Le Quartier-Général ressemble à une fourmilière éventrée. Non seulement le départ des secours pour New York a commencé là, mais il est évident que les bâtiments ont vu plus d'action que prévu. Tout est fonctionnel mais il y a assez de verre brisé par terre pour reconstruire quelques étages de baies vitrées. Les agents en costume se pressent et s'empressent, lunettes fumées fermement en place et trop occupés pour leur jeter plus d'un coup d'œil. Un ou deux font la grimace en le voyant, mais il n'est pas le premier ni le dernier à être retourné contre son agence par science, torture ou magie. Personne n'osera faire de lui une cible : demain ça pourrait être leur tour.
Ah, SHIELD et ses merveilleuses perspectives d'avenir. Lavage de cerveau garanti, remplissez simplement le formulaire B33.
Coulson est mort. Ça vaut toutes les peines du monde. Il devrait envoyer un cadeau à Loki. Peut-être plus tard.
Romanov le conduit en silence à l'étage du Directeur. Brave petite âme communiste. Elle croit encore que si papa est mécontent de toi c'est la fin du monde. Et Fury fait un remarquable Big Brother, c'est vrai.
Même maintenant avec son air crevé et ses vêtements pleins de poussière. Hill est là, uniforme ensanglanté mais autrement impeccable, et Sitwell avec son costume froissé. Les têtes de l'hydre.
Est-ce qu'il est censé avoir peur ?
« Barton, » gravelle Fury. « Qu'est-ce qui mérite que je détourne dix minutes de mon précieux temps alors que j'ai un héliporteur à réparer et une ville à remettre sur pied ? Si c'est pour des excuses, ça pouvait attendre l'année prochaine. »
Hill et Romanova redressent le dos sous le reproche. Sitwell reste affalé et ferme les yeux. Lendemains de mission. Joie.
« Les Vengeurs, » fait Clint sans préambule. « Qui s'occupe des Vengeurs maintenant ? »
Ils se redressent tous et le fixent, sauf Romanova qui garde son regard sur le mur en face d'elle. Ne pas attirer l'attention, ne pas contrarier le boss, c'est ce qu'on lui a appris.
Ça en fait une partenaire tranquille, c'est sûr.
Au bout d'un moment, Fury reprend d'une voix un peu plus tendue.
« Sept agents sont morts directement sous vos flèches, Barton. Plus d'une trentaine indirectement - je sais reconnaitre vos tactiques d'assaut. »
Clint hausse les épaules. Loki l'a chargé d'organiser l'assaut et il l'a fait de son mieux, c'est vrai. Il n'a pas honte. Ça n'est pas la première fois qu'un patron le monte contre un autre.
« Aucun message ne m'a convoqué à l'étage psy. » fait-il remarquer.
Les trois se regardent, ce qui confirme son diagnostic : tout le monde s'en fout. A moins qu'il se mette à massacrer les agents dans les couloirs, il y a de plus gros chats à fouetter.
« Et vous croyez que vous pouvez remplacer Coulson ? » fait Hill avec un mélange de haine et d'incrédulité.
Hill ne croit pas qu'un atout puisse devenir un agent. Ce sont deux états d'esprits très différents d'après elle. Clint partage son opinion mais ça n'est pas le moment de le dire.
« La question, » rétorque Clint, « c'est qui d'autre ? Un membre de la Troïka est mort. Ça laisse un tiers des opérations sans direction, tous les gratte-papiers en l'air et les Ressources Humaines dans le vide. Comme vous le disiez, vous avez un Héliporteur, une organisation et une ville à réparer. Qui a le temps pour les Vengeurs dans tout ça ? »
« Il a un point. » fait Sitwell en ouvrant un œil.
Hill représente la discipline militaire de SHIELD (paramilitaire mon œil), Sitwell est le côté pratique (les opérations spéciales, celles qui n'ont pas peur de se salir les mains) et Coulson…
Eh. Coulson était la « morale » de l'organisation. La ligne droite, le drapeau américain, la loyauté fanatique.
Clint lui apportera des fleurs. Et pissera sur sa tombe.
Un regard de plus doit être échangé, qu'il ne saisit pas, parce que Romanova est sommairement renvoyée du bureau sous le prétexte de faire son rapport « à qui de droit ».
« Arguments, » éructe Fury.
« A ce moment précis, » enchaine Clint rapidement – Fury ne plaisantait pas au sujet des dix minutes – « on a le potentiel pour une équipe : un groupe d'individus unis par une culpabilité commune et qui ont gagné une bataille ensemble. Des amitiés se sont bâties sur moins. Avantage et inconvénient : ils sont tous endommagés. Laissés à eux-mêmes, ils ont peut-être quatre jours avant de se demander ce qu'ils font là et de se disperser aux quatre coins du monde. »
« Et vous croyez que vous pouvez les faire changer d'avis ? » fait Sitwell d'une voix monotone mais avec un sourire tordu.
Clint leur sourit. Ce sourire désarmant, qui s'excuse un peu et qui lui a fait gagner la confiance de tant de gens. L'équivalent de la queue remuante du chien qui sait qu'il a merdé mais qui ne peut pas s'en empêcher.
« Je vivais de gens comme ça, patron. » fait-il avec sa voix de brave-jeune-homme-qui-en-a-vu-de-dures. « C'était ma spécialité avant que quelqu'un me mette un arc entre les mains. »
Sitwell se redresse, les yeux grands ouverts. Hill a l'air de vouloir vomir. Il comprend. C'est toujours dur de se rappeler qu'il a plus d'une corde à son – eh ! – arc.
Fury… Fury a l'air intéressé.
« Cinq minutes. » c'est tout ce qu'il dit.
