Le magnifique prélude de Rachmaninov s'éleva dans les airs pénétrant les songes de la jolie blonde encore endormie. D'abord calme, la mélodie était douce et agréable. Puis le rythme de la musique s'accéléra soudainement s'imposant comme une réalité. Le réveil avait sonné. Yuya se frotta les paupières puis ouvrit grand les yeux en s'étirant comme un chat.

- Hum, quelle nuit agréable. J'ai bien dormi.

Sans attendre, elle sauta à bas du lit, s'approcha de la chaine hifi qui avait autrefois appartenue à son grand frère et monta le son. Elle aimait ce morceau. Elle préférait cela à un bip sonore horripilant pour la réveiller chaque matin et qui la mettait de mauvaise humeur. Elle attrapa la jaquette du CD qu'elle écoutait et sourit en observant le visage plaqué dessus.

- Cet homme a un talent fou. Je donnerai n'importe quoi pour savoir jouer ainsi. Souffla-t-elle pour elle-même. En plus d'être beau comme un Dieu…

Yuya soupira de jalousie et reposa la pochette du CD avant de prendre le magazine posé à côté. Elle en tourna quelques pages afin d'y trouver l'article qui l'intéressait :

« Kyo Mibu, célèbre pianiste japonais, continu d'enthousiasmer les foules. Depuis près de dix ans, il détient le record de nombre de disques vendus de par le monde et de concerts donnés. Après une tournée mondiale qui a duré plus de deux ans, le voici de retour au pays pour une série de représentations inédites. Il mène une carrière internationale en solo et ne semble pas prêt de s'arrêter. Malgré son jeune âge, il est le pianiste le plus brillant et le plus original de sa génération et de l'époque. Son jeu se caractérise par son sens artistique, son esprit hautement diabolique, son ampleur défiant toute mesure, la perfection de sa technique, ainsi que par une science innée d'établir le contact avec l'auditoire sans le moindre effort. Mais si Kyo Mibu est devenu l'idole des femmes pour sa beauté époustouflante, son charisme, sa splendeur naturelle, sans oublier ses yeux d'un rouge sang déroutant, il n'en reste pas moins un symbole de tourment pour la gente masculine qui aimerait lui ressembler. Doté d'un talent sans pareil, il conserve pourtant un caractère froid, taciturne et… dirait-on, quelque peu démoniaque. Ce dernier répand autour de lui une véritable aura de terreur qui paralyse les âmes faibles. Le sourire mauvais qu'il affiche en permanence renforce l'idée d'être face à un dangereux psychopathe. Serait-ce une façade ? Tel est le mystère depuis de nombreuses années car personne n'est jamais parvenu à approcher l'artiste sans rester paralysé de terreur. Pourtant, malgré son immense succès planétaire, une ombre semble planer au-dessus du pianiste. En effet, Kyo Mibu évoluant seul depuis toujours connaitrait à en croire les rumeurs et les statistiques, une légère baisse de côte de popularité, pourtant si infime qu'elle en paraitrait risible. C'est dans cette mesure que nous nous posons la question, à savoir si le musicien choisira de partager la scène en duo, ou alors si nous préférons imaginer quelque chose de plus spectaculaire, en orchestre. Ce serait à juste titre un bon moyen pour lui de propulser sa notoriété et sa carrière à un rang universel… »

Yuya laissa ses yeux vagabonder un instant sur les nombreuses photos de l'artiste entourant l'article et referma brusquement le magazine. Même si elle adorait réellement ce musicien et l'admirait pour son talent et son don inné, elle était pourtant loin de lui porter la même affection que toutes ces greluches hystériques qui se mettaient à hurler à la moindre de ses apparitions. Car au vu des dires des chroniques sur son comportement d'homme hautain et sans une once d'humanité, elle doutait qu'elle puisse s'entendre avec un type pareil. Malgré tout, il resterait pourtant l'un des meilleurs interprètes à ses yeux et ce, quelque soit son caractère.

8h30. L'heure tournait. Yuya se dépêcha de s'habiller et d'avaler son petit déjeuner avant de foncer à Ginza. Cette fois, elle avait décidé de commencer par les appartements les plus propres, elle ne tenait pas à gâcher le début de cette belle matinée ensoleillée par une vision d'horreur.


La journée était bien entamée, et il était presque 16h qu'en Yuya pénétra dans ce qu'elle avait décidé de surnommer « le dépotoir ». Pour son plus grand malheur, elle avait en effet bien choisi le nom. Une tornade s'était-elle déchainée depuis son passage la veille ? De nombreuses bouteilles, des boites à pizza et des morceaux de nourriture avaient envahi les lieux, jonchant le sol en long et en large. Ce salon qu'elle avait si vigoureusement bien nettoyé ressemblait en tout point à une poubelle géante.

