De jour en jour, Grégoire apprit toutes les ficelles du métier sous la tutelle de Jared. Ce n'était pas là la place d'un employé du Pokémon Sunday, mais le boss n'allait certainement pas se formaliser d'une aide supplémentaire et gratuite. Le journaliste, quant à lui, perdait la notion du temps tandis qu'il répandait de la paille dans les boxes, nourrissait les animaux matin et soir avec son compagnon, repeignait les façades, brossait les chevaux. Cet article n'avait pas été commandé, il s'agissait d'un projet personnel qu'il comptait proposer à un ou plusieurs magazines, et travaillait donc sans échéance. Il possédait suffisamment d'argent de côté pour ne pas avoir à vraiment bosser avant un moment, d'autant qu'il n'avait pas vraiment de dépenses en vivant sur le ranch - le patron avait commencé à lui offrir les repas du midi et du soir, en remerciement discret de son aide. Tout ce qu'il avait à payer à présent, c'était ses nuits à l'hôtel, qui n'étaient elles-mêmes pas très chères. S'il avait voulu vivre complètement sans frais, il aurait pu aller prendre une chambre au centre Pokémon, mais ces dernières étant gratuites, les futons étaient fins et la place fort réduite.

Lorsqu'il arriva au ranch ce matin, il trouva Jared à l'entrée avec un pot de peinture, en train de rafraichir le panneau d'accueil ; il se retourna et lui adressa un signe de la main en le voyant arriver.

- Hello ! Je t'attendais. Tiens, qu'est-ce que tu en penses ?

Il se déporta sur le côté et Grégoire lut pour la première fois : Ranch de Rochechoir. Élevage bovin / équestre. Jusqu'ici, le texte était tellement abîmé qu'il n'y avait jamais prêté attention en passant devant tous les jours.

- Il y a donc un ranch ici ?

- De l'humour ! s'exclama Jared, ravi. Je vais finir par faire quelque chose de toi, monsieur le journaliste. Et à ce propos, aujourd'hui, tu montes à dos d'oiseau !

Grégoire perdit ses couleurs.

- A dos d'oiseau ? Ça ne va pas, non ? Tu as vu comment je me tiens à cheval ? Je vais me rompre le cou !

- Je serais avec toi, répondit Jared en l'entrainant vers la volière. Je prends habituellement un Roucarnage qui est assez grand pour te rattraper en cas de chute et j'ai beaucoup d'expérience en vol, alors tu n'as pas à t'en faire, OK ?

Malgré la confiance qu'il accordait à son compagnon, l'idée de se jucher sur un oiseau pour quitter le plancher des vaches pour en tomber et se faire attraper au vol par les serres un Roucarnage géant ne souriait pas du tout à Grégoire. Malgré la fierté dont il faisait preuve en compagnie du rancher, il ne put s'empêcher de trembler pendant le trajet jusqu'à la volière, et tenter de le dissuader, mais le cow-boy se montra inflexible. Il fallait apporter un papier de commande ainsi que plusieurs lettres à deux amis du patron, qui ne pouvaient pas être rédigées informatiquement dans un souci de pouvoir conserver des traces écrites. Jared profitait de l'opportunité pour combler une des lacunes de Grégoire, qui était pour lui-même une seconde nature - le vol à dos de Pokémon.

Une fois arrivés au vieux moulin qui servait de nichoir aux oiseaux, Jared modula un sifflement pour appeler son Roucarnage, et fit signe à un deuxième de le suivre. Jaloux, Piafabec se laissa également descendre des hauteurs de la volière pour venir se percher sur le chapeau du rancher. Grégoire jaugea son oiseau et commença à se sentir mal.

- Je ne pourrais pas monter plutôt avec toi ?

- Hum, non, répondit Jared après une minute de réflexion. C'est mauvais pour le dos du Pokémon, et une fois que tu auras pris l'habitude d'être derrière quelqu'un, tu ne pourras plus t'en débarrasser.

Le journaliste fut un peu rassuré de voir Jared passer un harnais de cuir autour du torse d'un des Roucarnage : il était muni de poignées et servait visiblement à s'habituer à voler. Grégoire prit quelques instants pour bénir les gens qui pensaient aux débutants.

Finalement, Jared lui tendit la main, et il la prit avec appréhension, se laissant guider pour être correctement placé sur le dos de l'oiseau. Celui-ci était parfaitement immobile, bien dressé, sûrement prévenu par le cow-boy qu'il avait affaire à un nouveau.

