Dans ce chapitre, je tiens à vous présenter le Chelsea Hotel et son ancien manager, le « mythique » Stanley Bard. Chaque chapitre ne sera pas très long, il y aura parfois des scènes érotiques qui justifieront le « rating » M de cette fic.

Leonard Cohen est décédé cette semaine, cela m'a rendue si triste. Comme je l'ai indiqué dans le prologue, l'hôtel est aussi un titre d'une de ses plus célèbres chansons. Je suis une fan de Leonard Cohen, j'adore aussi bien ses premières chansons où sa voix était plus lisse que les dernières, avec sa voix rocailleuse.


Janvier 1979

Alice & Jasper

Mardi 2 Janvier

À 13h14, le mardi 2 janvier 1979, Carrie Rogers, la réceptionniste du Chelsea Hotel, situé sur la 23ème West, au numéro 222, reçut un appel alarmant de son fils aîné. Lui et son père avaient été transportés à l'hôpital suite à grave accident de la route. Si Jimmy s'en était tiré avec seulement une jambe cassée, Henry, son père, avait perdu connaissance peu après le choc et avait été transféré en urgence en salle d'opération. Carrie attrapa son sac tout en criant pour que son patron la rejoigne. Elle expliqua la situation à Stanley Bark qui lui fourra aussitôt cent dollars dans la main et la poussa vers la sortie. Il héla un taxi jaune et souhaita bon courage à son employée.

Il retourna ensuite derrière le comptoir de l'accueil, son attention sur la petite télévision. Un homme avait été assassiné le soir de la Saint-Sylvestre, au milieu de milliers de gens. Personne n'avait rien vu, le corps avait été découvert vers deux heures du matin quand la foule s'était dispersée.

Au troisième étage, dans la chambre 218, une jeune femme chantait à tue-tête tout en se douchant. La chanson « You're the one that I want », du film Grease, que Jasper n'avait, lui, pas vu au cinéma l'été précédent, allait le rendre dingue. Mais il ne pouvait s'empêcher de sourire car c'était elle qui la chantait.

Sa parenthèse avec Alice avait été délicieuse, Jasper ne la regretterait pas. Il pouvait bien s'octroyer deux jours de repos, puisqu'il ne devait pas quitter New York, même deux jours après qu'il eut achevé sa mission. Il avait refusé de regarder sa montre depuis que minuit avait été célébré sur Times Square.

Alice ne l'avait pas quitté une seconde, elle avait téléphoné au restaurant où elle travaillait pour dire qu'elle était malade. Elle risquait de perdre son emploi, elle n'en avait rien dit à Jasper.

Elle tourna le robinet de la douche, secoua ses cheveux, passa ses mains sur ses épaules et dans son dos pour chasser le plus d'eau de sa peau. La serviette de l'hôtel était un peu rêche, elle se frotta rapidement en grelottant puis retourna dans la chambre. Les mots qu'elle s'apprêtait à dire, ou plutôt les paroles de « Summer Nights » qu'elle s'apprêtait à chanter, moururent dans sa gorge quand elle vit une petite valise ouverte sur le lit, et Jasper penché au-dessus.

« Pourquoi tu n'as rien dit. » se força-t-elle à articuler.

« Je ne voulais pas plomber l'ambiance. »

« Je ne comprends pas. » dit la jeune femme, luttant pour ne pas monter dans les aigus.

« Je pars, Alice. Tu sais que je n'habite pas ici. » lâcha Jasper, un brin agacé.

« Mais… et nous ? »

« Nous ? »

Jasper essaya de paraître dédaigneux, il ne savait pas encore comment terminer cette discussion. La vérité était qu'il aurait voulu emmener Alice, mais il ne le pouvait pas.

« Il n'y a pas de nous, décréta-t-il durement. C'était une jolie petite aventure que nous avons partagée toi et moi. Et elle se termine maintenant. »

Alice lui sauta littéralement au cou, elle hésitait entre l'étrangler et l'embrasser. Elle n'avait pas assez d'expérience avec les hommes, mais elle savait que ces deux jours avaient compté pour son amant, il n'arriverait pas à la détromper à ce sujet. Mais l'après ? L'après, elle aussi avait refusé d'en parler, et même d'y penser.

Jasper posa ses mains sous les fesses d'Alice pour qu'elle s'enroule autour de lui, et il posa un baiser rapide sur sa tempe.

« C'est une blague ? » marmonna-t-elle en plongeant son nez dans le cou de Jasper.

« Bien sur que je plaisante, décida-t-il en même temps qu'il parlait. Je voulais te prouver que mon départ n'était pas si dramatique. »

Jasper s'en voulut aussitôt, tous ses efforts ruinés par sa propre conscience, c'était inédit et sans doute ridicule. Alice lui en voudrait quand elle réaliserait qu'il ne reviendrait pas pour elle, mais lâchement, il ne voulait pas être là quand cela arriverait.

« Donc tu pars. » reprit la jeune femme, la gorge nouée.

Alice relâcha sa prise autour de Jasper, elle glissa à terre mais ne se détacha pas de lui. Ses yeux fermés pour empêcher les larmes de couler, elle respira profondément plusieurs fois. Elle voulait se souvenir de lui, de son odeur, de sa voix, de ses traits, de son corps, du goût de son corps. Elle ne voulait pas lui montrer comme elle était désespérée. Elle prévoyait déjà de se foutre quelques gifles pour sa stupidité ! Elle ne pouvait pas le vouloir à ce point, pas après seulement deux jours.

« Quand reviendras-tu ? » se résolut-elle à demander puisqu'il ne disait rien.

Le jeune homme n'avait pas encore trouvé de réponse à cette question-ci. Il avait un job à faire trois semaines plus tard, une mission courte. En fait, si il avait satisfait son client, il y aurait d'autres voyages à New York de prévu, d'autres occasions de revoir Alice. Quelles seraient les conséquences pour lui, et pour elle, si il la revoyait ?

« Tu veux me revoir ? » joua-t-il, toujours indécis.

« Bien sur. »

« Pourquoi ? »

Alice lui désigna le lit, elle se débarrassa de la serviette de bain, un sourire aux lèvres et un sourcil relevé. Il lui sembla que son cœur se fêla en proposant ainsi une dernière étreinte à son amant. C'était sans doute pathétique, mais c'était ça où pleurer devant lui.

Elle voulut lui faire croire qu'elle n'était motivée que par le sexe, elle ne pouvait pas lui dire qu'elle avait eu un coup de foudre pour lui. Il partait, tout ce qu'elle pouvait faire c'était s'offrir un nouveau souvenir de lui.

Jasper consulta sa montre, sans rien dire. Il vit dans le reflet de la télévision, qui n'avait pas été allumée en deux jours, le visage de son amante se décomposer. Elle n'avait pas idée de l'homme qu'il était réellement. Avec elle, il avait juste lâché prise, il avait souri parce que c'était naturel avec elle. Elle ne connaissait pas l'homme froid et calculateur qu'il était réellement. Elle ne pouvait pas soupçonner le salaud qu'il pouvait être.

