Gumi regarde son petit déjeuner d'un œil torve. Elle revient de l'hôpital où les ambulanciers ont accepté de l'emmener mais pas de la ramener. Il lui a fallut attendre le premier bus après avoir mendié un peu de monnaie auprès des passants matinaux.
Embolie pulmonaire. Gumi trouve que c'est un joli mot : embolie. Ça ressemble à « embellie ». Et dans son esprit fatigué, son cerveau qui commence à s'engourdir par manque de sommeil, elle se demande si ce drôle d'incident, étiqueté de ce mot bizarrement joli, à rendu plus beaux les poumons de sa mère.
Certainement que oui. Il est difficile de rendre des poumons encore plus moches qu'ils ne le sont déjà. Avec leur gueule d'abats et leur texture d'éponge gonflée d'air, ils doivent être les plus laids des organes humains.
Gumi est soulagée. A défaut d'être intérieurement forte, sa mère est désormais intérieurement un peu plus belle. Les médecins le lui diront peut-être plus tard, après avoir laissé partir sa mère.
La télévision dispense un peu de bruit dans l'appartement où Gumi est désormais seule. L'absence de bruit la ferait immédiatement sombrer et elle ne veut pas. Elle ne veut plus. Le stress de savoir sa mère au bord de la mort en attendant les secours lui a donné un coup de fouet non voulu. Elle aurait pu dormir, elle avait réussi à se mettre dans un état proche du K.O. total, puis l'adrénaline était revenue, ravageant des centres nerveux déjà mis à mal.
Gumi a mal partout, mais c'est sa tête qui l'inquiète. Quelque chose pulse à l'intérieur et elle se dit que quelque chose à du se coincer. De la même manière que ça a coincé dans les poumons de sa mère. L'embolie est-elle contagieuse ? Non. Elle est sûre que non.
Elle se concentre sur le bruit de la télévision. Ce sont les actualités. Il se passe toujours quelque chose dans le monde. Le monde bouge constamment, peu importe qu'on le suive ou pas. Elle monte le son et écoute.
« Le jeune garçon qui a commis le vol à main armée d'une bijouterie de quartier il y a une semaine sera incarcéré. Il a écopé d'une peine de trois ans de détention ferme pour homicide involontaire non prémédité sur la personne d'une cliente de la boutique. Il a affirmé regretter énormément son geste et compte bien obtenir une remise de peine grâce au, je cite : ''bon comportement que je vais avoir à présent''. »
Moins un, compte mentalement Gumi.
Le journaliste continue.
« Encore un cas inexpliqué de combustion spontanée. Rappelons que ce phénomène très rare ne possède à ce jour aucune explication scientifique complètement établie. C'est pourtant le troisième cas recensé cette semaine dans un périmètre de quatre kilomètres. »
Moins deux.
Gumi note aussi que ça ne se passe pas très loin de chez elle. A l'autre bout de la ville en fait, soit à quinze kilomètres.
« Accident ferroviaire ; cinq jeunes qui traversaient la voie de chemin de fer d'une zone industrielle ont violemment été percutés. Ils sont morts sur le coup. Un témoin affirme les avoir vus courir après une jeune fille tenant des ciseaux. Cette dernière est actuellement introuvable. »
Moins sept est sa seule pensée cohérente. Une petite partie de son esprit note que le témoin n'a retenu que la paire de ciseaux dans cette histoire.
« Séisme meurtrier en Afrique du Sud. Les victimes sont estimées au nombre de six mille. Les Nations Unies lancent un appel à la solidarité et aux dons. Trente-six millions de dollars seraient nécessaires pour… »
Moins six mille sept…
Elle remue la tête de droite à gauche. Elle s'endort, c'est mauvais. Elle se dit qu'elle a assez vu le monde bouger pour la matinée et décide de sortir pour s'aérer. Enfermée, elle ne bouge pas, elle s'engourdit.