- Ce n'est pas comme à cheval. Mets tes mains sur les poignées ; il faudra que tu restes bien penché en avant, les jambes serrées autour de son torse pour ne pas gêner les ailes. (Jared le positionnait des mains au fur et à mesure, rectifiant sa position) Garde le regard loin devant. Pour tourner, penche-toi légèrement du côté que tu veux - vraiment légèrement, ou tu le feras virer trop fort. Serre les jambes pour le faire avancer. Guide-le de la voix et du corps. Ça vient tout seul.

Grégoire en doutait, mais il ne répondit rien. Une fois son cavalier installé, l'oiseau se releva pour se mettre sur ses pattes, secouant la tête. Le harnais le gênait peut-être mais Grégoire ne se voyait pas voler sans - non qu'il se voie voler de toute façon. De son côté, le rancher sauta souplement sur le dos de son Roucarnage, qui fit un écart joyeux en battant des ailes, ravi par la perspective d'un trajet. Ils étaient libres d'aller et venir, mais s'éloignaient rarement du ranch d'eux-mêmes.

- Prêt ?

Pris de nausées, le journaliste secoua la tête, mais sans en tenir compte, Jared fit signe aux Pokémon de décoller. Son Piafabec le prit également pour lui, et les trois oiseaux déployèrent leurs ailes pour s'élever dans les airs. Grégoire regardait avec angoisse le sol s'éloigner... un rappel à l'ordre de Jared lui fit relever la tête. Il avait en face de lui les pales immobiles du moulin. Puis le ciel bleu, immense, vierge de tout obstacle. Entre ses cuisses, il sentait rouler les muscles à la base des ailes qui brassaient l'air de chaque côté et manquaient de le faire glisser à chaque battement... Jared volait déraisonnablement près de lui à droite, légèrement en retrait mais sans rien lui dire, ce dont Grégoire était reconnaissant. Il le laissait trouver son propre rythme.

Au bout d'un moment de vol, le journaliste finit par se redresser un peu, toujours agrippé au harnais, pour regarder autour de lui, ce qui lui valut un sourire radieux de Jared. Ils survolaient le ranch, à peine plus haut que les bâtiments, en larges cercles, tantôt planant sur la brise qui montait du sol, tantôt battant des ailes pour virer. Grégoire réalisa qu'elles n'étaient pas toujours en mouvement ; c'était le décollage qui était désordonné. A présent que les Roucarnage avaient capté les vents thermaux, ils se laissaient porter, glissant en douceur presque sans faire de mouvements. Se redressant davantage, Grégoire embrassa du regard la terre comme il ne l'avait jamais vue. Du ciel, il était merveilleux de voir à quel point le ranch était différent, perdu dans sa mer de champs sur la gauche et le bas, presque bordé par la ville sur la droite, adossé à la forêt au nord. Chaque allée, chaque champ prenait sa place dans cette toile verte et blanche sillonnée de gravier clair et de terre là où passaient les chemins.

Il lança un regard enchanté à Jared. Sa peur ne s'était pas envolée, mais elle le disputait maintenant à l'excitation de voler dans les airs. Le rancher lui retourna son plus beau sourire.

- Bienvenue dans mon monde, Grégoire.

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Lorsque celui-ci se fut accoutumé à voler, ils firent sans encombre le trajet jusqu'à leur destinataire. Parfaitement à l'aise dans son élément, Jared faisait virevolter son oiseau, effectuait des figures compliquées et lâchait les mains, ne se tenant qu'avec les jambes, pour faire rire le journaliste. Il n'avait pas de harnais ni quoi que ce soit à quoi se raccrocher. Il montait à cru et faisait parfaitement corps avec sa monture, se tenant plus droit - voire penché en arrière - que ce qu'il avait recommandé à Grégoire un peu plus tôt. Il se servait avec une adresse sans égale de la force centrifuge pour conserver son assise pendant les loopings. Finalement, son Roucarnage épuisé mais heureux vint se placer sous l'aile de son compagnon, place que Grégoire avait noté qu'il prenait le plus souvent. Il s'en sentait rassuré. S'il lui arrivait quoi que ce soit, Jared n'aurait presque rien à faire pour le récupérer. Il avait l'impression agréable d'être soutenu, en sécurité.

