L'épouse du Diable

Je suis la poupée du Diable.

Ce n'est pas si désagréable comme situation en fin de compte. Le Seigneur des Ténèbres n'est pas méchant, il n'a pas de gestes déplacés envers moi. En contrepartie je lui obéis. Ça ne me coûte rien puisque je n'ai jamais eus la volonté de dominer l'autre dans un couple. Au contraire, je me laisse guider. Mais je ne suis pas soumise pour autant! J'ai quand même une certaine fierté.

Je dis "dans un couple" mais même si je vais épouser Sa Majesté le mois prochain, on ne donne pas vraiment l'image d'un homme et d'une femme sur le point de se marier. Vous allez me dire que je suis fleur bleue mais pour moi la période prénuptiale s'accompagne de moments d'excitations à la pensée de l'événement futur, de moments de romantisme avec le conjoint, enfin toute la guimauve ridicule qui va avec!

Mais voilà! Nous ne sommes pas dans un monde où le "romantisme" est très répandu, il est même inexistant à mon avis. Enfin! D'un coté, je ne m'en plains pas vraiment puisque j'aurais trouvais tout ceci ridicule et je n'aurais pas su comment réagir. C'est normal quand on n'a jamais eu de copain. Cela vous étonne? Pas moi, je n'ai jamais attiré les hommes à part les frustrés sexuels qui cherchent une fille pour "tirer un coup". Bon d'accord j'avoue! J'ai eu un amoureux… au primaire… rien de sérieux donc. Bref, tout ça pour dire que le romantisme ne me manque pas vraiment, même si je ne serais pas contre le fait que Sa Majesté me témoigne un minimum d'intérêt et d'affection. On ne peut pas tout avoir dans la vie. Il ne faut pas que j'en demande trop non plus, on n'est pas chez les humains, loin de là. Ici ils sont servis en panier repas.

Une semaine s'est écoulée depuis mon agression. Je porte encore un peu les marques de mains et ma gorge me fait encore un peu souffrir mais c'est supportable. La cérémonie de mariage a était reportée au mois prochain, je me demande pourquoi d'ailleurs. La prochaine fois que je verrais le Seigneur des Ténèbres, il faudra que je lui en demande la raison. Ça m'intrigue.

Quel ennui! Moi qui rêvais de ne jamais rien faire de mes journées durant ma vie humaine, je regrette d'avoir fais ce souhait. Depuis que la femelle a tenté de m'assassiner rien n'a changé, à part que je me trouve dans la chambre du Seigneur des Ténèbres. Je ne fais absolument rien de plus qu'avant. Je dois quand même avouer qu'il y a des avantages à cette situation: la pièce est bien plus lumineuse, la fenêtre est beaucoup plus grande donc j'ai une meilleure vue sur l'extérieur – bon d'accord le paysage n'est pas celui que je choisirais en premier mais faut faire avec – et je vois mes suivantes hystériques. Elles animent un peu mes journées, même si ce n'est que le soir avant le dîner. C'est fou comme elles cogitent pour m'habiller à mon avantage, je n'ai presque jamais la même tenue. Parfois je me demande où elles trouvent toutes ces idées, souvent farfelues d'ailleurs. C'est un mystère à… ne surtout pas découvrir! Mieux vaut ne pas savoir où elles vont trouver ces idées, on ne sait jamais ce que l'on pourrait apprendre.

- Hum!

- Mademoiselle? Quelque chose ne va pas? me demande ma suivante aux yeux bruns.

- Ma gorge me fait encore légèrement souffrir mais rien de bien gênant.

- Vous êtes sûre ?

- Absolument, ne t'inquiète pas, réponds-je.

- Mademoiselle! Attendez! J'ai oublié une chose in-dis-pen-sable! fait ma seconde suivante, se précipitant vers nous avec un… bâton de rouge à lèvres.

C'est vrai que c'est in-dis-pen-sable! Franchement je ne vois pas réellement la différence. Enfin… bref! Le fait est qu'au lieu d'être accompagnée d'une seule de mes habilleuses, qui seront également mes demoiselles d'honneur – quoi? Je ne vous l'avais pas dit? – je suis arrivé dans la grande salle de réception encadrée de deux hystériques. Je me tourne vers elle et:

- Il ne manque rien? Le maquillage n'a pas coulé? Je suis jolie? J'ai l'air de quoi? panique-je.

- Vous êtes parfaite Mademoiselle. Ne vous inquiétez pas, me rassura la démone aux cheveux de feu.

- …

Je ne peux rien dire. Même si je sais que leur travail est sans défauts, je ne me sens pas très à mon aise en la présence de Sa Seigneurie. A chaque fois que je me retrouve seule avec lui, les images des événements suivant mon agression me reviennent en mémoire. Je me souviens de chaque geste qu'il a fait, chaque parole qu'il a prononcé et surtout de la douceur dont il a fait preuve. Et à chaque fois je rougis de gène. C'est la première fois qu'une personne me fait ressentir autant de sentiments et ça m'agace!

J'entre dans la grande salle de réception seule, apparemment Son Excellence n'est pas encore arrivée. Tant pis, je vais m'installer prés d'une des grandes fenêtres pour voir ce qu'il se passe hors du palais. Tout ce j'ai sous les yeux n'est que torture, sang, meurtre et cannibalisme.

Note à moi-même: ne jamais sortir de palais sous peine de mourir dans d'atroces souffrances.

- Le paysage te plaît-il? entends-je à mon oreille.

Ce murmure me fait frissonner par la sensualité de la voix et par le souffle chaud qui parcours la peau sensible sous mon oreille. Je me tourne pour plonger dans deux iris rouges absolument envoûtants. Il sourit en coin et mes pieds retouchent le sol. Je me reprends, referme la bouche, arrête de le fixer et vérifie que je n'ai pas bavé d'admiration. Il me tend sa main dans laquelle je dépose la mienne et m'emmène dans un coin rempli de coussins moelleux. Mon coin préféré! On discute de tout et n'importe quoi jusqu'à ce que la question que je me posais plus tôt me revienne à l'esprit.

- Puis-je vous poser une question?

- Bien sûr, m'engage-t-il.

- Pourquoi avoir repoussé la date de notre union au mois prochain?

- Tu ne devine pas? me demande-t-il avec un sourire qui n'inspire pas vraiment confiance.

