Chapitre 2
La promesse
Mathieu se redressa sur un lit blanc, entouré de murs immaculés. Même le sol et le plafond ne faisaient pas exception à la règle. Il grogna en se tenant la tête, qui l'élançait cruellement.
-Mais... qu'est ce que je fous là? Souffla-t-il, perplexe, en voyant la pièce beaucoup trop familière.
Puis, tout lui revint en mémoire: l'avertissement de Nyo, la semaine passée dans la maison, enfermé avec tout ses compagnons, la porte ouverte, la course-poursuite, et finalement la seringue d'anesthesiant...
- Meeeerde!
En examinant la salle, il se rendit compte que rien n'avait changé: même lit, même meuble de chevet, même table entourée de deux pauvres chaises, le tout ayant la même couleur que le reste de la pièce.
C'en était presque troublant. Comme si l'évasion et la saison 5 de SLG n'était qu'un rêve et qu'il n'avait jamais bougé de l'asile.
"Si je reste trop longtemps ici, je vais devenir fou..."
Une petite voix dans sa tête chuchota:
"Déjà que..."
-Rhaaaa!
Il se leva d'un bond, ce qu'il regretta immédiatement, se tenant au mur pour ne pas tomber en voyant le sol tanguer sous ses pieds.
La porte s'ouvrit brusquement sur deux hommes habillés en blanc (vous vous en doutiez pas, hein) l'un avec un plateau repas, l'autre avec une boite de médicaments et des vêtements (pas besoin de préciser la couleur).
"Jamais je ne remettrai ces habits dégeulasses" pensa Mathieu.
Jetant un regard à ceux qu'il portait, il se rendit compte avec horreur qu'il était déjà revêtu d'une tenue identique à celle que tenait l'homme façe à lui.
-Voici votre repas, .
-Et vos médicaments ainsi que vos vêtements, dit le deuxième en posant le tout sur la table, au milieu de la pièce.
Ignorant le plateau repas que lui tendait le premier, Mathieu cracha:
-Où ils sont?
-Euh... je vous demande pardon?
-Où sont Maître Panda, le Patron, le Geek et le Hippie?
-Mais pers...
Celui qui avait ouvert la bouche se prit un coup de coude par l'autre employé.
-Nous n'avons pas les informations nécessaires pour vous répondre, . Maintenant, nous devons partir. Bon appétit.
Après avoir posé le repas sur la table, les deux hommes en blanc repartirent, chuchotant activement.
Le prisonnier regarda avec dégoût la mixture jaunâtre dans son assiette.
-Beurk... On dirait que je n'ai pas tenu ma promesse envers Nyo...
Il s'assit devant la table et se prit la tête entre les mains.
-Mathieu... Mathieu!
Il releva la tête, plein d'espoir, en entendant la voix du Panda. Celui-ci était adossé contre le mur, dans un coin de la pièce, bras croisés.
- Maître Panda! J'ai cru qu'ils t'avaient encore enfermé...
-En quelques sortes... Écoute, je suis là pour te dire comment sortir de ce pétrin.
-Parce qu'il y a un moyen?
-Oui et non.
-Bon, explique moi!
-Ils ont renforcé la sécurité, donc maintenant plus personne ne peut entrer ou sortir sans autorisation... C'est pas la peine d'attendre une aide extérieure de ce côté là.
-Et c'est censé me remonter le moral?
-Absolument pas. La seule chose à faire pour partir de ce trou-à-rats, c'est qu'ils te relachent de leur plein gré.
-J'adore ton idée. D'une inutilité implacable.
-Mais j'ai pas fini.
-Viens-en au but!
Maître Panda se trémoussa, mal à l'aise.
-D'abord promets-moi un truc.
-Quoi?
-Quand tu retourneras à la maison, tu nous feras revenir, hein?
-Pourquoi je ne le ferai pas?
-Jure-le moi.
-Je te le jure, s'éxaspéra Mathieu. Bon, tu me la dis oui ou non ta fameuse idée?
-Prends tes médicaments et fais ce qu'ils te disent jusqu'à ce qu'ils te laissent partir. Tu reviens à la maison, tu arrêtes les médocs et pouf! Tout le monde est hors de danger.
-Je suppose que je n'ai pas trop le choix...
La porte s'ouvrit à nouveau, et une vieille dame entra, un bloc-note à la main.
, veuillez me suivre, s'il vous plaît. Nous devons faire des radios.
Mathieu se leva lentement et suivit la femme dans le couloir, deux gardes avec des tasers sur les talons. Il jeta un regard à l'endroit où se tenait un instant auparavant son compagnon chanteur, vide à présent. Il traina des pieds vers la salle de radiologie, passant en boucle la dernière phrase du Panda dans sa tête pour se donner du courage.