Le bruit de quelque chose qui s'écrase contre la baie vitrée la réveille un peu. Un oiseau certainement. Elle n'a pas le cœur à aller chercher le cadavre de suite pour le jeter. Il est même possible qu'il soit encore vivant. Le cou brisé, cherchant de l'air avec le bec grand ouvert en crachant du sang, mais bel et bien vivant. Gumi supporte mal de voir un oiseau agoniser. Elle préfère attendre quelques heures. Avec un peu de chance, le chat du voisin aura emporté le cadavre.
Gumi donne deux tours de clés et sort. L'air frais du matin la revigore. Elle peut tenir quelques heures à ce rythme. Elle se contente de marcher, le nez vers le sol, les yeux scrutateurs. Elle regarde toujours tout, tend constamment l'oreille. Il n'y a rien qu'elle supporte de ne pas voir ou entendre. Il faut qu'elle sache, encore et encore, ce qui se passe autour d'elle. Il n'y a que comme ça qu'elle est rassurée. Et puis ça la maintient en activité. Pas de cerveau gélifié aujourd'hui, hors de question !
Ce qui attire son regard est pourtant quelque chose qui ne bouge pas. La couleur la stimule. Un arbre de cette envergure en ville, c'est inhabituel. Avec une telle créature serpentiforme suspendue aux branches, ça tient du rêve. Gumi se frotte les yeux et met quelques secondes à percuter qu'il s'agit d'une immense peinture murale. Elle est pourtant sûre qu'elle n'y était pas hier encore.
L'arbre aux feuilles innombrables, le tronc large à l'écorce striée, les jeux d'ombre sur les écailles du grand dragon chinois aux teintes bleues et noires qui semble se reposer en contemplant les allées et venues des passants… Tout ça n'y était pas hier. Et tout ça n'a clairement pas pu se faire dans la nuit, pas une telle œuvre de six mètres de haut.
Elle reste un moment à contempler ceci. Une force se dégage de l'animal légendaire, une puissance calme et sereine. Elle se dit que ce dessin lui plaît. En bas, à droite, en lettres blanches, il y a une signature.
« Daze »
Ça lui va bien.
Elle remercie silencieusement ce Daze de lui avoir offert un tel cadeau aujourd'hui.
Contre la baie vitrée, c'est un avion qui s'est écrasé. Un tout petit avion certes, mais un avion quand même. En papier.
Quelque chose gratte dans sa tête, comme un souvenir enfoui qui tenterait de remonter à la surface en creusant de toute la force de ses petites mains métaphoriques. Gumi a aussi cette désagréable impression d'avoir une main posée sur son épaule. Elle a bien regardé pourtant, elle est seule.
Elle attrape le pliage en le froissant un peu et le tourne en tous sens.
C'est vraiment un bête avion en papier.
En le dépliant, elle voit le message écrit à l'intérieur.
« Je te laisserai tranquille. Dors. Tu en as besoin. »
Gumi contemple l'écriture inconnue de longues secondes, comme si les mots dansaient pour la narguer devant ses yeux rouges d'épuisement.
Et la sensation d'étreinte sur son épaule disparaît lentement.
Gumi aurait été beaucoup plus à l'aise face au corps agonisant d'un pauvre oiseau.
Deux heures en tout et pour tout. Gumi a réussi à dormir deux heures par fractions de quarts d'heure infernaux.
Le silence était trop bruyant, elle n'en a pas l'habitude.
Ce souffle qu'elle entendait jusqu'à maintenant, il n'y était pas cette nuit. Et ça lui a laissé le sentiment effrayant d'avoir été abandonnée.
« Une piñata piégée à la chaux vive fait quatorze blessés graves lors d'une fête d'anniversaire dans une maternelle. »
Gumi apprécie ces anecdotes. Ça lui permet de mieux mesurer la dégueulasserie du monde. Elle aime savoir à quoi elle se frotte tous les jours.