La livraison se passa sans anicroche. Les deux amis du boss étaient assis avec du thé sur un large balcon au troisième et dernier étage d'une maison, où il fut facile pour les Pokémon de se percher et repartir ensuite. En revanche, le retour fut plus mouvementé. En passant une nouvelle fois au-dessus d'un bois, les amis provoquèrent la fureur d'un groupe de Piafabec déjà énervés par leur première intrusion, et par leur semblable domestiqué... se regroupant en essaim, ils piquèrent droit sur les Roucarnage.

- Virage à gauche ! cria Jared pour couvrir les piaillements furieux. Vite !

Grégoire se pencha, bien plus brusquement qu'il aurait fallu à son niveau, et sa monture paniquée replia complètement une aile pour amorcer un virage à quatre vingt-dix degrés, perdant beaucoup d'altitude dans la manœuvre... déséquilibré, effrayé, Grégoire ne parvenait plus à différencier le haut du bas et son oiseau tourbillonnait, handicapé par les mouvements maladroits de son cavalier. Il eut vaguement conscience de remonter en chandelle. Cette figure acheva de lui faire lâcher prise, et pendant un moment infinitésimal, il eut l'atroce vision au ralenti de ses propres mains qui perdaient les poignées et glissaient sur les plumes, incapable de trouver une prise. Puis le Pokémon disparut de son champ de vision et il ne vit soudain plus sous lui que la forêt, qui se rapprochait avec une terrible rapidité.

Soudain le temps reprit son cours normal, et une large silhouette arriva perpendiculairement pour le heurter - du moins c'est la sensation qu'eut Grégoire lorsque le bras de Jared se referma durement autour de sa taille.

- Je l'ai ! s'écria-t-il. On met les voiles, Roucarnage !

Une écrasante accélération. Jared parvint malgré le vent à le hisser devant lui, et lui mettre une jambe de chaque côté sans jamais desserrer son étreinte, de peur de le faire chuter une nouvelle fois. Grégoire avait les yeux étroitement fermés. Il prit conscience qu'il s'était accroché au cou du Roucarnage, complètement couché en avant - Jared le tirait doucement par la taille pour le redresser.

- Là... c'est fini. Je te tiens. Ouvre les yeux, tu es en sécurité.

Ce que fit le journaliste malgré sa peur. Il vit d'abord défiler le paysage sous eux à une vitesse horrifiante, puis le Piafabec du rancher qui volait en retrait d'eux à tire d'aile pour garder le rythme, et enfin le ciel devant lui. Il n'osait ni détendre sa mâchoire, ni se retourner pour remercier Jared. Il se contenta de serrer le bras qui le tenait toujours par le ventre pour signifier sa reconnaissance.

Lorsqu'ils atterrirent enfin sur la route qui menait au ranch, le cow-boy descendit, entrainant Grégoire avec lui pour le poser au sol. Ce dernier avait eu un peu de temps pour calmer les battements de son cœur, et parvint à ne pas tomber à genoux.

- Sacrée envolée pour une première fois !

- Mais tu avais raison, dit Grégoire, parvenant à ne pas vomir en desserrant les dents. Tu m'as rattrapé aussitôt que je suis tombé.

- Excellent état d'esprit, fit Jared avec un sourire en lui posant une main sur l'épaule. Allez, on rentre.

Ce soir-là, lorsque le rancher lui fit pour la troisième fois son offre d'hébergement, Grégoire était mûr ; il n'avait pas la moindre envie de dormir seul après ce qui venait de se passer, et ses jambes flageolantes nel'auraient jamais porté jusqu'au village.

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De ce jour, le journaliste partagea la tente de Jared et rendit sa chambre d'hôtel, qu'il renouvelait jusqu'ici chaque matin avant de partir. A sa grande surprise, son corps s'adapta vite au changement. A quarante-sept ans, il ne pensait pas rester aussi adaptable... La cohabitation fut assez maladroite les premiers jours - Grégoire avait souvent du mal à s'endormir, et son compagnon, ayant le sommeil excessivement léger, s'éveillait souvent - mais ils s'accordèrent rapidement l'un à l'autre. Il put ainsi voir que les saisonniers étaient levés dès les premiers rayons de soleil, tandis que les employés permanents arrivaient vers sept heures du matin. Ce rythme ne lui convenait guère, mais il n'avait pas bien le choix car le rancher le tirait de son sac de couchage dès que lui-même était levé, avant de quitter la tente.

