Chapitre 2 : Ouroboros

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Lundi 15 février 1999,

8h30,

Mon retour au siège du FBI s'effectue dans une ambiance peu commune. En entrant dans mon service, j'ai la surprise de recevoir de nombreux témoignages de compassion ou de sympathie de la part de mes collègues du back-office. M'installant à mon poste, je remarque aussitôt que Mulder n'est pas encore arrivé. Je me demande s'il est finalement parti pour l'Alabama et pour d'autres ennuis avec Kersh. Je mets mes lunettes de lecture et prends connaissance du premier dossier disposé sur l'impressionnante pile qui encombre mon plan de travail.

Il s'agit de vérifier les témoignages de téléspectateurs ayant assisté à l'émission "Les plus recherchés d'Amérique" et affirmant détenir des renseignements sur Karl M. Bromberg, un fugitif recherché par le FBI depuis 1997. Une quarantaine d'appels provenant des quatre coins du pays, même d'Alaska, sont à vérifier. Comme je n'ai pas envie de passer la journée sur ce dossier, je relève les numéros et les noms des seize témoins habitant Denver et sa région. Statistiquement, il y a de fortes chances que Bromberg se cache au Colorado et qu'au bout de quelques appels, j'aurai la confirmation de son adresse.

"Agent Scully, heureux de vous revoir parmi nous."

Le chef de section Donald Briggs vient de faire son apparition et me salue par une poignée de main molle. Briggs est un homme plutôt avenant et sympathique mais trop manipulateur pour que je considère ses mots à mon égard comme véritablement sincères. Néanmoins, je le remercie avec un léger sourire dont il n'avait pas encore eu le privilège de recevoir depuis mon affectation dans son service.

"Le Directeur Adjoint Kersh souhaite vous voir, il vous attend à dix heures précises à son bureau."

J'acquiesce par un petit signe de tête et je me replonge dans la lecture du dossier de Bromberg pour montrer à Briggs que poursuivre la conversation avec lui ne m'intéresse pas. Du coin de l'œil, je le vois s'éloigner en soupirant.

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9h55,

Cinq minutes avant l'heure de mon rendez-vous, je gagne l'ascenseur pour monter à l'étage de la Direction. A l'ouverture des portes au cinquième, je me retrouve nez à nez avec Diana Fowley, l'ex de Mulder. Ex-partenaire, ex-amante et ex-perte en mensonges et tromperies. Plusieurs agents spéciaux du VCU se trouvent avec elle, chacun tient un dossier à la main et les discussions vont bon train. La porte du bureau du Directeur Adjoint Skinner qui donne sur le couloir, est ouverte et je suppose que ce sont les participants à une réunion qui vient de s'achever.

"Agent Fowley." Mon salut est glacial.

"Agent Scully, je suis ravie de vous voir de nouveau sur pied."

Fowley me dépasse en taille d'une bonne dizaine de centimètres et je suis persuadée que le choix de son expression n'a rien de fortuit malgré le large sourire qu'elle arbore. Décidée à poursuivre ma route, elle décide pourtant d'engager la conversation avec moi.

"Je suis aussi passée par-là il y a quelque temps, je sais ce que c'est."

Je la fixe froidement dans les yeux en me mordant la lèvre inférieure pour éviter de lui cracher ma rancœur au visage mais c'est trop difficile de résister : "Ne cherchez pas à vous mettre à ma place Agent Fowley, vous y êtes déjà."

Les conversations alentour cessent tout à coup et dans un silence pesant, je me fraie un passage entre les agents du VCU qui me dévisagent de leur regard contempteur. Après quelques mètres, j'entends les premiers murmures expliquant que je dois être dans la fameuse période de mon cycle puis des ricanements.

En passant devant la porte ouverte du bureau de Skinner, je jette un œil discret et j'aperçois mon ancien directeur en compagnie de Mulder. Je continue mon chemin en espérant ne pas avoir été vue et une sensation de mal-être m'envahit. Je devine qu'une cellule de crise a été formée regroupant des agents spéciaux de la division criminelle de Washington et je n'en fais pas partie.

