Chapitre 1

And she laughed at the fools

Who played by the rules

And she wondered just what would've been

If she set them all free Into her fantasy

(..)

A dangerous game To know her name

She was wild she was free

She was calling to me

Sister Gypsy we're one and the same...

Blackmore's Night - Sister Gypsy

N'avez-vous pas entendu parler de cet homme insensé qui, ayant allumé une lanterne en plein midi, courait sur la place du marché et criait sans cesse : « Je cherche Dieu! Je cherche Dieu! »

Des mots qui étaient demeurés dissimulés derrière le pli moqueur d'un sourire narquois, tandis qu'ils résonnaient dans l'esprit d'une criminelle. Une criminelle qui avait mentalement attribué à un certain détective le rôle de l'insensé, ce détective dissimulé derrière la lettre gothique affiché en permanence sur l'écran de l'ordinateur qui lui faisait face... de l'autre côté des barreaux de sa cellule.

Et comme là-bas se trouvaient précisément rassemblés beaucoup de ceux qui ne croyaient pas en Dieu, il suscita une grand hilarité.

L'a-t-on perdu? dit l'un.
S'est-il égaré comme un enfant? dit un autre.

Ou bien se cache-t-il quelque part ?

A-t-il peur de nous?

S'est-il embarqué?

A-t-il émigré?

Ainsi ils criaient et riaient tous à la fois.

Ce n'était pas simplement la foule des incroyants que s'imaginaient une divinité exilée hors du monde qu'elle ne pouvait plus façonner à son image. C'étaient la multitude innombrables de criminels qui s'éveillaient petit à petit de leur cauchemar pour réaliser que Dieu était mort, et demeurait mort.

Les rires étaient craintifs et incrédules au commencement, les tintements de grelots formés par les notes isolés d'une espérance pervertie, celle du meurtrier qui cessait de sentir la menace constante du châtiment divin suspendue au dessus de sa tête telle une épée de Damoclés.

Mais au fur et à mesure que le silence les engloutissait, les rires se firent plus insolents, un silence angoissant au début, avant de devenir l'ombre de l'incrédulité face à ce Dieu caché qui retenait sa foudre, pour finir par devenir rassurant maintenant qu'il semblait exprimer l'indifférence des cieux à la vermine qu'ils surplombaient, avant d'être auréolé de soulagement quand l'absence d'évidence fut finalement interprété comme l'évidence de l'absence.

Les rires nerveux avait laissé la place aux gloussements à présenr que les digues formées par crainte s'étaient effondrés.

Quand bien même ce maudit détective l'avait consciencieusement coupé du monde extérieur, la prisonnière pouvait sentir cet écho déplaisant bourdonner à ses oreilles.

Avant qu'elle ne se décide à prendre sa place, Light Yagami avait bien souvent reproché à Dieu cette incapacité à châtier les impies qui s'imaginaient libre de blasphémer en toute impunités,daignant tout juste lui accorder l'excuse que Nietzsche avait jadis emprunté à Stendhal, celle de n'avoir jamais existé en premier lieu.

La justice poétique avait décidé de le lui faire expier, en lui offrant littéralement la place dont elle s'estimait digne.

L'insensé se précipita au milieu d'eux et les perça de ses regards. « Où est Dieu? cria-t-il, je vais vous le dire! Nous l'avons tué – vous et moi! Nous tous sommes ses meurtriers! Mais comment avons-nous fait cela? Comment avons-nous pu vider la mer? Qui nous a donné l'éponge pour effacer l'horizon tout entier?

Cet horizon qui se limitait maintenant aux quatre murs de sa cellule.

Qu'avons-nous fait, de désenchaîner cette terre de son soleil? Ne faut-il pas allumer les lanternes dès le matin?

Cette lanterne, ou plutôt cette ampoule qu'un détective avait suspendue au dessus de sa tête, hors de sa portée, pâle substitut au soleil qui n'avait jamais caressé la surface de ces murs de bétons dépourvus de la moindre fenêtre.

Un astre de pacotille dont le filament demeurait rougie en permanence, 24h sur 24, dissolvant le cycle des jours et des nuits dans un brouillard jaunâtre des plus mauvais goûts.

Depuis combien de temps était-elle emprisonnée sous ce halo ? Une semaine ? Peut-être moins ? Peut-être plus ? Dieu seul pouvait le savoir...ou plutôt...Dieu était bien le seul à ne pas le savoir, justement. On lui avait confisqué la montre que lui avait offert son père. Aucun calendrier n'ornait les murs qui l'entouraient. Et même si on continuait de nourrir la prisonnière, ses repas lui était distribué avec une irrégularité soigneusement calculée.

Avec un minimum de patience et dans ces conditions, son geôlier aurait pu inverser son cycle de sommeil sans problème...Un cycle qui se raccourcissaient au fur et à mesure de ce qui lui tenait lieu de jour.

Elle ne comptait plus le nombre de fois où on l'avait tiré de la somnolence qu'on daignait lui accorder parfois, en guise de sommeil réparateur. Interruption qui prenait parfois la forme d'un énième interrogatoire stérile, parfois celle d'un bourdonnement oppressant qui se substituait parfois à la voix dissimulée derrière la douzième lettre de l'alphabet.

Combien de temps s'écoulerait-il avant qu'on ne lui retire la luxe d'un intervalle entre deux irruptions de ce genre ? Le temps avait-il seulement un sens dans cette tombe où on l'avait emmuré ? Ce temps qui s'étirait jusqu'à une longueur inquiétante, maintenant qu'elle ne pouvait plus le remplir d'une quelconque manière.

L lui avait accordé un camarade de cellule sans le savoir, sous la forme d'un shinegami forcé de se contorsionner dans les positions les plus grotesque pour extérioriser les tourments de l'abstinence, mais pour des raisons évidentes, elle ne pouvait guère lui adresser la parole...à l'exception d'une seule phrase, qui serait la toute dernière, et qu'elle gardait pour plus tard... un peu plus tard... juste un tout petit peu plus tard... en espérant qu'il ne serait pas trop tard quand le moment de la murmurer surviendrait enfin...

Faire les cent pas dans cet espace confiné ? Tapoter du bout des doigts le sol de sa cellule pour marquer son impatience ? Les cercles d'aciers qui enserraient ses poignets derrière son dos et ses chevilles l'une contre l'autre avaient retiré ces maigres possibilités de l'éventail de ses choix.

