Il y avait toujours eu du monde dans sa tête. Trop de monde pour un seul esprit. Trop de monde pour rester lucide. Il y avait tout d'abord eu Nikolai Orelov, son arrière grand-père, un Assassin Russe accablé par le poids de sa charge au sein de la Narodnaya Volya, une section extrémiste de terroristes Russes… Selon les livres d'histoires édités par le secteur éditorial d'Abstergo Industries.

La vérité était toute autre : la Narodnaya Volya, « la volonté du peuple » était la branche Russe de la Confrérie des Assassins à la fin du dix-neuvième siècle. Nikolai était oppressé par son devoir et la série d'échecs qu'il avait rencontrés contre des Templiers trop puissants pour lui. Il avait même perdu une bataille contre le Tsar de Russie lui-même, alors chef des Templiers d'Asie. Daniel ressentait tout ça dans ses hallucinations. Le désespoir lié à la situation qui allait en s'empirant en Russie, la peur au ventre, la peur pour sa famille, la culpabilité qui lui oppressait la poitrine dès qu'il revêtait son capuchon blanc pour partir en mission. Tout ces sensations à la fois étrangères et familières étaient venue s'ajouter aux crises de manque qu'il avait pu traverser lors de son passage en prison. C'était l'horreur. L'impression de ne plus être lui-même pendant des heures… Avant de se retrouver baigné dans une sueur froide, allongé dans son propre vomi le regard figé sur l'image rémanente d'un sceptre doré qui semblait émettre sa propre lueur, sans savoir ce que ce sceptre représentait. L'objet faisait le forcing pour s'imposer à son esprit, sans qu'une miette d'explication ne lui revienne une fois redevenu lucide.

Et comme si ces hallucinations quasi permanentes dues à une surexposition à l'Animus durant son enfance n'avaient pas suffit, il avait également entendu la voix du mentor des Assassins qui lui demandait de le rejoindre. A l'époque, il avait repris gentiment ses antipsychotiques à la demande d'Hannah, l'Assassin qui l'avait récupéré dans un bar en pleine crise de délire. A l'époque, il était tout juste sorti de taule et il écumait les bars en chiffonnant les ordonnances de son second psychiatre, celui qui avait été mandaté par le tribunal, chez lequel il était obligé de se rendre régulièrement afin d'éviter le courroux de son contrôleur judiciaire.

En pleine crise de délire, après s'être pris râteaux sur râteaux auprès des filles du bar (bien roulées, mais à se demander pourquoi elle venaient là si c'était pour ne sortir avec personne, s'était-il dit sans se douter que sa dégaine de junkie et son éternel refrain sur les antipsychotiques avait fait le vide autour de lui) il avait fini par vomir tripes et boyaux dans une ultime crise de délire où il se voyait combattre le tsar de Russie. Quand il avait fini par se faire foutre dehors, tremblant et hallucinant, il avait sorti un couteau de sa poche (le même genre de lame avec laquelle il avait planté feue la pauvre Kelly, ces lames ci avaient son affection) et il avait menacé de buter le patron du bar en le traitant de templier, en lui hurlant au visage qu'il allait finir par tous les tuer. C'est là qu'Hannah avait surgi de nulle-part.
Elle l'avait désarmé sans effort avant de le ramener au camp d'Assassins à une heure de route de là, en lui demandant ce qui lui avait pris de bafouer toutes les règles du crédo en une seule fois.

Une fois au camp, il avait rencontré Paul Bellamy, un des subordonnés de William Miles qui l'avait remis sur pieds à grand coup de lame secrète, sans comprendre comment un type qui hurlait au templier et qui avait le symbole des Assassins tatoué sur le bras pouvait ignorer la présence de camps d'Assassins à travers le pays.

Hannah lui avait patiemment expliqué l'histoire de l'ordre et la signification du symbole qu'il s'était fait tatouer sur le bras un jour où il avait été moins lucide qu'un autre et où il avait pu se rappeler d'un symbole au milieu des hallucinations dont le souvenir disparaissait trop vite pour qu'il puisse se rappeler de quoi que ce fut. Et c'est une fois qu'il s'était racheté une conduite, débarrassé de ses piercings et de ses hallucinations grâce aux médicaments… Qu'une nouvelle voix s'était faite entendre. Différente des autres. Elle s'exprimait en anglais, contrairement aux hallucinations dues à l'effet de transfert où il n'entendait que du Russe et lui répétait qu'il était « spécial. »

« Bienvenue dans la Confrérie. »

« Tu es très spécial. »

« Approche, Daniel, que nous fassions connaissance. »

Les messages se répétaient en boucle dans sa tête, mais sans être menaçants. La voix était douce et l'invitait sans cesse à venir plus loin, à chercher encore. C'est ainsi qu'il s'était persuadé que la voix du mentor des Assassins l'invitait à le retrouver dans sa cachette perdue du bout du monde.