"Agent Scully." Skinner m'interpelle et je m'arrête finalement pour aller le saluer. Mulder est à ses côtés et par un jeu de regards échangés entre nous, des explications futures sont promises.

"Monsieur, je ne voulais pas vous déranger…"

"Je suis content de vous revoir, Scully. Je sais que vous êtes attendue par Alvin Kersh mais passez à mon bureau juste après."

"Entendu Monsieur." Mulder me fait un clin d'œil complice et je me dirige alors vers le secrétariat de Kersh, quelques pas plus loin. Laura, sa secrétaire m'accueille moins froidement que d'habitude et je pense alors à la remercier pour la carte de bon rétablissement qu'elle m'a adressé à titre personnel.

"Vous pouvez rentrer, il vous attend".

Et je pénètre, non sans appréhension, dans le bureau du Directeur Adjoint Kersh. Comme à son habitude, il paraphe des documents sans relever la tête vers son visiteur.

"Asseyez-vous agent Scully, vous êtes déjà en retard."

Machinalement je jette un œil sur le cadran de ma montre qui indique dix heures passées de quarante secondes mais sans dire un mot je m'installe dans l'un des fauteuils. Immobile, je le regarde étudier avec une lenteur exagérée une simple note de quelques lignes. Kersh est un spécialiste de la guerre psychologique et sa tactique consiste aujourd'hui à attendre que je m'impatiente assez pour lui demander moi-même la raison de ma venue. J'ignore ses intentions mais si ce petit jeu l'amuse, qu'il y joue seul. Finalement, il referme le parapheur et lève, pour la première fois depuis mon arrivée, ses yeux de fouine sur moi.

"Agent Scully, alors comment allez-vous ?"

"Je vais bien, Monsieur."

"Tant mieux. Agent Scully, je suppose que vous êtes au courant de la découverte récente de plusieurs cadavres sur une plage de Long Island."

"Oui. Je l'ai appris par la télévision, hier soir. Trois corps de femmes portées disparues depuis quelques mois, je crois."

"Des prostituées de la région de New-York. Ce chiffre s'élève à cinq à présent, et il est à craindre que d'autres cadavres soient encore trouvés."

Prostituées, chiffre, cadavres, trouvés. Le choix des termes utilisés par Kersh démontre son peu d'empathie envers ces malheureuses.

"L'Attorney Général a demandé au Directeur que cette affaire soit élucidée très rapidement et le ou les tueurs arrêtés. Nous avons cinq jours. Une cellule de crise a été mise en place par la Direction hier soir pour définir un plan d'action et choisir les agents appelés en renfort pour épauler leurs collègues du Bureau de New-York. Le Directeur a également demandé que notre pathologiste le plus compétent conduise la totalité des autopsies pour garantir nos chances de succès."

Kersh me scrute du regard quelques longues secondes, essayant de percer mes pensées. Je reste de marbre, attendant la suite.

"Le Directeur a proposé que vous soyez temporairement détachée de votre activité pour reprendre vos fonctions de médecin légiste jusqu'au dénouement de cette affaire. Bien sûr, la décision vous appartient, agent Scully."

"J'accepte, Monsieur."

"Vous prendrez donc vos nouvelles fonctions à Quantico, dès cet après-midi."

"Quantico ? Les autopsies ne seront pas réalisées à New-York ?"

Lorsque j'aperçois le petit sourire de Kersh apparaître sur son visage, je comprends que le jeu touche à sa fin et qu'il jubile déjà de sa victoire.

"Agent Scully, vous considériez-vous comme le pathologiste le plus compétent du Bureau ?"

"Non Monsieur, je n'ai pas cette prétention bien sûr, mais j'ai cru comprendre que je reprenais une fonction de médecin légiste pour aider à la résolution de l'affaire."

"C'est le médecin légiste en chef, le docteur Peter Kramps qui a été choisi pour effectuer les autopsies à New-York. En son absence, agent Scully, vous assisterez le docteur Marshall qui vient d'être nommé responsable par intérim du service des sciences médico-légales de Quantico."

Je ne me rappelle même pas si j'ai salué Kersh en sortant, tellement je suis abasourdie par l'humiliation qu'il vient de m'infliger. Skinner m'a demandé de passer le voir ensuite, mais auparavant j'ai besoin de reprendre mes esprits. J'entre dans les toilettes réservées aux femmes et je me passe de l'eau en abondance sur le visage pour m'empêcher de fondre en larmes. Quand je relève la tête, le miroir surplombant les vasques des lavabos, me reflète le visage d'une femme que j'ai du mal à reconnaître. Je sens la nausée qui commence à me reprendre.

"Pourquoi tu ne quittes pas le FBI ?" Les paroles de ma mère me reviennent en tête à la manière d'un boomerang et je me précipite dans la première cabine pour y rendre l'intégralité de mon petit-déjeuner.

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10h30,

Sortie de l'enfer que m'a fait subir Kersh, mon bref passage au purgatoire m'a permis de retrouver un semblant de contenance pour me rendre chez le Directeur Adjoint Skinner.

La convivialité de nos échanges me donne alors l'illusion d'avoir gagné le jardin d'Eden.

D'un ton attentionné il s'enquiert de mon état de santé avant de se réjouir une nouvelle fois de mon rétablissement rapide sans séquelles médicales importantes. Les préliminaires d'usage en de telles circonstances, passés, Skinner en vient à la raison de mon entrevue avec lui.

"Je suppose que le Directeur Kersh vous a fait un point sur l'affaire de Long Island."

"Oui, il m'a aussi informé de ma réaffectation provisoire à Quantico au service des sciences médico-légales." Je lui fais clairement entendre que j'ai conscience d'avoir été écartée de l'enquête.

"C'est précisément, ce dont je souhaite vous parler. Hier soir, le Directeur a réuni en urgence son équipe de Direction pour mettre en place une cellule de crise destinée à interpeller au plus vite l'auteur de ces crimes. Le Directeur m'a nommé Directeur coordinateur sur cette affaire et il a été décidé que cinq agents spéciaux de chez nous, aillent prêter main forte à notre antenne de New-York. J'ai considéré que les agents Dallas, McKinnon et Halpen du VCU ainsi que l'agent Fowley et l'agent Mulder étaient les plus compétents pour résoudre cette affaire."

Skinner s'interrompt un court instant pour nettoyer les verres de ses lunettes et je sens l'amertume me gagner à nouveau en découvrant que c'est Skinner lui-même qui a préféré Fowley à moi. Je le laisse néanmoins continuer sans dire un mot.

"Pour s'assurer qu'aucun indice ne nous échappe, nous avons également convenu qu'un médecin légiste du Bureau conduirait l'ensemble des autopsies ayant trait à l'affaire et referait même celles déjà réalisées, pour une efficacité optimale. Je vous ai alors proposée car je savais que vous étiez de retour aujourd'hui."

L'amertume laisse place à la surprise puis à l'incompréhension. "Je ne comprends pas, le Directeur Kersh m'a pourtant dit…"

"Justement, Alvin Kersh est alors intervenu pour préciser que vous reveniez avec des restrictions médicales vous interdisant temporairement toute enquête de terrain. Informations que j'ignorais."

"Mais ça n'a pas de sens, il ne s'agit pas d'une activité sur le terrain."

"C'est ce que j'ai expliqué puis s'en est suivi un débat. Finalement le Directeur a estimé qu'il n'était pas judicieux de vous renvoyer à New-York dès votre retour après ce qu'il vous était justement arrivé là-bas. Il craignait que le contexte du lieu puisse nuire à votre efficacité. Je me suis rangé à son avis et j'ai finalement retenu le Docteur Kramps."

"Et pour l'affectation à Quantico ?"

"Cela vient de moi aussi, d'une certaine manière vous apportez ainsi votre concours à l'enquête, pas directement certes mais davantage qu'en faisant des investigations téléphoniques. Je connais vos compétences et croyez-moi Scully, je vous estimais parfaitement à la hauteur de la mission."