Il s'allongea sur le lit, défit les boutons de son jean usé et fit signe à Alice d'approcher. Elle allait comprendre qu'il n'était pas pour elle. Il la força à le chevaucher et même si elle guida leurs mouvements, Jasper contrôlait leur étreinte. Il sentait qu'elle voulait reculer l'inévitable, elle ralentissait, elle inspirait pour ne pas jouir trop vite. Pour sa part, le regard triste et éteint d'Alice l'empêcherait de jouir si il ne changeait pas très vite de position.

Il la repoussa brutalement sur le côté du lit puis se cala contre ses fesses. Il prit Alice en levrette, il essaya d'en finir rapidement, la pilonnant sans ménager sa force. Mais c'était comme si son corps refusait d'obéir. Son amante cria avant lui, il s'enfonça au plus profond d'elle et simula son propre orgasme.

Il se hâta ensuite de descendre du lit et de boutonner son jean. Il ferma la valise qui était tombée à terre et mit sa veste.

« Rejoins-moi à l'accueil. Je dois y aller. » lança-t-il.

La porte claqua puis un couinement résonna dans la chambre. Alice aurait tout le temps de pleurer chez elle, elle s'habilla à toute vitesse, craignant que Jasper ne l'attende pas.

Au même moment, Stanley Bark, qui avait prit la relève de Carrie, récupéra les clés de la chambre 218, qui avait été occupée par Jasper Whitlock pendant plusieurs jours. Le client le complimenta pour l'excellence du service, le personnel savait s'occuper de ses clients autant que des locataires de longue durée, c'était une phrase toute faite, Jasper n'avait pas voulu avoir affaire avec qui que ce soit de l'hôtel.

« Je voudrais réserver de nouveau pour le vendredi 19 janvier, je repartirai sans doute le lundi suivant. La même chambre si c'est possible. » annonça ensuite Jasper, son accent texan colorant chaque mot.

« Bien sur, monsieur. Dois-je faire préparer la chambre pour une ou deux personnes ? » osa Stanley.

« Pour une personne. »

Stanley fut surpris, il avait croisé la ravissante jeune fille brune à deux reprises et le couple lui avait paru si complice et passionné. Il nota la demande de Jaspe dans son livre des réservations, puis accompagna son client jusqu'au porche. Alice arriva alors et enlaça Jasper, Stanley les laissa à leurs au revoir. Il dut même courir pour répondre au téléphone qui sonnait. Il se présenta comme à chaque fois qu'il décrocha, tout en regardant le couple se séparer. Le jeune homme monta dans un taxi, la jeune femme resta sur le trottoir quelques secondes puis partit en courant dans la direction opposée.

« Bonjour, je voudrais une chambre pour samedi prochain, une très belle chambre, quel que soit le prix. » annonça un homme au téléphone.

« Toutes nos chambres sont sublimes, monsieur, répondit presque tendrement Stanley. Pour le weekend prochain, cependant, je n'ai pas beaucoup de disponibilités. »

« La meilleure. » insista nerveusement l'homme.

« Pour combien de personnes ? »

L'homme hésita au bout du fil, il ne se doutait pas que les rumeurs sur le Chelsea Hotel étaient véridiques, une chambre pouvait recevoir des dizaines de visiteurs, une suite pour une seule personne, il n'y avait pas de règles. Bien sur, il savait que quelques mois plus tôt, une femme avait été assassinée dans l'hôtel, mais il n'osa pas demander au réceptionniste de ne pas lui assigner cette chambre.

« Deux, je viendrai avec ma petite amie. » lâcha finalement l'homme.

« Très bien. C'est noté, monsieur. J'ai besoin de votre nom. »

« Edward Masen. »

« M. Masen, nous attendons donc votre visite le samedi 6 janvier, votre chambre sera disponible à partir de 13h. »

Stanley Bark adorait deviner la vie de ses nouveaux clients. Les locataires de longue durée et ses clients réguliers étaient nombreux et ils les connaissaient tous. Il avait rencontré tant d'artistes dans son établissement, acceptant des toiles, des sculptures, et d'autres œuvres en guise de paiement, acceptant parfois de louer gratuitement.

L'hôtel avait été construit en 1883 et fut à l'époque le plus haut bâtiment de New York. Manager un hôtel de cette envergure, 12 étages et 250 chambres était une histoire de famille pour Stanley. Avec deux associés, son père avait acquis l'hôtel en 1947, Stanley avait repris la direction et il espérait passer un jour les rênes à son fils, David.

Bob Dylan, Stanley Kubrick, Jack Kerouac, Leonard Cohen, Patti Smith, Tennessee Williams, Edith Piaf, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Frida Kahlo, Andy Warhol, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, quelques noms parmi des centaines, ses clients, l'âme de son hôtel, Stanley ne les oublierait jamais.

Pour autant, il ne négligeait pas les anonymes, les gens de passage, et il se jura de rencontrer ce jeune Edward Masen et sa petite amie. Il annota aussi le livre des réservations pour que la chambre 218 soit réservée désormais exclusivement à des couples.

Quand Carrie revint travailler trois jours plus tard avec des nouvelles encourageantes de l'état de sa famille, elle prit deux autres réservations pour la chambre 218, le samedi 13 janvier au nom de M. Cullen et le samedi 27 janvier au nom de M. Mc Carthy.

_oOo_

Bella & Edward

Samedi 6 janvier 1979

Bella grogna et se prit la tête dans les mains. Le bar où elle avait trouvé refuge, juste en face de l'hôtel, diffusait pour la troisième fois la chanson « le Freak » du groupe Chic. Un tube, selon toutes les radios, qui passait depuis quelques jours où qu'elle se rende. Elle détestait cette chanson.

Son regard se portait chaque minute sur le grand miroir qui faisait face au bar. Elle pouvait voir la porte d'entrée du bar et quand celle-ci s'ouvrait, elle apercevait le perron du Chelsea Hotel.

Elle fit signe au barman de lui servir un troisième cocktail mais cette fois-ci Gary refusa gentiment.

« Je vous ai montré ma carte d'identité ! » s'offusqua la jeune fille.

« L'alcool n'est pas la solution, ma jolie. Vous êtes sûre que personne ne vous attend ? »

« Il n'est pas venu. » souffla-t-elle, une boule dans la gorge.

Pourquoi Edward serait-il venu de toute façon ? Ça n'avait pas de sens. Elle n'aurait pas dû accepter ce rendez-vous, elle n'aurait même pas du lui parler le soir du réveillon et elle n'aurait jamais dû le laisser l'embrasser. Mais pour une fois, elle avait voulu être sortir de sa bulle, le résultat était qu'il s'était fichu d'elle. Il devait bien rire en la sachant devant un hôtel à l'attendre.

Elle détestait Edward Masen parce qu'il lui avait volé son sujet pour un devoir en Science Politique, parce qu'à cause de lui, elle avait perdu la face, parce qu'elle avait du réécrire un autre devoir qui n'avait pas obtenu une note satisfaisante selon elle. Elle n'avait pas renoncé à vouloir le confondre, leur professeur en commun devait connaître la vérité.