« Quatrième combustion spontanée. Un groupe de scientifique américains attaché à l'Université de Californie a été chargé d'élucider ce mystère. »
Elle aime bien la bizarrerie de l'univers aussi.
« Les œuvres du dénommé Daze fleurissent partout sur les murs de la ville. »
Gumi tend l'oreille en repensant au dragon de la veille. Sur l'écran défilent plusieurs fresques murales, toutes dans des tons bleus-verts aquatiques. Libellules de deux mètres d'envergure, formes éthérées d'ondins dansant sur une piste de nénuphars, oiseaux se reposant sur des roches couvertes de mousses, poissons évoluant dans un univers de bulles et de plantes sous-marines…
« La véritable identité de l'artiste reste un mystère. Le maire de la ville va prendre des dispositions pour faire nettoyer les murs et les bâtiments mais des associations de soutien se sont déjà créées. »
Gumi sourit. Elle aime bien voir la petite part de beauté que peut receler l'espèce humaine aussi.
Rin la regarde bizarrement. Gumi a horreur qu'on la regarde de cette manière, encore plus par-dessus une simple brique de jus de fruits. En fait, Gumi a horreur qu'on la regarde tout court.
- Qu'est-ce que tu me veux ? fait-elle.
Rin ne s'offusque pas de son ton hargneux.
- T'as pas l'air bien.
Gumi pense qu'elle n'a jamais eu l'air bien de toute manière.
- J'ai pas dormi correctement depuis une semaine.
Rin fait des bulles dans sa brique sans rien rajouter. Elle ne rajoute jamais rien. Elle sait que c'est le meilleur moyen pour énerver Gumi. Et cette dernière ne sait pas vraiment si le silence volontaire de sa camarade lui fait du bien ou l'agace.
Elle aimerait que Miku soit là. Miku avait l'habitude d'insister. Elle avait aussi été la seule à voir les marques sur sa peau. Un peu par hasard, beaucoup par accident. Miku savait lui arracher ce qu'elle avait sur le cœur. Gumi se souvient qu'elle détestait ça, mais que parler à Miku lui faisait du bien après coup. Un peu comme retirer les morceaux de verre d'une plaie. Ça lui manque.
Rin ne remplace pas Miku, il lui manque ce côté forte tête qui donne de la saveur à une relation. Mais Gumi n'aime pas tellement être seule et Rin lui rappelle quelque chose. C'est peut-être son visage encore un peu enfantin, ses cheveux blonds – Gumi adore le blond – ou ses grands yeux qui hésitent entre bleu et vert.
C'est ça. Elle adore Rin comme elle le ferait d'un chat ou d'un autre animal de compagnie.
Rien de plus.
Le dragon n'est plus là. En prenant le même chemin que la veille, elle s'est dit qu'elle pourrait de nouveau jeter un coup d'œil à la fresque imposante.
L'arbre est toujours là. Pas le dragon. Comme s'il s'était simplement envolé.
Gumi contemple l'arbre avec circonspection. Rien n'a été effacé. Juste parti.
Personne d'autre qu'elle ne semble remarquer quoi que ce soit.
Un coup de vent fait voler ses cheveux et entre quelques mèches lui battant le visage, elle croit voir les feuilles de l'arbre bouger elles aussi.
Sa mère est rentrée. Sa mère ne va pas mieux, mais elle est rentrée.
Le silence inquiétant de la journée a été remplacé par un bruit de roulettes, et de pompe de temps à autre.
Gumi trouve inquiétant d'être dépendant d'une bouteille à roulettes pour quelque chose d'aussi simple que respirer. De façon générale, sa mère a toujours inquiétée Gumi. Et actuellement, c'est Gumi qui inquiète sa mère.
Elles ont toutes les deux les traits fatigués. L'une sous l'effet du traitement, l'autre à cause du manque de sommeil.
Gumi trouve presque triste qu'il ait fallut attendre qu'elles soient toutes les deux dans un état aussi lamentable pour se ressembler.