Une précaution qu'un esprit superficiel comme celui de Matsuda aurait jugé inutile. Quel était l'intérêt de confisquer sa liberté de mouvement à la prisonnière après l'avoir confiné dans cette cage, cette cage où on l'avait traîné après la plus méticuleuse des fouilles corporelles pour s'assurer qu'elle n'aurait pour seule possession que l'uniforme dont on l'avait revêtue ?

Aussi justifiée que soit la paranoïa vis à vis d'une meurtrière qui semblait capable de tuer d'une simple pensée, ce n'était pas une question de sécurité mais de raffinement...

Il n'y avait pas besoin de dépoussiérer l'arsenal de l'inquisition médiévale pour infliger des souffrances insupportables à son prochain, et L était bien trop subtil pour ça.

Le poisson n'était pas capable de percevoir l'existence de l'eau tant qu'il demeurait en son sein, mais lorsqu'il était jeté sur la terre ferme, il ne lui fallait guère de temps avant de réaliser à quel point elle lui était indispensable, tandis qu'il se débattait sur le rivage, dans les affres d'une lente agonie, essayant en vain de se rapprocher du cours d'eau qui clapotait juste hors de sa portée.

Il en allait de même avec la douce volupté de pouvoir mouvoir son corps comme on l'entendait. Une maigre liberté qui paraissait insignifiante en comparaison de celles dont on l'avait déjà dépourvu, mais qui paraissait plus précieuse que toutes les autres à la fois au bout de plusieurs heures... non, jours, peut-être même semaines à se tortiller sur la surface glaciale du béton, pour parvenir à trouver une position moins inconfortable que la précédente adoptée.

Une torture qui s'accentuait au moment des repas, lorsqu'il lui fallait ramper sur le sol pour atteindre la gamelle placée quelques mètres plus loin. Une distance insignifiante pour un policier ou un majordome (L et son père étaient les deux seuls membres de l'équipe d'investigateurs à n'avoir jamais posé le pied dans cette cellule), mais qui se mesurait en d'interminable minutes de souffrance pour la prisonnière en reptation.

De longues minutes de douleur avec une énième humiliation au bout du parcours. Qu'on laisse la condamnée dépourvue de couvert, quoi de plus normal ? Et il était des plus difficile de faire usage de ses mains quand deux cercles d'acier les maintenaient soudées l'une à l'autre dans son dos.

A aucun moment, il n'avait été envisagé de les lui retirer. Un aucun qui prenait une gravité des plus pesante lors de certains moment dans la vie d'une divinité, ces moments où un détective prenait un malin plaisir à lui rappeler que cette prétendue déesse restait une humaine...trop humaine...ou peut-être même moins que ça, à présent qu'on la forçait à laper dans cette gamelle comme un animal de compagnie.

La longue chevelure auburn qui cascadaient jusqu'à ses épaules n'arrangeait guère la situation...D'autant plus qu'on ne lui avait pas autorisé à la nouer derrière sa nuque... C'était déjà assez irritant de sentir ce gruau insipide qu'on lui servait dégouliner le long de son menton, voir de sa joue, sans qu'elle puisse l'essuyer, ne serait-ce que du revers de la manche, mais sentir cette masse poisseuse se coaguler autour des mèches de cheveux qu'elle avait trempé dans sa gamelles par inadvertance...

Là encore, elle ne comptait plus le nombre de fois où elle avait du secouer la tête pour dégager son visage des filaments gluants qui lui était jadis apparu comme une simple extension de sa personne...

Mais elle préférait garder ses récrimination pour elle, concernant ce point... Il aurait été capable de la prendre au mot, et de tondre son crâne complètement sous prétexte de satisfaire à ses doléances...

Peut-être qu'il avait prévu de le faire de toute manière, mais la criminelle préférait conserver un semblant de vanité quelques jours de plus...

Light Yagami était trop intelligente pour attribuer ces condition de détention à la perversité de ses geôliers, ou plutôt de son unique geôlier.

Sa fierté, sa dignité, le désir de reconnaissance, ce que d'aucun aurait qualifié de vanité... Il fallait la dépouiller de toutes ces défenses, calmement, méthodiquement, inexorablement... Jusqu'à ce moment où la seule chose qu'elle pourrait présenter à son tortionnaire serait son humanité toute nue... et on ne lui en laisserait peut-être pas autant...

Ce n'était que le début, elle le savait, il ne faisait que s'échauffer, elle en était persuadé. Elle s'était volontairement réduite à sa merci, et le détective ne manquerait pas d'exploiter jusqu'à la lie cette fenêtre d'opportunité.

De facto, c'était une question de temps avant qu'il ne la place échec et mat. Elle pouvait remuer l'unique pion qu'on lui avait laissé d'une case à l'autre tant qu'elle le pouvait, tôt ou tard, elle finirait encerclé de toute part sans l'option d'avancer, et encore moins celle de reculer.

Oui, le détective aurait gagné... si son adversaire avait été humaine... mais les divinités disposaient d'une option, celle de s'évader ou plutôt de s'élever au dessus de l'échiquier, hors de portée des coups de l'adversaire...

Il suffisait de quelques mots... D'une phrase anodine échangée entre un dieu de la mort et son âme damnée, et son unique compagnon de cellule s'éclipserait instantanément, emportant avec lui l'intégralité des souvenirs et des précieuses informations que son adversaire cherchait à lui arracher.

Dans ce cas, pourquoi s'obstiner à garder le silence un peu plus longtemps? Elle avait tout à y perdre et rien à y gagner...ou si peu...

Mais le détective n'avait pas eu totalement tort lorsqu'il avait accusé une déesse d'être humaine, trop humaine...

Ce détective qui haussa les sourcils avant d'actionner le zoom d'une caméra, une parmi la multitude qu'il maintenait braquées en direction de l'occupante de la pièce, la cernant de toute part sans qu'elle puisse savoir à quel point, celle qui surmontait un écran d'ordinateur servant avant tout à lui rappeler la surveillance constante dont elle faisait l'objet...

Au fur et à mesure que le visage d'une criminelle faisait son aurore sur un écran de surveillance, éclipsant les contours d'une cellule, la pointe de malice qui soulignait ses lèvres s'étirait de plus belle sur les yeux qu'un détective avait plissé.

Comment fallait-il interpréter ce sourire qu'elle avait décoché en direction d'un ordinateur ? Ce sourire qui formait une énigme lancinante dans la conscience de Ryuzaki...

Peut-être qu'il fallait demeurer en surface, et interpréter ça comme une simple bravade, l'unique défi que Kira pouvait encore lui adresser dans sa situation actuelle, tant qu'il lui restait encore assez d'illusions ou de fierté pour le faire... mais l'esprit de L ne pouvait s'empêcher de prolonger la courbe moqueuse des lèvres qu'une criminelle avait étiré à son attention...