Edward était absolument divin, voilà ce qu'elle avait entendu toute la semaine. Jessica avait raconté à toutes ses copines le réveillon de la Saint-Sylvestre qui avait pris des airs de Saint-Valentin. Bella avait du faire face aux envieuses, aux anciennes conquêtes d'Edward qui avaient eu le cœur brisé, aux bonnes copines qui lui avaient donné des dizaines de conseils pour garder cette belle prise. Personne ne savait qu'elle n'avait pas bêtement succombé au charme d'Edward, elle s'était jurée de ne pas tomber amoureuse, si elle avait quitté Forks, c'était justement pour échapper à un destin centré sur le mariage. Elle voulait autre chose, elle voulait plus. Mais elle avait du jouer le rôle de la naïve jeune fille et subir sans broncher ces discussions futiles. Le plus étonnant et inquiétant, était le fait qu'elle était devenue populaire parce qu'Edward Masen, qu'elle n'avait même pas croisé depuis la Saint-Sylvestre, l'avait embrassée.

Même si elle devait admettre qu'il était intelligent, séduisant, prévenant et drôle, elle savait aussi qu'il était arrogant, trop riche, joueur. Le plus gros de ses défauts étant évidemment qu'il avait triché, menti, et récolté le succès de son travail à elle.

« Rentrez chez vous. » lui conseilla le barman.

« Je ne suis pas ivre. »

« Raison de plus. Vous n'avez pas votre place ici. »

« Parce que je suis une femme ?! » s'insurgea-t-elle.

Son discours pour faire face à ces préjugés misogynes était bien rôdé et même si Gary, le barman, avait été jusqu'alors sympathique, il allait regretter ses dernières paroles !

« Mais non, chaton. Ne vous énervez pas. » rétorqua-t-il en levant les yeux au ciel.

« Je vous interdis d'être familier avec moi ! » rugit la jeune femme.

Gary leva les mains pour prouver sa bonne foi mais Bella n'allait pas se laisser parler ainsi. Il avait beau avoir l'âge de son père, il n'avait pas le droit d'user de surnoms affectifs et encore moins de lui faire la morale.

« Écoutez-moi bien- »

Elle se stoppa soudain, dans le miroir face à elle, elle le voyait, il était là, la main à plat sur la porte du bar qu'il venait de pousser. Il l'avait même déjà repérée et d'un pas rapide, il alla jusqu'à Bella. Son regard vert envoyait des éclairs, elle se ratatina en pivotant sur son siège, avant de se souvenir qu'elle n'avait rien à se reprocher, elle. Presque rien, admit-elle avec une grimace.

« Je t'attends depuis bientôt une heure ! » attaqua-t-il.

« Et je t'ai attendu aussi, tu n'étais pas là. »

« J'ai raté mon train, et tu sais pourquoi ? Parce que je t'avais dit que nous le prendrions ensemble, mais tu n'étais pas sur le quai. J'ai pris le suivant mais comme tu le sais, il en passe un tous les trois quarts d'heure. »

Gary croisa ses bras sur son ventre bedonnant et observa le couple, amusé. Il était évident que ces deux-là avaient une relation conflictuelle, pourtant chacun couvait l'autre du regard.

« Je suis arrivée hier après-midi, je voulais aller au Met ce matin. » expliqua-t-elle calmement.

« Allons-y, Bella. » lui dit-il, lui aussi plus détendu.

Elle regarda la main tendue du jeune homme, elle n'hésita pas, descendit du siège, ses yeux plantés de ceux d'Edward. Elle y cherchait une réponse mais n'y vit qu'un désir ardent et Bella se laissa emporter par ses propres sensations.

Gary ricana en récupérant le billet de cinquante dollars lancé par le jeune homme, la militante des droits de la femme n'avait pas bronché face à cette attitude macho.

Sans jamais lâcher la main de Bella, Edward l'entraîna à travers la rue, il demanda la clé de la chambre qu'il avait réservée. Sans rien dire, la jeune étudiante le suivit ensuite jusqu'à l'ascenseur, jusqu'au troisième étage, elle parcourut le couloir et ne se ravisa pas quand il ouvrit la porte de la chambre.

Il n'avait pas compris, en une semaine de réflexion intense, pourquoi cette fille, plus qu'une autre, avait créé en lui ce besoin puissant de toucher et d'être touché. Il avait pu compter sur son apparence pour la séduire et la convaincre de le retrouver. Il avait été un peu vexé qu'elle refuse de le voir plus tôt, lui aurait voulu parader sur le campus avec Bella à son bras.

Il s'inquiéta de son silence puis se souvint du verre d'alcool posé devant elle sur le comptoir de ce bar. Ses plans seraient mis à mal si Bella était ivre. Il la voulait consentante, évidemment, et surtout active.

« Tu as beaucoup bu ? » lui demanda-t-il doucement en ôtant son manteau.

« Deux verres. » avoua-t-elle, soudain mal à l'aise.

Elle était avec lui, seule, dans une chambre d'hôtel petite, certainement pas la plus luxueuse de l'établissement, mais dans un hôtel mythique. Les murs de la chambre peints en vert tendre, les deux fenêtres de plein pied recouvertes d'un voilage blanc léger, les meubles en bois foncé lui plurent aussitôt. Elle osa enfin regarder le lit double, les draps impeccablement blancs, les quatre oreillers. Elle sentit ses joues s'échauffer à la simple vue de ce lit.

À droite du lit, côté fenêtre, une table chevet avec une lampe et le téléphone, ainsi qu'une chaise. À gauche du lit, une commode à cinq tiroirs, une petite télévision trônait dessus. Un tableau abstrait aux couleurs pâles avait été accroché du lit, ce qui lui rappela brièvement de la croix qui surplombait son lit chez ses parents. Son père et sa mère n'avaient jamais été d'accord sur leur pratique de la religion, ils appartenaient à deux courants différents du protestantisme. La croix avait été donnée à Bella par sa grand-mère et ce fut seulement à quinze ans que la jeune fille avait songé à l'ôter. Par respect pour sa grand-mère pourtant, elle s'en était abstenue et ne l'avait pas emporter avec elle à l'université.

Pour la première fois, elle se sentait en danger, elle se sentait en tort. Pour le milieu conservateur dans lequel elle avait grandi, une femme devait être vierge pour son mariage et ne pas divorcer. Elle partageait ces valeurs, les avaient intégrées depuis longtemps mais le péché était si tentant et elle avait déjà décidé de flirter avec celui dont elle voulait se venger.

Depuis qu'elle était entrée à l'université et qu'elle passait ses week-ends à New-York, Bella avait découvert ce que la vie pouvait être. Pour la première fois, elle ne se contenterait pas d'observer, elle allait agir.

« Tu vas bien ? » s'enquit Edward.

Il avait porté peu d'attention à l'endroit, il n'avait besoin que d'un lit pour enfin profiter de sa nouvelle conquête. Il se demanda pour la énième fois si elle était vierge, redoutant de ne pas être le premier. Il secoua la tête et oublia ses doutes, elle était venue, elle l'avait attendu, c'était le plus important.

« Oui, très bien. » mentit-elle.