"Merci, Monsieur."

"Concernant les modalités de votre détachement, sachez que vous revenez sous ma direction. Vous disposez d'un aménagement de temps vous permettant de travailler une heure de moins que votre contrat, tout en conservant l'intégralité de votre salaire.

"Je vous remercie pour cette attention mais..."

"Scully, je vous conseille vivement d'utiliser cette heure pour vous remettre à niveau physiquement en profitant des équipements de l'Académie. La prochaine session pour le renouvellement des certifications est programmée la première semaine de mars et vous y êtes convoquée. Il vous reste deux semaines."

Je me saisis de la convocation que me tend Skinner. Effectivement mon dernier examen de recertification date d'octobre et qu'il s'est déjà écoulé plus de cinq mois depuis. D'habitude, il s'agit d'une simple formalité pour moi car je m'entraîne régulièrement pour satisfaire aux épreuves : aptitude au tir, test d'efforts et course de fond chronométrée. Mais vu ma condition physique actuelle, le risque est réel de devoir rendre mon arme et d'être suspendue d'enquête jusqu'à la prochaine session d'avril, y compris pour aller vérifier de simples commandes d'engrais.

Je prends congé de Skinner et je retourne dans mon service espérant que Mulder s'y trouve. Nous avons à nous parler.

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11h05,

Mulder m'a proposé de descendre jusqu'à la cafétéria du rez-de-chaussée, qui est encore déserte à cette heure. Nous nous sommes installées dans un espace disposant de cloisons aménagées qui garantissent une relative intimité, loin des oreilles indiscrètes.

Pendant que je prends connaissance du dossier d'enquête qui lui a été remis, Mulder est parti se servir un expresso au distributeur.

L'affaire débute vendredi dernier quand un labrador, que son maître promenait sur une plage de Long Island, débusque le cadavre d'une femme gisant dans les fourrés : Jessica Otis. La dégradation de son corps place son décès aux alentours du premier février.

Quelques heures plus tard les corps de deux autres victimes, Lauren Maiden et Carolyn Porter, sont découverts par la police du Comté de Suffolk durant la recherche d'indices pour le meurtre de Jessica. L'état de leur dépouille suppose que leur mort remonterait à plusieurs mois.

Samedi, l'antenne du FBI de New-York reprend l'affaire et ordonne une fouille approfondie du littoral dans un rayon de 200 yards. Dimanche après-midi, ce sont finalement deux squelettes de femmes qui sont exhumés de cette plage macabre et leurs identifications sont toujours en cours. Informé par le procureur de New-York, l'Attorney Général décrète que la traque au serial-killer de Long Island devient la priorité numéro un du FBI.

Mulder est revenu et m'a apporté un verre d'eau. Je le remercie par un sourire. Il s'installe face à moi pour savourer son café tandis que je poursuis ma lecture en prenant connaissance du dossier de Jessica Otis : 24 ans, race blanche, plusieurs condamnations pour actes de prostitution, vols, possessions de drogues et autres menus larcins. La photographie qui accompagne son dossier, tirée de son permis de son permis de conduire, montre une jolie jeune femme, aux cheveux blonds coupés à mi-hauteur et aux yeux tristes. Sa disparition qui n'avait pas été signalée jusqu'alors, remontrait à fin janvier.

Son autopsie révèle qu'elle est morte d'asphyxie par strangulation mécanique de la trachée. La muqueuse de son rectum présente des traumatismes supposant l'introduction d'un objet tranchant et saillant pour la violer. En revanche son vagin ne présente pas de trace de violences sexuelles. La victime semble avoir été baignée post-mortem dans de l'oxychlorure de sodium au dosage habituel des bouteilles d'eau de javel vendues dans le commerce. Ses ongles ont également été soigneusement récurés.

"Sûre, que tu ne veux pas autre chose ?"