- Pour que les marques sur mon cou aient le temps de disparaître? suppose-je. Il suffisait de mettre du fond de teint dessus et il n'y paraissait plus rien.

- Je connais très bien cette poudre que tu appliquais sur ton visage durant ta vie humaine.

- Alors pourquoi ne pas l'avoir utilisée?

- Serais-tu si impatiente de m'épouser?

- Je veux juste savoir.

Etais-je impatiente? Je dirais plutôt partagée entre l'excitation de vivre une expérience dont toutes les jeunes filles de mon âge rêvent, le moment qui est censé être le plus beau jour de leur vie: le mariage. Bon je vous l'accorde le "jeune fille" est légèrement déplacé puisque, théoriquement, j'ai vingt-six ans mais j'ai gardé l'apparence de mes dix-huit ans. Et je n'ai pas une ride! Ouh je vois déjà les jalouses qui voudraient la jeunesse éternelle!

Ah non! Attendez! J'ai dû oublier un léger détail! Si Sa Majesté veut un fils, c'est qu'il a besoin d'un successeur, donc il mourra un jour. Ça veut sûrement dire qu'il n'est pas si éternel que ça, donc moi non plus, dans ce cas je vieillirais quand même mais beaucoup moins vite que vous chères petites humaines! D'accord j'arrête de me vanter.

Donc reprenons: je suis partagée entre l'excitation de mon futur mariage et l'appréhension de ce qu'il va se passer pendant et après. J'avoue que je ne me sens pas prête pour la nuit de noces. Je n'ai pas envie de jouer la vierge effarouchée mais je suis encore humaine avec tout ce qui va avec!

Avant de penser à ça, revenons à ma question:

- Tu veux savoir, mais as-tu réfléchie à ce qui arrive à ce moment du mois pour toi?

- Pour moi? C'est-à-dire?

- Pour être plus exact, ça se passe à l'intérieur de ton corps.

Ça devient de plus en plus louche tout ça! Qu'est-ce qu'il se passe en moi à ce moment du mois et qui, je suppose, pourrait l'aider? Envie soudaine de pâtisseries? Même si ça m'arrive, c'est ridicule. A l'intérieur de mon corps? Hum… Douleur aux côtes? Encore plus ridicule, elles surviennent n'importe quand et ne l'aideront en rien.

- Je te pensais plus vive d'esprit, ricane-t-il.

- Je n'ai jamais était douée pour les devinettes, réponds-je.

- Je vais te donner un indice alors, sourit-il.

- Comme c'est gentil!

Il ricane face au sarcasme de ma réplique. Il s'approche de mon oreille et me murmure:

- Si nous voulons qu'un enfant naisse, autant mettre toutes les chances de notre coté dés le début.

Hein?! Pourquoi me parle-t-il d'enfant maintenant lui?! Réfléchis Saku! Il te dit qu'il se passe un truc en toi pile à ce moment du mois prochain et après il te parle d'enfant à naître. Euh… je vous avoue que je suis un peu perdu là! Réfléchis, réfléchis, réfléchis! – voici la chanson de Jimmy Neutron – J'ai trouvé! – cerveau en éruption! D'accord d'accord j'arrête avec mes bêtises – Oh le choc! Il avait tout prévu depuis le début le salop! A ce moment du mois prochain était la période où j'avais le plus de chances de tomber enceinte. Déjà que je ne me sens pas prête pour passer à l'acte charnel, je sens la panique monter en moi rien qu'à l'idée d'être mère dans moins d'un an. Vous allez sûrement me dire: "pourquoi tu n'as pas compris plus tôt qu'il te parlait de ça depuis le début?" Et moi je vous réponds: ça m'est sorti de la tête! Je pensais plus à ce mariage qui me tourmente toute la journée qu'à mes problèmes mensuels!

Mais pourquoi n'ai-je pas compris qu'il avait cette sale idée derrière la tète? Tu es une idiote Sakura! Tu t'attendais à quoi de la part du Seigneur des Ténèbres? Tu croyais qu'il allait gentiment attendre que tu t'offre à lui? C'est le Diable ma grande et tu es sa poupée! Il te violera s'il le faut et tu n'auras rien à dire! Quoique, je ne suis pas sûre qu'il aille aussi loin. Enfin, ne jugeons pas trop vite, nous n'avons qu'une petite idée de ce qu'il est réellement capable de faire.

Bien! Changeons de sujet. Voyons, à part la date maudite du mariage, de quoi pourrions-nous discuter?

- Où en est ta robe? me demande-t-il en me tendant sa main pour aller manger.

- Elle avance.

- Elle te plaît?

- Je m'adapte. Il le faut bien.

- J'aimerais te voir dedans, sourit-il.

- Pas avant la cérémonie, rétorque-je.

- Pourquoi?

- Ça porte malheur.

- Mais je suis le malheur, ricane-t-il.

- …

- D'autres arguments?

- Le respect de la tradition?

Mon argument est stupide et ne tient pas la route puisque ici cette tradition n'existe peut être pas, mais il l'accepte. En fait, je ne connais rien des traditions du monde souterrain.

Nous terminons le repas et il me raccompagne jusqu'à sa chambre, qui est également la mienne mais j'ai du mal à m'en convaincre, je n'ai jamais partagé la chambre de quelqu'un. Et me dire que cela se concrétisera très bientôt me gène, m'embarrasse. Il m'ouvre la porte, me laisse entrer et reste sur le seuil. Encore une fois je vais me retrouver seule dans ce lit bien trop grand et trop froid pour moi. N'allez pas croire que ses bras me manquent! C'est que… c'est juste que même s'il fait chaud dans ce monde, les draps de soies sont froids et puis je… j'ai toujours été sensible au froid. Oh et puis ça ne vous regarde pas! Zut! Qu'il aille passer la nuit ailleurs, je m'en fiche!

Au moment où je pensais qu'il allait refermer la porte, il saisit mon visage d'une main en plaçant la seconde dans mon dos et prend possession de mes lèvres. Avant même que je ne réagisse, il m'a lâché et est sortit en refermant la porte. C'était… mon premier baiser. J'hallucine! Mon premier baiser est un baiser volé! Je n'arrive pas à y croire! Je n'aurais jamais imaginé dans ma tête complètement dérangée que ça se passerait de cette manière. Dans ma jeunesse – je sais, je ne suis pas si vieille – je m'étais fait pleins de films sur une potentielle histoire d'amour avec un premier baiser romantique dans un cadre dégoulinant de guimauve écœurante. Finalement ce fut l'opposé mais je ne suis absolument pas déçue!