« Viens par là. »

Elle fut vite emprisonnée dans les bras de celui qu'elle détestait et qu'elle désirait malgré elle. Elle ne répondit d'abord pas à ses baisers, ni à ses caresses. Edward interpréta son manque de réaction comme de la timidité.

« J'ai pensé à toi toute la semaine, Bella. »

Elle soupira de plaisir quand il glissa ses lèvres dans son cou puis remonta vers son oreille. Alors mue seulement par son désir, Bella leva ses mains et partit à la conquête du corps de ce garçon qui lui avait déjà fait tant de mal.

Son plan devait pourtant être exécuté, se força-t-elle à se rappeler. Elle ne dormirait pas dans ce lit, elle ne voulait même pas s'y allonger. Bella se sermonna quand un autre gémissement lui échappa, en elle la colère et le désir se livraient une bataille sans merci. Pourtant il lui suffisait d'un geste pour faire pencher la balance, mais ce geste, elle ne trouva pas la force de l'esquisser.

Quand les mains empressées d'Edward se posèrent sur sa poitrine, elle se jura qu'elle aurait sa vengeance. Elle allait simplement modifier quelque peu son plan : le séduire d'abord pour ensuite le rejeter. Et plus elle le laisserait être près d'elle, plus il souffrirait. De toute façon, elle comptait le confondre en public, si il la croyait amoureuse de lui, il ne se méfierait pas, il ne se douterait de rien. Mais elle ne coucherait pas avec lui, elle ne sacrifierait pas sa « pureté » pour ce tricheur.

Bella ne perdrait pas de temps, elle ne voulait pas parler avec lui, elle ne voulait pas apprendre à le connaître. Elle ne lui confierait pas ses secrets, elle ne lui dirait pas ce dont sa vie était faite.

Bella décida que son excitation venait de là, qu'Edward n'y était pour rien. Que l'ivresse d'être avec un garçon qu'elle connaissait à peine était bien plus grisante que ces lèvres sur sa peau nue. Elle n'hésita pas à poser sa main sur l'entrejambe du jeune homme, elle rit tout bas quand il gémit de plaisir.

La jeune étudiante savait qu'elle jouait avec le feu, qu'il pensait qu'ils coucheraient ensemble mais elle savait jouer l'innocence et si il la voulait vraiment, il croirait à sa promesse de se donner à lui bientôt.

Edward fut rassuré par l'attitude directe de Bella mais soupçonna tout de même que l'alcool lui était monté à la tête. Son regard de chocolat n'était pas trouble et ses gestes étaient précis. Il supposa qu'elle avait simplement pris confiance en elle et laisser parler son désir.

Elle songea que ça n'aurait pas du être si naturel, elle ne le connaissait pas, elle ne s'était jamais mise à nue devant un garçon, devant personne depuis qu'elle avait neuf ans en fait. Elle ne pensa pas qu'il pourrait encore la rejeter après l'avoir vue dénudée, elle ne pensa pas qu'il pourrait rire d'elle. Elle n'avait pas peur, elle n'avait pas honte, elle savait déjà qu'elle n'aurait pas de remords, que des regrets.

Bella perdit la notion du temps, le soleil s'était couché, l'air frais de ce mois de janvier était resté sur le seuil de cette chambre. Elle sentait sa peau s'embraser à chaque contact entre sa peau et celle d'Edward, leur deux corps comme brûlants d'une fièvre érotique.

Comme elle comprenait désormais le danger. Pourquoi fallait-il que ce péché soit mortel, maugréa-t-elle tout bas.

Il la guida dans le lit, entre ses bras. Il l'allongea et découvrit avec sa bouche le sexe luisant de Bella. Il mourrait d'envie de découvrir enfin si, en s'enfonçant en elle, il serait stoppé et devrait forcer le passage. Mais avant cela, il voulait l'entendre crier, plus seulement gémir.

Edward avait basé sa réputation d'amant exceptionnel sur une technique rodée et quelques mensonges. À Bella, il ne révèlerait que son talent pour le cunnilingus. Il lui demanda si il pouvait continuer, il aurait peut-être dû lui demander d'abord si il pouvait commencer. Bella acquiesça, son visage empourpré, sa lèvre inférieure emprisonnée par ses dents.

Son souffle à lui jetait des braises contre sa peau si sensible. Elle savait ce qu'il faisait, elle savait que c'était mal, qu'elle devrait se repentir plus tard. Elle connaissait l'arrogance d'Edward, au moins, il ne pourrait pas se vanter de lui donner pas son premier orgasme, seulement le deuxième.

Elle ne sombrerait pas dans la luxure, se jura-t-elle, elle ne se laisserait pas souiller par lui, se répéta-t-elle. Puis leurs regards se croisèrent, noircis, affamés, sans peur, et Bella se focalisa sur les vagues de plaisir qui lui léchaient le ventre. Le ressac lui donna le tournis, elle ferma les yeux à regrets, la vision d'Edward la dévorant la rendait folle.

Le corps secoué de spasmes de sa victime consentante lui menait la tâche difficile. Edward plaqua ses mains sur les hanches déchaînées, imaginant déjà comme elle suivrait parfaitement la cadence infernale avec laquelle il la prendrait après.

La jeune fille sentit la boule de feu grossir au plus profond de son sexe. Elle perçut les grognements étouffés de son compagnon, elle se redressa sur ses coudes, la vue d'Edward entre ses cuisses était sublime. Ce fut le déclic, le début de la fin. Elle ne chercha pas à se taire. Incohérente et bruyante, elle surfa sur son orgasme.

Edward récolta goulument le nectar, sa récompense pour l'avoir faite jouir si intensément. Aucune autre n'avait crié son prénom ainsi, aucune autre n'avait failli le faire éjaculer rien qu'en se livrant à sa langue.

Il se glissa à côté d'elle, il admira son corps redevenir immobile, ses joues pâlir, ses mains se détacher de l'oreiller. Lui demander si elle avait aimé aurait été déplacé mais il espérait qu'elle lui dise qu'elle n'avait jamais joui aussi fort. Mais Bella resta silencieuse, ses yeux obstinément fermés.

« Tu es si belle. » chuchota-t-il à son oreille.

« Pourquoi était-ce si bon ? » se mit-elle à sangloter.

« Bella, que se passe-t-il ? »

Il voulut la sonder mais elle se déroba, échappant aux mains et aux yeux d'Edward. Elle se redressa, laissa échapper un nouveau sanglot déchirant et cette-fois-ci ne résista pas quand le jeune homme l'enlaça.

« Je n'ai pas le droit… J'en ai envie mais je n'ai pas le droit. » bredouilla-t-elle.

Il la serra contre son torse et sentit les larmes de Bella couler sur sa peau. Il ignora qu'elle avait joué avec lui, aussi il culpabilisait d'avoir été si abrupte avec elle, de ne pas avoir pris plus de temps pour lui parler, pour la rassurer, pour la comprendre. Elle était différente, se répéta-t-il en la regardant plus tard se rhabiller.

« Je dois retourner chez ma tante, elle va s'inquiéter. »

« Je te raccompagne. »

« Non, s'il te plait. J'ai tellement honte. »

« Pourquoi ? Nous n'avons rien fait de mal. » insista Edward.