Deux mois plus tard, le présentateur de SLG fut convoqué dans le bureau du gérant de l'asile. Entrant dans la pièce sombre, il entendit une voix nasillarde lui ordonner:
-Asseyez vous, monsieur Sommet.
Celui-ci fronça les sourcils: la voix lui sembla vaguement familière. Il supposa que l'homme avait modifié sa voix pour qu'il ne le reconnaisse pas; donc il devait le connaître au moins un peu. Mais il n'arrivait pas à mettre un nom sur la légère intonation qu'il distinguait. Et puis, il avait pu l'entendre n'importe où: dans la rue, un magasin, une conférence...
Il s'assit sur le fauteuil en face du bureau, fixant le dossier du siège du boss. Celui-ci lui tournait résolument le dos, et Mathieu ne distinguait que le haut de ses cheveux, assortis avec le reste de l'asile.
-J'ai suivi de près votre cas, Mathieu. Vous sembliez être habité d'un mal incurable. Et pourtant vous êtes là, dans ce bureau, à m'écouter... Je suppose que je me suis trompé sur vous.
L'ancien schizophrène retint son souffle. Seul le bruit du ventilateur, sur le bureau du propriétaire de l'asile, entrecoupait le silence pesant qui s'installait.
-Au vu des résultats, je peux donc vous laisser partir. MAIS je veux qu'une fois par mois vous alliez voir la psychiatre de l'asile.
Mathieu se crispa mais ne dit rien. Si c'était ce qui le ferait sortir d'ici, il était près à tout.
-Vous pouvez maintenant disposer.
Le jeune homme se leva, mais au moment où il allait sortir de la pièce, le chef du grand bâtiment grinca:
-Je vous surveille, Mathieu.
Celui-ci claqua la porte, furieux, et descendit quatre à quatre les escaliers jusqu'au hall, se faisant régulièrement arrêter par les gardes pour vérifier son identité. Étant maintenant habilité à sortir de l'asile, il put descendre jusqu'à l'accueil sans trop de difficultés.
Une jeune femme lui donna en souriant un bracelet pour qu'il puisse sortir et entrer, afin que chaque mois il aille voir la psy comme le lui avait ordonné l'homme aux cheveux blanc, ainsi que trois boites de médicaments.
Il la salua d'un hochement de tête et s'approcha de la porte d'entrée, gardée elle aussi par deux colosses à l'air patibulaire. Sous leur regard méfiant, il passa le bracelet devant le détecteur: il y eut un déclic et la grande porte en fer s'entrebailla. Mathieu sentit une légère brise sur son visage, chose qui lui avait été interdite deux longs mois. Il prit une profonde inspiration et sortit du bâtiment.
Le présentateur fut immédiatement ébloui par le lumière que diffusait le soleil; il resta quelques minutes un bras devant les yeux, puis, quand ses yeux furent à nouveau habitués au jour, il regarda autour de lui.
Au delà des grillages déliminant la propriété de l'asile, il n'y avait que des champs déssechés à perte de vue.
-Non!
Il se mit à courir, désespéré, sur le route, trébuchant souvent à cause de l'effet des médicaments qu'il avait du avalé le matin même. Pendant de longues minutes, il cavala comme un dératé, totalement affolé... A bout de souffle, il finit par ralentir l'allure, et continua à suivre la route.
Alors que le soleil se couchait, il atteint enfin un petit village, avec les deux sous qu'il avait dans sa poche (seul bien que le gérant avait cru bon de lui restituer) il entra dans une cabine téléphonique et composa le numéro d'Antoine.
-Répond, s'il te plais, répond...
Mais personne ne décrocha et il reposa le combiné rageusement.
-Jamais là quand on a besoin de toi!
Il utilisa sa dernière pièce pour appeller Nyo.
-Si tu réponds pas, je suis dans la merde...
Heureusement pour lui, son ami décrocha à la troisième sonnerie.
-Allô? Mathieu?
-Nyo! Tu peux pas savoir à quel point je suis content de t'entendre! Tu pourrais venir me chercher à... Il regarda le panneau des directions près de l'unique rond point du village. St Bernard sur Seine?
-Bien sûr, mais qu'est ce que tu fous
là-b... Attend, c'est pas par là qu'il est, l'asile?
-Ouais, à peu près à trois heures de marche.
-Que...
-S'il te plaîs, Nyo, ne pose pas de questions et viens me sortir de ce merdier.