J'en ai marre! Marre de n'avoir rien à faire. Marre de passer mes journées dans une chambre où je n'ai que deux possibilités de distraction. La première est: dormir. Que c'est passionnant! Surtout que je ne peux pas dormir toute la journée. La seconde est: m'amuser avec mes cheveux devant la coiffeuse comme une gamine. Ne vous moquez pas! C'est tout ce que j'ai pus trouver pour occuper mes journées! En fait cette situation me fait penser à une poupée dans sa boite qui attend que son propriétaire vienne la sortir pour jouer. Donc comme la poupée s'ennuie trop, elle va sortir de sa boite et visiter la très grande maison dont elle ne connaît qu'une cellule, un petit dédale de couloirs, un dressing, une salle à manger et une chambre avec sa salle de bain. Je voudrais au moins savoir où se trouve la cuisine au cas où j'aurais une envie nocturne de tarte aux fraises. Je suis prête à parier qu'ils n'ont pas de tartes aux fraises dans ce royaume. Monde cruel!

Bref, donc je suis sortie de la chambre de Sa Majesté pour explorer le palais et découvrir la cuisine. N'ayant aucun sens de l'orientation, je me suis perdu. Je suis la meilleure je sais! Le pire c'est que j'ai senti une bonne odeur de viande en train de cuire venant d'une pièce et lorsque j'ai ouvert la porte – je me demande comment j'ai réussi à le faire vu le poids des porte ici – j'ai vu que ce n'était pas de la viande de bœuf, comme je le pensais, mais un être humain embroché au-dessus d'un feu de bois que deux démones s'apprêtent à déguster, une fois qu'il sera cuit à point. J'avoue que l'odeur m'a mis l'eau à la bouche, mais la vue m'en a coupé l'appétit.

La démone en face de moi lève ses yeux jaunes dans ma direction, replace ses cheveux bleus derrière ses épaules découvertes et sourit en dévoilant ses canines aiguisées à souhait.

- Regarde qui nous rend visite! ricane-t-elle.

La seconde se tourne vers moi, ses cours cheveux corbeaux lui tombent devant les yeux, les cachant à ma vue.

- Que fais la Favorite dans la partie basse du palais? demande-t-elle, la voix remplie de sarcasmes.

- Favorite? questionne-je, perdue.

- Tu n'es donc pas au courant? Tu es la Favorite du Seigneur, celle qu'il a choisit pour lui pondre un fils. Le problème est qu'il doit t'épouser pour que l'enfant ne soit pas illégitime. Mais je ne me fais pas de soucis, tu n'es pas très attirante, je suis sûre qu'il continuera à nous rendre visite la nuit, révéla la démone aux yeux jaunes avec un sourire on ne peut plus hypocrite.

- Vous rendre visite la nuit?

J'ai peur de bien comprendre ce qu'elles veulent me dire.

- Que tu peux être naïve! s'exclame celle aux cheveux corbeaux. Pensais-tu vraiment que le Seigneur des Ténèbres allait s'abstenir jusqu'à votre nuit de noces? Et même après? Croyais-tu qu'il allait se contenter de toi? Pauvre vierge innocente! Sa Majesté a besoin d'une vraie démone avec de bonnes formes où il faut! Formes dont tu manque cruellement à ce que je vois. Bref, tu as faim?

- Non merci, ne vous occupez pas de moi mais plutôt de votre ami qui risque d'être un peu trop cuit! Sur ce excusez-moi, j'ai d'autres choses à faire.

C'était bien ce que j'avais compris au début. Je me doutais bien que Sa Majesté voyait des démones la nuit mais c'est toujours blessant quand on vous le balance en face. Surtout quand ce sont les maîtresses qui vous le disent. Ça me rend malade de savoir que je ne serais pas la seule femme avec qui il partagera ses nuits. De toute façon qui suis-je pour lui reprocher ses infidélités? Je ne suis que sa poupée et il s'amusera avec moi jusqu'au moment où je donnerais la vie à un fils. Après je ne lui serais plus d'aucune utilité. Peut-être se débarrassera-t-il de moi? Si oui, de quelle façon? M'éliminera-t-il dans mon sommeil? Devant toute une assemblée de démons lors d'une exécution ? M'offrira-t-il en pâture à des démons inférieurs affamés?

Perdue dans mes pensées pour le moins très joyeuses – la bonne blague! – je déambule dans les couloirs tel un fantôme en évitant le plus de monde possible. J'allais retourner dans la luxueuse chambre de Son Excellence pour dormir et croire que tout ceci n'était qu'un affreux cauchemar, lorsque je vois une scène qui m'achève, et pour laquelle une simple sieste ne suffirait pas à me faire croire à un mauvais rêve.

Là, à l'angle du prochain couloir, une magnifique démone se suspend au cou de Sa Majesté et s'accroche à ses lèvres comme une sangsue tandis que lui, maintient les hanches de sa partenaire contre lui. Quoi de mieux que d'être devant le fait accompli pour retourner le couteau dans la plaie?! Et pour couronner le tout, les gémissements de la maudite allumeuse et le bruit de succion parviennent à mes oreilles. Ecœurant!

- Mon Seigneur viendra-t-il me voir ce soir? demande la démone avec une voix de poupée Barbie ratée.

- Pas cette nuit, j'ai des choses à faire, répond-il.

- Oh je vois! Vous allez encore embobiner la Favorite pour qu'elle ne se doute de rien?

- Si tu savais, ricane Sa Majesté.