Abstergo avait fait un travail remarquable. Daniel à ce moment là persuadé d'être un Assassin. Il était le descendant d'Orelov, il devait être un l'un d'entre eux. La plupart des Assassins modernes l'étaient de naissance. Son sang faisait de lui un Assassin, il devait intégrer la Confrérie, il était investi d'une mission.

Ils avaient fait de lui un parfait robot. Grâce à l'Animus dans lequel ils l'avaient mis enfant, ils avaient programmé des commandes automatiques, comme sur un disque dur vierge de toute données sinon son système d'exploitation. Mais même ce système là était contrôlé par des agents templiers qui le filaient depuis des années. Comme le type qui était venu le débarrasser de la drogue quand le corps de Kelly était encore chaud, en train de se vider sur le plancher.

Mais il l'ignorait encore. Pendant deux ans, il s'était entraîné à devenir un parfait Assassin, parcourant le monde pour trouver le mentor, s'entraînant au fil des camps à diverses techniques, portant la bonne parole d'un camp à l'autre. D'un camp secret à l'autre. Ils l'avaient tous accueilli à bras ouverts, et pour cause : il présentait bien mieux qu'à son arrivée au camp de Bellamy. Habillé de blanc, de long cheveux blonds lui retombant sur les épaules, son regard bleu acier animé des meilleures intentions, il avait l'air du Messie venu porter les paroles libératrice à tous les Assassins retranchés dans leurs camps, traqués par des Templiers toujours plus puissants. Sa démarche était à son sens profondément sincère, et cela se voyait dans son attitude.

« Le mentor m'a parlé il y a deux ans et m'a dit de venir à lui. Pas plus que vous, je ne sais pourquoi. Mais je pense que je détiens des informations qu'il peut utiliser dans notre combat contre les Templiers. »

Tu parles, évidemment, il n'était ni plus ni moins qu'une banque de données appartenant à Abstergo. Mais il l'ignorait. Perdu dans son trip mystique, il était persuadé d'avoir vu la Lumière et de devoir la transmettre à tout le monde, jusqu'à ce qu'il puisse voir le mentor.

« Mes visions m'ont tout montré. Je ne sais pas comment l'exprimer. J'ai vu l'univers en un instant. Le passé. Le présent. Le futur. J'ai vu les premiers pas de l'humanité et notre potentiel mais seul le mentor peut le rendre possible. Je ne suis qu'un débutant au sein de l'ordre mais je ferai mon possible pour le retrouver. »

Et il l'avait vu… Quand était-ce ? A peine un mois auparavant ? Peut-être moins. La notion du temps lui échappait, ces derniers jours. Il lui semblait que cela faisait des siècles. Sa vie saine, clean, ses deux ans passés au sein de la Confrérie semblaient appartenir à quelqu'un d'autre. Il était revenu la queue entre les jambes, complètement désorienté, vers les bureaux d'Abstergo Industries Italia où l'attendait Warren Vidic, son vêtement blanc d'Assassin encore taché du sang du mentor qu'il avait assassiné sur une impulsion, un ordre gravé dans ses neurones qui s'était imposé à lui à la vue du vieil homme.

Il se rappelait avoir été surpris de voir que le mentor, le grand chef des Assassins n'était qu'un petit homme ventripotent et assez âgé. Mais l'homme avait du pouvoir : il avait envoyé une troupe d'hommes de main l'attaquer dans la chambre d'hôtel où il résidait en Turquie, toujours à la recherche de ce mentor, dont il n'était même plus sûr de l'existence, au bout de deux ans de recherche vaine. Daniel s'était défendu contre ses attaquants, mais on lui avait injecté un sédatif qui l'avait fait tomber comme une masse dans un sommeil agité, toujours sur les traces de Nikolai Orelov (qui n'occupait plus que ses rêves, Dieu merci). A son réveil il était dans un grand salon de réception, à Dubaï, devant cet homme qui s'était présenté à lui comme étant le mentor des Assassins. Daniel l'avait cru : c'était cette voix qu'il avait entendu dans ses songes éveillés qui l'avaient mené au bout du monde. A peine avaient-ils échangé quelques mots que le mentor l'avait désigné comme son successeur, lui, le nouveau venu à la tête remplie d'utopie.