L'air de la nuit la soulage un peu. Que ce soit son mal de crâne ou ses nausées, elle les sent moins. En revanche, ses yeux lui font un mal de chien et pleurent parfois tout seul.
Elle n'entend plus le bruit des roulettes et de la respiration bruyante de sa mère qui l'oppressent. Il n'y a qu'une voiture solitaire pour faire un peu de bruit à cette heure-ci. Et des passants qui ne lui prêtent aucune attention, ce qui lui convient parfaitement.
Malgré ça, elle aime se perdre dans les ruelles où l'éclairage moindre ne lui donne pas l'impression d'avoir la tête fendue. Elle n'a pas non plus envie de courir ce soir.
Elle se surprend à aspirer au calme, juste un instant.
Puis elle se reprend et inspire à fond. Il lui faut marcher à pas réguliers. Trouver un problème, physique ou mental, et tenter de le résoudre. Peut-être pas le résoudre, mais au moins essayer pour occuper son cerveau en manque de stimuli.
Un grondement s'élève alors et elle pense un instant que c'est son estomac. En plus de ne pas dormir, elle mange de moins en moins. Les bras posés sur le ventre, elle écoute un second son guttural près de son oreille. Le manque de lumière ne lui permet pas de distinguer ce qui se cache dans l'ombre.
La lueur des phares d'une voiture dans l'avenue principale éclaire vaguement ce qui lui fait face. Deux yeux d'un bleu éclatant, quasi phosphorescents, qui lancent comme des éclairs dans la pénombre. Une mâchoire garnie de crocs blancs, longs, certainement tranchants. Et des écailles bleues et noires, luisantes.
La forme de serpent la domine de plusieurs mètres, s'étire comme si Gumi l'avait tiré du sommeil puis la contemple.
Elle reconnaît le dragon qui était – qui aurait dû être ! - dans l'arbre sur la fresque. Il n'a pas pris plus de relief. Il est toujours collé au mur, vivant, mouvant. Immense et beaucoup moins rassurant que lorsqu'il ne bougeait pas, tranquillement installé entre les branches d'un dessin superbe.
Gumi se dit qu'elle a finalement du réussir à s'endormir quelque part et que tout ça ne fait partie que des brumes d'un rêve.
Ils passent un long moment à se regarder dans l'obscurité.
Peut-être est-ce ça le souffle qu'elle perçoit dans la nuit. La respiration d'un être tiré d'un rêve.
Comme dans un songe lucide, Gumi se sent lever la main pour la poser sur les écailles qui ont une consistance de briques sales. Le reptile tressaille à peine, la regarde comme il devrait le faire : comme une petite créature insignifiante face à lui.
Quelque chose intime à Gumi de partir, vite et loin. Elle n'écoute pas cette petite voix et l'intérieur de sa tête la démange encore. Elle a de nouveau l'impression d'une main posée sur son épaule, plus fortement que d'habitude.
« On devrait partir. »
Voilà ce qu'elle entend. Mais ce qu'elle voit l'empêche de s'en aller.
Elle effleure une corne plate du bout du doigt. La crinière bouge avec les courants d'air qui s'infiltrent dans la ruelle en chassant les papiers gras abandonnés dans la journée.
Gumi a un rire en se disant qu'elle a croisé un dragon au milieu des poubelles.
Apparemment, ce n'est pas du goût de l'animal qui lâche un grondement sourd en fixant la jeune fille des yeux. C'est un regard qui la transperce, sans fioritures et sans considération pour sa personne.
« Il va te bouffer, cours ! »
Le message est entendu et enregistré cette fois. Ses jambes la lâchent une fois et elle trébuche, les mains en avant pour amortir sa chute. Le dragon rugit cette fois, et ça n'a plus rien d'un rêve où Gumi contemple un dessin vivant, doté de sa propre volonté.