S'en est trop pour moi et je partis en courant. J'avais le cœur en miettes. Je me trouve profondément pathétique! Je suis stupidement tombée amoureuse du Mal. Je suis d'accord pour qu'il joue avec moi comme avec une poupée, mais je ne supporterais pas qu'il se moque de moi comme il le fait. Si je ne lui sers à rien d'autre que de lui faire un enfant, qu'il me le dise en face! Après tout, qu'a-t-il à perdre? Je n'ai en aucun cas le droit de lui réclamer une quelconque fidélité. Je ne suis rien par rapport à lui! Il est le Seigneur des Ténèbres qui fait ce qu'il veut dans son royaume, et moi je ne suis qu'une pauvre petite âme humaine qu'il a emmenée en Enfer pour lui pondre un fils. Après il me tuera sûrement et me remplacera par une démone qui élèvera l'enfant comme si c'était le sien et jamais il ne connaîtra mon existence. Non! Je ne veux pas que ça arrive! Si je dois mettre un enfant au monde, je veux l'élever, le voir grandir. Enfin tous les désirs d'une mère normale. Je retourne dans l'immense chambre aux couleurs chaudes. Je me précipite sous les couvertures épaisses, les larmes glissent abondamment le long de mes joues. Je m'assoupis, épuisée, sanglotante et reniflante.

Je me réveille seulement le lendemain matin – plus tôt que d'habitude d'ailleurs, bizarre – le silence insupportable de la chambre me rend folle. Même ma cellule froide et minuscule était plus animée! Je me lève, m'assois devant le miroir de la coiffeuse, j'ai une mine affreuse. Mes yeux bouffis tombent de fatigue à cause de mon sommeil agité et mon teint blafard n'arrange rien.

- Alors cette nuit? entends-je à travers la porte.

- Tu ne peux pas t'imaginer à quel point ce fut merveilleux! Sa Majesté est formidable! s'extasie une démone en gloussant.

- Moins fort! La Favorite est juste derrière la porte! la réprimande une deuxième.

- Ne t'inquiète pas, elle dort encore à cette heure-ci.

- Tu es sûre?

- Mais oui! Elle se réveillera dans une heure comme d'habitude.

Perdu pauvre cruche!

- D'accord. Alors raconte! glousse-t-elle.

Les voix se font plus lointaines au fur et à mesure que les deux pintades s'éloignent. Mon expression dans le miroir passe de la fatigue à une sorte d'indifférence, mes yeux sont vide comme si plus aucune âme n'habitait mon corps. Comme si ce n'était pas assez d'avoir eu deux des maîtresses de Son Excellence et d'avoir vu une troisième lui dévorer les lèvres en gloussant qu'il m'embobinait, il fallait en plus qu'une quatrième pintade raconte sa nuit devant ma porte! Monde cruel!

Je me recroqueville sur ma chaise. Le miroir me renvoie une image lamentable de moi-même. Je suis horrible! Je ne peux plus supporter cette situation! Il faut que ça se termine! Je ne peux plus vivre avec cette plaie trop douloureuse pour mon cœur déjà en proie aux doutes par rapport à mes sentiments. Continuer à vivre un amour à sens unique ou…?

Pour la deuxième fois en deux jours je sors dans la chambre dans laquelle je suis censé rester toute la journée. Au début ça va de rester sans rien faire mais un mois entier comme ça c'est insupportable. Bref! J'essuie mes larmes vite fait, renifle un petit coup – très sexy n'est-ce pas? – et m'échappe en douce pour ne pas me faire prendre par un garde qui passerait par-là, bien résolue à en finir de cette situation qui réduit mon cerveau et mon cœur en bouillie.

J'arrive devant une porte immense, l'odeur de sang, de putréfaction et de mort qui s'en dégage et bien plus présente ici qu'ailleurs. C'est la porte qui donne sur l'extérieur? En réfléchissant aux événements de la journée et à ce qu'il risque de se passer plus tard, je préfère mourir en subissant les pires souffrances que peuvent m'infliger des démons inconnus, plutôt que de vivre jusqu'à la naissance de mon fils aux côtés du démon que j'aime. Sachant qu'il va voir ailleurs, puis de mourir de sa main sans avoir vu le fruit de l'amour que je porte à son père. C'est très guimauve j'en suis consciente, mais c'est ainsi.

La porte est légèrement entrouverte mais l'ouverture est assez large pour que je puisse y passer avec un minimum d'efforts. Je passe une épaule et attrape la porte avec une main pour m'extirper à l'extérieur. Je sens un liquide poisseux à l'endroit où j'ai posé ma main. Une fois dégagée de la porte, je regarde ma main. Du sang. Je pose mes yeux au même endroit, des dents et des ongles y sont plantées, d'autres sont tombés à terre. Où est le reste du corps? Des cris. Voix grave. Un homme. Mais qu'il souffre en silence! Il m'empêche de réfléchir!

- Le dessert vient d'arriver! entends-je.

On me saisit les bras par derrière et un souffle chaud me parcoure la nuque. Ce démon devrait se brosser les dents plus souvent parce que vu l'haleine qu'il se traîne, ça ne doit pas être la joie pour trouver une compagne! Je sens qu'on me tire vers les escaliers et qu'on me jette vers l'avant. Je dévale la dernière moitié en roulant et en essayant de protéger ma tête pour finir par m'assommer en bas de l'escalier. Bon d'accord je voudrais mourir mais je ne peux m'empêcher de paniquer quand je les vois s'approcher de moi avec ces regards affamés et la salive au bord des lèvres. Ecœurant!

- Que fait une jolie petite humaine ici?

Je ne peux sortir un mot, la tête me tourne à cause de la descente de l'escalier façon "tapis qu'on déroule" et du choc entre ma boite crânienne à moitié vide et le sol poisseux de sang et de boyaux fraîchement arrachés. Je me retourne de façon à être à plat ventre et me redresse sur mes coudes pour voir où je me trouve par rapport au palais. J'ai eu l'impression que ma descente était très longue mais vue la grandeur de l'escalier, ça m'étonne que ce soit passé si vite! Pourquoi n'y a-t-il plus de bruit? J'ai perdu l'usage de mes oreilles ou quoi? Les démons sont partis? Impossible! Ils n'auraient pas laissé passer une occasion de manger une humaine comme celle que je leur offre. A moins que je ne sois avariée? Monde cruel! Je tourne la tête vers eux, mon corps suivit. Je reste coucher à terre, mon buste surélevé par mes coudes. Leurs visages qui exprimaient le sadisme à l'état, presque, brut – le pire est Sa Seigneurie bien sûr, n'oublions pas – deviennent livides. Le changement est… radical. C'est quoi ces expressions paniquées que je vois sur leurs visages? Ils se rapprochent de moi, se penchent. Ca y est? Ils vont me manger? Et bien non! Ils me relèvent, me soutiennent le temps que je sois stable sur mes pieds, époussettent mes vêtements et remettent mes cheveux en place en souriant de manière coincée. C'est quoi ce changement de comportement si soudain? Un moment ils me maltraitent – enfin le mot est bien grand, ils m'ont juste gentiment aidé à descendre l'escalier plus rapidement – dans l'espoir de me dévorer toute crue, et l'instant d'après ils me font des courbettes? C'est quoi leur problème?

