N.A.: Je publie ça à l'arrache donc j'ai pas eu le temps de répondre à certaines reviews avant, désolée, désolée :( Bref, je me dépêche, je dois partiiiiir. Dites moi ce que vous en pensez!

Enjoy!


Il fait beaucoup trop froid. On aurait pu croire qu'il s'y était habitué mais non. Il frissonne. Ce n'est pas si inconfortable.

Ce froid. Sa signature, en quelque sort. Ils en avaient tous une, particulière, unique. Il avait mis du temps à toutes les apprendre, encore plus à les reconnaître. Mais ça avait valu le coup.

Ce n'est pas à proprement parler utile. Il avait rarement eu besoin de deviner l'identité de ses semblables. La plupart d'entre eux ne brillent pas par leur subtilité.

C'est le cas de celui qui court vers lui, par exemple. Il sourit. Il savait que son appel ne resterait pas sans réponse longtemps.

Il ferme les yeux et commence à compter.

Un. Il entend son souffle, fort, précipité, irrégulier, qui se rapprochait. On aurait pu confondre ce souffle avec celui repris par plusieurs coureurs. Mais il est seul.

Deux. Ses battements de cœur. Multiples. Qui réussissent à piéger des sens aussi sophistiqués que les leurs.

Trois. Le dédoublement. Tangible. L'intrus n'est plus un, il est cinq.

Quatre. Cinq à courir dans sa direction. Distincts mais avec une synchronisation qui n'a rien de naturel.

Cinq.

Il pivote sur ses talons. L'autre se tient devant lui. Ou ils se tiennent… ? Il n'est pas sûr des termes.

« Nous sommes venus. » murmurent-ils.

Une unique voix polyphonique. La voix du Chaos qui se contient. Un frisson le parcourt à nouveau. Mais ce n'est pas le froid cette fois-ci.

« Viens-tu prêter allégeance ? »

Silence. Ils hésitent. Le froid s'intensifie. L'autre courbe la tête. Soumission.

« Nous avons une condition. »

Il parait plus frêle sans son compagnon, songe l'Homme. Oui, décidément, Mathieu seul a l'air presque… pathétique.

« Une condition ? »

Le frisson revient. Pouvoir. Il sourit.


« C'est sympa chez toi. »

Victor jeta un regard agacé à la squatteuse qui s'installait impunément sur son fauteuil, prenant ses aises.

« Comment tu m'as trouvé ? » bougonna-t-il. « J'ai pas souvenir de t'avoir donnée mon adresse. »

« Ni même ton nom. » renchérit Karol avec un grand sourire. « C'était vraiment galère. J'espère que t'as assez de bouffe pour compenser l'effort que j'ai déployé à te trouver. »

« … Dégage de là, Karol. »

« Pas tant que tu ne m'expliques pas pourquoi, bon Dieu, tu n'as pas buté le flic en charge de notre dossier quand tu en avais l'occasion. »

Victor se raidit. Karol se mettait rarement en rage, contrairement à la plupart de ceux comme… comme eux – comment les appeler ? Des mutants ? Des monstres ? Des tueurs ? – et cela se comprenait aisément lorsqu'on savait les dégâts qu'elle pouvait causer sous le coup de la colère. Elle avait appris assez rapidement à garder une maîtrise relative d'elle-même pour éviter... eh bien, la combustion spontanée. Littéralement.

Et pourtant, sa dernière phrase laissait filtrer une certaine colère pure, réprimée, certes, mas Victor la sentait, brûlante, sur le bout de sa langue. Il se détourna.

« ''Jamais tuer d'innocents''… Tes principes sont partis à la poubelle ? »

« Tu sais aussi bien que moi que l'escouade à laquelle il appartient est loin d'être innocente. » Les accoudoirs sur lesquels la jeune femme s'appuyait commençaient à fumer. Heureusement pour le propriétaire du siège, elle s'en aperçut et se leva.

Elle reprit, plus calmement, mais la tension toujours présente dans sa voix.

« Ils ont tués. Des nôtres. Et pas les plus dangereux, ou les plus hostiles. Non. Ceux qui étaient trop faibles pour pouvoir leur échapper. Ceux qui se trouvaient au mauvais endroit, au mauvais moment. »

Son regard se perdit. « Ils ne savent rien de nous, mais aiment prétendre le contraire. Aiment affirmer de grandes phrases dans les médias, dans l'oreille des influençables, partout, disant combien nous sommes dangereux, incontrôlables. Néfastes. Cruels. Que nous devrions être enfermés. Isolés. Reclus. Et que nous devrions le comprendre. »

Il y avait tant d'amertume, de venin dans les paroles de la rousse, qui attaquait presque physiquement l'empathique, comme un brouillard acide qui lui piquait les yeux, lui brûlait la gorge.