Elle sent une haleine chaude dans son dos, contre sa nuque. Son œil accroche l'éclat des crocs nus.
Elle se relève en glissant un peu, fait quelques foulées désordonnées avant de trouver un rythme rapide et de s'y tenir. Elle a le temps de penser que d'habitude elle aime ça, comme un jeu du chat et de la souris. Mais là, elle ne sait pas vraiment de quoi est capable le chat qui lui court après.
Gumi l'entend clairement souffler derrière elle. Des grattements de griffes sur la brique et le bitume répondent à sa respiration erratique. Elle tourne en dérapant dans la ruelle. La créature profite de l'angle que font deux boutiques accolées pour la suivre.
Comment une bestiole en 2D, aussi immense soit-elle, arrive à faire tomber les cartons et les poubelles ?
C'est la traversée d'une avenue qui lui sauve la mise. Un couple la regarde débouler avec de grands yeux avant de continuer son chemin comme si de rien n'était. Gumi reste longtemps sur l'autre trottoir, à essayer de percer la pénombre de la petite ruelle d'en face. Elle croit percevoir des ombres. Ca peut être le dragon, ou bien sa fatigue et ses yeux épuisés qui lui jouent des tours.
Son corps se refroidit et elle grelotte maintenant, sans trop savoir si c'est de froid ou d'angoisse.
Malgré les apparences, Gumi sait – elle sent – qu'elle n'est pas seule sur ce trottoir, sous ce lampadaire et sa lumière orange. Elle passe une main sur son front couvert de sueur. Chaud… Froid… Elle ne sait plus trop. Elle est fiévreuse. La transpiration est glacée dans son dos.
Elle sait que c'est le manque de sommeil et qu'elle n'y peut rien.
Après de longues minutes à attendre que quoi ce soit, n'importe quoi se passe, elle en vient à penser que ce n'était qu'une invention de son esprit malade.
Elle se décide à rentrer en passant par la pharmacie. Il lui faut quelque chose pour dormir, quelque chose de fort. Au pire, elle trouvera bien un petit truc dans le placard de la salle de bains. Elle sait que sa mère y laisse ses antidépresseurs. C'est censé détendre ces choses-là non ?
Ses pas sont lents. Le monde lui paraît comme ralenti autour d'elle et sa tête lui fait un mal de chien. Elle se force à ne pas regarder lorsqu'un éclair bleu passe près d'elle et la dépasse. Elle l'occulte aussi longtemps que possible mais ne peut plus rien faire quand il vient danser devant ses yeux.
Nouveau foutu délire de neurones fracassés… !
C'est un grand papillon bleu qui stationne à hauteur de son visage comme s'il la dévisageait lentement.
Lui aussi il s'est échappé d'un dessin ?
Si c'est le cas et qu'il n'est pas collé sur un bâtiment, qui sait si le dragon n'est pas capable de toucher aux trois dimensions lui aussi ?
Elle jette un coup d'œil aux alentours pour vérifier qu'aucun reptile légendaire ne s'y trouve pendant que l'insecte volette autour de sa tête lourde. Gumi le chasse d'un geste de la main et reprend sa marche.
Il ne faut qu'une seconde au parasite volant pour la rejoindre et la harceler à nouveau.
Autre geste du bras que la bestiole esquive. Elle évite tout ce que Gumi lui envoie et la jeune fille a des mouvements de plus en plus lourds. Elle se sent partir une seconde, tombe à genoux, les mains sur les yeux pour tenter de calmer la douleur. Rien à faire, c'est infernal. Quelque chose va exploser dans sa tête et elle ne sait même pas quoi.
On la prend par le bras, la force à se relever et à suivre les battements d'ailes bleus. Ca ressemble à un mauvais trip. Gumi songe qu'il n'y a même plus besoin de se droguer en fait, juste de ne pas dormir pendant quelques jours.
Elle bascule de nouveau et atterrit sur quelque chose de chaud et puant.