« Je ne sais plus, j'ai besoin de réfléchir. »

« Quand pourrons-nous nous revoir, Bella ? »

« Je ne sais pas. »

Parce qu'il était trop fier pour admettre sa lâcheté, il la laissa partir.

_oOo_

Esmé & Carlisle

Samedi 13 janvier

Mille fois il avait saisi son téléphone pour annuler sa réservation, pour annuler leur nuit. Mais il s'était ravisé, raisonné, motivé, et quand il arrivait un peu trop à vouloir la rejoindre, il se maudissait de céder si facilement à la tentation. Il n'avait pas changé d'avis quant à faire de sa première expérience sexuelle une étude scientifique, médicale. Il s'en voulait parce qu'il y avait plus, parce qu'il savait déjà qu'il ferait tout pour avoir Esmé le plus longtemps possible à sa disposition, indépendamment des résultats à son expérimentation.

De son côté, Esmé Platt avait attendu cette soirée avec impatience. Enfin elle aurait le jeune étudiant en médecine à sa merci. Elle avait découvert son arrogance lors de leur tête à tête à la Saint Sylvestre, il n'était donc pas si lisse qu'il le laissait croire. Si il pouvait être odieux, il serait peut-être un amant fantastique. Et ce serait à elle de le façonner, pour son plaisir à elle.

De combien de séances aurait-il besoin ? Cette question, ils se l'étaient posés chacun des dizaines de fois.

À 19 heures précises, Carlisle Cullen était dans le lobby étroit du Chelsea Hotel. Il avait déjà été voir la chambre, modeste, dans ses moyens donc. Les draps et les serviettes de bains étaient propres, la chambre chauffée, le reste n'était que secondaire.

Esmé arriva une dizaine de minutes plus tard, elle franchit le seuil de l'hôtel la tête haute mais pas triomphante. Elle se souvenait de l'attitude dédaigneuse de Carlisle deux semaines plus tôt, il devait penser avoir le dessus sur elle. Elle replia son parapluie et ôta son manteau. Elle porta une main vers ses cheveux, s'assurant que son brushing n'avait pas trop souffert du vent.

Carlisle vint vers elle avant qu'elle ne l'ait aperçu, pestant tout bas en détaillant sa tenue. Il lui saisit le bras et la rapprocha de lui.

« Bonsoir. » dit-il seulement en la guidant vers les escaliers.

« Bonsoir, Carlisle. Comment te portes-tu ? »

Il ne pouvait pas lui avouer son état de stress, l'excitation et la peur lui nouaient le ventre.

« Très bien. C'est par là. »

Elle avait tout de même espéré des retrouvailles plus intimes, peut-être même romantiques. Carlisle avait tout du médecin pressé, ses gestes réduits et précis, son visage fermé, ses yeux sondeurs.

« Dis-moi encore que tu acceptes. » exigea-t-il après avoir refermé la porte sur eux.

« J'accepte. Je ferai ce que tu veux. »

Carlisle du se détourner pour ne pas montrer l'effet de cette phrase sur lui. Son sexe l'avait torturé depuis qu'elle l'avait rejoint dans ce restaurant, deux semaines plus tôt. Elle réussissait à le rendre encore plus dur en ne faisant que parler, elle était réellement démoniaque.

Esmé resta au milieu de la pièce jouant le rôle de soumise qu'il voulait lui faire jouer. Elle l'avait été quelques mois, au début de son mariage, pensant que tout irait pour le mieux. Puis elle s'était rebellée contre ses parents, contre son mari, contre les reproches, contre les suspicions. Charles en était venu aux mains pour dompter son épouse, sans jamais y parvenir vraiment.

Carlisle ignora les souvenirs qu'il avait ravivés et détailla sa partenaire sans pudeur. Une robe de laine courte bleu marine, des bottes de cuir foncé, une ceinture large autour des reins. Elle cachait des trésors de féminité qu'il devait découvrir. Sans écouter sa raison, sans suivre le plan qu'il s'était fixé, il s'approcha tout près d'elle et vrilla son regard bleu acier dans celui noisette d'Esmé.

« Je vais t'étudier. » annonça-t-il d'un ton neutre.

« D'accord. »

« Déshabille-toi entièrement. »

Il s'éloigna aussitôt et se posta devant la porte de la salle de bains pour ne pas laisser le choix à Esmé que de le faire dans la chambre.

Sans chercher à se cacher, sans hésitation, elle ôta d'abord ses bottes. Elle remonta sa robe et dévoila ses cuisses gainées de bas. Elle posa son pied droit sur le lit, détacha le bas de son porte-jarretelle puis le fit rouler le long de sa jambe. Elle fit de même pour la jambe gauche, sans savoir que Carlisle gardait ses mains dans ses poches pour ne pas lui-même faire glisser le bas. Il lorgna les jambes dénudées, impatient de voir le reste des vêtements disparaître.

Il attrapa la chaise et la plaça face à Esmé, il s'y installa à califourchon, cachant son érection plus efficacement. Galvanisée par l'attitude de Carlisle, Esmé déboutonna sa robe, sur le côté, lentement. Elle fit glisser sur ses bras les manches, se tortilla quelque peu pour faire descendre la robe. Elle se retrouva en combinaison de satin noir face à Carlisle. Elle détestait porter un soutien-gorge, aussi ses seins étaient libres et dansaient tandis qu'elle fit un tour sur elle-même, un sourire aguicheur sur ses lèvres.

« Déshabille-toi. »

Elle sursauta, ses yeux écarquillés comme ceux d'une biche face à un chasseur, son rôle de victime parfaitement interprété. Carlisle se calma aussitôt, il ne s'excusa pas pour autant. Elle fit glisser les fines bretelles de la combinaison et alors entendit le souffle de Carlisle s'accélérer, elle redoubla d'effort pour cacher sa satisfaction. Elle se retrouva enfin en culotte face à lui, elle passa ses deux pouces sous l'élastique et s'en débarrassa délibérément lentement, une agonie pour Carlisle.

Mais quand enfin il découvrit la toison brune d'Esmé, il sut que sa patience avait été récompensée. Il n'avait plus d'obstacles désormais pour découvrir le corps d'une femme, pour comprendre pourquoi ce corps fascinait tant d'hommes, pour goûter lui aussi au fruit du péché.

Il rapprocha la chaise et indiqua à Esmé de s'allonger sur le lit. Elle s'exécuta, ferma ses yeux et attendit. Elle se doutait qu'il la regardait, elle n'avait rien à faire que de se détendre et espérer qu'il serait assez excité pour mettre de côté son étude et perdre sa virginité. Elle avait sous-estimé la volonté du jeune homme.

Carnet en main, il dessina Esmé, insista avec sa mine sur les détails des seins, des courbes du ventre et des cuisses. Il avait déjà vu des dizaines de croquis et photographies, plus réalistes les uns que les autres, mais jamais encore il n'avait vu une femme entièrement nue. Et après une heure de crayonnage, d'annotations, de ratures dans ses observations, il passa à la seconde partie de la séance.