- Veuillez nous excuser de notre comportement déplacé. Nous ne savions pas que vous étiez notre future Reine, mademoiselle, dit l'un d'une voix respirant la panique.

- Mais que fait la future épouse de notre Seigneur hors de son Palais? demande l'autre. Ce n'est pas prudent de s'aventurer en dehors de ces murs si l'on est une âme humaine.

- Laissez nous vous raccompagnez à l'intérieur s'il vous plaît, repris le premier avec un sourire vraiment trop crispé.

Je n'ai même pas le temps de dire "un moment" que déjà, ils m'entraînent vers les escaliers et me tiennent les mains pour m'aider à les monter. Ma "tentative de suicide" a avorté, et ceux qui devaient être mes assassins me ramènent directement à la personne que je désire ne plus jamais voir. Arrivé en haut, mes deux accompagnateurs glapissent de peur et s'affaissent sur eux-mêmes. Comme s'ils sentaient que quelque chose de très dangereux arrivait. Les portes s'ouvrent violemment, l'air se fait oppressant et des yeux rouges apparaissent. Ce n'est même pas la peine de demander qui est la personne qui arrive, il n'y a que Son Excellence qui possède ses yeux rubis. Les deux démons inférieurs reculent face à l'aura menaçante de leur souverain et s'agenouillent en baissant la tête. Sa Majesté arrive dans la lumière et il n'a pas l'air très content. Il devrait arrêter de froncer les sourcils comme ça, il va avoir des rides sur le nez s'il continue. Il s'arrête à environs cinquante centimètres de moi et me regarde méchamment, c'est à cause de moi s'il n'est pas content? Question bête, hein? Bien sûr qu'il n'est pas content à cause de moi, son jouet allait lui échapper alors qu'il n'avait pas fini de s'amuser avec! Il dirige son regard vers mes accompagnateurs, dévoile ses canines et l'air devient encore plus oppressant.

- Disparaissez! leur ordonne-t-il sèchement.

Dire qu'ils ont pris leurs jambes à leur cou serait mentir, ils ont presque descendu les escaliers façon "tapis qu'on déroule" comme je l'avais fais quelques minutes auparavant. Ses yeux se posent de nouveau sur moi, il les ferme, secoue la tête, se retourne en m'agrippant le bras pour m'emmener dans le Palais. Quand j'essaie de retirer mon bras de son emprise, il resserre sa poigne. Ça fait un mal de chien et je n'ais pas l'impression qu'il s'en rende compte. Il me traîne jusqu'à sa chambre – vous vous rappelez? Celle que j'ai quitté pour trouver la porte d'entrée – où il me balance sur le lit, le vol plané valait le détour d'ailleurs mais l'atterrissage est à réviser. Je me réceptionne sur le nez, je sens l'odeur du sang mais pas une goutte ne coule comme d'habitude. Ça vous arrive à vous? Parce que d'aussi loin que je me souvienne quand je prends un coup dans le nez, je sens l'odeur du sang mais je ne saigne pas. Etrange hein? Excusez-moi, je me détourne du sujet!

- Non mais ça ne va pas?! Ça fait super mal! J'aurais pu me faire encore plus mal! hurle-je.

- Stupide humaine! Je t'avais ordonné de rester dans cette chambre jusqu'à mon retour! grogne-t-il.

- Je m'ennuyais! Je ne sais pas si vous savez ce que ça fait d'être enfermer dans une chambre toute la journée sans aucune distraction! Je l'ai supporté huit ans! Alors maintenant que je peux sortir, j'en profite!

- Tu aurais dû rester dans cette chambre! Supporte-le au moins jusqu'à ta transformation en démone.

- A quoi ça pourrait vous servir de me transformer en démone, hein?! Je ne vous sers que de mère porteuse! Je ne veux plus vous épouser! Rendez-moi ma liberté! Je ne suis pas un jouet!

- A quoi ça me servirait de te transformer? C'est à toi que ça servira! Etre enceinte d'un démon est extrêmement douloureux pour une pauvre petite humaine aussi faible que toi! Surtout si c'est l'enfant du Seigneur des Ténèbres! dit-il en serrant les dents. Plus le démon est puissant, plus c'est douloureux! Tu n'y survivrai pas!

- Je ne veux plus porter votre fils! Je ne veux pas avoir un enfant dont le père passera son temps à courir les jupons des femelles du Palais!

- De quoi parles-tu encore?!

- Ne faites pas l'innocent! Je vous ai vu avec cette sangsue suspendue à vos lèvres! Je suis parfaitement d'accord avec elle, vous m'avez bien embobiné! Je sais que je n'ai aucun droits d'exiger quoi que ce soit de votre part mais c'est blessant de se faire prendre pour une idiote de cette façon! Je suis trop bête d'y avoir cru… dis-je en me calmant, les larmes me piquant les yeux.

- Pourquoi es-tu aller dehors? demande-t-il en changeant de sujet.

- Vous devriez savoir, non? Ne m'aviez-vous pas dit que vous saviez tout sur tout?

- Idiote, souffle-t-il.

Je pense qu'il a compris l'intention que j'avais en tête en allant dehors, seule.

- Pourquoi avais-tu envie de mourir? reprend-il.

- Je pensais que vous saviez tout?

- Je sais tout ce qu'il se passe dans ce monde et je connais tous ceux qui le peuplent mais je ne connais pas leurs pensées ni leurs désirs.

- Je ne veux pas être seulement une mère porteuse. Je veux participer à l'éducation de l'enfant que je vais mettre au monde. Je veux qu'il sache qui est sa mère.

- Pourquoi pensais-tu que tu serais séparé de lui?

- Parce qu'une fois qu'il sera né, je ne vous serais plus d'aucune utilité et vous vous débarrasserez de moi.

- Plus d'aucune utilité?

- Bien sûr! Je ne sais rien de ce monde. Je ne sais pas comment vous le diriger, qui sont les personnes qui vous entourent. Je ne sais rien de vous. Je ne vous serais d'aucune aide si un problème se présente à vous un jour!

