Chapitre 1 : Beauté

L'obscurité était étouffante. Elle semblait peser lourdement autour d'Alec, l'aveuglant et l'obligeant à placer ses mains devant lui pour tenter de trouver ses repères. Son cœur battait à tout rompre et il ne savait pas pourquoi. Il trébucha. Un rai de lumière apparut soudainement au loin, brillant près du sol. Il s'avança vers cette lumière et ses mains rencontrèrent finalement une surface solide.

Une porte. La lumière venait de l'espacement entre la porte et le sol, à tâtons, Alec chercha la poigné et ouvrit la porte. Il fut immédiatement agressé par la luminosité ambiante et porta une main en visière pour s'en protéger. Lorsque ses yeux se furent habitué à la lumière il reconnut la pièce dans laquelle il se trouvait la salle d'entrainement de l'Institut. Ce qui n'avait aucun sens, puisque celle-ci se trouvait en haut d'une volée de marches, et non pas au bout d'un long corridor.

Jace se trouvait au centre de la pièce, ses cheveux blonds encadrant son visage en boucles désordonnées. Il portait le pantalon noir des Chasseur d'Ombres, son torse nu luisait de sueur et ses muscles étaient gracieusement bandés. Son reflet rebondissait entre les différents miroirs, créant un nombre infini de réflexions. Alec cligna rapidement des yeux avant de les détourner, une vague de dégoût envers lui-même lui nouant l'estomac.

Evitant de poser à nouveau les yeux sur Jace, il porta son attention à la pièce, et nota que curieusement son propre reflet n'apparaissait pas dans les miroirs. Jace, lui, le fixait, ses yeux ambrés emplis d'une froideur qui ne ressemblait en rien à son Parabatai.

« Jace ? » tenta Alec. Sa voix était rauque comme s'il avait longuement crié, mais il n'arrivait à se rappeler l'avoir fait.

« A quoi tu t'attendais Alec ? » lança Jace, sa voix aussi froide que son regard.

« Qu'est-ce que tu veux dire ? »

Les lumières vacillèrent un instant et Jace sembla devenir flou. Alec ne sut dire si ses yeux lui jouèrent un tour mais Jace semblait beaucoup plus jeune. Il baissa les yeux vers ses mains et celle-ci étaient plus petites. Il ferma les yeux un moment et lorsqu'il les rouvrit ses mains avaient repris leur taille normale et Jace était de nouveau un adolescent.

« Tu me dégoûte » cracha le jeune blond.

Alec sentit ses yeux s'emplir de larmes, mais se força à les ravaler. « Jace »

Brusquement, des mains le saisir par derrière et il laissa s'échapper un cri. Il essaya de se retourner pour voir ce qui se passait, mais pour une quelconque raison, il ne pouvait pas. Jace commença à rire, un rire anormal, inhumain. Les mains qui le tenait étaient larges, noueuses, et refusaient, malgré ses efforts de le laisser partir. Son cœur cognait de plus en plus vite, et les larmes commencèrent à couler le long de ses joues le rire de Jace redoubla.

Des lèvres se pressèrent contre son cou, des dents mordirent sa peau, et les mains commencèrent à caresser son corps.

« Jace, s'te-plait ! Aide-moi ! » supplia Alec. Il détestait se montrer aussi faible, mais il n'arriverait pas seul, à échapper à ces mains, cette bouche. Sa poitrine lui faisait mal, et il se demanda vaguement si c'était ce que l'on ressentait lorsque l'on faisait une crise cardiaque.

« C'est ce que tu veux, non ? » répliqua Jace toujours en riant. Alec, lui, continua de hurler alors que Jace semblait s'éloigner de lui, emportant avec lui, la salle d'entrainement. Alec se retrouva une fois de plus dans l'obscurité, mais cette fois il n'était pas seul.

« Tu es magnifique. » murmura une voix à son oreille.

L'estomac d'Alec se contracta douloureusement. Il sentit les dents lui mordiller le lobe de l'oreille alors que les mains avaient voyagé jusqu'en dessous de sa taille. Alec éprouva immédiatement une intense envie de vomir. Cette voix, ces mains, ces lèvres il ne les oublierait jamais.

« Laissez-moi partir. »

« Allez ! Tu aimes ça beauté ! »

Alec ferma les yeux, il ne pouvait rien faire pour arrêter ça.

Au moment même où il cessa de se débattre, un bruit sec résonna dans la pièce. Il ouvrit les yeux et sentit les mains le relâcher. Une vive lumière l'entourait à nouveau et en face de lui se tenait un homme, grand, mince, les yeux rehaussés de noir pailleté. Il portait un jeans et une chemise noire ornées de boucles en métal. Sa main était levée, comme s'il venait juste de claquer des doigts.

Magnus Bane.

Il sourit à Alec.

« Appelle-moi » lança-t-il avec un clin d'œil.

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Alec se redressa dans son lit, le cœur battant violemment contre son torse et ses vêtements trempés de sueur. Passant une main dans ses cheveux, il rejeta ses jambes par-dessus le bord du lit. Cela faisait des années qu'il avait des variantes de ce rêve. Il se réveillait, parfois, avant d'être forcé de revivre ce cauchemar, alors que d'autres fois, il était contraint de revivre ce qu'il tentait désespérément d'oublier. C'était en revanche la première fois que Magnus Bane déboulait dans son subconscient pour le sauver de l'inéluctable.

Il ne savait pas ce que cela signifiait et tenta d'oublier cette pensée. Ça n'avait aucune importance, son esprit et son corps étaient ses ennemis. Il passait son temps à être trahi par eux, et ne leur faisait pas confiance. Depuis toujours, il était coincé dans ce corps et avec cet esprit qu'il ne contrôlait pas.

4 heures 30 du matin. Alec savait qu'il ne parviendrait pas à se rendormir… D'ailleurs dormir ne lui avait servi à rien cette nuit. Des images du passé et la nausée, voilà tout ce que ça lui avait apporté. Il saisit sa pierre de Rune, dénicha une serviette et des vêtements de rechange avant de se précipiter vers la salle de bain. Alec n'avait aucun contrôle sur ces cauchemars, ni sur les réactions parfois violentes qu'il avait face à eux. C'est pour cette raison que, bien qu'il y ait plusieurs pièces vides séparant sa chambre de celles de sa famille, il plaçait chaque soir une rune de silence sur sa porte, il ne voulait pas qu'on sache qu'il faisait toujours ce cauchemar.

Alec se glissa silencieusement dans la salle d'eau située à côté de sa chambre, et fut immédiatement accueilli par son reflet dans le miroir. Ses cheveux trempés collaient à sa nuque et de chaque côté de son visage, ses yeux d'un bleu profond se détachaient nettement en raison de sa peau très pâle. Il les ferma rapidement, Alec détestait ses yeux. Son estomac se contracta à nouveau et il tomba à genoux devant les toilettes, son corps rejetant son dîner de la veille.

Alec s'essuya la bouche, se maudissant à voix basse. Il n'avait vraiment aucun, putain de contrôle : même sur son système digestif. Les mains tremblant légèrement, Alec tira chassa et abaissa le couvercle des toilettes, puis entreprit de se déshabiller, ne gardant que son boxer. Il s'assit et ses yeux tombèrent sur les marques, à peines visibles sur l'intérieur de ses cuisses. Contrairement aux fines courbures argentées de ses runes, ces lignes étaient courtes et droites cicatrices légèrement en relief et d'une tinte plus prononcée que sa peau. Il n'en n'avait pas beaucoup. Alec avait appris depuis longtemps à quel moment appliquer une Iratze pour éviter de laisser des traces. Il tendit la main vers l'évier et fouilla un moment le contenu du tiroir avant de trouver un rasoir. Il s'agissait d'un rasoir d'antan, un de ceux avec la lame cachée dans la poignée. Alec l'ouvrit, ce rasoir avait appartenu à son père à un moment donné. Et c'était la seule chose qui apportait à Alec, un semblant de calme et de contrôle. Alec lâcha un ricanement sans joie il y avait une certaine ironie dans tout cela.

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Izzy, occupée à nouer ses cheveux en une queue-de-cheval, se dirigeait vers la cuisine. Ses parents et Max étaient censés rentrer ce soir et elle avait dans l'idée de faire des pancakes pour la dernière fois avant que sa mère ne la chasse définitivement de la cuisine.

Elle fut surprise de voir les lumières déjà allumées, et en arrivant sur le seuil de la porte elle vit son frère aîné assit devant une tasse de café. Il portait, comme à son habitude, une paire de jeans délavés et une sweat trop grand. Il jouait distraitement avec les trous dans sa manche, il semblait si triste et coupé du monde qu'Isabelle sentit son cœur se serrer douloureusement. Parfois, elle se surprenait à observer son frère se demandant à quel moment il était devenu si mélancolique.

Elle se souvenait du temps où ils étaient plus jeunes. Alec avait toujours été le plus calme, mais il avait aimé passer du temps avec elle. Il avait l'habitude, comme tous les grands frères supposait-elle, de taquiner sa petite sœur, et après l'arrivée de Jace, il suivait souvent les plans de celui-ci pour embêter la fille de la maison. Elle se rappelait parfaitement comment tous deux avaient appris à connaitre Jace… l'excitation d'Alec, à l'idée de se faire un ami, une fois passée sa réticence initiale à l'arrivée du garçon. Elle se rappelait parfaitement toutes les choses stupides qu'ils avaient faites dans le but de voir combien de temps Hodge tiendrait avant de devenir fou.

Et puis, quelque chose était arrivé et tout avait changé. Peu à peu, Alec avait semblé refuser tout contact humain, ne l'acceptant que s'il n'avait pas le choix. Et puis, alors qu'il avait treize ans, il avait refusé de parler durant presque un an. Elle se souvint l'avoir frappé tant elle était frustrée, lui avoir hurlé dessus, avoir exigé qu'il lui dise quelque chose, en vain. Il l'avait ignoré, elle et le reste du monde durant dix mois.

Lorsqu'il avait, enfin, parlé à nouveau, il avait passé plusieurs heures enfermé dans sa chambre, après que tous l'aient fixé bouche bée choqués d'entendre à nouveau sa voix.

Au fil des ans, Izzy avait bien tenté d'aborder le sujet de son mutisme avec Alec, mais à chaque fois il avait prétendu ne pas savoir de quoi elle voulait parler, elle avait donc, fini par arrêter de poser des questions. Elle savait qu'Alec se débattait avec sa sexualité, elle avait bien remarqué la façon dont il regardait Jace parfois. De ces regards, elle s'en fichait, ce dont elle ne se fichait pas en revanche s'était l'expression de haine intense qui suivait systématiquement. Une haine qui n'était pas dirigée envers Jace, mais envers lui-même. Cela la rendait malheureuse, mais surtout en colère contre le monde des Chasseurs D'ombres de blesser ainsi son frère.

Elle aimait tant son frère qu'il lui était lui était douloureux de le voir s'effacer ainsi, de plus en plus.

Chassant la tristesse de son visage, elle entra dans la cuisine « Salut Alec ! » le salua-t-elle vivement.

Alec leva les yeux vers elle « Hey Izzy. Qu'est-ce que tu fais debout aussi tôt ? »

« J'avais envie de faire des pancakes. Je vais t'en faire aussi. »

« Oh joie... » fut sa seule réponse, mais Isabelle savait que c'était sans malice.

Izzy s'avança vers l'îlot central, face à Alec « Et toi, pourquoi t'es-tu levé si tôt ? »

Alec lui répondit d'un haussement d'épaules, et bu une gorgée de café.

Izzy se pencha vars son frère et lui plaqua une main sur le front, écartant au passage les mèches de cheveux qui lui tombaient sur le visage. Alec se déroba lentement, la regardant d'un air las.

« Tu vas bien ? Tu as encore mal à cause d'Abbadon ? » demanda-t-elle avec inquiétude.

« Je vais bien Izzy, ça fait un moment que ça va mieux. Plus de béquilles, plus de douleurs, parfaitement guéri. »

« C'est vrai que Magnus Bane a fait du bon boulot, non ? Je l'aime bien. » dit-elle d'une voix excessivement enjouée.

« Je suppose, oui. Je sais pas…je le connais à peine. »

« Il est venu jusqu'ici pour te guérir, gratuitement. Et pourtant ses tarifs sont vraiment chers ! Il n'a pas demandé un sous. » Elle sourit à Alec « Il est mignon, non ? »

Alec baissa les yeux vers sa tasse. « Comment le saurai-je Izzy ? » répliqua-t-il sèchement.

« Oh Alec… Ne prends pas ce ton avec moi. » dit-elle, pas décontenancée par sa réaction. « Tu ne penses pas que tu devrais le remercier ? »

Alec se contenta de hausser les épaules. « J'ai pas son numéro. »

« En revanche tu as son adresse. »

« Tu penses vraiment que c'est nécessaire ? »

« Alec ! Tes manières, voyons ! Le moins que tu puisses faire c'est de le remercier en personne. » rétorqua Izzy sur un ton délibérément dramatique.

Alec resta silencieux.

« De plus, je pense qu'il 't'aime bien' » lui dit-elle, plus douce, sans trace de moqueries dans la voix. Elle le regarda attentivement, appréhendant sa réaction.

Alec tressaillit et ferma les yeux « Qu…Même si c'est le cas, je n'en ai rien à faire. Et en plus tu n'en sais rien. » finit-il par répondre, sa voix à peine audible.

« Jace le pense aussi. »

Instantanément Alec ouvrit les yeux et fixa sa sœur avec effroi. Izzy regretta ses mots et se dit qu'elle allait devoir choisir les prochains avec soin. « Je veux dire, Jace a simplement mentionné que Magnus lui avait s'il était 'la beauté aux yeux bleus' »

Soudainement un craquement sonore retenti dans la pièce, Izzy, surprise fit un bond en arrière tandis qu'Alec laissait échapper une plainte de douleur. Alec venait de briser la tasse entre ses mains, recouvrant ses mains de liquide brûlant et de morceaux de céramique tranchants.

« Par l'Ange! Qu'est-ce qui s'est passé? » s'écria Izzy en se précipitant aux côtés d'Alec qui continua de fixer ses mains dans une sorte d'état second.

« Je…je la tenais trop serré. »

«'Tenais trop serré'. Alec, une tasse n'a pas la même fonction qu'une balle anti-stress. Bon sang, tes mains !"

Le liquide brûlant avait en effet fait des dégâts, sa peau était couverte de cloques.

« Ça va Izzy. Je peux arranger ça. »

« Non, laisse Alec. Je m'en occupe. » affirma Izzy sur un ton qui ne laissait place à aucun argument. Avec sa stele, elle traça délicatement une Iratze au creux de la paume de son frère. Alec serra les dents, et retira ses mains de celles de sa sœur qui regardait les cloques disparaître lentement. «Il faut être plus prudent, Alec. »

«Je ne l'ai pas fait exprès »

« Je sais. » dit-elle en l'embrassant légèrement sur le front comme si il était un enfant. «Bon, je vais aller te préparer des pancakes »

« Est-ce que je dois les manger ? »

Izzy fronça les sourcils. « Est-ce que tu m'aime ? »

« C'est quoi cette question ?! »

« Est-ce que tu m'aime ? »

« Bien sûr que oui. »

« Dans ce cas, bien sûr que oui, tu les mangeras. »

« Cela ne me semble pas très juste. »

« Je sais. » lui répondit Izzy dans un sourire avant de sauter à bas de son tabouret et de se mettre en quête d'une poêle.

Alec était occupé à boire une nouvelle tasse de café lorsque, quinze minutes plus tard, Izzy plaça une pile de pancakes devant lui. Celui en haut de la pile était agrémenté de copeaux de chocolat formant un grand cœur avec un smiley en son centre.

Alec regarda son assiette, et ne put empêcher un grand sourire de gagner son visage.

Izzy rayonna. «Je t'aime aussi frangin. »