- Hey ! Qu'est-ce que c'est ?! Et combien vous êtes ? Comptez-vous ! crie la chose.
- Une… déclare Gumi par réflexe.
Un instant de silence.
- Et de quatre donc. Aoki, je t'ai demandé de ramener de l'aide, pas deux paumées.
Gumi remue, se rend compte qu'elle fouille des sacs poubelles troués et qu'elle n'est pas seule là-dedans. Elle veut protester mais l'autre lui plaque une main sur la bouche.
- Il y a quelque chose là dehors.
Gumi se dégage violemment en flanquant un coup de coude au hasard. Elle sait qu'elle a fait mouche en entendant l'autre personne étouffer un cri de douleur.
- Il y a de l'air frais là-haut, proteste-t-elle en ouvrant le couvercle.
Deux yeux aux paupières écailleuses la fixent depuis le mur d'en face. Elle retourne dans la chaleur humide de la poubelle.
- Et un truc, répond l'autre.
- Un dragon.
- Un dragon ? Aoki me demandait justement à quoi ça pouvait bien ressembler.
C'est au tour de Gumi de l'empêcher de sortir. Elle a eu le temps de remarquer que le papillon bleu est enfermé lui aussi.
- Tu veux pas aller lui grattouiller le fond de la gorge aussi ? fait-elle d'un ton hargneux.
Si cette fille (c'en est une, elle l'a senti en l'empoignant) veut se faire bouffer, c'est son problème. Mais hors de question d'être entraînée dans le gosier de la bête avec elle.
- Juste jeter un coup d'œil. Un dragon, c'est pas courant quand même. Me dis pas le contraire.
Gumi ne répond pas cette fois. Elle suffoque.
- Oh ? Il va falloir sortir d'ici en vitesse. Attends.
Il y a la lueur d'un écran de téléphone portable et Gumi distingue mieux son interlocutrice. Ou plutôt ses lunettes de soleil. Elle a les cheveux longs, d'une couleur indéfinissablement bleutée par l'écran numérique.
- Gack ' ? fait la fille après une paire de tonalités.
A l'autre bout du fil, ça gueule un coup. A tel point que l'inconnue est obligée d'éloigner l'appareil de son oreille avec un air dégoûté.
- Viens plutôt nous chercher.
Silence cette fois.
- Où on est ? Comment ça où on est ? Je suis aveugle pour rappel. Je suis planquée dans une poubelle pour le moment.
Elle se tourne vers Gumi.
- Il y a un point de repère dans les parages ? demande-t-elle.
- La gare routière, le métro, le fast-food… énumère Gumi avec quelques efforts.
La tête lui tourne trop.
- Le métro a l'air bien. Tu saurais m'y amener ?
- Ouais, certainement.
- T'es en état de courir ?
- Une fois sortie de là-dedans.
L'autre fait passer les infos et le nom de la station avant de ranger le portable et d'ouvrir à peine le couvercle.
- Bon… Il n'a pas l'air d'être dans le coin pour le moment.
Elles bondissent toutes les deux à l'extérieur et commencent à courir à grandes foulées.
- Et une fois là-bas ? demande Gumi d'une voix hachée.
- Un ami va nous récupérer. Si tu repères un pick-up pourri, c'est lui.
Un fracas sans nom se fait entendre derrière elles.
- Et si je repère un dragon ?
- Tu la boucles et tu cours !
Gumi ose un regard en arrière mais ne voit que des formes floues dans la poussière d'asphalte. En revanche elle entend, et ces seuls bruits de gorge lui font pousser des ailes. L'autre suit bien, quoi qu'un peu en retrait. Gumi se souvient qu'elle doit lui ouvrir la voie et qu'elle a dit être aveugle.
Une telle confiance placée dans sa personne la perturbe, au point que pendant une seconde, elle ne sait plus où elle se trouve et où elle va. Elle se reprend immédiatement et bifurque. Sa compagne de fuite se cogne violemment à un panneau indicateur, fait deux tours sur elle-même et chute.
Gumi a tout juste le temps de s'arrêter pour l'aider à se relever que leur poursuivant déboule sur la façade d'un HLM. Il se tortille pour slalomer entre les fenêtres et se pose près d'un balcon, la queue ballottant sous une jardinière suspendue remplie de géraniums.
Il file ensuite comme une flèche et Gumi le perd de vue. Pour l'instant, il faut qu'elle aide quelqu'un à se relever. L'aveugle a glissé sur quelques mètres, de sorte que la chair de son bras est à vif et son pantalon déchiré. Les lunettes de soleil quant à elles, ont été fracassées à l'impact. Gumi s'attend à voir les yeux de la fuyarde mais ne tombe que sur un bandeau blanc qui dissimule encore le regard inconnu.
- Allez, la station est pas loin.
La seule réponse qu'on lui renvoie est un gargouillis étouffé. Elles se redressent tout de même et reprennent leur avancée dans les rues vides, l'une en pliant un peu pour soutenir l'autre, et la seconde en boitant bas. Gumi a l'impression d'avancer à une allure de gastéropode et ça l'énerve. Elle ne soutient plus, elle traîne. Et l'aveugle pousse un cri de surprise en ne sentant plus sa jambe blessée toucher terre.
Ne plus voir la bête lui fait plus peur que de l'avoir en face. Elle a partout l'impression d'entendre l'animal gronder ou d'apercevoir le reflet de ses yeux. Sur ce dernier point, elle se rend compte que c'est ce papillon bleu qui l'a suivie depuis tout ce temps. Elle a bien envie d'écrabouiller l'insecte pour la peine.
La bouche d'entrée du métro apparaît dans leur champ de vision après avoir traversé un dernier pâté de boutiques.
- Personne, fait Gumi après avoir cherché le pick-up du regard.
- Il va arriver.
- Ou alors il t'a lâchée.
- T'es du genre pessimiste toi, ou je me trompe ?
- Réaliste.
- Les gens ne sont pas tous des connards finis.
- J'en doute.
- Suffit de voir que tu t'es arrêtée pour me relever.
Gumi ne réplique pas. Elle n'a pas envie de débattre de sa propre lâcheté ou absence de cette dernière maintenant. Elle guette le moindre mouvement, la moindre ombre. Ça lui rappelle sa chambre chez elle, à l'exception qu'ici elle a eu un aperçu de ce qui se cache dans la pénombre. Elle tremble à l'idée qu'elle telle créature squatte sa petite chambre.
Un bruit s'élève alors. Le dragon apparaît en s'immisçant contre un parapet étroit, bondit sur une affiche publicitaire en brisant le sourire éclatant d'un gamin qui vante une marque de dentifrice, s'enroule autour d'un pilier en béton armé et y reste avec des airs de lézard paresseux.
- Il est là, déclare Gumi en songeant que sa camarade est aveugle.
- Je sais. Je l'ai senti.
- Pourquoi il ne nous attrape pas ?
Haussement d'épaules.
- Peut-être qu'il ne peut pas. Peut-être que ce n'est pas nous qu'il veut. Je ne sais même pas à quoi il ressemble.
- Il est collé aux murs.
- Collé ?
- Comme un dessin sur une feuille. Juste… collé.
Gumi ne trouve pas d'autres mots. L'autre a un petit rire.
- Alors ça devrait aller.
C'est un bruit de moteur qui la fait sursauter. Sans quitter le dragon des yeux, elle aide la blessée à monter à l'avant. Soudain, l'animal lance un rugissement sonore. Assez pour que Gumi saute sans réfléchir à l'arrière du véhicule. Le conducteur ne doit pas être rassuré non plus vu le démarrage brutal qu'il effectue et la vitesse à laquelle il sort de la ville.
Le dragon ne les suit pas.