« Ne va pas trop vite, mon garçon, tu as du potentiel, mais la route est longue »
« Je ne vous décevrai pas, maître. »

Il lui avait semblé que c'était le plus beau jour de sa vie. Le Mentor lui avait fait faire le tour de la structure, lui présentant les statues des illustres fondateurs de l'ordre tel qu'il était à ce jour, Altair Ibn La Ahad, l'Assassin légendaire dont avait parlé Hannah, mais aussi Ezio Auditore celui qui avait remodelé l'ordre à une époque troublée sur fond de vengeance, et bien d'autres encore. Il lui avait expliqué qu'il était le mentor, mais que chaque chef de cellule devait être indépendant, pour ne pas qu'en cas de bataille, la chute de l'un provoque la chute du système.

« Pour fonctionner efficacement je dois être mobile et dissocié de mes Lieutenants. Il ne faut pas que les Templiers apprennent ma localisation ou l'existence de nos bureaux à travers le monde. »

Et pour finir en apothéose, le Mentor avait sorti sa lame secrète de cérémonie pour l'offrir à celui qu'il jugeait digne de lui succéder. Elle ressemblait à celle de la statue d'Ezio Auditore, richement ouvragée, protégeant le bras de celui qui la portait contre les coups, comme un bouclier. Daniel l'avait enfilé subjugué par sa légèreté et son efficacité. Elle sortait et se rétractait au moindre mouvement du poignet. La lueur du soleil de Dubai se reflétait sur ses plaques de protection elles mêmes montées sur des plaques de cuir doublées pour un meilleur confort.

« On ne s'en sert que pour les grandes occasions, à présent. Elle est à toi, Daniel. Bienvenue chez les Hashishiyun. … Daniel ? »

Mais il était déjà trop tard. Enfiler la lame, sentir son poids sur son poignet, la sentir sortir au creux de sa paume… Ces sensations venaient de provoquer l'impulsion implantée par Warren Vidic dans son enfance. Ses yeux s'ouvrirent sur une salle dont le souvenir avait été relégué depuis longtemps au fin fond de son esprit, dans les recoins poussiéreux des traumatismes à oublier.

Le salon lumineux du mentor avait disparu. A sa place, Daniel voyait à présent une salle sombre, uniquement éclairée par une lumière qui était dirigée droit sur ses yeux, et un homme d'une quarantaine d'années, barbu, un masque de chirurgien à moitié enfilé sur le visage qui aboyait des ordres alors qu'on envoyait des impulsions électriques au sommet de son crâne qui lui piquaient le cuir chevelu comme des milliers de petites aiguilles enfoncées simultanément. Il essayait de lever une main minuscule devant ses yeux pour se protéger de la lumière, mais on l'attachait, on l'harnachait, ignorant ses hurlements de peur et de douleur. Le docteur était entouré d'infirmières, mais seul son visage se détachait du lot. Il avait refermé un casque lumineux sur ses yeux pendant qu'on branchait d'autres électrodes tout aussi douloureuses sur le corps du petit garçon qu'il était alors.

« Mamaaaan ! » hurlait-il d'une voix suraigüe le corps tendu à l'extrême par la douleur entre deux impulsions électriques.
« Ta mère est morte, elle ne peut plus rien pour toi. » Lui avait craché le docteur. « Augmentez la dose de 2500 milligrammes. »
« Maman j'ai maaaaaal ! »
« Tu ne la reverras plus jamais. Cesse de hurler ! »
« Docteur nous avons atteint un pic de synchronisation satisfaisant, l'activité cérébrale est stable. »

Des images s'étaient mises à défiler devant ses yeux et la douleur avait cessé, remplacée par un état de béatitude et de soumission totale.