« Écarte tes jambes, le plus possible. Remonte tes genoux. »

Puisqu'elle continuait de fixer le plafond, il n'eut pas à se cacher derrière la chaise. Son sexe douloureux palpitait frénétiquement, Carlisle devrait s'adonner à la masturbation plus tard. Ce fut pire quand il se fut approché d'Esmé, il renonça à rester assis sur sa chaise, il se mit à genoux au pied du lit, son carnet entre les pieds d'Esmé.

Il tâcha de ne pas céder à l'obsession, la vue était hypnotique, il devait bien l'admettre.

« J'ai froid, Carlisle. »

Il alla monter le chauffage au maximum, il serait en sueur en peu de temps mais son modèle resterait nu plus longtemps.

Carlisle se délecta encore et encore de sa découverte, il croqua le sexe dans son carnet sous plusieurs angles. Soudain il ne vit plus que le pubis sombre.

Par lassitude et pour le provoquer, Esmé avait allongé ses jambes. Elle n'était pas venue dans cet hôtel pour rester nue, allongée, sans bouger.

« J'ai soif. » annonça-t-elle pour expliquer pourquoi elle se leva et s'enferma dans la salle de bains.

Quand elle revint auprès de lui, elle le frôla, son corps nu sous le nez de Carlisle. Il se mordit la joue pour ne pas gémir, il serra les poings pour ne pas l'attraper par les hanches et la plaquer sur le lit. Si il s'écoutait, il passerait des heures à la regarder sous toutes les coutures, à la toucher partout, à la goûter partout.

Il ne divagua même pas, n'imagina pas se perdre en elle. Esmé était sublime, elle aurait pu être un diamant d'une grande pureté, elle aurait pu être un ange. Mais alors qu'elle s'allongea de nouveau sur le lit, se soumettant à sa curiosité plus si scientifique que cela, il la voyait telle qu'elle était. Une tentatrice. Un péché. Un sacrilège. Elle n'était pas vierge le jour de son mariage, avait trompé son mari, et enfin avait accepté de lui servir de cobaye. Aucune femme vertueuse n'aurait commis ces fautes.

Carlisle avait pris cette femme en pitié la première fois qu'il l'avait rencontrée, lui en blouse blanche et elle recroquevillée dans son lit d'hôpital. Puis il avait découvert une femme forte, une femme digne. Bien sûr, il ignorait tout du passé d'Esmé, il n'avait eu accès à son dossier que quelques jours après qu'elle lui ait proposé de coucher avec elle, dans ce petit restaurant proche de la clinique.

Quatre fausses couches en neuf ans, son corps marqué par les coups de son mari, mais toujours la même adresse. Elle était restée avec lui jusqu'à récemment, c'était incompréhensible et après sa proposition indécente, il avait décidé qu'Esmé n'était pas une femme vertueuse. Selon lui, sous une apparence angélique, elle recelait de vices.

Pourquoi elle ? se demanda-t-il. Il soupira et posa son carnet. Il se releva, son érection s'était éteinte, il n'avait plus à se cacher. Un coup d'œil à sa montre lui apprit qu'il avait passé deux heures à observer son cobaye et il décida d'achever la session.

Il n'avait pourtant pas envie de la voir partir. Lui prévoyait déjà de dormir dans la chambre, le trajet en métro et en train jusqu'à chez lui serait trop long et peu sûr. S'attendait-elle à passer la nuit avec lui, dans cette chambre ?

« Je dois prendre des notes désormais. » déclara-t-il.

« Ça te dérange si je regarde la télévision ? »

Elle s'était déjà assise sur le lit, rabattant le drap et la couverture sur elle. Elle se leva puis se tourna vers lui, un sourcil relevé.

« Pas du tout. » répondit-il enfin.

Esmé s'installa confortablement sur le lit et regarda le journal télévisé sans prêter attention à Carlisle. Il suspendit sa main, incapable de détourner son attention d'elle, si belle et nue à deux pas de lui.

« L'étrangleur des Hillside de Los Angeles a été arrêté hier Bellingham. Et ils sont en fait deux. Kenneth Bianchi et son cousin Angelo Buono ont agressé sexuellement et tué au moins 13 jeunes femmes entre 1977 et 1978. Ils avaient abandonné les corps toujours dans le même secteur de Los Angeles, les Hillsides. »

Esmé grogna, sauta hors du lit, découvrant son corps nu, et éteignit le poste.

« Il n'y a jamais de bonnes nouvelles. » râla-t-elle en regagnant la chaleur du lit.

« Pourquoi tu as quitté ton mari ? » la questionna soudain Carlisle.

« Tu plaisantes ? Tu ne te souviens pas de mon dossier médical. »

« Alors pourquoi avoir attendu neuf ans pour le quitter ? »

« Parce que… Je ne sais pas. J'ai cru qu'il guérirait. »

« De quoi ? »

Si son mari avait été blessé ou atteint qu'un quelconque mal, le médecin l'aurait sûrement inscrit dans le dossier médical.

« Il m'en veut parce qu'il n'arrive pas à bander, révéla crument Esmé. Il m'a dit qu'il n'avait jamais eu ce problème avant moi, il m'a accusé de l'empoisonner, même de lui avoir jeté un sort. Je crois qu'il s'est passé quelque chose au Vietnam. Je l'ai connu deux mois après son retour, nous nous sommes mariés trois mois après. Je ne savais pas. Les rares fois où il a réussi à bander, c'était parce qu'il s'était branlé en mon absence et que la chambre était plongée dans le noir. De toute façon, il n'avait pour seul but que de concevoir un enfant. »

« Il est impuissant. » résuma l'apprenti médecin.

« Peut-être. »

« Et tu es restée car tu l'aimes. »

Esmé eut l'impression de recevoir un reproche, elle hésita longuement à se livrer davantage. Elle ignorait si il valait mieux mentir ou dire la vérité. Comment réagirait Carlisle, lui si prompt à juger ?

« Je ne l'ai jamais aimé. Je me suis mariée avec lui parce que c'était ce que voulaient mes parents. » révéla-t-elle tout de même.

« L'amour vient avec le temps. » paraphrasa-t-il son propre père.

« Je n'ai jamais eu que de la pitié pour lui. »

Esmé en eut assez de cet interrogatoire, il était clair qu'elle ne parviendrait pas à faire fléchir Carlisle ce soir. Elle s'habilla rapidement, sans le regarder, sans rien lui dire.

Carlisle allait répliquer, l'accuser à son tour de ne pas avoir dédié sa vie à son mari, comme une bonne épouse était censée le faire. Peut-être était-elle la véritable raison de du problème sexuel de son ex-mari.

L'amour était surfait, son père le lui avait dit et répété des années auparavant. Le mariage était basé avant tout sur la confiance et l'obéissance de la femme. Carlisle avait depuis évolué et avait admis les nuances au secret de l'harmonie matrimoniale.

Il avait vu, sur les bancs de l'église de son père, bourgeonner de jeunes amours, il les avait vus s'épanouir, se marier, resplendir de bonheur des années durant. Carlisle pensait que l'amour était indispensable à mariage réussi. Le mari et la femme devaient être égaux et dévoués l'un envers l'autre.

« As-tu jamais aimé un homme ? » la questionna-t-il alors qu'elle avait sa main sur la clenche de la porte.

« Je ne crois pas. »

Esmé referma derrière elle la porte sans fracas. Carlisle avait espéré qu'elle se raviserait, qu'elle le provoquerait, qu'elle le tenterait encore. Il savait qu'il aurait accepté. Seul dans ce lit d'hôtel, il lui fallut plusieurs heures pour se convaincre que c'était mieux ainsi.

_oOo_

Rosalie & Emmett

Lundi 29 janvier

Rosalie arriva en retard à l'hôtel, et Stanley la prévint que son ami l'attendait déjà dans leur chambre, il lui indiqua le numéro, 218, puis la guida vers l'escalier. La réservation prévue pour le 27 janvier avait été reportée. Rosalie n'avait pas pu échapper à une énième soirée, cette fois-ci en l'honneur de son mari. Elle avait téléphoné depuis une cabine à Emmett et il avait, de son côté, réussit à se libérer ce lundi soir.

Elle avait longtemps hésité avec sa tenue, elle avait peur qu'Emmett la traiterait différemment si il savait qu'elle était riche. Elle avait finalement décidé de continuer sa charade, elle avait d'ailleurs trouvé exaltant de ne plus être si apprêtée et de se fondre dans la foule sans attirer les regards à cause de son visage maquillée, de ses vêtements ou de ses bijoux.

Sans des heures de préparation, ses cheveux ondulés retombaient naturellement sur ses épaules et dans son dos, son visage n'avait été maquillé qu'avec un peu de mascara et de fard à paupière pâle, et elle n'avait pas renoncé à son parfum fétiche « Cinnabar» d'Estée Lauder. Rosalie n'avait pas pu se résoudre à ne porter qu'une paire de jeans et un pull, elle avait une bonne excuse pour s'habiller un peu plus chic. Elle allait retrouver son nouvel amant. Elle avait opté pour une jupe noire de cuir qui s'arrêtait juste en-dessous de son genou et une chemise rouge, trop légère pour les températures hivernales.

Rosalie King grimpa les escaliers lentement, prudente, car ses talons étaient moins hauts que ceux qu'elle portait en général. La porte de la chambre 218 n'était pas verrouillée, elle ne frappa pas, elle y entra, pleine d'appréhension mais un grand sourire sur ses lèvres.

Emmett était assis par terre, un gros sac à ses côtés, son visage tourné vers le poste de télévision. Il n'avait pas entendu Rosalie entrer, il sursauta quand elle toussota, et il se leva en croisant le regard noir de celle qu'il avait attendue.

« Je m'attendais à un autre accueil. » lui reprocha Rosalie.

Il alla vers elle et lui prit la main, déjà certain qu'elle ne pourrait pas rester en colère contre lui bien longtemps. Il était encore effaré de ce qu'il venait d'entendre à la télévision.

« Attends ! Tu as vu ce qu'il s'est passé à San Diego ? » l'interrogea-t-il en la guidant pour qu'elle s'assoie sur le lit à côté de lui.

« S'il te plaît- »

« Juste les informations la coupa-t-il en levant les bras. J'ai rarement l'occasion de regarder la télévision. »

« Tout le monde a un poste de télévision. »

« 98% selon un sondage récent, nuança Emmett, un peu sec. Moi je fais partie des 2%. »

Rosalie s'en voulut d'avoir mis en évidence la situation difficile dans laquelle il se trouvait. Elle ne manquait de rien, avait grandi en convoitant et en obtenant. Emmett, lui, avait vécu en se contentant de ce qu'il avait déjà, et ça n'avait jamais été beaucoup.

« Je ne regarde jamais la télévision en journée, Emmett. » expliqua-t-elle pour se rattraper.

« Il est dix-neuf heures. » releva-t-il, ce qui agaça davantage sa compagne.

Apparemment, il n'était pas si impatient d'être avec elle.

« Éteins ce poste. » insista-t-elle.

Mais Emmett avait les yeux rivés à l'écran, son attention pour le journaliste.

« Ce lundi 29 janvier, de bon matin, Brenda Spencer, 16 ans, ouvre le feu sur les enfants qui se préparaient à entrer dans leur école élémentaire, en face de chez elle. C'est l'incompréhension et la panique parmi les enfants et les quelques adultes présents. Tout le monde cherche à se mettre à l'abri. Le principal de l'école, Burton Wragg, voulant secourir un enfant blessé, tombe, mort. Le gardien, Mike Suchar, veut aider le principal et est aussi tué. Les policiers sont arrivés sur les lieux rapidement, l'un d'eux succombe très vite à un nouveau tir de carabine. La fusillade a duré un bon quart d'heure avant que Brenda se barricade chez elle.

Durant sept heures, elle tient tête à la police, menace de sortir et faire plus de victimes. À un journaliste qui parvient à la joindre au téléphone, elle déclare : "Je fais ça juste pour le plaisir. Je n'aime pas les lundis. Cela a animé la journée. Je dois y aller maintenant. J'ai descendu un poulet. Je pense que je veux encore tirer. Je me suis trop amusée pour me rendre. Elle finit par se rendre, des témoins affirment qu'elle n'a montré aucun remords lors de son arrestation.

Direction Washington DC. Aujourd'hui, le président Carter a accueilli avec solennité le premier ministre chinois, Deng Xiaoping à la Maison Blanche- »

Enfin la télévision fut éteinte et Emmett se tourna vers elle. Il la détailla sans vulgarité, admiratif, Rosalie en trembla tant cela ne lui était pas arrivé depuis des années, tant elle aimait cela.

« Tu es magnifique ce soir. » la complimenta Emmett.

Elle se laissa embrasser, elle ne retrouverait pas le sourire si rapidement, décida-t-elle. Emmett devait comprendre qu'elle avait envie d'être désirée plus que tout. Dépitée mais résolue à passer une bonne soirée avec cet homme qu'elle connaissait à peine, Rosalie alla s'enfermer une dizaine de minutes dans la salle de bains. Une fois prête à passer à l'action, à transgresser encore plus les règles, elle en émergea, vêtue d'un déshabillé de satin noir.

En ouvrant la porte, elle ne sut quoi dire face à la chambre illuminée seulement de quelques bougies, au bouquet de roses rouges en évidence devant le poste de télévision, au dîner aux allures de pique-nique qu'il avait installé sur le lit. Mais ce fut le regard fiévreux et tendre d'Emmett qui la toucha le plus.

Elle n'avait pas du tout anticipé cela, elle n'avait pas voulu espérer trop de lui. Il se lasserait comme les autres, avait-elle pensé, et jusqu'au dernier moment, elle s'était attendue à une absence ou un mensonge.

Elle alla se blottir contre lui, cachant ainsi les larmes qui perlaient au coin de ses yeux. Aucun homme n'avait jamais été aussi attentionné et romantique, et elle n'était avec Emmett que depuis une demi-heure.

« Merci. »

« Je veux que cette nuit soit spéciale. Comme la nuit que nous avons passé ensemble au nouvel an. » déclara-t-il.

Sans attendre une réponse de la part de la jeune femme, il l'attira vers le lit et lui demanda ce qu'elle préférait boire. Rosalie aimait le vin blanc et le champagne, à l'occasion un whisky, toujours d'excellente qualité, mais elle haussa les épaules et son sourire fut sincère quand Emmett revint de la salle de bains avec deux bouteilles en verre de Coca Cola.

« Elles sont fraîches maintenant. » lui assura-t-il.

« Tu es arrivé il y a longtemps ? »

« Vingt minutes avant toi. »

« Emmett, c'est vraiment merveilleux ce que tu as fait. Encore merci. »

« Merci d'être venue. » répliqua-t-il.

« Tu en doutais ? »

Il haussa les épaules, hésitant à trop en dire. Le fait que Rosalie fut impressionnée par ses attentions le ravissait, mais elle était également si surprise, comme si leur soirée ne comptait pas vraiment pour elle. Pour la première fois en un an, il se demanda qui elle était vraiment.

Ils dînèrent sans parler, se souriant seulement quand leurs regards se croisaient. Emmett ne savait pas comment amener le sujet de l'après. Il n'avait pas l'intention d'attendre encore un mois avant de la revoir. Il avait un emploi du temps surchargé, décidé qu'il était à vivre correctement en cumulant plusieurs emplois. Mais il dormait dans son lit chaque nuit, et il voulait en passer quelques unes auprès d'elle.

« J'ai apporté une radio. Je voudrais danser avec toi. » annonça-t-il, une fois leur salade de pommes de terre et leur sandwichs avalés.

« Tu es sérieux ? »

« Bien sur. »

Il se bagarra une minute avec l'appareil, les grésillements entrecoupés de quelques notes de musique et de jurons étouffés. Finalement, Emmett trouva la station qu'il cherchait, y était diffusé « Wonderful Tonight » par Eric Clapton. Rosalie pouffa de rire quand il s'inclina devant elle, et lui demanda de lui accorder cette danse.

Elle se laissa entraîner par la mélodie, se fichant des paroles, si romantiques. Emmett n'avait pas choisi cette chanson, c'était un hasard, se raisonna-t-elle.

Danser n'était qu'un prélude, tous les deux avaient mis leurs nerfs à rude épreuve. Aucun baiser n'avait été échangé jusqu'alors, chacun désirait l'autre mais tous deux n'osaient pas faire le premier pas.

La chanson suivante, « You are so beautiful » de Joe Cocker, fit soupirer Rosalie. Elle adorait cette chanson depuis sa sortie en 1974, mais ne pouvait s'empêcher à chaque fois qu'elle l'entendait de se sentir plus seule et misérable que jamais. Pour la première fois en quatre ans, elle sourit parce qu'elle avait dans ses bras un homme magnifique, aussi bien qu'à l'extérieur qu'à l'intérieur.

Emmett se retint de lui dire que cette chanson aurait dû être écrite pour elle. Il savait si peu d'elle, elle s'était à peine confiée lors de leur rencontre. Mais il savait déjà qu'elle de l'amour en réserve, qu'elle était forte et fragile à la fois, qu'elle était aussi belle sous la lumière douce des bougies que dans la lumière crue du matin.

La chanson suivante « Kiss you all over » d'Exile leur donna enfin du courage et des idées. Leur baiser commença, timide, leurs lèvres se découvrant une nouvelle fois. Leur désir commun de se fondre en l'autre toute la nuit n'eut aucun mal à vaincre leur hésitation.

Très vite, Rosalie se détacha de lui pour débarrasser le lit puis entreprit de déshabiller son amant, le faisant gémir de délice et d'impatience.

Leur première nuit avait été si parfaite qu'Emmett avait mis cela sur le compte de l'ambiance festive dans laquelle ils s'étaient rencontrés. La magie opéra une nouvelle fois et sans avoir à la guider, sans avoir à demander, elle lui donna tout ce dont il avait besoin de lui prendre.

Elle s'endormit contre lui, un grand sourire aux lèvres. Elle l'avait comblé au-delà de ses désirs, s'était repue elle aussi. Emmett voudrait la revoir, elle en était persuadée.

Ils ne dormirent que quelques heures et furent réveillés par le boucan matinal de New York. Rosalie s'étira et se frotta contre Emmett, elle adorait jouir à son réveil, mais son amant n'était pas disposé à lui donner cela.

« Je dois aller travailler. Rendors-toi si tu veux, j'ai payé la chambre jusqu'à midi. »

« Quelle heure est-il ? »

« Bientôt huit heures, je suis super en retard. » dit-il en sautant dans son jean.

« Je suis désolée. »

« Ça n'est pas ta faute, j'ai rarement aussi bien dormi. »

Il lui décocha un clin d'œil mais perdit la face quand elle se leva, toujours nue, et vint l'enlacer.

« Oui, c'était génial. »

« Rosie, je dois faire vite. On se revoit quand ? »

Elle tiqua, elle n'aimait pas les surnoms mais ne pipa pas mot.

« Je me doute que ça doit être compliqué pour toi que de venir du Connecticut jusqu'à Brooklyn régulièrement, pareil pour moi. »

« Je t'appellerai. » promit-elle, abrupte.

Elle n'était pas prête à faire des projets, elle ne pourrait pas s'absenter toutes les semaines pour le rejoindre. Même en journée, elle n'échappait pas à la surveillance de son mari. Il pouvait débarquer à toute heure chez eux, il l'emmenait dîner presque chaque soir avec ses collègues, clients ou amis et elle devait être à sa disposition à toute heure.

« Bientôt ? » quémanda Emmett avant de l'embrasser tendrement sur les lèvres.

Le contraste entre son mari, si pressant et exigeant, et son amant, tendre et patient, donna la migraine à Rosalie. Comment pourrait-elle continuer cette charade sans être blessée ou pire, blesser Emmett.

« Oui. Mais… »

Emmett fronça les sourcils, ne sachant pas ce qui la retenait de parler. Tout devrait être simple, ils n'habitaient pas non plus à des milliers kilomètres l'un de l'autre.

« Je ne peux pas venir chaque semaine, je n'ai pas le choix. Mais réservons cette chambre chaque mois. » proposa-t-elle.

« D'accord. »

Il l'embrassa une dernière fois et sortit de la chambre à la hâte. Il était déçu de devoir encore attendre après elle mais Rosalie en valait la peine, se dit-il.


Le meurtre évoqué au début de ce chapitre, en octobre 1978 dans une chambre du Chelsea Hotel, est celui de Nancy Spungen, petite-amie d'un membre du group Six Pistols, Sid Vicious, meurtre pour lequel il n'a pas été reconnu coupable mais il est mort après avoir trop fêté cet épilogue heureux, en février 1979.


J'ai posté sur ma page Facebook des photos du Chelsea Hotel, notamment une photo de la chambre 218 (enfin je ne sais pas quel est le véritable numéro mais on va faire comme si) et une photo de Leonard Cohen dans cet hôtel mythique.

J'espère que ce premier chapitre vous a plu, et que ce soit le cas ou pas, vous le direz dans une review -)