps pour elle de se ressaisir. Elle prit une grande inspiration et de sa voix la plus respectueuse face à un supérieur, elle répondit :
« Oui, Mon colonel. »
Il n'y crut pas une seconde. Il empoigna ses épaules et l'attira plus près.
« Sam… » commença-t-il avec gravité.
Mais à cet instant précis, les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur un couloir plein de gens très occupés. Il ferma les yeux et laissa échapper un long soupir. Alors seulement, ses mains glissèrent de ses épaules et il lui fit signe de passer devant.
Ils quittèrent la cabine et poursuivirent leur chemin dans des corridors sans fin jusqu'à l'infirmerie. Même si ces couloirs étaient à la fois plus larges et plus lumineux que ceux de l'usine thermale, la ressemblance était saisissante. Cette idée la fit frissonner. Jack, qui avait parfaitement remarqué son état, laissa sa main frôler la sienne.
Elle ferma les yeux et s'efforça de retenir les larmes qui menaçaient de couler, car même si elle savait ne pas avoir besoin de sa protection, elle savait aussi qu'elle n'aurait plus droit à ce contact réconfortant.
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12 jours plus tôt
Thera regarda par-dessus l'interface de tuyaux et sourit pour elle-même lorsqu'elle vit Jonah regarder une fois de plus dans sa direction. Il faisait souvent cela depuis quelques jours, la regarder quand il pensait qu'elle ne remarquerait pas. Il lui vint à l'esprit que cette apparente fascination aurait dû l'ennuyer mais pas du tout ; au contraire, elle lui semblait presque familière. Et même si c'était un abruti de première qui ne s'embêtait pas à l'appeler par son vrai nom, elle ne pouvait nier que pour une raison inconnue, elle se sentait attirée vers lui. Il était grand, mince et musclé, avait une mâchoire ciselée et un air sûr de lui qui la mettait à genoux, même si elle ne l'admettrait jamais à voix haute.
Elle évita promptement son regard tandis qu'il se tournait brusquement pour venir dans sa direction. Lorsqu'il passa près d'elle pour aller vérifier une jauge, il marqua une pause et se pencha vers elle. Elle sentit son cœur accélérer soudain ses battements alors que ses lèvres approchaient son oreille.
« On n'arrive pas à me quitter des yeux aujourd'hui, hmm ? » murmura-t-il.
Elle rougit aussitôt. Apparemment, elle n'avait pas été aussi discrète qu'elle le croyait. Même si elle était bien plus embarrassée qu'offensée, elle se servit de son émotion pour rétorquer d'un ton acerbe.
« Oh, pitié », se moqua-t-elle, « tu m'as regardé toute la matinée. »
Il rit.
« T'excite pas, Barbie. Il y a une horloge au-dessus de ta tête. »
Il leva les yeux au-dessus d'elle. A contrecœur, elle suivit son regard et sentit ses joues s'empourprer un peu plus lorsqu'elle découvrit que c'était vrai ; la pendule de leurs postes de travail était juste au-dessus d'elle.
« Ooh ! » souffla-t-elle, vexée et frustrée.
Il s'éloignait déjà d'un pas nonchalant, un large sourire plaqué sur le visage.
« Pourquoi tu prends la peine de parler au bétail, Thera ? » demanda son collègue de sa voix nasale tout en enregistrant les indications du panneau de contrôle. « C'est rien qu'un ouvrier. D'ailleurs je parlerai à Brenna demain des opérateurs qui travaillent aussi près des ingénieurs. »
Thera l'ignora et fit son possible pour ne pas penser au fait que sa brève conversation avec le beau travailleur l'avait laissée rouge et à bout de souffle.
oOoOoOo
Aussi agaçante soit-elle, Jonah ne pouvait s'enlever de l'esprit qu'il était de son devoir de protéger les jolies techniciennes blondes, que c'était sa responsabilité. En outre, il devait admettre qu'il aimait cette idée. A l'évidence, elle était intelligente et malgré son arrogance intellectuelle, il aimait son sang-froid. Et puis, elle était sexy.
Cependant, ce fut bien son sens inné du devoir qui le poussa à attendre qu'elle ait fini son travail, tard dans la nuit. Il ne se sentait pas bien à l'idée de la laisser seule. Son collègue, un nerd maigrichon et cul-pincé, était parti des heures plus tôt avec tout juste un rapide au revoir ; il ne voyait aucun inconvénient à laisser son homologue féminin toute seule dans cette zone isolée de l'usine. Jonah s'était donc dit que le devoir lui revenait de s'assurer qu'elle revenait saine et sauve à sa couchette. Le seul problème, c'est qu'elle ne semblait pas vouloir quitter son poste.