Si elle ne prononça pas un mot, la jeune fille en était pourtant quitte pour une bonne rage et elle sentait son sang bouillir. Mais pour qui la prenait-on ? Pour une bonniche ? L'imbécile vivant ici, n'avait-il pas remarqué que tout était parfaitement propre quand il était rentré chez lui ? Bien sur, elle était embauchée pour s'occuper du ménage, mais il y avait des limites au manque de respect. Elle se fit la promesse de dire sa façon de penser à cet homme le jour où elle croiserait son chemin. Il allait passer un sale quart d'heure, il pouvait en être certain, et tant pis pour le manque de politesse dont elle ferait preuve.

Avec forte mauvaise humeur, Yuya s'employa à tout ranger et nettoyer une nouvelle fois, faisant un boucan infernal, et quand ce fut fait, elle décida de passer à la suite. Mais l'appartement était tellement grand qu'elle ne savait par où commencer. Elle avisa alors la première porte qu'elle aperçut le long du corridor, puis tourna la poignée. Elle se retrouva plongée dans l'obscurité mais distingua nettement un lit et les rayons du soleil tentant une vaine percée à travers les épais rideaux. Renonçant à utiliser l'interrupteur qu'elle cherchait à tâtons, elle traversa la chambre manquant de trébucher à plusieurs reprises, et ses mains se posèrent sur les tentures. Elle tira un grand coup sec pour faire entrer la lumière quand elle entendit presqu'aussitôt un grognement derrière elle. Son cœur s'accéléra dans sa poitrine. S'agissait-il d'un chien ? Était-il possible qu'il y ait un animal dans cette pièce ? Elle entendait distinctement quelque chose remuer dans son dos et une voix s'éleva, agressive.

- Bordel, t'es qui toi ?

Yuya se retourna vivement pour se retrouver nez à nez avec un homme nu à demi-allongé sur le lit. Elle distinguait à peine ses yeux cachés par une longue chevelure noire, mais fut paralysée quand d'une main l'individu écarta une mèche rebelle de son front. Son regard émeraude rencontra alors la couleur du sang, des yeux qui la perçaient de part en part comme s'ils la condamnaient à périr sur le champ.

- Je t'ai posé une question, s'énerva l'homme.

Yuya avala difficilement sa salive tentant d'échapper à ce regard animal tout en maitrisant les tremblements de son corps.

-Je… je suis la… la femme de ménage…

Elle ne parvenait à se défaire de ces yeux, comme si elle plongeait dans un gouffre sans fin. L'homme la dévisagea un instant comme s'il cherchait à sonder son âme puis se rallongea subitement.

-Si tu en as assez vu et que tu ne veux pas crever ici même, je te conseille de refermer ses putains de rideaux. Et dégage de là !

Face à la menace proférée, Yuya ne réfléchit pas. Elle ne fit ni une ni deux, referma les rideaux et quitta la chambre en vitesse.

Appuyée au mur du vestibule, la petite blonde avait toutes les peines du monde à se remettre de sa frayeur. Devait-elle quitter cet endroit au plus vite ou faire comme si de rien n'était et poursuivre son travail comme une bonne fille ? Une main posée sur la poignée de la porte, elle tentait désespérément de rassembler ses esprits et luttait contre son envie irrépressible de fuir. Avait-elle simplement rêvé ou s'agissait-il de Kyo Mibu, le célèbre pianiste qu'elle avait toujours admiré ? Elle avait pourtant eu l'impression d'avoir affaire à un démon. Ces yeux rouges, brillants et dévastateurs, elle les avaient vus maintes et maintes fois, que ce soit à la télé, dans les magazines ou sur les nombreuses pubs, les trouvant particulièrement attirants, fascinée qu'on puisse posséder un tel trésor, une telle rareté. Mais en face à face, les choses étaient différentes, elle s'était sentie comme happée. Il l'avait regardé comme un vulgaire insecte qu'on écraserait d'un revers de main, comme si elle n'était tout simplement rien… et ce ton dur et dénoué de sympathie quand il avait ouvert la bouche, l'avait accablée. L'image qu'elle avait de cet homme, de son idole en tant que musicien hors pair, de ce brillant artiste, avait volé en éclat en un instant, s'écroulant tel un château de carte. Il avait même menacé de la tuer si elle ne déguerpissait pas tout de suite. Quel horrible individu ! Yuya s'en serait presque effondrée de trouille. Et là voilà qui était prête à prendre ses jambes à son cou pour ficher le camp d'ici au plus vite, à juste titre d'ailleurs. Quel imbécile se risquerait à rester dans la demeure d'un tel démon ?