C'est assez.
« Ils ont besoin d'un ami. Stark, Rogers, Banner… ils ont besoin d'un gentil organisateur. Quelqu'un qui leur facilitera la vie et qui leur permettra cette merveilleuse expérience : faire partie d'une équipe. Ils ne savent pas quoi faire d'eux-mêmes, ils se méfient de la laisse, mais cet os-là ? Ils ne connaissent pas encore. »
« Hawkeye, vous vous portez vraiment volontaire pour être SuperNanny ? » plaisante Sitwell, le regard acéré sous des paupières lourdes.
« Leurs intérêts sont les intérêts de SHIELD. Les intérêts de SHIELD sont mes intérêts. »
« Vraiment. » fait Fury.
Et c'est le cœur de la discussion. Il a peut-être deux minutes pour les convaincre. A ce niveau du jeu, sincérité ne veut plus rien dire.
« J'ai vingt-huit ans », fait Clint.
Vu leurs expressions ça n'est pas la réplique qu'ils attendaient.
Tant mieux.
« Un tireur d'élite atteint son maximum d'acuité visuelle à 30 ans. Après c'est la pente libre. »
Ils comprennent.
« D'ici quatre ans, Hawkeye ne sera plus qu'une légende, » fait Clint comme si ça ne l'enrageait pas. « D'autres agents, plus jeunes, le remplaceront. Je ne veux pas finir ma vie en gratte-papier. J'ai des goûts de luxe et des compétences à monnayer. Je peux être la laisse officieuse des Vengeurs, celle qu'ils ne soupçonnent pas parce qu'elle est trop évidente. Si je suis Agent Barton… »
« Ah. » fait Fury.
Clint se tait. Il a posé son offre sur la table et son prix. A eux de décider.
.
Romanova et lui sont ramenés à la tour Stark en véhicule officiel. Le fait que le chemin entre leur itinéraire et la base principale de SHIELD ait été complétement déblayé des débris de la bataille… montre bien l'importance que leurs maitres accordent à Stark et au pouvoir qu'il possède. Le voyage se fait en silence. Romanova est très mauvaise quand il s'agit de juger les gens. Leur style de combat, oui, leur personnalité non. Pas étonnant qu'elle ait voulu seulement l'armure chez les Vengeurs - Tony Stark est trop imprévisible pour elle. De Clint, même après toutes ces années, elle ne connait que le dossier officiel et l'appréciation que SHIELD a de ses capacités. Coulson lui-même l'a mise en garde : Ne jamais croire ce que dit Barton. Ne jamais lui faire confiance. Même s'il a maintenant une autorisation venue d'En Haut, elle est mal à l'aise à l'idée qu'il est en charge.
Coulson est celui qui le connaissait. A fond. C'est pour ça que huit ans après, Clint grince encore des dents en pensant à lui. Enflure. Tellement de plans déjoués parce que M. Parfait a toujours trois trains d'avance. Toutes ces évasions, toutes ces manipulations, même les presque inoffensives, qui devaient lui assurer un peu de sécurité quand les choses tourneraient mal…
Non, Coulson était déterminé à ce que son archer accomplisse son acte sans filet.
Clint sent presque le sourire étirer ses lèvres. Son vrai sourire, celui qu'il ne montre jamais aux vivants parce que le monologue du « j'ai gagné maintenant nananère » ne sert qu'à donner des chances à la victime. Mais il est vivant, Coulson est mort. Il se sent presque libre.
Et le premier acte va commencer.
L'accord qu'il a avec la Direction divise son temps en trois :
Il ira encore en mission quand ordonné (mais pas pour un bon bout de temps. On a plus besoin de lui ici. Romanova par contre va être très en demande et son absence ne gênera pas ses plans.)
Il a été promu au grade d'agent officiellement comme tout atout en a la possibilité. Il a les diplômes, l'ancienneté et l'expérience. Seul Coulson le retenait et son statut ne pouvait pas être changé sans passer par Super Agent. Maintenant… en tant qu'agent de niveau 8, il est autorisé à prendre la tête de n'importe quel département si besoin est, et besoin est. Le QG est un bordel total, les agents courent à droite et à gauche, les responsabilités se perdent dans la masse. Fury, Hill et Sitwell sont surchargés de travail, comme Romanova va l'être, parce que chacun a sa spécialité. On a besoin de quelqu'un pour reprendre le contrôle au niveau de base de l'organisation si on veut qu'elle continue à fonctionner. Et il a marchandé le droit de tenter sa chance. Rien de plus mais c'est plus qu'il n'a eu depuis des années.
En dernier, il sera la liaison officielle des Vengeurs « en attendant que les choses reviennent à la normale et que quelqu'un d'adéquat puisse être trouvé » en tout cas c'est la version officielle. Officieusement, il est chargé de garder un œil sur les bizarros, d'obtenir des résultats de façon récurrente et d'en faire quelque chose qui ressemble à une équipe si possible. Personne ne croit vraiment à ses chances de succès, mais Clint pense que c'est parce qu'ils sont trop professionnels, si on peut dire. Toutes ces années passées à penser en termes neutres les empêchent de voir la petite image, les gens derrière les pions : Banner derrière Hulk, Stark et Iron Man, Rogers et Captain America. Des symboles, vrai, des armes, peut-être, mais pourtant des gens et les gens sont incroyablement désireux d'être manipulés.
En échange il a la liberté d'un agent : les mains libres tant qu'il obtient des résultats, le droit de se déplacer à sa guise tant qu'il tient tout le monde au courant et la possibilité de gérer son budget personnel tant qu'il reste dans les limites de la loi.
Ça va être facile.