Je termine de lire les conclusions du rapport du légiste confirmant que sa mort est concomitante à la date de sa disparition et je relève mes yeux pour croiser ceux de mon collègue.

"Non, je ne peux toujours pas. Ce verre d'eau, c'est OK."

Je jette ensuite un œil sur les dossiers de Lauren Maiden et Carolyn Porter : respectivement 21 et 24 ans, de race blanche toutes les deux, une brune au carré, avec de grandes boucles d'oreilles, une blonde aux cheveux coiffés en brosse et peroxydés, prostituées et même antécédents judiciaires que Jessica. Moins jolies qu'elle mais assez attirantes. Je ne suis pas surprise non plus de constater à la lecture de leur rapport d'autopsie que le même modus operandi a été utilisé que ce soit pour le viol, le meurtre puis le nettoyage de leur corps. Leur décès remonterait à la fin de l'année dernière, fin novembre pour Lauren, mi-décembre pour Carolyn.

Je referme la chemise cartonnée et la fait glisser jusqu'à Mulder, que je sens soucieux. "Merci pour la séance de rattrapage, partenaire."

"Skinner m'a appelé hier soir pour m'expliquer brièvement la situation et me dire de venir pour huit heures ce matin. Je lui ai demandé si tu faisais aussi partie de l'équipe et il m'a répondu que non. Il était onze heures passées, je ne voulais pas te déranger pour t'annoncer ça." Mulder me regarde comme s'il craignait ma réaction après sa confession. J'acquiesce doucement de la tête en regardant mes mains se distraire avec mon gobelet à présent vide et je le laisse poursuivre.

"Je pars dans moins d'une heure pour New-York. Scully, je suis désolé qu'on te laisse sur la touche." Mulder me prend la main avec tendresse et regret.

"Skinner m'a expliqué la raison, et je crois qu'il n'a pas tort. Et puis l'affectation à Quantico me permettra de me changer les idées pendant ton absence. A ton tour de visiter New-York sans moi. Mais je te préviens, Mulder, si ça se termine aussi mal, je prends le premier avion pour te botter le cul, quel que ce soit ton état."

"Je vais faire de mon mieux pour revenir le plus rapidement possible. Je sais combien l'odeur enivrante du fumier te manque."

"Tu as de la chance que mon verre soit vide."

"Scully ! Tu tirerais sur un homme désarmé ?" Mulder me montre son gobelet de café qui ne contient plus qu'une trace de marc dans le fond et nous nous mettons à sourire.

"Je parie que tu as déjà un profil ?" Au vu des cernes sous ses yeux, je suis sûre qu'il a passé une partie de la nuit à regarder les informations pour y travailler.

"Oui, mais rien d'original, un homme blanc entre 25 et 40 ans, vivant à New-York ou dans sa proche banlieue, avec une intelligence légèrement supérieure à la moyenne. S'il travaille, c'est dans un poste qu'il estime sous-qualifié par rapport à ses capacités mais il espère que ses compétences finiront par être reconnues de ses supérieurs. Il est méticuleux et réfléchi."

"Rien d'original, en effet." Une main posée sur le menton, mon ton est un brin désabusé. Mulder sort alors un petit bloc-note de la poche intérieure de sa veste pour me prouver qu'il est à la hauteur de sa réputation de profiler hors pair.

"Il vit seul car il éprouve des difficultés à entretenir une relation affective normale avec les femmes, par narcissisme. Il les aime mais les déteste aussi parce qu'il perd ses moyens en leur compagnie et craint alors la moquerie et le rejet de leur part. Il exprime sa haine par des comportements violents et humiliants à leur égard, et les prostituées constituent une proie facile pour lui. Les prostituées aux cheveux courts semblent l'intéresser."

"Jessica Otis n'a pas les cheveux courts." J'ai aussi cherché un point commun à ses femmes et seules les deux premières victimes présentent des similitudes dans leur apparence.

"Ils ne sont pas longs non plus." Mulder marque un point.

"Et pourquoi leur fait-il subir ça ?"