Mais allait-elle toutefois capituler aussi vite ? Pourquoi devrait-elle avoir peur de lui ? Après tout, elle n'avait rien fait qui puisse justifier un quelconque châtiment. Était-elle aussi faible pour ne pas parvenir à lui tenir tête ? Qu'est-ce qui lui permettait de croire qu'elle était inférieure à cet homme ? Rien. Même si leur statut n'avait rien en commun, ils étaient avant tout des humains. Alors, non, que ça lui plaise ou non, elle resterait et ferait son travail jusqu'au bout comme une vraie professionnelle. Mais qui aurait cru qu'elle se retrouverait un jour à faire le ménage chez le célèbre Kyo Mibu ? Pas elle, c'est sur. Mais n'avait-elle pas caressé le vain espoir de le rencontrer un jour ? Peut-être. Ceci dit, après cette brève rencontre, elle n'était plus très sure d'avoir envie de le connaitre. En tout cas, la presse n'avait pas menti à son sujet, et elle semblait même être en-dessous de la vérité.

Yuya inspira un grand coup et choisit toutefois de se remettre au travail. Il lui restait encore deux bonnes heures et d'après ce qu'elle en avait vu, le démon pianiste allait poursuivre sa sieste. Tant mieux. Elle préférait éviter une nouvelle confrontation. Elle attrapa son matériel et choisit de se rendre à la salle de bain au fond du couloir. Elle ne put s'empêcher de frissonner en passant devant la chambre de Kyo mais se força à ne plus y penser.


Toute à son occupation, la tête penchée dans l'énorme jacuzzi, le pommeau de douche en main, Yuya n'entendit pas le propriétaire des lieux se glisser dans son dos et se pencher sur elle, soufflant à son oreille.

- Alors, tu ne t'es pas enfuie on dirait ?

Kyo eut juste le temps de s'écarter pour éviter le coup de tête quand Yuya, dans un hurlement de stupeur se releva subitement. Dans sa surprise, elle lâcha le pommeau de douche qui se retourna l'arrosant des pieds à la tête. Elle chercha tant bien que mal à couper l'eau sous le rire diabolique de son persécuteur, quand ce dernier la poussa en avant. Elle tomba dans le jacuzzi et fut rapidement trempée jusqu'aux os en se débattant pour reprendre son équilibre. Quand elle parvint à tourner le robinet, elle lança un regard meurtrier à Kyo.

- Qu'est-ce que tu as fait, idiot ? Ça ne va pas dans ta tête ? S'insurgea la jeune fille en se mettant debout pour lui faire face.

- Tu es encore bien jeune, lança simplement son interlocuteur en fixant sa poitrine.

Yuya fronça les sourcils à cette réflexion avant de suivre la direction de son regard. Elle baissa la tête sur son tee-shirt trempé. Il dévoilait absolument tout de son anatomie.

- Aaaaahhh imbécile, ne regarde pas !

- Hahahaha ! T'es marrante !

- Donne-moi une serviette au lieu de te moquer de moi !

Les mains enfoncées dans le jean qu'il avait revêtu avant de se pointer, Kyo se contenta de hocher la tête dans un sourire ironique.

- Débrouille-toi toute seule ! Dit-il en tournant les talons. Et nettoie moi tout ce bordel !

Il quitta la salle de bain abandonnant la pauvre Yuya à son triste sort.

- Mais qu'est-ce qui ne va pas chez lui ? Grommela la petite blonde en enjambant le jacuzzi pour sortir. Il est malade ce type. Comment peut-on être aussi talentueux tout en étant aussi con ?

Elle farfouilla dans les placards à la recherche d'une serviette, et quand elle l'eut trouvée s'épongea le visage, essora ses cheveux, et sécha tant bien que mal ses vêtements. Comment allait-elle faire maintenant pour rentrer chez elle ? Elle n'allait tout de même pas se balader dans la rue, trempée de la tête aux pieds, ressemblant à un chien errant ? En tout cas il n'était pas question pour elle de rester là à ne rien dire. Il allait en prendre pour son grade monsieur le virtuose.

Comme une furie, et tant pis si elle inondait le sol, elle se dirigea d'un pas furieux au salon où elle retrouva le démon vautré dans le canapé une bouteille de saké à la main. Il ne lui accorda même pas un regard quand elle se mit à brailler.

- