Année 864

La jeune femme immobile à l'entrée de l'immense chambre retint ses sanglots. Elle refusait que la dernière image que ses enfants aient d'elle soit celle d'une femme abattue par la tristesse. Une larme traversa les barrières érigées par ses cils… À quoi bon, de toute façon, à leurs âges ils ne se souviendraient probablement pas d'elle. La poigne rassurante de son mari se serra autour de sa taille.

« Ne pleure pas. C'est inutile. »

L'absence de réconfort dans ses paroles la fit pleurer davantage. Il regarda d'un air grave les quatre berceaux alignés.

« Nous ne pouvons rien y faire Alegria, la prophétie doit se réaliser.

- Je sais mais pourquoi cette prophétie doit être si cruelle, ce sont mes enfants.

- Des enfants promis à un destin bien plus grand que le nôtre !

- Et si la prophétie était fausse ! » lança Alegria, les yeux humides et pleins d'espoir.

L'expression de son mari se fit plus dure.

« Le clairvoyant ne se trompe jamais et tu le sais ! »

La jeune mère baissa les yeux, abattue.

« Écoute-moi, femme. »

Il posa ses mains sur ses épaules et attendit qu'elle le regarde.

« Ils auront une vie bien meilleure que celle que nous pouvons leur offrir ! N'est-ce pas ce qui compte le plus ! »

Elle hocha lentement la tête, cela ne l'apaisait qu'à peine…

« Ils arrivent. »

Le cœur de la pauvre femme arrêta de battre, elle se dirigea vers le premier berceau. Son mari fit entrer une femme portant une immense cape verte.

Ne cessant de pleurer, Alegria plongea ses bras dans le berceau pour soulever délicatement son premier fils. Elle le serra de toutes ses forces contre son cœur, les lèvres posées sur son front.

« Mon petit Salazar, soit déterminé, ingénieux, et ne laisse aucune règle te dicter la conduite que tu dois adopter ! »

Elle détourna son regard au moment de tendre l'enfant à cette parfaite inconnue qui se présentait. Son mari juste derrière hocha la tête pour la soutenir. Tenant à présent l'enfant, la femme à la cape vertes'inclina devant Alegria avant de quitter la pièce sans un mot, l'enfant dissimulé dans sa cape.

Alegria avança jusqu'au berceau de son deuxième fils. Cette fois, ce fut un gobelin qui avança, les yeux d'un rouge insolent. Il laissa la jeune mère parler une dernière fois au creux de l'oreille de l'enfant.

« Mon beau Godric, quoi qu'il puisse se passer, quels que soient les obstacles qui se dresseront sur ton chemin, sois courageux, et fort ! Alors rien ne te résistera jamais ! »

Elle embrassa le front du nourrisson et se baissa pour le donner au gobelin.

Ce fut ensuite au tour de sa première fille. Alegria berça quelques minutes l'enfant avant de caresser sa main en lui disant au revoir.

« Ma douce Helga, soit honnête, loyale et travailleuse et un jour ils sauront tous reconnaître ta bonté et ta grandeur d'âme. »

Une femme richement vêtue d'une longue robe noire et d'une cape couleur or accueillit contre elle l'enfant d'Alegria. Son regard semblait compréhensif, elle adressa un sourire à la jeune femme pour la rassurer avant de s'éloigner. Regardant les trois berceaux vide, Alegria, qui tenait bon jusqu'ici n'arriva pas à prendre son dernier enfant. Son mari l'embrassa doucement et l'écarta pour prendre la relève. Il prit dans ses bras sa dernière fille qui lui semblait si petite tout à coup. En serra la mâchoire, il la tourna vers sa mère qui l'embrassa. Il le fit à son tour en parlant :

« Rowena soit intelligente, et créative dans ce monde qui aura plus que tout besoin de ta sagesse! »

Il tendit son enfant à l'homme qui se présenta devant lui, tout de bronze et de bleu vêtu.

Ne voulant regarder l'inconnu partir avec sa fille, il se détourna et serra contre lui sa femme qui n'était plus que sanglots et cris. Devant être fort pour eux deux, il s'interdit de pleurer. Il ferma les yeux et se convainquit qu'ils avaient bien agi. Ses enfants deviendront les mécènes d'un nouveau monde, bien meilleur que celui-ci.