Elle était venu se jeter dans ses filets quand toutes les autres options avaient été barrés... que le faisceaux des preuves circonstancielles se rétractait inexorablement autour de la principale suspecte, sans lui laisser la moindre interstice où se faufiler...

Qu'avait-elle espéré ? Faire reculer son inévitable confession de quelques jours ? Comprimer la fragile boite de Pandore entre ses bras, tant que l'espérance n'avait pas réussi à s'évader de cette prison dont les parois se fissurait de jour en jour ? Essayer en vain de s'accorder les circonstances atténuantes en donnant un semblant de crédibilité à l'idée que depuis le début, elle n'avait été qu'une marionnette dont Kira tirait les ficelles, dissimulé à l'ombre de son subconscient ?

Non. Certainement pas. Il connaissait suffisamment cette criminelle pour savoir qu'elle ne déclarerait jamais forfait... Kira lui avait démontré dès leur toute première confrontation qu'il n'était pas infaillible, mais il ou plutôt elle s'était également évertué à lui rendre la monnaie de sa pièce, en lui démontrant qu'il ne fallait jamais sous-estimer son adversaire...

Cette capitulation apparente n'était qu'un autre mouvement sur l'échiquier qui s'interposait entre le détective et la tueuse en série... Un mouvement absurde au premier abord pouvait projeter une ombre des plus menaçante quand on le contemplait avec la perspective que donnait dix voir vingt coups supplémentaires...

Il fallait envisager toute les possibilités avant de répliquer. Avant de se glorifier d'avoir mis son adversaire en échec, il fallait se rappelle qu'une distance imperceptible mais néanmoins incommensurable continuait de s'entendre avec le mot mat.

Les mâchoires du métis se comprimèrent autour du pouce qu'il avait glissé entre ses lèvres. Le problème n'était pas le manque de possibilité à sa disposition, c'était la surabondance qu'on lui avait accordé...

Les seuls contours du pouvoir qu'il attribuait à sa prisonnière se cantonnaient aux limites qu'il avait mise en lumière au début de son investigation, le nom et le visage de la victime étaient nécessaires à son exercice... (et encore, le second Kira ne s'était pas embarrassé de la seconde condition lors de leur confrontation).

Son extension en dehors s'étendait jusqu'à l'infini... Pour ce qu'il en savait, cette criminelle n'avait peut-être déployé qu'une infime partie de son arsenal...

Oui, elle n'aurait jamais relancé la mise à cette partie de poker si elle n'avait pas un atout de taille dissimulé dans sa manche, mais lequel ? Quel plan avait-elle mise en branle avant son incarcération?Ses objectifs n'était pas bien compliqué à extrapoler, se laver de tout soupçon dans un premier temps, inverser une fois pour toute la position du proie et du chasseur en rajoutant à son tableau de chasse le plus grand détective du monde, et les suivants au podium du reste... mais la route tortueuse qui s'intercalait entre cet avenir des plus sombre et l'instant présent ? Elle demeurait dans l'ombre.

Ryuzaki...

Un nom d'emprunt parmi tant d'autres avait fait son chemin jusqu'à l'oreille de son propriétaire, en passant par l'arc formé par un sourire, poussant L à presser l'interrupteur d'un micro en retour.

« Oui ? »

« Je me posais une question... »

Une remarque qui se noya dans le silence, tandis qu'il attendait patiemment qu'elle achève de la dérouler jusqu'au bout.

« Une question à ton sujet..ou plutôt à notre sujet... Avant de m'amener ici, tu m'avais confié avoir installé des caméras de surveillance à mon domicile. »

Des sourcils se plissèrent sous une chevelure en bataille. Ou voulait-elle en venir ? Cherchait-elle à délimiter le contours exact des informations qu'ils avaient récoltés à son sujet ?

« Je sais bien que c'est une excuse pathétique quand les politiciens y on recours... Mais si tu n'avais rien à cacher, tu n'avais rien à craindre... »

« Ohhh, voyons, Ryuzaki, une femme n'a pas besoin d'être Kira pour avoir des choses qu'elle voudrait maintenir à l'abri du regard d'un détective, tu étais bien placé pour le savoir. Peut-être même un petit peu trop, hmm ? »

Les interrogations se dissipèrent progressivement de la conscience de l'investigateur, éclipsé par la manière dont sa prisonnière soulignait les contours de son sourire de la pointe de sa langue.

Plongeant la main en direction du plateau de pâtisserie que Watari avait disposé à sa portée, L en extirpa une madeleine qu'il commença à savourer tout en remâchant les souvenirs qu'une criminelle s'amusait à faire remonter à la surface... des souvenirs qui gravitait autour du petit appendice humide qui avait jadis humecté l'index d'une jeune fille avant qu'elle ne le fasse glisser par dessous sa jupe...

-:-

L'horreur commença à faire son aurore sur le visage de Soichiro tandis qu'il contemplait une adolescente recroquevillée sur son propre lit.. Maintenant que la scène affichée sur une multitude d'écrans d'ordinateur évoquait un clip pornographique bien plus que la surveillance d'une suspecte, le malaise d'un père de famille monta d'un cran significatif.

Et l'expression blasée de son interlocuteur, tandis qu'il faisait osciller une cuillère entre ses lèvres, installé sur sa chaise dans une position des plus hétérodoxes, n'arrangeait pas les choses.

Si la gène brillait par son absence sur le visage du détective, un commissaire de police pouvait néanmoins lui accorder le bénéfice du doute quant à l'accusation de voyeurisme. Il ne donnait pas l'impression d'apprécier le spéctacle plus que ça, mais ne semblait pas déterminé pour autant à détourner ses yeux de l'écran de surveillance pour autant.

« Ryuzaki... Je pense que nous devrions interrompre... »

« Hmm ? Surtout pas, c'est le meilleur passage. »

La température de la pièce descendit de quelques degrés significatifs, en tout cas pour le père de famille qui écarquillait les yeux dans une expression éberluée, tout en s'efforçant de maintenir sa progéniture à l'extrême lisière de sa perception.

« Je plaisantais, commissaire. »

Ses yeux n'avait pivoté qu'un court instant en direction de son compagnon, avant qu'il ne reporte son attention sur les contorsions d'une adolescente, et la manière dont elle se mordillait les lèvres et comprimait ses paupières, autant d'indice sur le parcours des doigts qui étaient maintenu à l'abri des regards,

« Plai..santais ? »

Un soupir accompagna l'oscillation d'une cuillère.

