Le soleil s'était déjà couché depuis plus d'une heure. Le paquet de cigarette se trouvait, à moitié vide, sur la table devant Kogami, et ce dernier écoulait pensivement son stock en tentant de faire des ronds de fumée. Il n'y était jamais arrivé auparavant, probablement faute de ne jamais avoir essayé. Mais à cette heure, dans la demeure déserte de Joji Saiga, il ne restait que peu d'occupation imaginable pour le fugitif. Par souci de discrétion, ce dernier avait éteint toutes les lumières, laissant au clair de lune le soin d'éclairer la pièce. Il s'ennuyait, et goûtait cet ennui avec délice. Depuis combien de temps cela n'était-il pas arrivé? Des jours, des semaines, des mois? Ou bien... depuis qu'il chassait Shogo Makishima? Shinya entendit soudain ce dernier gémir dans son sommeil. Il avisa le jeune homme blafard allongé sur le canapé. Il n'était pas aussi frêle que le laissait à penser son apparence éthérée, et après l'avoir porté jusqu'à la demeure du professeur, le brun ne sentait plus ses bras. Pourtant ni la force ni le courage ne vinrent à lui manquer pour sauver son ennemi, et l'ex-policier en fût le premier surpris. Par chance, Saiga gardait une trousse de premier secours chez lui et par une fortune encore plus grande Makishima s'était avéré particulièrement résistant. Malgré cela, Shinya ne l'avait pas encore attaché, jugeant qu'aussi fort soit-il, le fait d'avoir perdu autant de sang suffirait à le rendre inoffensif pour un moment, et puis se réveiller entravé n'étant pas des plus agréable, le brun avait préféré ménager l'humeur de son prisonnier sociopathe. Un nouveau gémissement de celui-ci suivit d'une quinte de toux signala qu'il ne tarderait plus à se réveiller. Aspirant une dernière bouffée de fumée, l'ex-policier se tourna vers le blessé assoupi qui remuait de plus en plus.

Alea Jacta Est.

Shogo Makishima tombait... ou coulait. À travers l'acouphène lui parvenait... le lointain écho d'un son horrible. Une chaleur l'enveloppait, à présent. Shogo sentit qu'il aimait cette chaleur. La douce pulsation d'un cœur le berçait, mais n'était-ce pas celui de..? Mais il s'enfonçait encore, et à mesure qu'il s'abîmait, une sensation glacé s'infiltrait par tous les pores de son corps, envahissait ses veines. Et puis... une brûlure sur ses plaies, des aiguilles dans sa peau, qui repartirent comme elles étaient venues. Ne coulant plus, il flottait entouré d'une odeur... de l'odeur de...

Les yeux de Makishima papillonnèrent lorsqu'il se réveilla. D'abord, la pénombre ne lui permis de voir que le clair de lune sur le sol, puis, les contours de la pièce commencèrent à se dessiner.

Ou suis-je? fut la première question qu'il se posa, avant qu'une deuxième lui traverse à son tour l'esprit: Pourquoi suis-je vivant?

Il fut pris d'une soudaine inquiétude que vint dissiper un picotement dans ses côtes.

Première nouvelle; se dit-il. Si j'ai encore le doux plaisir de ressentir la douleur, c'est que Sibyl ne m'a pas attrapé.

Passant les doigts sur sa blessure, il découvrit qu'une main peu experte y avait appliqué des bandages. Se remémorant de la dernière fois qu'il avait eu un réveil de ce genre, quand ancienne connaissance lui avait révélé la nature de la chose tapis sous la ville, l'albinos fut bien aise de se dire que cette fois-ci, il ne serais pas question de trouver un moyen de s'échapper. Il ne se sentait pas en mesure de faire s'écraser un nouvel hélicoptère et si il avait vu juste, il n'avait aucune envie de fausser compagnie à celui qui l'avait gardé en vie. Un mouvement qu'il perçu dans le coin de son champ de vision lui indiqua qu'il n'était pas seul dans la pièce. Rassemblant toutes les forces et le courage qu'il lui restait, il se tourna vers son sauveur.

Et la vision de Shinya Kogami lui sapa tout ce qu'il avait de confiance et d'arrogance en lui. Car, le temps d'un battement de cil, les yeux océan de Shinya ne reflétèrent qu'une chose: la pitié. L'expression s'effaça instantanément, en passant par quelque nuance de compassion et de bienveillance pour arriver à un visage plus ferme et froid, bien que dénué de haine. Mais le rythme cardiaque de l'argenté s'était entre temps emballé, et il sentait même ses joues de nacre se teinter de rose tandis qu'un flot de ce qui semblait être des espérances à moitié inassouvies se déversaient dans sa poitrine et le figeait dans une surprise muette.