Il pouvait comprendre son point de vue, même s'il ne le partageait pas. Depuis que le monde avait découvert leur existence – même si la plupart restaient sceptiques ou les assimilaient aux super-héros édulcorés qui envahissaient la pop culture -, les forces de l'Ordre s'étaient passées le mot pour les ''capturer'' dans le but de les ''rendre inoffensifs''. C'était la raison pour laquelle beaucoup des leurs rechignaient à montrer leurs visages ou dévoiler leurs noms. Les exceptions étaient ceux bien trop puissants pour que la crainte d'être pris en chasse ne les émeuve – comme Karol – ou ceux plongés si loin dans la folie qu'ils ignoraient le concept même de la peur – comme Antoine ou Mathieu.

Victor, lui, pensait autrement : il était convaincu que le monde avait raison. C'était un fait : ils étaient dangereux, et les idéalistes comme Karol pouvaient bien se réfugier derrière des chimères, lorsque la Nuit tombait et que la Faim – cette Faim insatiable de sang et de violence – les prenait, ils devenaient sourds à tout raisonnement. Les fans de comics pensaient peut-être que leurs pouvoirs était ''cools'', mais ils avaient un prix. Ce besoin de violence qui les envahissaient et que jamais rien n'avait pu contrôler. Il se murmurait que certains étaient même morts après avoir fait une tentative désespérée pour se restreindre, s'enchaînant volontairement, par exemple, à la tombée de la nuit.

Victor savait que tous n'acceptaient pas cette nature- leur nature – et finissaient par se suicider. Il aimait à penser que si un jour il dépassait les bornes, il en serait capable aussi. Ou bien qu'il saurait se rendre si des flics finissaient par le cerner. Mais il savait que ce n'était que des illusions : l'instinct de survie restait le plus fort.

Il n'était pas le pire cependant. C'est ce que Karol tentait de lui faire croire, elle et quelques autres. Tout comme eux, il s'efforçait de ne chasser que ceux qui le méritaient – si on pouvait mériter ce genre de chose. Ceux qui se retrouvaient avec du sang sur les mains et qui en riaient. Ceux qui leur ressemblaient, par tellement d'aspects.

Mais ce n'était qu'une façade, un peu de bonne conscience pour ne pas sombrer dans la folie, une feuille de papier pour cacher un bulldozer. Avec ses capacités, Victor pouvait voir la Vérité. Et la Vérité était qu'une fois en chasse, ils devenaient des fauves dont les considérations morales étaient bien minimes.

Il soupira. Il savait qu'il était inutile d'essayer de le faire comprendre à Karol – et pas vraiment conseillé s'il voulait éviter de finir brûlé au troisième degré. Elle ne voulait pas se voir comme un monstre et le renierait jusqu'au bout, même s'il lui fallait briser chaque miroir assez insolent pour lui renvoyer son véritable reflet.

Et puis, au final, sa question restait valable. Pourquoi n'avait-il pas tué le commissaire, ou mieux, ne l'avait-il pas laissé se faire tuer par d'autres ? Il inspira en fermant les yeux. Il se souvenait encore du parfum un peu âcre mais agréable du Courage qui s'était dégagé de l'Homme lorsqu'il avait tiré sur Mathieu – inutilement, à cause des capacités de régénération de ce dernier, mais l'intention était là.

Et ensuite, lorsqu'il lui avait parlé, tout empli de la colère du Juste. ''Tu n'es pas meilleur qu'eux.'' Il le savait mais lorsqu'il avait entendu ses mots, pour la première fois depuis longtemps, il avait eu l'impression de redevenir un humain perdu dans ce qui lui arrivait. ''Au mauvais endroit, au mauvais moment'', pour reprendre les mots de Karol.

Et puis, on pouvait retourner la question. Le Commissaire l'avait forcément reconnu, avec tous ces journaux qui parlait de lui, le ''Justicier de l'Ombre''… Pourquoi n'avait-il fait aucun geste pour l'arrêter ou lui tirer dessus ? …

Victor expira. Se tourna vers Karol, le sourcil levé.

« Karol, tu fais fumer mon plancher. »


« Rappelle-moi encore comment tu t'es fait ça ? » demanda Alice d'un ton sceptique.

Victor ne pouvait pas vraiment lui en vouloir.

« 'Me suis endormi sur ma plaque électrique. » répéta-t-il.

Karol aurait pu choisir un endroit plus discret que sa pommette pour faire atterrir son poing brûlant. Ça lui aurait évité des explications improbables et, accessoirement, de passer pour un con fini.

« Tu l'as cherché. » était tout ce qu'avait trouvé à répliquer Karol lorsqu'il s'en était plaint. La pute.

« Au pire, on s'en branle. » offrit le blessé à Alice qui semblait perdre foi en ses capacités cognitives. « Gydias est pas en retard ? »

« Si. Mais bon, un intervenant de criminologie dans une marée de gens qui n'en ont rien à foutre et qui n'ont pris cette option que pour boucler le semestre, tu m'étonnes qu'il ait envie de se faire désirer. »

Vic acquiesça avant de s'affaisser sur sa chaise, un rictus aux lèvres. La vie pouvait parfois être d'une ironie mordante. Il ne savait toujours pas comment il s'était retrouvé dans ce module, mais ça le faisait bien rire.

Gydias arriva finalement, ventre à terre, l'air désolé et lunettes de travers comme à son habitude.

« Excusez-moi » balbutia-t-il.

Le rictus de Victor se radoucit. Il aimait bien Gydias. Le pauvre gars – à peine plus âgé qu'eux - n'avait pas une once d'autorité et était bien le seul à se passionner pour ce qu'il racontait. Mais cette passion était sincère, et il y avait quelque chose de positivement attendrissant dans cet élan d'enthousiasme enfantin à parler de criminels tous plus froids les uns que les autres. Au sens de Victor du moins. Alice le trouvait juste flippant.

Toujours était-il que Victor avait pris l'habitude de l'aider à démonter le matériel de projection à la fin de chaque amphi, sous le regard infiniment reconnaissant du garçon.

« Merci, Vic'. » soupira-t-il. « Je n'ai jamais su comment ces machins fonctionnaient. »

C'était sûrement à cause de son jeune âge, ou peut-être à cause de la sincérité dont suintaient toutes ses actions, mais Gydias pris à part était plutôt familier avec les étudiants, serviable et un peu paumé, même si Victor captait parfois de sa part une sorte d'étincelle d'hostilité qui rendait le personnage un peu moins creux.

« De rien. » se contenta de dire le décoiffé avant de s'éloigner.

« Hum… Victor ? »

L'interpellé se retourna. Gydias abordait une couleur avoisinant le rouge vif et ouvrait et fermait successivement la bouche. Il finit par dire « Non rien… » avant de déguerpir.

« Il craque sur toi. » décréta Alice qui avait assisté à la scène.

Le brun haussa un sourcil.

« Et tu ne le remarques que maintenant ? »

« Ta gueule. » râla-t-elle. « Laisse-moi croire que j'ai un discernement hors du commun. »

« Désolé, mais je dois briser tes rêves. Même les membres du bureau des Sports l'ont remarqué et m'ont courtoisement renommé ''la tapette à Gydias''. Pour les plus polis. »

« Je trouve ça mignon. Je peux te donner un surnom moi aussi ? Je promets que le nom de Gydias n'apparaîtra pas dedans. »

« … Alice, il est hors de question que tu m'appelles ''la tapette''. »

« Tu n'es pas drôle. » Elle tourna les yeux vers le ciel, l'air songeur. « Il fait nuit de plus en plus tôt. 'Fait chier. »

Ouais. Pensa Victor. 'Fait chier.


Il l'avait appelé. Le monstre ne savait pas s'il devait se sentir flatté ou non. Le monstre se sentait un peu trop fatigué pour être monstrueux ce soir.

Il avait entendu l'appel psychique du Commissaire et l'avait suivi. Il ne savait pas lui-même pourquoi exactement. Par simple curiosité, sans doute. Les monstres aussi se posaient des questions.

« Tu es venu. »

« Oui. »

« Je… Alors tu peux vraiment… »

« Entendre tes pensées, oui. Et tu n'étais pas obligé de gueuler comme ça. »

« Je… »

« Un souci, monsieur le Commissaire ? »

« Pourquoi tu… Je ne suis pas commissaire. »

« Tu mens très mal. »

« … Pourquoi m'avoir laissé en vie ? »

« Pourquoi m'avoir appelé ? »

« Pour avoir… Pour des réponses. »

« Je ne sais pas si je peux t'en donner. »

« Tu m'as laissé partir hier, ça doit vouloir dire… Ça doit vouloir dire que vous avez une conscience, mais… Pourquoi ces atrocités, ces meurtres, pourquoi… »

« Oh, j'ai ébranlé tes certitudes, petit commissaire. »

« Ne te fous pas de moi ! Je… Je sais que vous êtes des salopards, sans âme mais… »

« Il n'y a pas de mais. Je t'ai épargné mais les erreurs arrivent. Je suis… humain après tout. » Un rire, un peu rauque, un peu forcé.

Son interlocuteur n'y prêta pas attention.

« C'était une erreur ? »

Un temps.

« Peut-être. »

« Tu ne la rectifies pas. »

« Je n'en ai pas envie. »

« Je… »

« Tu as peur. » Dans l'ombre, le monstre bougea. « Tu as peur et tu me hais. Mais tu veux comprendre. » S'éloigna. « Nous reparlerons plus tard. Si tu as encore envie de savoir. Si tu ne te laisses pas dévorer par la Peur et la Haine. »

« Je te tuerai un jour. » Les mots avaient fusé. Sincères mais naïfs, avec des accents tout à la fois morbides et enfantins. « Je vous buterai tous. Toi et les autres. »

Un temps.

« J'ai hâte de voir ça. »

L'Ombre s'en va, laissant l'Humain derrière elle. L'ordre défini des choses. Ils sont faits pour se haïr. Ils sont faits pour se fuir. Mais ils ne le feront pas. Ils le savent tous deux, déjà, confusément.

Les choses vont-elles finalement changer ?...


Ailleurs…

« J'ai réfléchi à ta… condition. »

Il jouit de son pouvoir. Devant lui, Mathieu semble mal à l'aise. Pour une raison ou une autre, il en est amusé. Quelle créature pitoyable. A l'esprit limité par la vengeance. Esprit si… étroit.

« J'accepte. »

Les choses vont changer.

To be continued…