-C'est à une heure et demi d'ici, tu vas devoir patienter. Mais j'arrive aussi vite que possible, ok?
Mathieu soupira de soulagement:
-Merci mec.
-Allez à toute.
L'ancien schizophrène raccrocha et partit s'asseoir sur un banc, près du fameux rond point, sous les regards étonnés et un peu inquiets des habitants, qui voyaient un type mal rasé avec une blouse blanche, sortant visiblement de l'asile, attendre fixement quelque chose. Ce fut avec soulagement qu'après une heure et quelques d'attente, ils virent l'étranger rentrer dans une voiture en souriant pour la première fois, et partir en direction de Paris.
Mathieu s'assit avec bonheur dans son canapé, enfin de retour chez lui. Il eut un élan d'affection envers son ami, qui, voyant son état et s'inquiétant pour lui, lui avait proposé de dormir chez lui. Pourtant, il avait refusé, ayant hâte de retrouver son chez-lui et être enfin seul, loin des caméras de l'asile le surveillant vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
L'asile... Rien que son nom lui donnait la chair de poule! Le jeune homme se leva et sortit de ses poches tout ce qu'il avait, ce qui se résumait à peu de chose: le bracelet et trois boites de médicaments, contenant trente gélules chacune, assez pour tenir le mois jusqu'au rendez-vous chez la psy. S'asseyant devant la table où il posa le tout, il réfléchit intensément. Pour rien au monde il ne voulait retourner là-bas, et si pour ça il fallait prendre ses médicaments, il le ferait volontier!
"Trois par jour, je crois." Se remémora Mathieu et faisait tomber les gélules de la boite jusqu'à sa main.
Il prit la première entre ses doigts et l'amena jusqu'à sa bouche avant de se figer. Et la promesse qu'il avait faite au Panda alors? Il secoua la tête. Ces personnalités ne lui apportait que des malheurs, alors pourquoi les garder?
-Mais, gros, sans nous, l'émission n'existerait pas!
Mathieu leva la tête et fusilla du regard le hippie, étrangement flouté.
-Toujours là pour me compliquer la vie, toi!
Blessé, sa personnalité au bob ne répondit pas. Le jeune homme à la blouse blanche avala son premier cachet, sous le regard triste du drogué, qui s'estompa lentement.
Son mal de tête allant en grandissant, l'homme aux yeux bleus attrapa la deuxième gélule.
-Mathieu, pourquoi tu nous fait ça, à nous? Renifla le Geek. On n'a rien fait de mal! Même le Patron a été sage...
-Je confirme gamin, même si j'avais très envie de tester une de ces jolies infirmières...
-La ferme vous deux!
-Tu es injuste... sanglota le petit à la casquette.
Dans un geste qui le surprit lui-même, le Patron posa une main sur l'épaule du geek. Il s'adressa à Mathieu, en le dévisageant par dessus ses lunettes avec un regard brûlant de colère:
-Gamin, je t'interdis de faire ça, ok? Et en plus, y a que moi qui ait le droit de faire pleurer le petit.
-Eeeeh! S'indigna celui-ci.
-Mathieu, insista l'homme en noir en l'appelant pour la première fois par son prénom, tu peux pas nous éliminer comme ça! On fait partie de toi, si tu...
-VOS GEULES, BORDEL! Hurla Mathieu, les larmes au yeux. C'est à cause de vous, tout ça! L'asile, les médicaments, la psy... Tous mes problèmes viennent de vous!
Il jeta dans sa bouche la pilule.
-Ma...Mathieu...hoqueta le jeune homme à la casquette.
Au moment où ses deux autres personnalités disparurent, le schizophrène risqua un regard vers eux: il aurait juré avoir vu une larme couler sous les lunettes du Patron, ce qui le toucha plus que n'importe quelle parole. Un étau lui serra le coeur mais il se força à attraper la dernière gélule.
-Comment peux-tu faire une chose pareille ?! Tu m'avais promis! Gronda Maître Panda.
-Je...
-Tu nous as trahi! Tous! Hurla le chanteur, autant de colère que de désespoir.
-Maître Panda, je ne...
-Tu...tu m'avais...juré.. tu...
Sa voix se brisa, et il s'essuya les yeux d'un geste rageur.
-Je suis désolé...
L'homme au kigurumi détourna la tête, le coeur brisé.
Mathieu avala la dernière pilule puis s'écroula sur la table, totalement et irrémédiablement seul.
-C'est fini, hoqueta-t-il entre deux sanglots. Ils ne... reviendront plus. Je suis libre...
"Et seul" chuchota la voix dans sa tête, presque inaudiblement.
A suivre...
(Joyeux, hein?)