« Bien, écoute gamin. Ton nom sera désormais Daniel Cross. Tu vas changer le monde. Ta mission sera d'infiltrer les Assassins. Fais-toi apprécier. Deviens l'un d'eux. Gravis les échelons jusqu'au sommet… »

ET FRAPPE !
La lame avait pénétré le cou du mentor sans effort, le transperçant de part en part comme la lame qui avait tué la pauvre Kelly. Sauf que cette fois ci la lame s'était rétractée d'elle-même et le mentor se vidait de son sang très rapidement. Il avait obéi à cet ordre comme il avait jusque là obéi à son instinct de survie. On avait modifié son instinct, trafiqué ses connecteurs logiques, dans le seul but de voir cet homme qui gisait à ses pieds mort. On avait programmé sa vie dans le seul but de décapiter la Confrérie des Assassins d'un seul coup de lame vif et précis. Avec leurs propres armes. Daniel était resté complètement hébété à voir sa main dégouliner du sang du mentor avant de s'effondrer dans la mare écarlate qui grandissait à ses pieds, tentant par tous les moyens d'enrayer l'hémorragie, sans comprendre ce qui venait de se passer. Le sang au sol lui avait rappelé le rouge de la croix des Templiers. Mais pourquoi ?

« Oh putain de merde, je suis désolé, je ne sais pas ce qui m'a pris, je suis désolé ! » avait-il crié au vieil homme, complètement paniqué.
« Daniel, mon garçon je pensais que tu valais mieux … »
La voix du mentor n'était plus qu'un murmure.
« Je ne voulais pas, je n'avais plus le contrôle… »
avait-il pleurniché la main pressé contre la carotide ouverte de l'homme qui s'éteignait à ses pieds.
« Templiers… Plus malins… Que prévu. »

Tels avaient été les derniers mots du mentor dans un ultime soupir avant de se détendre complètement, le regard vide.

Que lui restait-il à faire, alors ? Il avait entendu une cavalcade de l'autre côté de la porte alors qu'il portait encore la lame ensanglantée à son poignet et qu'ils étaient seuls. Nier eut été inutile. Il avait donc réagi par réflexe et attrapé une arme pour faire voler en éclat la baie vitrée qui donnait sur la mer quelques dizaines de mètres plus bas.

Quand les assassins entrèrent, ils n'avaient vu qu'une tache blanche, resplendissante sous l'éclat du soleil de la méditerranée qui effectuait un saut de la foi parfait vers les vagues en contrebas.

C'est le regard éteint, le cheveu en bataille et l'air extrêmement las qu'il était retourné à Abstergo où on l'avait accueilli en héros, à grand renfort de tapes dans le dos et de bravos qu'il n'avait pas supporté. Il s'était enfermé dans l'appartement high tech qu'on lui avait alloué et il ruminait chaque nuit ses échecs. Et chaque nuit ou presque il tentait d'infiltrer en catimini la salle des Animus où on soumettait chaque jour des dizaines de sujets à ce traitement, qu'ils le veuillent ou non.

A présent, il tentait vainement de chasser le cauchemar qu'il venait de faire une fois encore, chassant les dernières images rémanente du cadavre de Kelly, pestant contre l'acidité qui lui restait en bouche, mais il y était presque. Il était arrivé à la section laboratoire sans rencontrer de résistance, c'était suspect. A peine un veilleur de nuit qui patrouillait dans les couloirs. Mais peu importait, il touchait au but. Plus qu'un couloir à traverser et…

« Daniel, mon garçon, nous t'attendions. »

La voix dans son dos était la même qui lui avait martelé les ordres dans son enfance. En plus mielleuse, plus insupportable encore.

Et pourtant… C'était rassurant.

« Vous m'attendiez ? Pourquoi ? »
- A dire vrai j'allais venir te chercher mais ta psychologue m'a assuré que nous ne tarderions pas à te voir. Elle est douée. »
expliqua Warren Vidic en désignant du menton sa psy, tirée à quatre épingle alors qu'il devait être trois heures du matin. Elle avait l'air mal à l'aise.
- Ça m'explique pas… »
- La Grande Purge, Daniel. Il est temps d'éliminer la vermine de la surface de la terre. D'éradiquer pour de bon les Assassins. Tu as fait un travail fabuleux en assassinant le mentor. Maintenant que la nouvelle a atteint chaque camp et que la désorganisation est totale, nous pouvons frapper. Il a fallu des trésors de patience et d'imagination mais l'heure est enfin venue. Tu as soulevé une pierre, nous allons pouvoir piétiner les insectes.»
- Et qu'est ce que j'ai à voir là dedans ?
- Tout. Tu as visité les camps d'assassins aux quatre coins du monde, tu sais où ils se trouvent… Et tu vas nous le dire. »

On le traîna jusqu'à un Animus où on installa avec précaution le héros qu'il était devenu.

La Grande Purge pouvait commencer.