Le matin, dans la lumière gris-bleu de l'aube, le ranch ne présentait pas vraiment pareil. Les Pokémon qui broutaient, enveloppés dans des volutes de brumes sur fond indistinct d'arbres, semblaient être des apparitions mystiques sorties de ces légendes de la côte qu'on raconte au coin du feu en hiver. Les bâtiments blancs se mêlaient au ciel. Pénétrer dans les écuries chauffées des Écremeuh donnait l'impression d'entrer dans un cocon de chaleur dorée. On y découvrait souvent un ou deux veaux mouillés, les pattes tremblantes, leurs yeux affolés posés sur les humains. Les boxes se vidaient maintenant à vue d'œil. Et un beau jour, les dernières retardataires mirent bas, et les Galopa reprirent possession de l'endroit.

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Montés sur un cheval chacun, Grégoire et Jared traversaient la forêt qui bordait le ranch, suivant le sentier qui les y ramenaient en serpentant entre les arbres. Pour une fois, l'Insécateur du cow-boy avait quitté le couvert des buissons du ranch et voletait de branche en branche autour d'eux, suivi du Piafabec qui s'amusait à couper ses sauts, le forçant sans cesse à modifier sa trajectoire en plein vol.

- Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant, Grégoire ? Ton article est achevé, mais tu t'attardes.

- Et toi ? biaisa ce dernier en regardant devant lui.

- Qui sait... reprendre la route, trouver un nouveau boulot. Les ranchers saisonniers ont tous reçu leur paye, ça me permettra de bourlinguer tranquillement jusqu'à tomber sur mon prochain employeur au détour d'un chemin. Il y a pas mal de demande au début de l'été.

Il y eut un silence.

- Tu n'as pas envie de partir, hein ? reprit Jared en se grattant la nuque d'une main. Tu as goûté à la vie de la liberté maintenant. Attirant, mais instable.

Grégoire ne répondit pas. Il avait tapé juste, comme à son habitude - il était troublant de voir à quel point quelques semaines passées ensemble avaient suffi à son compagnon pour apprendre et lire ses moindres émotions. Grégoire n'avait eu de cesse de chercher la stabilité toute sa vie... pourtant, il était journaliste, ce qui impliquait de voir un peu de pays et de s'intéresser à tout. Est-ce que ce chemin était celui qu'il tâtait timidement sans oser l'emprunter ? Est-ce qu'il ne réfléchissait pas trop alors que son cœur avait déjà choisi ?

- Pars donc avec moi, Grégoire.

- Je serai un fardeau, je ne suis pas quelqu'un de manuel.

- Pourtant, à quelle vitesse tu apprends à le devenir...

- Mais je vais te déranger... tu es un loup solitaire...

- Non. Je t'apprécie. C'est agréable aussi, de vagabonder à deux. C'est moi te le propose...

Le rancher le regardait à présent dans les yeux, de derrière ses mèches qui se balançaient au rythme du pas de sa monture, dans l'espoir de communiquer le sérieux de sa proposition. Grégoire évita son regard, et Jared soupira encore.

- Je vais peut-être devoir te le redemander trois fois, comme pour la tente. Un petit tour à dos de Roucarnage, peut-être ? ajouta-t-il en souriant.

- Non ! s'écria Grégoire.

- Veux-tu partir avec moi ?

La question resta en suspens dans l'air chargé de soleil et de poussière. Ils débouchèrent sur le côté est du ranch et longèrent les prés jusqu'à trouver celui de leurs Galopa, où ils les relâchèrent avant de remonter à pied jusqu'aux bâtiments. Insécateur était resté dans les bois, mais l'oiseau de Jared s'était perché sur son chapeau et rentrait la tête dans son jabot, visiblement prêt à dormir. La dernière phrase de Jared tournoyait dans la tête du journaliste comme une mélopée - partir avec moi, partir avec moi, partir avec moi...

Les yeux grands ouverts sous la tente, Grégoire écoutait la respiration régulière et profonde de son compagnon. Il se surprit à penser qu'il vaudrait la peine d'accepter rien que pour pouvoir s'endormir à ce son, tous les soirs, et secoua la tête. Il en était donc à se fabriquer des excuses farfelues pour accepter ? S'il disait oui, Jared sourirait et ne lui demanderait rien, tout simplement.

Le lendemain, lorsqu'il s'éveilla pour découvrir le visage du rancher penché sur lui, qui le secouait doucement, il s'assit et le regarda.

- Oui, je veux partir avec toi.