« Hmm-hmmm. Watari pense aussi que j'ai des progrès à faire en la matière. Vous sembliez tendus, ce qui est on ne peut plus compréhensible au vu de la situation, j'entends bien. J'essayais simplement de vous aider à prendre du recul, ce qui semble avoir été un échec complet. »

En guise d'excuse, cela ne valait pas grand chose, mais c'est sans doute ce que cet excentrique pouvait lui offrir de mieux en la matière, Soichira décida donc de marquer sa capitulation par un soupir.

« Écoutez, je vous ait autorisé à placer ma propre famille sous surveillance pour les besoins de l'enquête, mais il me semble que nous outrepassons clairement... »

« Commissaire, ce n'est pas moi qui ait insisté pour que des caméras soit également placées dans les toilettes et la salle de bain de votre domicile, pour ne laisser aucun angle morts à notre suspecte. Une décision des plus sage, soit dit en passant. Vous vous doutiez bien de ce que cela pouvait impliquer... des choses de ce genre... »

Une déchirure avait commencé à s'élargir dans la conscience de Soichiro, séparant le policier du père de famille, sans que l'un puisse parvenir à convaincre l'autre de s'éclipser derrière lui.

« Il n'y a honnêtement rien de choquant. Si vous ne considérez pas votre fille comme une adulte, vous ne pouvez pas nier qu'il s'agit d'une adolescente, il n'y a rien d'étonnant ou de répréhensible à ce qu'elle s'adonne à ce genre d'expérience ou de passe temps à l'abri du regard de ses parents... »

Étant donné les limites évidentes de son interlocuteur en matière de tact, offrant un contraste saisissant avec l'acuité de son esprit, le père de Light préféra concéder le point en silence, et s'abstenir de lui faire remarquer qu'il aurait préféré ignorer ce que sa fille dissimulait derrière une porte close, et une boite reservée aux magazines d'architectures... Néanmoins...

« Ce...n'est pas le problème... Je conçois parfaitement que la moindre zone d'ombre dans l'environnement de notre suspecte réduise à néant la valeur de cette investigation... »

Suspecte... Il s'était finalement décidé à marmonner ce mot à la saveur tellement amère. Bien sûr, il n'avait aucun doute sur l'innocence de sa progéniture... en tout cas en ce qui concernait les crimes du plus grand tueur en série de l'histoire, les dernières révélations en date ayant sérieusement écorné l'image aseptisée qu'il se faisait de sa fille sans s'en apercevoir... mais... les déductions d'un détective auquel il avait accordé toute sa confiance, à tort ou à raison, il ne pouvait pas les balayer du revers de la main... Et une infirme partie de lui espérait que cette surveillance aboutisse à la conclusion qu'il espérait atteindre... Espérait... Alors qu'il aurait du connaître cette conclusion avec une certitude absolue.

« ...malgré tout, ça ne vous autorise pas pour autant à empiéter sur l'intimité de ma fille... »

Une tonalité de reproche, à la lisière de la menace implicite, avait résonné dans le tout dernier mot.

« Si vous préférez quitter temporairement cette pièce, je ne vous ferais aucun reproche, commissaire. Je réalise parfaitement que cette situation vous place à rude épreuve et que bien peu de policiers m'aurait accordé autant de concession que vous. Ne culpabilisez pas, je vous préviendrais quand vous pourrez revenir.»

Aucune arrière-pensée ne semblait se dissimuler derrière les remarques pince-sans rire du métis. Si bien que le commissaire hésitait entre le prendre au mot, éclater d'un rire nerveux face à l'absurdité de la situation, ou se frapper le front du plat de la main...et se retenir ainsi agripper le collet de son interlocuteur pour le forcer à décoller les yeux de ce maudit écran. La manière dont la langue du détective glissait le long de ses lèvres alors qu'il n'accordait aucun regard à la multitude de sucreries qui reposait à ses pieds n'arrangeait pas les choses.

« Ryuzaki, je vous remercie de votre...sollicitude, mais si vous ne me donnez pas une justification appropriée... »

« Avec tout le respect que je vous dois, nous ne pouvons pas savoir à ce stade si votre fille a conscience ou non d'être sous surveillance. »

« A ce stade ?! »

L s'obstinait à demeurer sourd à l'incrédulité comme à la fureur qui avait fait vibrer ces derniers mots.

« Commissaire, est-ce que je dois vous rappeler que douze agents du FBI étaient persuadés que la personne qu'ils avaient placés sous filature ne se doutait de rien ? L'un d'entre eux étaient dans l'ombre de votre fille. Jusqu'au dernier moment de sa vie, il devait s'imaginer que c'était une adolescente qui lui tournait le dos sans le savoir...au moins en apparence... jusqu'au tout dernier instant... »

Quand bien même elles avaient été prononcées de la manière la plus détachée possible, ces remarques avaient noyées sous une douche glaciale la colère qui commençait à couver chez le père de famille, tandis que le policier clignait des yeux face à la gravité de la situation qui lui paraissait aussi grotesque qu'obscène, quelques secondes auparavant... la gravité de la situation et des accusations qui planaient au dessus de la tête de sa fille de la même manière que le couperet d'une justice expéditive flottait au dessus de la tête de chaque criminel présumé de ce pays...et chacun des policiers qui continuaient de traquer leur bourreau...

« Je..quand bien même... »

« Ne sous-estimez ni votre adversaire, ni votre fille, particulièrement quand la ligne séparant l'un de l'autre pourrait s'avérer illusoire. »

Avec une horreur grandissante, le père de famille réalisa qu'il fournissait à son corps des défendant des armes à un détective, mais surtout un policier. Les qualités qui faisaient briller son enfant à ses yeux, sans qu'on puisse totalement blâmer le biais paternel, elles pouvaient s'avérer dévastatrices entre les mains d'une criminelle. Sa fille ne pouvait pas avoir accompli les crimes dont elle était soupçonné, il en était persuadé... mais si on prenait le mot pouvoir dans une autre signification, ces crimes, elle n'aurait pu que trop bien les accomplir...

« Je...vous accorde qu'elle pourrait...savoir...que nous la regardons, mais dans ce cas, justement... »

« Votre fille sait que vous enquêtez sur Kira. S'il s'avérait qu'elle était plus et non pas moins qu'une suspecte, elle se douterait parfaitement qu'il y a une chance non négligeable pour que vous soyez impliqué dans cette surveillance...et je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle est la meilleure manière de pousser un père à détourner son regard. »

Il pouvait difficilement lui refuser ce point.