"Son comportement peut s'expliquer par une homosexualité mal assumée ou un complexe d'Œdipe latent ou encore par des viols répétés durant l'enfance commis par un homme de son entourage que sa mère a laissé faire. L'agression sexuelle par sodomie est caractéristique de ce genre de traumatisme. Bien sûr ce n'est qu'une ébauche pour l'instant, l'étude du profil des victimes et le rite du bain à l'eau de javel pourront m'apporter des éléments supplémentaires pour le coincer."

Lorsque la cafétéria commence à se peupler à l'heure du premier service, Mulder et moi remontant dans notre service. Notre entrée se fait sous le regard noir de Briggs qui consulte sa montre avec ostentation au moment où nous passons à côté de son bureau. Je me demande si Kersh l'a mis au courant de ma nouvelle affectation à partir de cet après-midi. En retrouvant ma pile de dossiers à la même hauteur que je l'ai laissée, il y a plus d'une heure et demie, je devine que non.

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18h00,

En rentrant chez moi, je me fais couler un bain et pendant que ma baignoire se remplit, je prépare mes affaires de sport pour aller courir demain.

Mon après-midi au Service des Sciences Médico-Légales de Quantico s'est plutôt bien passé. David Marshall, grand brun, au visage juvénile et au corps longiligne m'a confié qu'il était content de retravailler avec moi, même si le contexte est assez particulier. David était l'un de mes stagiaires, pas le plus doué mais sérieux et travailleur, lorsque je suis retournée enseigner à l'Académie en 1994 après la fermeture des X-Files. Curieux comme ma vie semble souvent me ramener au point de départ à l'instar du tatouage que je porte au niveau du rein droit.

Pour faciliter notre collaboration, il m'a proposé de l'assister à la gestion du service, me confessant qu'il n'était pas très à l'aise avec le management. Je n'ai pas été surprise de sa déclaration, à l'époque de notre rencontre, je me souviens d'un jeune homme d'une timidité maladive, n'osant à peine me regarder dans les yeux quand il s'adressait à moi, bredouillant et rougissant. Il a pris un peu plus d'assurance depuis, mais reste tout de même assez réservé. Nous nous sommes accordés pour qu'il utilise mon prénom à la place de "Docteur Scully", comme je l'ai naturellement fait avec lui.

Je me débarrasse de mes affaires dans le panier à linge sale et je m'immerge dans la délicieuse émulsion d'eau chaude et de perles de bain parfumées à la vanille. Je ferme les yeux mais mon esprit est toujours à Quantico, mon nouvel environnement professionnel.

Le service est composé d'un autre médecin légiste, le Docteur Abigail Newport, grande blonde coiffée en chignon, pas très causante et chargée de la formation professionnelle. Deux assistants, Francis, un barbu indolent et Lothar, un jeune afro-américain trapu et à la tête rasée, dont les noms de famille m'échappent encore, complètent l'équipe.

Depuis le départ de Kramps ce matin, l'ambiance est devenue électrique entre Abigail et David. D'après lui, elle n'accepte pas la décision du médecin-chef de l'avoir nommé responsable suppléant au prétexte qu'elle a plus d'expérience que lui dans la fonction. Je n'ai rien dit mais je peux comprendre le point de vue d'Abigail. Elle est arrivée à la même époque que moi, vers 1990, et je connais ses compétences professionnelles. Je constate malheureusement que même à Quantico, le plafond de verre est toujours en vigueur au FBI pour les femmes.

Un peu plus tard dans l'après-midi, Abigail a annoncé à David qu'elle avait besoin de s'absenter pour quarante-huit heures le temps de régler un problème personnel. David n'a pas osé lui demander de quoi il retournait pour lui accorder ces jours de congés inopinés. Là encore, je ne suis pas intervenue dans sa décision mais je n'en pense pas moins du comportement de chacun.

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18h30,

Je me prélasse dans ma baignoire depuis une demi-heure à peine quand le téléphone sonne. J'attendais l'appel de Mulder aussi j'ai disposé l'appareil à proximité pour m'en saisir tout en gardant mon corps immergé dans la chaleur délicieusement relaxante de l'eau.