Il jeta un œil à leur station de travail. Leur journée était finie depuis des heures et tout le monde était parti. Jonah soupira. Il ne pouvait pas l'attendre toute la nuit. Il décida de prendre les choses en main et de lui dire qu'il était grand temps de finir. Il pensa fugitivement à quel point ce serait facile s'il pouvait lui ordonner d'abandonner.
Il l'approcha alors qu'elle se tenait devant le panneau de contrôle.
« Ecoute, il est vraiment tard. Si on retournait aux dortoirs ? »
Thera leva brièvement les yeux sur lui avant de revenir à son affichage.
« Je n'ai pas terminé. »
Elle était consciente qu'il y avait eu des cas de violence dans certaines zones du complexe, en particulier à l'encontre des femmes. Pourtant, elle refusait de calquer son comportement sur la peur. Elle travaillait sur un nouveau procédé qui pouvait grandement améliorer la productivité de toute l'usine et n'était pas prête à tout laisser en plan. De plus, elle était toujours un peu contrariée par ses remarques du matin-même et n'avait aucune envie de lui donner une nouvelle opportunité de la taquiner.
Mais Jonah n'était pas si facile à dissuader.
« Quel que soit le truc sur lequel tu travailles, ça peut attendre demain. Je ne suis pas à l'aise à l'idée de te laisser seule ici. C'est dangereux. »
Elle interrompit ce qu'elle était en train de faire et le regarda en fronçant les sourcils.
« Eh bien c'est très chevaleresque mais je suis une grande fille et je peux m'occuper de moi toute seule. »
Il laissa échapper un soupir et se frotta la nuque. Qu'est-ce qu'elle pouvait être obstinée !
« Ecoute… » commença-t-il avant qu'elle ne l'interrompe.
« Je tente ma chance. »
Il en avait assez. Si elle voulait rester seule, qu'elle reste.
« Très bien. Fais comme tu veux, Barbie. »
Il tourna les talons et partit en trombe.
Thera continua à travailler encore un moment avant de remarquer à quel point c'était calme maintenant que tous les travailleurs étaient partis. Quelque part, elle entendit ce qui ressemblait à un bruit de tuyau heurtant le sol et elle sursauta. Puis elle sourit et secoua la tête. Son imagination lui jouait des tours, même si cette zone de l'usine fichait vraiment la frousse lorsqu'il n'y avait personne autour.
Une fois satisfaite, elle éteignit le panneau de contrôle et emprunta le chemin du retour vers les dortoirs à travers le labyrinthe de corridors. Elle longea un long couloir jusqu'à une grande intersection où elle ne vit personne et le seul son qu'elle percevait en dehors de celui de ses pas, était celui du jet de vapeur occasionnel des tuyaux.
Juste comme elle remettait en question le fait de retourner seule aux dortoirs, elle passa un coin et trébucha contre trois hommes imposants stationnés dans une alcôve déserte. C'était des armoires à glace aux gros bras et aux mines lugubres. L'un d'eux tenait un long morceau de tuyau contre son épaule. Ils la regardèrent comme une araignée regarde une mouche prise dans sa toile.
« Eh bien, qu'avons-nous là ? » ricana le plus large des trois.
L'homme au tuyau avança dans sa direction. Sam recula aussitôt.
« Que fais-tu ici, en solitaire, à une heure aussi tardive ? »
« On ne va pas te laisser toute seule », dit le troisième. « Pourquoi ne resterais-tu pas avec nous un petit moment ? »
Thera se redressa et répondit d'une voix forte qui démentait sa panique grandissante :
« Non merci. »
Le premier homme ricana à nouveau.
« Si polie. Et si jolie. Je parie que tu es super douce. »
« Je dois y aller », répondit Thera, faisant demi-tour pour revenir rapidement d'où elle était venue.
« Mais tu viens d'arriver », dit l'homme au tuyau.
Il se jeta en avant et la saisit par le bras avec rudesse.
« Lâche-moi ! » cria-t-elle tandis qu'elle luttait pour échapper à sa poigne.
Le deuxième homme éclata de rire bien que ce rire ne portât aucune trace d'humour.
« On dirait qu'on a trouvé une guerrière. »
L'homme qui la tenait approcha sa bouche de son oreille et son haleine fétide balaya son visage.
« Si tu te conduis bien dès maintenant, je te promets qu'on rendra les choses plus faciles. »
« Mais moi j'aime les guerrières », dit le deuxième homme.
« Attache-la », ordonna le premier et Thera remarqua que son sourire méprisant avait fait place à un regard assoiffé de sang.
« Laissez-moi partir ! » hurla-t-elle, désormais terrifiée.
Le deuxième homme s'approcha d'elle tandis que le premier la tenait par derrière. Il déchira brutalement sa veste et ses yeux s'agrandirent à la vue de sa poitrine, à présent seulement recouverte du tissu fin de son maillot de corps. Prenant avantage de son inattention, Thera leva le genou, le frappant en plein dans l'aine, et il se plia en deux par terre.
« Salope ! » beugla celui qui la tenait.
Il tira ses bras en arrière avec plus de force, lui arrachant un cri. Elle s'attendait à ce qu'il allait lui déboîter les épaules mais au lieu de cela, il cria de douleur et relâcha sa prise.
Thera fit volte-face pour comprendre ce qu'il se passait et découvrit Jonah en train de frapper l'homme aux genoux avec le tuyau qu'il lui avait pris. Celui-ci hurla de douleur. Le troisième, qui s'était contenté de regarder jusqu'à cet instant, s'approcha de Jonah avec un grognement sauvage. Thera le frappa aussi fort qu'elle put mais il la repoussa d'une seule main et la fit tomber.
Elle jeta un regard désespéré à Jonah et découvrit que les deux autres attaquants avaient suffisamment récupéré pour se retourner contre lui à leur tour. Les trois armoires à glace se rapprochaient, une fureur sans nom peinte sur le visage. Jonah se redressa et prépara son tuyau même s'il savait que cela ne suffirait pas contre les trois en même temps.
Soudain, ceux-ci s'arrêtèrent, la mine incertaine. Ils jetèrent un dernier coup d'œil à Jonah puis firent demi-tour et partirent en courant.
Jonah, content de lui, donna des petits coups de tuyau dans sa paume.
« Ouais, vous faites bien de courir ! » cria-t-il après les fuyards.
Confuse, Thera regarda derrière Jonah et découvrit Tor qui se tenait sans bouger à quelques pas derrière lui. Jonah suivit son regard jusqu'à l'énorme travailleur qui se contenta d'incliner la tête avant de s'éloigner.
« Hein ? » grogna Jonah avant de reporter son attention sur Thera. « Ça va ? » demanda-t-il.
Elle répondit d'un signe de tête et accepta la main qu'il lui tendait. Il la tira mais il avait sous-estimé son poids et elle atterrit vivement contre sa poitrine. Avec un maillot de corps pour seule protection de son buste à sa taille, il ne put s'empêcher de remarquer qu'elle avait effectivement des formes.
Elle respirait fort, sa poitrine montant et descendant contre la sienne. Il ressentit aussitôt une pointe de désir monter en lui et il dut retenir son besoin urgent de l'embrasser. Après tout, se dit-il, il n'aurait pas été mieux que ses attaquants. Il se racla la gorge et recula un peu dans un effort suprême pour reprendre le contrôle.
« Merci », dit-elle simplement.
Elle se tourna pour remercier Tor aussi mais il avait déjà disparu.
Jonah, comprenant son intention, lui adressa un demi-sourire et haussa les épaules.
« Je les tenais, tu sais. »
Elle rit mais l'humeur de Jonah changea brutalement.
« Tu dois raconter ça à Brenna. »
« Je le ferai », répondit-elle.
Elle pencha la tête de côté et plissa les yeux.
« D'où venais-tu, à ce propos ? Je te croyais parti. »
Jonah eut l'air franchement mal à l'aise. Le fait est qu'il avait fait la moitié du chemin jusqu'aux dortoirs quand il s'était rendu compte qu'il ne pourrait pas dormir s'il ne s'assurait pas qu'elle allait bien, alors il avait fait demi-tour pour vérifier. Il était incapable d'expliquer pourquoi il portait un intérêt aussi aigu à la blonde et n'avait aucune idée de comment il allait expliquer tout cela.
« Je, heu », bégaya-t-il. « J'ai oublié quelque chose à mon poste. »
C'était une piètre excuse et il le sut au moment où les mots franchirent ses lèvres.
« In-hin », répondit-elle, sceptique.
Au bout d'un moment elle ajouta :
« Tu sais, je ne m'appelle pas Barbie. »
Son sourire prétentieux revint doucement.
« Je sais. Tu es Thera. » (Il lui tendit la main.) « Et je suis Jonah. »
« Et bien ça fait plaisir de te rencontrer officiellement, Jonah », sourit-elle. « Et merci encore. »
Thera lui serra la main et reconnut bien là la main d'un travailleur – calleuse mais également grande, puissante et chaude. Tandis que sa main enveloppait la sienne, elle fut soudain bouleversée par un sentiment de familiarité, comme si elle connaissait ces mains avec leurs longs doigts habiles, comme si elle les avait déjà regardé avant cela, manipulant de l'équipement ou autre chose. Elle rougit tandis qu'elle se demandait quelle sensation ce serait de les sentir sur certaines parties de son corps, puis elle leva un regard curieux sur son visage alors que cette pensée lui procurait un étrange sentiment de déjà-vu.
A suivre…