« Soit. Mais je vous retourne votre conseil, si ma fille ne doit pas être sous-estimée et si elle me connaît alors elle sait... »

Le détective eut la grâce de ne pas sourire face à son interlocuteur lorsqu'il se tourna vers lui, l'invitant silencieusement à dérouler son raisonnement...au risque d'en faire une démonstration par l'absurde.

« Elle sait que si je vais jusqu'à la placer sous surveillance...je ne prendrais pas le risque de le faire seul... de peur... de ne pas aller jusqu'au bout... »

« Et c'est tout à votre honneur. Mais comme je vous l'ai dit, c'est précisément pour ça que vous n'avez pas à être ici... en tout cas pour l'instant. Je ne vous cache pas que je préférerais que vous demeuriez à mes côtés... jusqu'à la fin... Oh, et je parle bien sûr de la surveillance, certainement pas de... cette petite scène... »

Scène qui se reflétait dans les yeux du détective alors qu'il trempait ses lèvres dans une tasse de sucre avec un léger parfum de café.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, c'était la méfiance qui s'exprimait sur ses traits, sans qu'il s'agisse le moins du monde d'un masque destiné à dissimuler une expression goguenarde à un père de famille.

Innocente, à défaut d'être candide, cette adolescente qui semblait adresser une expression extatique à une des caméras braqués dans sa direction, alors qu'elle se cambrait en arrière tandis que la blancheur de ses dents se dévoilait, soulignant le contraste avec la surface écarlate dans laquelle elles s'enfonçaient ?

Peut-être... Peut-être un peu trop... et aussi absurde que cela puisse paraître, le détective ne pouvait s'empêcher de penser que cette petite scène, comme il l'avait qualifié, ne se produisait pas malgré la présence des caméras, mais précisément parce qu'il y avait des caméras où elle aurait pu se réfléter... et pas seulement pour permettre à un tueur en série de dissimuler sa véritable nature derrière l'apparence d'une adolescente dont son père aurait espéré qu'elle se montre moins normale...

Elle savait... et il était bien possible qu'en plus de son intimité, elle caressait voluptueusement la tentation de lui faire savoir qu'elle avait conscience de son regard.

Que lui avait-elle dit à travers ces trois lettre de suicide qui était adressé à un détective ?

L, savais-tu que les shinegami ne mangeaient que des pommes ?

Une ritournelle puérile qui n'avait eu d'autre justification que de rire au dépens d'un détective, en imaginant son expression quand une punchline l'attendrait au tournant d'une succession d'indices cryptiques.

Il n'avait pas manqué de le signaler à ses coéquipiers, Kira était profondément immature, quand bien même il avait eu le mauvais goût de concilier cela avec une intelligence à la hauteur de son ego.

Cette petite plaisanterie puérile qui avait coûté la vie à trois personnes le démontrait.

Qui plus est, au lieu de dissimuler soigneusement le fait qu'il avait accès en temps réel aux informations détenues par la police, il avait fait tout son possible pour le leur faire comprendre, en modifiant délibérément les horaires de ses crimes pour qu'ils cessent de coïncider avec l'emploi du temps d'un lycéen...ou d'une lycéenne... Le lendemain du jour où L avait évoqué cette information aux policiers.

Kira n'était pas stupide... pas plus que la fille d'un commissaire de police... Pourquoi sacrifier un avantage décisif avant même d'en avoir exploité tout le potentiel ? Alors même que cela revenait à surligner aux yeux du détective la direction à suivre pour remonter sa trace ? Si elle se savait surveillée, pourquoi supprimer les agents du FBI au lieu de faire profil bas ?

Excès de confiance en soi prévisible de la part d'une mégalomane ? Mais si elle se surestimait, cela voulait-il dire pour autant qu'elle sous-estimait le détective ?

Un sourire commença à étirer les lèvres de Ryuzaki.

Oui, elle l'avait sous-estimé...lors de leur toute première confrontation... mais elle avait très bien retenu la petite leçon dont il lui avait fait bénéficier... Trop bien... Compris que dans un affrontement comme le leurs, il fallait prendre le risque de s'exposer face à son adversaire pour avoir la moindre chance de le démasquer en premier.

Kira n'avait pas adopté une posture défensive... ou plutôt, il avait compris que l'attaque pouvait être la plus imparable des défenses.

Il l'avait invité à la tuer ? Elle lui renvoyait la politesse. Elle ne se contentait pas de le narguer comme il l'avait fait lui même, dissimulé derrière la lettre L pour la substituer au nom d'un condamné à mort, elle voulait l'appâter...pour mieux refermer son piège.

Le doute cohabitait avec la certitude dans l'esprit du détective.

Objectivement, il ne pouvait pas lui refuser un semblant de présomption d'innocence, pas plus qu'il ne pouvait démontrer qu'elle se savait surveillée.

Mais une partie de lui... avait parfaitement déchiffré le message implicite que semblait lui murmurer silencieusement les lèvres humides d'une adolescente.

Quand tu contemples les Abysses, les Abysses te contemplent en retour.

Même si son visage était encore hors de portée de la criminelle, elle le voyait, et s'amusait à le lui faire sentir, tout en caressant avec délectation la ligne ambiguë séparant l'intuition du détective du désir de l'homme qui se dissimulait derrière la lettre L.

Est-ce qu'elle sentait le regard qui enregistrait méthodiquement les caresses dont elle faisait bénéficier son propre corps...ou est ce qu'il désirait qu'elle sente son regard tandis qu'elle se rapprochait lentement mais sûrement de l'optimum au delà duquel le plaisir ne pouvait que décroître ?

Excitante. Cette affaire devenait de plus en plus excitante. Kira... Aucun criminel ne l'avait fait frissonner jusqu'à présent... L'excitation qui faisait battre son cœur et brûlait derrière une attitude glaciale... Il ne l'avait jamais ressenti jusqu'à présent...

Il fallait garder son sang-froid malgré tout. Elle restait une suspecte. Rien de plus, et rien de moins pour l'instant. Mais quitte à donner au tueur en série un visage au lieu de la maintenir derrière un X anonyme jusqu'à ce qu'il soit démasqué pour de bon... celui de cette adolescente lui convenait fort bien... au meurtrier comme au détective...

Soichiro sentit son malaise grandir d'un cran significatif, quand bien même il maintenait une multitude d'écran dans l'angle mort de son champs de vision.

L souriait, dans une expression où l'excitation s'entremêlait à la malice, l'amusement et la cruauté, et qui aurait pu pétillé dans le regard d'un chat qui sentait par avance sur le bout de sa langue l'agonie de la souris sur le dos de laquelle il s'apprêtait à abattre la patte.