- Et alors?

- Hein?

- En quoi cela changerait-il tes qualités de mère? Si je voulais vraiment me débarrasser de toi après la naissance, crois-tu réellement que j'aurais perdu tout ce temps à t'observer? Que j'aurais perdu huit années à m'en vouloir de la façon dont je t'ai emmené ici? Que je me serais donner tout ce mal pour te séduire?

- …

Je me sens rougir malgré moi, mon cœur s'emballe et mon regard se détourne de Sa Seigneurie. Je suis embarrassée face à cette "déclaration" plutôt inattendue. Je ne veux pas croire ses paroles, elles sont trop convaincantes pour être vraies, trop humaines. Je sens son regard insistant sur ma personne, mon cœur se met à palpiter encore plus vite et mes joues s'empourprent de plus belle. Je dois changer de sujet sinon je vais devenir plus rouge qu'une tomate bien mûre. Mais de quoi puis-je parler?

- Euh… Hum…

Très bon début dites-moi! Il fallait que je me mette à bégayer dans un moment pareil! Un sourire apparait au coin de ses lèvres et les rougeurs s'étendent un peu plus, si cela continue, elles vont atteindre la racine de mes cheveux! Allez Saku! Courage! Tu peux y arriver! Tu vas y arriver!

- Euh… Pour-pourquoi les démons qui m'ont ramené devant les portes ont eu cette expression de peur quand ils m'ont bousculé dans l'escalier?

- Parce qu'ils ont vu tes cheveux, répond-il calmement.

- Euh… je ne pense pas que le rose soit vraiment choquant pour des cheveux dans ce monde. Il y a plusieurs femmes ici qui les ont oranges, bleus…

- Il n'y a pas que ça. Sourit-il. Ils ont également vu ta poitrine.

- Et alors? Quelle différence entre ma poitrine et celle de quelqu'un d'autre si ce n'est que j'en ai moins que les femmes d'ici?

- La différence? J'ai apposé ma marque sur ta poitrine. Mais pas la marque officielle que je t'apposerais lors notre union, celle-ci est une sorte de mise en garde. Ainsi, n'importe qui la voyant, sait que tu m'appartiens et que s'ils ont le malheur de te toucher, ils s'exposent à de lourdes représailles. C'est très courant chez les démons de marquer leur territoire, ricane-t-il.

Maintenant je comprends mieux pourquoi les deux démons inférieurs ont subitement changé de comportement. Ils avaient peur pour leurs fesses!

- Comme ce fait-il que je ne l'ai jamais vu? Si elle est sur ma poitrine, j'aurais du la voir il y a bien longtemps.

- Tu ne peux pas la voir, elle est trop haute sur ta poitrine pour que tu puisses la voir de tes propres yeux et elle ne se voit que si tu tente de te rebeller contre moi ou si on t'agresse.

- Mais… mais …qu… quand avez-vous…? Bégais-je.

J'hallucine! Ce n'est plus seulement la chambre mais mon corps aussi est devenu une prison! Quand m'a-t-il marqué cette espèce de poisson frit? Il aurait pu me demander mon avis au moins!

- Juste après que la femelle qui te guidait n'ait tenté de t'assassiner. M'avoue-t-il.

- Quand je dormais, je suppose.

- Tout à fait.

Il sourit, vient s'allonger prés de moi et me prend dans ses bras. Il m'allonge et pose sa tête au niveau de mon cœur dont je ne peux plus contrôler les battements de plus en plus rapides. Il ricane et dépose un baiser à mi-chemin entre ma gorge et la naissance de mes seins, là où devait sûrement se situer la marque prénuptiale. Le sang afflue rapidement vers mes joues qui avaient retrouvé leur blancheur naturelle.

- J'adore quand tu rougis, sourit-il.

Goujat! Tu n'en pas marre de m'embarrasser?! Tu ne peux pas t'empêcher de me mettre mal à l'aise?! Zut! Pourquoi a-t-il fallut qu'il m'emmène avec lui en Enfer et que je tombe amoureuse de lui?

- J'aime aussi lorsque tu es jalouse, ajoute-t-il, son sourire s'élargissant.

- Promettez-moi juste une chose.

- Oui ?

- Je me fiche que vous ayez pour maîtresses toutes les femelles du Palais mais, s'il vous plaît, après la naissance de l'enfant j'aimerais que vous ne vous affichiez pas devant lui avec l'une d'elles suspendue à vos lèvres.

- Très bien. Mais puis-je en connaître la raison? Question de dignité?

- Absolument pas. C'est juste que je sais ce qu'on ressent lorsque l'on voit un des parents trompé l'autre sans se préoccuper des effets que cela aura sur la progéniture.

- Je vois. C'est du vécu.

- Tout à fait.

- Mais sache que je n'irais visiter la couche d'aucune démone après notre union, me dit-il, son regard sombre ancré dans le mien.

- Ah bon?

- Bien sûr! Pourquoi irais-je voir ailleurs alors que je sais que je serais entièrement satisfait avec celle qui partagera mon lit?

Les rougeurs qui avaient de nouveau désertés mes joues durant notre conversation, reviennent immédiatement et avec encore plus d'intensité. Décidément ce démon a le don de me mettre dans l'embarras!

J'adore ma robe! Je la trouve absolument magnifique! Toute en dentelle et en mousseline. Mes habilleuses se sont vraiment surpassées pour le coup! Le haut était un corset fait uniquement en dentelle rouge très résistante et s'attachaient dans le dos grâce à des lacets en soie noire. La dentelle épouse parfaitement les courbes de ma poitrine, de mes hanches, et de mon dos. Elle cache savamment le peu de ventre en trop, et me laisse respirer assez librement. Tout en faisant ressortir ma poitrine à chaque inspiration. De prés, la dentelle ne cache pas grand chose mais de loin il n'y parait rien. Je serais nue et habillée à la fois. Offerte à la vue de mon Seigneur et cachait à celle des invités. Le bas du corset part de la fin de la chute de rein en s'effilochant, pour laisser place à une robe faite de fines couches de mousselines noires et rouges, qui descend jusqu'à terre avec une petite traîne à l'arrière. Même avec les talons vertigineux prévus par mes deux habilleuses, les pointes de mes pieds seront à peine visibles. Mes chevilles vont s'amuser!