"Salut Scully, c'est moi." C'est effectivement Mulder.

"Comment ça va à New-York ?"

"Je vais te faire plaisir, je n'appelle pas d'une chambre d'hôpital."

"Parfait, je vais pouvoir décommander mon billet d'avion pour ce soir." J'entends Mulder rire à l'autre bout du fil. "Et l'enquête ?"

"Elle avance, doucement. Les corps à l'état de squelettes n'ont toujours pas été identifiés mais Kramps a pu donner une fourchette de temps pour la date présumée de leur mort. Les Marx Brothers sont en train d'éplucher les avis de disparition de 1994 à 1997."

"Les Marx Brothers ?"

"Dallas, Halpen et Mckinnon. Une des victimes portait une broche à l'épaule droite, ça facilite les recherches, d'ici ce soir je pense qu'on aura leur nom."

"Et toi, Mulder ?"

"Je m'occupe du profil. Je reste sur ma première ébauche et j'ajouterais qu'il est méthodique et possède une bonne connaissance des procédures d'investigations criminelles pour s'assurer qu'aucun indice ne permet de remonter jusqu'à lui."

"Tu penses à un policier ?"

"Peut-être ou alors il travaille dans la police scientifique, voire dans le milieu médical. Il est malin, même dans le choix du lieu où il s'est débarrassé de ses victimes. Le vent du large a permis au sable de balayer les corps rendant presque impossible la recherche de cellules épithéliales ou séminales. Finalement, le bain à l'eau de javel était juste une précaution supplémentaire au cas où les corps auraient été découverts rapidement. Il a pensé à tout."

Délibérément je ne parle pas de Diana Fowley et j'attends si Mulder évoque son rôle.

"Les victimes ont été dénudées entièrement et bien sûr, pas trace de leurs vêtements alentour. La bonne nouvelle c'est qu'aucun autre corps n'a été retrouvé depuis. Diana a découvert que les trois plus récentes victimes étaient inscrites sur le même site de rencontres coquines en ligne. Elle s'occupe de récupérer auprès de l'hébergeur du site web l'ensemble des adresses IP des réponses aux annonces pour ces filles. L'hébergeur est basé à New-York, par chance pour elle."

Je me replace dans mon bain avant qu'une crampe à la jambe droite me gagne. Mulder a dû entendre le mouvement de l'eau car il me demande soudain où je me trouve.

"Dans mon bain."

"Ah..." Je n'entends plus Mulder mais je le devine rougissant à la vue de l'image mentale qu'il vient de se créer.

Je me sens alors tout aussi gênée et inconsciemment je replonge mon corps au-dessous de l'écume de bulles de savon. L'instant est étrangement sensuel et excitant quand j'entends le bruit d'une porte derrière lui, à l'autre bout du téléphone.

"Fox ? Je suis de retour avec le ravitaillement."

Diana Fowley. Où sont-ils ? Dans sa chambre ? Ou dans la sienne si elle a pu entrer d'elle-même dans la pièce ? Peut-être sont-ils toujours dans les locaux du FBI ?

"Diana est arrivée, je te laisse. Je te rappelle demain, promis. Bonne nuit Scully."

"Ouais, bonne nuit Mulder." Je raccroche énervée.

"Avec ta pétasse !" Je reconnais que ce n'est pas digne, mais ça défoule. Tout le bénéfice du bain est parti en fumée en un instant. Je m'extrais lentement de la baignoire pour revêtir mon peignoir en tissu-éponge et lasse la ceinture d'un geste sec. J'ai soudain envie d'une cigarette mais je n'en ai plus depuis dix ans, à huit jours près. Je retourne dans ma chambre enfiler des sous-vêtements propres, un tee-shirt et je passe mon vieux sweat de l'Université du Maryland par-dessus. Je retire de mon sac de gym mon pantalon de jogging, mes Nike et je sors pour aller courir. Je n'aurais plus qu'à reprendre une douche à mon retour.

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A suivre.