Qui est ce qu'il contemplait de cette manière ? Le criminel qu'il traquait de concert ? Sa propre fille ? Les deux ? Et de ces trois alternatives, laquelle aurait été la moins dérangeante ?

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Le désespoir tenait compagnie à la convoitise dans les yeux d'un shinegami tandis qu'il contemplait la spirale formée par une épluchure, cette spirale qui tourbillonnait dans le vide au dessus du sol, s'allongant indéfiniment au fur et à mesure du parcours méthodique de la lame qui caressait la surface d'un fruit.

Il avait beau répéter à la jeune femme qu'il pouvait se passer de ce genre de fioritures, cette dernière avait toujours prêté sourde oreille à ses doléances, prenant la peine d'éplucher soigneusement chaque pomme qu'elle octroyait à son compagnon de débauche, poussant le vice jusqu'à lui distribuer au compte goûte, quartier par quartier, des quartiers qu'elle s'efforçait de disposer de la manière la plus élégante possible sur une assiette en carton, indifférente à la manière dont le démon engloutissait goulûment son présent en une seule bouchée lorsque les préliminaires qu'elle lui imposait touchaient à leur fin tant attendu.

A certains moments, Ryuk trouvait cette manie amusante, à d'autres moments, elle le poussait au désespoir, mais il ne pouvait nier que de temps à autres, une attente douloureuse pouvait donner une saveur supplémentaire à son délice.

Curieusement, le sourire de son âme damné l'intéressait autant sinon plus que la petite avance sur paiement qu'elle s'était décidé à lui accorder, alors même que la surveillance dont elle faisait l'objet perdurait. Bien sûr, elle n'avait pas manqué de demander à son assistant involontaire de s'assurer qu'ils ne faisaient l'objet d'aucune filature, et ce petit en cas (une seule pomme, en tout et pour tout, quelle pingrerie!) s'était déroulé dans l'ombre d'un entrepôt desaffecté à l'écart du domicile familial des Yagami.

« Un problème, Ryuk ? »

Elle n'avait pas manqué de remarquer l'attention dont elle faisait l'objet.

« Tu me sembles...de bonne humeur, aujourd'hui... Je dirais même d'humeur généreuse. Hehe. Plus que d'habitude en tout cas... Au moins plus qu'hier... »

« Oh. J'ai pu passer un moment... des plus agréable. Il ne faut pas chercher plus loin. »

Un toussotement résonna entre les dents pointus du dieu de la mort tandis qu'il se grattait la tête dans l'expression la plus proche possible d'un embryon de gène pour un membre de son espèce.

« J'ai...vu... »

La courbe formée par les lèvres d'une criminelle s'étira de quelques millimètres supplémentaires.

« Je ne te pensais pas si pudique. Après tout, je me suis déjà changé devant toi sans que ça semble t'affecter plus que ça. »

Et sans que ça semble l'affecter plus que ça non plus s'était retenu d'ajouter le shinegami. Cette humaine était intéressante, sans doute plus intéressante que tout les autres compagnons que le hasard aurait pu lui attribuer, mais à certains moments, elle en devenait déconcertante... pour ne pas dire dérangeante. Passé les quelques secondes de frayeur, lors de leur premier entretien, elle s'était habituée à une vitesse fulgurante, peut-être même effrayante, à la présence d'un Dieu de la mort à ses côtés.

Les rares moments où Ryuk lui rappelait qu'à la fin, il inscrirait son nom sur sa death note, et qu'il pouvait faire avancer ou reculer ce moment à sa convenance, elle les accueillait comme un adulte le ferait avec les menaces d'un gamin qui lui arrivait tout juste à la ceinture.

Ryuk n'avait toujours pas décidé s'il devait juger cela irritant ou non.

« Tu sais, Ryuk, ce n'était pas si facile. »

« Hmm ? »

« De résister à la tentation de murmurer une certaine lettre de l'alphabet, juste avant que ce petit moment ne touche un peu trop rapidement à sa fin. »

Elle avait fermé les yeux et porté la main à ses lèvres pour dissimuler un rire à la limite du murmure lorsqu'elle s'était décidé à partager la plaisanterie qu'elle avait mentalement infligé à un détective.

Il fallut quelques instants à Ryuk pour sortir de sa stupeur et marmonner un borborygme qui se voulait interrogatif.

« Imaginer sa tête quand il aurait entendu cette petite provocation. Ah, ça aurait été des plus priceless, tu ne trouves pas ? Priceless mais certainement pas dépourvu de prix. Non, aussi amusant que ça auraient pu être, ça aurait été un peu gros, et je me suis fait suffisamment plaisir comme cela aujourd'hui. »

C'était le cas de le dire, mais le démon préférait ravaler sa remarque tant que la petite effrontée continuait de garder un fruit innocent en otage après l'avoir dépecé.

Néanmoins...

« Tu sais, Light... J'ai parfois du mal à comprendre les humains...mais il y a des moments..quand tu parles de lui, on aurait...presque...l'impression que... »

« Que ? »

Ryuk hésita avant de se décider à sacrifier potentiellement une pomme pour satisfaire son éternel curiosité vis à vis du genre humain.

« Que tu serais...attirée...par ce détective... »

Il avait hésité à placer d'autre syllabe derrière la lettre a. Pour son plus grand soulagement, la question n'arracha aucune réaction à l'adolescente en dehors d'un haussement de sourcil et d'un second gloussement.

« Hehe... En un sens... Non, tu as sans doute raison. Après tout, je n'avais personne d'autre en tête quand je lui ait offert un peu de variété pour égayer une surveillance qui doit lui paraître bien monotone. Tu veux savoir comment je l'ai imaginé à ce moment là ? »

Pour être honnête, Ryuk n'en était pas sûr, mais il était certain en revanche qu'elle se souciait comme d'une guigne de son intérêt pour la réponse à l'énigme qu'elle avait murmuré elle même.

« Ces douces secondes d'agonie, les cinq dernières au cours d'une période de quarante. Juste après que je lui ait murmuré que Kira était enfin à sa portée... Juste devant lui. L'expression qu'il pourrait avoir à ce moment là. Hehe. Cette pauvre Naomi m'a offert un petit avant goût et une jolie source d'inspiration en la matière. Je me demande si j'aurais la possibilité de pousser les choses un cran plus loin, cette fois. Après tout, avec le potentiel de la death note, je pourrais m'arranger pour que ces quelques secondes délicieusement interminables, de part et d'autre, elles se déroulent au cours d'un moment des plus agréables...qui ne serait plus solitaire, cette fois... Oui, ça serait...intéressant, tu ne trouves pas?»