Cela étant, Kogami n'était lui-même pas plus à l'aise, s'attendant à trouver son ennemi arrogant, riant et raillant, au lieu de quoi il gardait ce déconcertant silence poli, l'air d'attendre. Quand Shinya prit enfin la parole, il préféra garder les yeux rivés sur la fenêtre comme il ne pouvait soutenir les disques d'ambres avides que l'albinos posait sur lui.

-J'imagine que tu as quelque questions.

Makishima, tiré d'un rêve, cligna des yeux.

-Certes. À commencer par: où sommes-nous?

-Loin de la ville, chez un ami, Joji Saiga un...

-...Professeur de génie à la tendance problématique de faire grimper le coefficient criminel des gens avec qui il discute, j'ai entendu parler de lui, le coupa Shogo, sans préciser que c'est en espionnant le détective qu'il avait découvert l'existence du professeur en question. Et où se trouve-t-il à présent?

-Rapatrié en ville pour le moment, expliqua le brun, rassuré de retrouver le comportement habituel de son sociopathe préféré. On dirait que Sibyl veut garder ses éléments dangereux à portée de main.

Le pâle gloussa doucement puis, tendant à nouveau et à regret l'ambiance, il demanda enfin:

-Et... comment se fait-il que je puisse toujours respirer?

Kogami se mordit la lèvre, mais, au moins, à ça, il s'y était préparé. Choisissant ses mots avec soins, il s'expliqua:

-Toutes les années que j'ai passé à te traquer, j'agissais au nom de la justice. Sauf que, ces derniers temps, ce que j'ai vu ou entendu, y compris venant de toi, ont commencé à me faire douter. J'en ai conclu qu'il y a encore trop de choses que j'ignore sur le système, sur toi... et peut-être aussi sur moi, et dont tu possèdes visiblement une partie des réponses. Alors... tu resteras mon prisonnier le temps que je sois sûr de mon jugement.

Hésitant beaucoup, Shinya finit par ajouter:

-Et puis... je crois que j'ai finis par avoir pitié de toi.

Il espérait au fond que cela vexerait l'argenté et lui ôterait son sourire arrogant. Mais, quand ce dernier leva les yeux vers lui, son sourire n'exprimait que la plus sincère reconnaissance.

-Merci, dit-il à son sauveur.

Shinya rougit, pensa quelque chose qui se rapprochait de "adorable", fut confus d'avoir eu une telle pensée et finit par se ressaisir en parvenant à revenir au sujet.

-Bref. J'ai moi aussi des questions pour toi mais ne t'avise pas de mentir, tu le regretterais fortement.

-De toute façon, ce n'est pas mon intention. Mais avant cela, pourrais-je te demander un verre d'eau je te pris?

La voix éraillée du criminel légitimant sa demande, le brun partit un instant puis revint avec l'eau. La faiblesse de son prisonnier l'obligea à lui soulever la tête dans sa main et à lui porter le verre aux lèvres pour qu'il puisse boire. Après que Shogo ait étanché sa soif, son gardien pût finalement l'interroger.

-À présent, dis-moi; tu as évoqué la nature du Système Sibyl, quelle est-elle, et qu'est-il arrivé à Mitsuru Sasayama?

Une ombre passa sur le visage incolore, emportant le sourire du criminel.

-Il me semble que je devrais commencer, afin de respecter l'ordre chronologique, par ce qui arriva à ton collègue.

«C'était à l'époque où je m'étais associé à Toma Kosaburo. Il fût comme la plupart de mes autres "associés", à la différence près qu'à mon instar, il s'agissait d'un criminel asymptomatique, qui ne pouvait être jugée par Sibyl, raison pour laquelle vous avez eu tant de mal à l'attraper. Heureusement, vous aviez parmi vous un exécuteur d'un indéniable talent qui chercha au-delà de simples chiffres pour débusquer le coupable. Je dois avouer que fût amusé par ce chien de chasse d'exception, et c'est pourquoi je ne pus m'empêcher de lui laisser volontairement des indices, simplement pour l'observer d'un peu plus près. Seulement, vint le jour où, m'ayant suivi, il parvint à se retrouver face à Toma et moi. Il dût ou bien nous croire incapable de nous défendre, ou bien qu'il serait suffisamment fort pour nous battre à un contre deux, mais le fait est que, voyant l'inutilité de son dominateur, il décida nous régler notre compte à mains nu. Il va sans dire que je n'avais pas commis l'imprudence d'être désarmé, et comme tu peux le constater, je l'ai terrassé sans grande difficulté.»

Makishima se tût dans un soupir, observant la réaction de Kogami. Comme on pouvait s'y attendre, ce dernier fixait le vide d'un air mélancolique.

-Sasayama... a-t-il...

-Il n'a pas souffert, le coupa Shogo. Après l'avoir mis à terre, je me suis contenté de l'achever en lui tirant dessus, à la tête.

Après une hésitation, il ajouta:

-J'ai pu entendre ses dernières paroles.

-Dis-les.

-Bien, elles furent; «Pourquoi est-ce que je dois toujours être seul dans des moments pareil?» Il souriait en les prononçant, précisa l'albinos.

Shinya se figea. Il voyait presque, à deux mètres de lui, son ami prononcer ces mots, du sang lui coulant du coin des lèvres et ce sourire si familier aux lèvres.

Et à ce moment-là il était seul, si j'avais été là...

Kogami sentit une vague de remord le submerger et son ennemi, s'en rendant compte, décida qu'il était temps de changer de sujet.

-Quand à la nature du Système Sibyl...

-Avant ça, qu'est-il advenu de Toma Kosaburo? Le coupa l'ex-inspecteur.

-Justement, j'y viens.

Quelques explications plus tard...

-Quelle absurdité... conclut Makishima. J'ai pendant longtemps tenté de découvrir ce qui avait eu raison de Toma, jusqu'au jour où je du moi-même lui ôter la vie. Si, bien sûr, on peut appeler l'état dans lequel je l'ai retrouvé "vivre".

Shinya Kogami resta silencieux, ses doigts s'enfonçant dans ses tempes.

Absurde... oui, le terme est juste pour décrire une telle chose, songea-t-il. J'avais songé à bien des scénarios, mais ça... était-ce seulement possible?

Oui. La réponse s'imposa, implacable, car là était le pire: tout cela n'était que trop vraisemblable. Non seulement tout correspondait avec ce qu'il avait vu et entendu, des moyens mis en œuvre pour cacher l'existence du criminel asymptomatique, au corps dans l'hélicoptère, en passant par l'obsession à vouloir garder Makishima vivant... mais surtout, absolument rien n'empêchait cela de se produire. Il était parfaitement imaginable que quelque mégalomane ait pu mettre en place un tel système, et que ce dernier ait prospérer sous la terre, tels des vers affublés d'un complexe divin. Un certain souvenir lui revint à l'esprit.

Bien sûr... quand Kasei avait pris le contrôle du dominateur de Gino, c'était ça...

Une autre pensée le traversa.

Le dominateur de l'inspecteur Tsunemori était bloqué en mode paralyser, se pourrait-il qu'elle ait... eu affaire à Sibyl, voire passé quelque pacte avec eux..?

Et encore une fois, tout paraissaient trop vraisemblable pour être faux. Kogami sentit la tête lui tourner. Tout ce temps, il avait été au service d'une entité tordu, composée des restes de fous se prenant désormais pour des dieux. Pas étonnant que cette société soit aussi déshumanisée, sous le contrôle de cette abomination, et lui, il l'avait protégé, sans quoi Makishima aurait pu...

Non, non, NON! Il y avait une raison pour laquelle il avait fait cela... n'est-ce pas? Il n'avait pas sauvé Sibyl, mais les gens vivants sous sa juridiction.

Vraiment? Demanda la voix narquoise. De quel mal les as-tu "sauvés", en m'empêchant de détruire les champs de blé? Des bénéfices d'une crise économique? La justice défend-elle les innocents du bonheur de la pauvreté?

-Non, non, non… ce n'est pas…

Mais il ne savait plus.

-Kogami..?

Pourquoi? Comment? Et si? Toutes les questions restaient sans réponses.

-Hey, Kogami.

Plus rien. Il se tenait au bord du gouffre. Plus qu'un pas et...

-SHINYA!

Shogo avait hurlé. Le brun se tourna vers lui, stupéfait.

-Tu reviens de loin, dis-moi, fit remarquer l'argenté.

-Je... ouais, répondit hasardeusement Shinya.

Ils restèrent un instant songeur, s'observant mutuellement. Le silence fut soudain brisé un gargouillement sonore en provenance de l'estomac de l'albinos. Les deux hommes se tinrent figés un moment, avant d'éclater de rire ensemble. Mais l'hilarité fut de cours instant, comme Shogo poussa un cri de douleur.

-Tu vas bien? s'enquit immédiatement Shinya.

-Ne t'inquiète pas, ma blessure fait simplement des siennes, mais je suis solide. Par contre je ne dirais pas non à...

-C'est bon, je vais te chercher à manger.

Le brun se leva et se dirigea en direction de la cuisine avant de se raviser. Se tournant vers son prisonnier, il sortit des menottes de sa poche.

-Désolé, dit-il sans en avoir l'air.

Shogo considéra les liens avec amertume, mais se ravisa à son tour et offrit ses poignets en même temps qu'un de ses superbe sourire à son gardien.

-Ne t'excuse pas, j'aurais fait pareil.