- Cette robe vous va à ravir Mademoiselle! dit l'une d'une voix aiguë.

- Nous avons fait notre possible pour donner l'illusion d'avoir davantage de poitrine mais cela se voit quand même que vous en manquez, ajoute l'autre.

- Ce n'est pas grave, réponds-je.

Mon manque de poitrine est-il si préoccupant? Je ne crois pas. Après tout, personne ne peut être réellement parfait. Toute beauté exige son défaut. S'il n'y a pas ne serait-ce qu'un point négatif, la beauté comme un plat sans sel. Fade et lassant. Enfin d'après moi. Après nous ne sommes pas dans le monde des humains mais dans celui des démons mangeurs d'hommes et aux démones attirantes à souhait. Donc je pense qu'il est normal pour mes stylistes hystériques de se préoccuper du manque de formes de celle qu'elles habillent. Très bien j'arrête ma philosophie toute pourrie!

Le grand jour est arrivé sans que je ne réalise complètement que je vais me marier. Et pas avec n'importe qui! Mais je ne m'en plains pas, au contraire je pense que je vais avoir une vie tranquille. Enfin je l'espère. J'ai encore un peu de mal à croire aux paroles de Sa Majesté. C'est étrange qu'un démon, en particulier un puissant démon craint comme lui, dise ce genre de choses. Bref! Ce questionnement stupide ne va pas m'aider à évacuer le stress qui m'envahit de plus en plus au fur et à mesure que l'heure fatidique approche! En plus je ne peux même pas me tripoter les mains comme je le fais toujours! Je ne me ronge pas les ongles, juste que je me les gratte jusqu'à ce qu'ils se cassent et je suis toujours déçue de ne plus avoir mes ongles longs que je trouvais si beaux! Heureusement que je ne peux pas leur faire subir ce traitement à l'heure qu'il est sinon mes suivantes hystériques m'auraient incendiée sur-le-champ. Après tout je ne vais pas gâcher une si belle manucure que ma suivante aux cheveux oranges s'est donné tant de mal à faire.

Bref! Revenons à nos moutons. En fait, il n'y a aucun mouton puisqu'on m'a lâchement abandonné devant une porte immense sans me dire quoi faire. C'est merveilleux, non? Je suis complètement perdue! Je ne sais pas quoi faire. Essayer d'entrer? J'abandonne, la porte est bien trop lourde pour moi. Chercher quelqu'un? Tout ce que je vais réussir à faire c'est me perdre et faire rater la cérémonie. Plus qu'une seule solution: rester planter là en attendant qu'on vienne me dire quoi faire. Je ne sais même pas comment va se dérouler la cérémonie, comment je vais entrer dans la salle, ce que je vais devoir faire… pour faire simple: je ne sais rien du tout! Que quelqu'un me vienne en aide! Pitié!

Ah! Il y a quelqu'un qui s'approche par derrière! Je me retourne et quelle ne fut pas ma surprise en voyant Son Excellence diablement beau – c'est le cas de le dire – s'approcher de moi avec un petit sourire en coin et une lueur étrange dans ses yeux encore plus rouge que les flammes des ténèbres qu'il gouverne. Si je m'écoutais, je lui sauterais dessus et tant pis pour la cérémonie

- La façon que tu as de me regarder me laisse penser que tes pensées ne sont pas très chastes, ricane-t-il.

Je rougis et détourne le regard, boudeuse. Il m'agace à lire en moi comme dans un livre.

Il me présente son bras, j'y pose ma main et peu après la musique "nuptiale" débute. La musique ressemble à peu prés à celle du monde humain mais celle-ci avait comme un fond un peu funèbre. Le mélange est assez… spécial. La salle est décorée avec beaucoup de goût quoique ce soit un peu trop chargé. Je me demande pourquoi je n'entends pas mes talons sur le sol, jusqu'à ce que je remarque qu'un tapis de velours rouge nous mène jusqu'à une femme que je devinais être la marieuse. Elle porte des vêtements très amples dans les tons noirs et or, les premiers mots qui me viennent en la voyant sont – attention restez assis, une bêtise est prête à sortir! – "Maya l'Abeille". De chaque coté du tapis se tiennent des démons supérieurs reconnaissables à leurs formes humaines. Ils s'inclinent devant Sa Seigneurie et certains relèvent les yeux pour me fixer étrangement. Je ne saurais reconnaître les sentiments qui passaient dans leurs yeux. Une chose me frappe: parmi cette masse sombre, je distingue une tête blonde. Pas un blond fade et tout moche, mais un blond éclatant comme les blés au soleil. Il occupe le premier rang donc je le verrais sûrement plus tard…

On arrive devant l'abe…marieuse, pardon, celle-ci s'incline devant Sa Majesté et commence son discourt assommant. Elle eut même le culot de me demander si j'acceptais cette union. Non non je suis là pour faire une bonne blagounette à mon ami aux yeux rouges et me tirer en suivant! Oui oui je sais, elle fait juste son boulot mais quand même! Enfin bref!

La marieuse prononce les paroles nous unissant pour la vie. Mon mari se tourne vers moi avec un sourire en coin et une lueur discrète dans les yeux qui me disait que j'allais me faire "dévorer toute crue" ce soir. Ce n'est pas que je n'aie aucune envie mais cette lueur me glace le sang. Un peu. Sa main s'approche de ma gorge, ses doigts se ferment sauf son index dont l'ongle s'est allongé en une sorte de pointe. Pointe qui n'a pas l'air d'être émoussé, au contraire.

L'ongle se pose légèrement sur la peau de ma poitrine la coupant superficiellement. Sa Majesté trace ce que je devine comme sa marque officielle avec mon propre sang. C'est douloureux car même s'il ne coupe ma peau que superficiellement, cela reste un endroit où la peau est fine, sensible et où le sang coule facilement, d'après l'odeur de rouille qui parvient à mes narines. Pour moi en tout cas. Je trouve étrange de ne pas sentir le sang de la coupure couler et de ne voir aucune tache souiller ma robe. Je n'ai même pas le temps de me poser plus de question, que la douleur provoquée par l'ongle de Sa Seigneurie s'estompe, pour se faire remplacer rapidement par une brûlure intense qui me coupe le souffle. L'odeur de chair brûlée se mélange à celle du sang. Le mélange n'est pas vraiment un délice pour mon odorat, aussi peu développé soit-il.