S'il avait eu la chance d'être aux côtés d'un commissaire de police et d'un détective, au moment où le second surveillait d'un peu trop près la fille du premier, Ryuk n'aurait eu aucun mal à établir un parallèle entre ceux qui se disputaient mutuellement le rôle du chat et de la souris dans ce petit jeu initié par un shinegami sans le savoir.

« J'espère qu'il a apprécié le spectacle. Il en paiera le juste prix, le moment venu. Quand l'infortuné Actéon a eu le privilège involontaire de contempler une déesse dans son intimité, il a du lui offrir sa propre vie en compensation. »

Des mots qu'elle avait murmuré d'un air rêveur tout en promenant sa main sur sa joue.

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Un zeste de cruauté se mêlait à la nostalgie, aussi bien sur le visage de la criminelle que sur celui du détective, tandis qu'ils s'extirpaient petit à petit des souvenirs qu'ils avaient sorti de leur mémoire pour mieux les réchauffer.

« Oh, mais je peux t'assurer que je n'ai pas poussé cette petite surveillance au delà du nécessaire. »

« Tu veux me faire croire que tu aurais fermé les yeux, même un seul instant, sur ta principale suspecte ? »

Le pouce d'un détective caressa négligemment la courbe formé par ses lèvres.

« Bien sur que non. Mais cette surveillance n'a duré que cinq jours, tu sais. »

« Et au cours de ces cinq longues journées, tu n'aurais assisté à rien de compromettant ? Tu sais bien de quoi, je parle... S'il y avait eu quoi que ce soit pour remettre en question mon innocence, je ne serais pas ici. »

Elle voulait remuer le couteau dans la plaie et prolonger sa petite provocation de quelques crans supplémentaires ? Pourquoi pas ? Il pouvait se montrer complaisant, après tout, si elle n'y prenait pas garde, cette petite pique pouvait creuser sa propre tombe.

« Je ne me rappelle pas t'avoir dit quand j'avais installé ces caméras, et pourtant tu sembles persuadés de savoir exactement ce qu'elles ont pu me montrer ou non. »

Touché.

C'était néanmoins une lueur de malice qui avait pétillé dans les yeux de la jeune fille quand le détective lui avait renvoyé son accusation en y ajoutant un peu plus de mordant, les meurtres en séries pesaient significativement plus lourd dans la balance qu'un zeste de voyeurisme involontaire.

« Oh, entendons-nous bien, je reste dans le domaine des possibilités. Je sais mieux que toi tout ce qui s'est passé dans ma chambre, en conséquence, même si j'ignore à quel moment tu y a glissé le regard, je sais quel moment j'aurais préféré garder pour mon usage personnel. Et je ne peux pas me défaire de ce doute lancinant que tu as instillé en me dévoilant ces caméras. Est-ce que tu étais là, dans cette pièce, à ce moment là ? »

Ce moment qu'un détective faisait défiler mentalement dans son esprit pour le revisiter sous toutes ses coutures. Il n'avait pas beaucoup d'effort à faire pour ça, les expressions qui défilaient sur le visage de la prisonnière semblait taillée sur mesure pour lui servir d'aide mémoire.

« Comme j'ai dit une simple possibilité...mais après tout, que je puisse être Kira, ça reste également une simple possibilité pour toi, non ? Et pourtant...»

« Curieusement, cette...possibilité ne semble pas te déplaire plus que ça. »

« Je ne le nie pas. »

Avec laquelle des deux possibilités s'amusait-elle à le titiller à l'instant présent ? Une question des plus futiles... Les deux à la fois...

« Oh ? Est-ce que nous sommes arrivés aux moments de la confession ? Moi non plus, ça ne me déplaît pas, mais cela survient un peu trop tôt à mon goût...»

« J'en déduis que mes soupçons étaient bien fondées. J'avais un soupirant. Un soupirant qui ne s'est pas contenté de m'inviter au café pour un tête à tête. Et fougueux au point de ne pas attendre que je l'invite dans ma chambre à coucher pour y glisser l'œil à défaut du pied... Hmmm, comment est-ce que je dois prendre cette révélation... »

L entreprit de remplir à nouveau sa tasse de café, avant d'y vider a moitié d'un sucrier sous le regard aguicheur d'une criminelle. Un café qui avait un certain arôme de nostalgie. Ce petit flirt n'était pas apparu de nul part, après tout. Lors de cet entretien où il avait jaugé ses réactions aux différentes pièces à convictions qu'il faisait mine de lui dévoiler, elle le taquinait déjà sur la possibilité que ce n'était pas simplement pour interroger une suspecte ou un collaboratrice potentielle qu'il l'avait invité à partager la même table.

« Quitte à paraphraser Van dine, mon rôle est d'escorter la criminelle jusqu'à l'échafaud, pas d'escorter la mariée jusqu'à l'autel. »

« Deux possibilités qui ne sont pas incompatibles dans le cas présent, non ? »

Pendant quelques instants, le détective hésita à afficher son visage sur l'écran d'un ordinateur, pour le seul plaisir d'échanger un regard complice avec une suspecte.

« Tant que nous restons dans le domaine des possibilités, oui. Mais Kira n'est pas le chat de Schrödinger, pas plus que toi. Le choix entre les deux alternatives a déjà été tranché, et tu sais aussi bien que moi laquelle des deux l'a emportés. »

« Bien sûr que oui, et c'est bien pour cela que je te fais miroiter la bonne. »

Touché.

Le métis savoura son café comme l'effronterie dont la jeune fille avait enrobé sa déclaration d'innocence.

« Dois-je te rappeler, une fois de plus, que Kira a eu le bon goût d'interrompre ses meurtres dernièrement ? Comme par hasard, depuis ton incarcération volontaire. Je sais bien que corrélation n'est pas causalité, mais cela ne pèse pas vraiment en faveur de l'alternative que tu évoques. »

La prisonnière secoua la tête, aussi bien pour rejeter une mèche de cheveux sur le côtés que pour exprimer sa déception à son interlocuteur.