La cérémonie se termine sur cet événement douloureux, la foule se disperse, les démons inférieurs retournent à leurs occupations morbides et les hauts placés se dirigent vers une grande salle où m'emmène Sa Majesté. Les démons supérieurs les plus proches du Seigneur nous y attendent. Chacun leur tour ils viennent nous présenter leurs vœux de bonheur et de longévité, je repère ainsi les généraux, les membres du Grand Conseil, la noblesse – enfin, ils ne sont pas nobles au sens propre du terme, ils sont juste parvenue au rang de démons supérieurs en tuant et soumettant des démons inférieurs – et leurs "femmes". Un invité m'intrigue particulièrement: le seul blond aux yeux bleus de l'assemblée que j'ai remarqué au début de la cérémonie. De tous les démons que j'ai vu, les seuls qui ont une forme humaine sont les démons supérieurs – les démons inférieurs sont chauves, ont la peau tirant vers le bleu ou le vert, ont un nez comme celui de Voldemort dans Harry Potter et ne porte qu'un pagne comme Tarzan de Walt Disney – et aucun d'eux n'ont les cheveux blonds ni même une couleur s'en approchant. Or sa chevelure à lui étincèle de mille feux, difficile de le manquer dans cette masse sombre. Je sens que cet invité est spécial, d'abord par son physique peu commun au Monde Souterrain mais aussi par son comportement. Tous les démons qui sont venus nous saluer avaient de faux sourires collés sur les lèvres et leurs paroles ne semblaient pas sincères. Leurs "tous nos vœux de bonheur" sonnaient comme "dépêche-toi de trépasser que je prenne ta place sur le trône!". Tout le contraire de lui. Il s'est précipité vers nous avec un grand sourire et les yeux pétillants de bonheur, avec une jeune démone aux yeux couleur nacre à ses côtés. Arriver à notre hauteur, il a fait une accolade au Seigneur des Ténèbres en le félicitant, et se tourne vers moi qui le fixe toujours. Sa Majesté nous présente, c'est le fiancé de la fille d'un général très influent, mais ce dernier a renié sa fille parce qu'elle s'est fiancé avec un jeune homme indigne de sa condition. C'est ce que m'apprend Son Excellence après le départ de cet étrange personnage et de sa fiancée toute timide mais qui n'en est pas moins adorable. Apparemment Sa majesté remarque que je suis en pleine réflexion puisqu'il me demande:

- Qu'est-ce qui te tracasse au point de ne pas m'écouter?

- Je croyais qu'il n'y avait que les anges qui étaient blonds.

Il ricane discrètement, personne n'entend, il a une réputation de Terreur à tenir après tout.

- C'est vrai que seuls les anges peuvent être blonds, répond-il.

- Que ferais un ange en Enfer?

- Assister au mariage d'un ami peut-être?

- Pardon?! Un ange être ami avec le Seigneur des Ténèbres?! Ce serait un acte impardonnable pour Celui-d'en-haut, non?

- Tout à fait.

- Alors c'est…

- …Un ange déchu, me coupe-t-il.

- Comment l'avez-vous rencontré?

- Je te raconterais tout ça une autre fois. Il est temps de fêter notre union, sourit-il.

Il est bien gentil mais j'ai les pieds en compote avec ces talons trop hauts pour mes pauvres chevilles qui en subissent également les conséquences! Je suis soulagé lorsqu'on passe enfin à table. Je peux enfin m'asseoir et enlever discrètement mes chaussures sous la table. Par contre le plat ne m'inspire pas confiance, une sorte de bouillie marron/rouge entoure un morceau d'aile d'ange – seule chose que je mange – et de la purée de… cervelle de singe? En tout cas ça en a la couleur.

- Pourquoi ne manges-tu pas la sauce? Elle est délicieuse pourtant, me demande mon mari.

- Ça dépend. C'est de la sauce de quoi?

- Sauce tomate. Quand j'en ai goûté dans ton monde j'ai beaucoup aimé le goût!

Ah! Alors si c'est de la tomate ça va. Ce n'est pas comme si c'était du sang d'une créature étrange qui pourrait traîner ici ou là.

Je suis quand même un peu déçue, j'ai déjà assisté à quelques mariages mais le mien n'est pas aussi amusant. Tout le monde a un air… solennel – ? – collé au visage. J'ai l'impression qu'ils s'interdisent de sourire ou même de s'amuser. C'est déprimant. Et Son Excellence qui discute avec les gros poissons du Grand Conseil. Donc je me suis amusé à transformer la purée de cervelle de singe – je ne sais toujours pas ce que c'est exactement – en une bouillie absolument écœurante.

La nuit n'est pas très avancée lorsque les invités se retirent. Je me suis ennuyé comme un rat mort tout le long de la soirée. Tour à tour ils viennent nous saluer et renouveler leurs vœux plus hypocrites les uns que les autres. Les derniers à partir sont l'ange déchu et sa femme aux yeux nacrés. Le blond informe Sa Seigneurie qu'ils reviennent le lendemain, avec leur cadeau de mariage qu'ils n'ont pas pus nous offrir aujourd'hui pour diverses raisons.

Le moment que je redoutais arrive enfin : la nuit de noces. Etrangement je n'appréhende pas vraiment le fait que je vais découvrir quelque chose d'inconnu pour moi, néanmoins je me sente gênée. Je n'ai jamais été aussi… Hum… Comment dire ? Proche d'un homme de toute ma vie aussi courte fut-elle.

J'entends la porte de la chambre se fermer derrière moi et je me fige sur place, je ne sais pas quoi faire. Deux mains chaudes se posent sur mes épaules nues, puis les bras de Mon Seigneur s'enroulent autour de moi et me collent contre son corps. J'ai chaud mais je frissonne et le souffle chaud qui parcourt ma nuque accentue mes tremblements. En fin de compte ce n'est pas si terrible, cela s'est fait tout naturellement et Sa Majesté a prouvé qu'il était un excellent amant. Et je sais enfin ce que je ressens pour lui. Je l'aime. Je ne sais pas pourquoi, je pourrais très bien le détester avec tout ce qu'il m'a fait subir mais je ne peux que l'aimer. Et je suis fière d'être la seule qui pourra porter son enfant. Notre enfant. Pour une seule et bonne raison: il est mon mari. Et réciproquement.

Je suis l'épouse du Diable.