« Non, non, non, tout se déroulait à la perfection, pourquoi est-ce que tu viens tout gâcher avec une remarque dépourvue d'intérêt comme celle-ci ? »

« Je pense que tu devrais y porter un minimum d'intérêt, puisque le prolongement de cette situation décidera de ton sort quand ton incarcération touchera à sa fin. »

« L, que tu me considère comme une criminelle ou que tu continue de m'accorder une place à tes côtés quand mon innocence te paraîtra plus crédible, accordes-moi au moins le strict minimum pour être à la hauteur de ces deux positions. Que Kira ait repris ses meurtres ou non n'a aucune importance, dans les deux cas, et tant que tu demeureras l'unique canal d'informations avec le monde extérieur, tu as tout intérêt à me dire qu'ils ont cessés pour de bon. »

Elle avait fait mouche, une fois de plus, tout en s 'évertuant à demeurer sur le rebords de l'ambiguïté. A qui devait-il attribuer ses mots ?

A une détective potentielle suffisamment talentueuse pour lui donner la réplique au lieu de se cantonner au rôle de son docteur Watson ?

Ou a une criminelle qui savait pertinemment qu'une hécatombe s'abattrait à nouveau sur le monde criminel pendant sa captivité, démontrant la futilité de cette dernière, ce qui était l'unique raison pour laquelle elle s'y était soumise en tout premier lieu ?

Mais ce petit jeu ne pourrait pas demeurer éternellement, il le savait l'un comme l'autre. Kira n'avait rien d'une divinité, et tout les êtres humains sans exception finissaient par craquer tôt ou tard à force de se refuser de plier. Il pouvait donc s'offrir le luxe de se montrer complaisant tant qu'elle avait encore l'énergie de le narguer.

« Qui plus est, c'est un faux fuyant. Tu n'a toujours par répondu à ma question. »

« Disons que tu m'as peut-être donné l'occasion d'assister à un certain moment qu'une femme préférerait conserver dans son intimité. Qui sait ? Je ne peux pas nier la possibilité, à partir du moment où j'ai reconnu t'avoir placé sous surveillance jusque dans ta chambre... Tout comme tu ne peux pas nier une certaine possibilité de ton côté, même si tu n'es pas encore disposer à l'admettre pour l'instant. »

« Soit, nous parlons d'une possibilité. Je partirais du postulat qu'elle soit effective, après tout, ce n'est pas si différent des raisons qui t'ont poussé à me retenir ici, sous une surveillance encore plus étroite que la première. J'imagine que tu as pris la peine de revisionner les enregistrements que tu as récoltés avec une attention toute particulière, non ? »

Enlaçant ses propres genoux pour mieux reposer son menton entre ses bras, L contempla avec un amusement la séductrice qui semblait capable de franchir la barrière ornée d'une lettre gothique pour observer celui qui se dissimulait derrière.

« Cela va sans dire. »

« Et aucun de ces précieux enregistrement n'a eu ta préférence? »

« L'un d'entre eux a réclamé une attention toute particulière, je l'avoue. »

Un étonnement feint sans la moindre conviction donna une forme arrondie à un sourire, écartant un peu plus l'une de l'autre les lèvres qui avaient formé un arc.

« Dans ce cas. Si tu prenais la peine de me retirer ces menottes...ou au moins de m'autoriser à maintenir mes mains devant moi plutôt que derrière, je pourrais peut-être t'en offrir un second, pour passer le temps pendant les longues périodes d'inaction qui ne manqueront pas de parsemer ce tête à tête qui n'en finit pas. »

Proposition indécente murmurée avec d'autant plus de culot qu'elle savait pertinemment qu'il ne la prendrait pas au mot. Quoique... Dans tout les cas, elle offrait un contraste intéressant avec les tentatives analogue de Misa, qui avait aussi essayé de négocier une position plus confortable avec son ravisseur en faisant vibrer sa libido.

Les mots de l'une avait renvoyé un écho de désespoir qu'on aurait été en peine de trouver dans les paroles de l'autre.

Un jeu... Elle prenait ça comme un jeu... Mais pouvait-il vraiment le lui reprocher ? Après tout, depuis le début, il en avait fait de même avec cette investigation, cela ne signifiait pas pour autant qu'il en perdait conscience de la gravité des enjeux et des mises que chaque adversaire avait placé sur la table depuis le début.

La courtoisie comme la prudence l'invitait à placer sa criminelle à la même hauteur que lui. Si elle s'offrait le luxe de le provoquer de cette manière, c'est parce qu'elle estimait... non, qu'elle savait qu'elle n'était pas en position de faiblesse, malgré les apparences...

Ces petites provocations étaient-elles dépourvues de conséquence pour autant ? Après tout, elle introduisait une dissonance dans le script qu'elle avait préparé avant de se laisser enfermer. Une innocente rongée par le doute d'être une criminelle à son insu, au point d'accepter d'abandonner son sort à un détective pour qu'il lève l'ambiguïté une fois pour toute, aurait-elle le cœur de le défier de cette manière ?

« Parfois, je me demande si tu as conscience de ta situation, Yagami... »

Une pointe de tristesse se glissa l'espace d'un instant le long d'un sourire, adoucissant son effronterie.

« C'est peut-être précisément parce que j'en aie conscience que je fais tout mon possible pour l'oublier... même si c'est le temps de quelques minutes où je peux faire semblant que tout cela n'a aucune importance... qu'au bout du chemin, les choses pourront revenir au point initial et même s'améliorer au passage si je parviens à te convaincre que la vérité n'est pas où tu l'imagine... Tu ne va pas reprocher à une condamnée à mort d'espérer la grâce providentielle, et de construire sa vie sur cette possibilité aussi infime soit-elle, pour la simple et bonne raison que toutes les autres s'achèvent sur une voie de garage...»

Oh ? La façade se lézardait ? Même si c'était pour que derrière le masque de la criminelle potentielle se dissimule une simple suspecte qui savait pertinemment qu'une innocence bien réelle ne pesait pas lourd face à une présomption de culpabilité …

C'était crédible... à défaut d'être convaincant...

« Si tu es innocente, tu n'as rien à craindre, tu sais. »

« Merci, Ryuzaki. »

Un sourire mélancolique plus approprié à la fille qu'un commissaire s'imaginait qu'à la criminelle que L soupçonnait. Mais le second serait beaucoup plus difficile à duper que le premier.

Non, il était loin d'en avoir fini. En fait, ce n'était que le tout début. La façade de l'innocente pourrait-elle demeurer intacte jusqu'à la fin de son incarcération? Il ferait tout son possible pour la réduire en poussière.

Un risque demeurait néanmoins. Et si depuis le début, il n'y avait rien derrière cette façade, pour la simple et bonne raison qu'il n'y avait jamais eu de façade en premier lieu ? Si Kira ne s'était pas dissimulé derrière Light Yagami, comme il en était persuadé, pourrait-il seulement recoller les morceaux à la fin de la confrontation ? Un risque infime...mais qui n'en était pas moins réel pour autant.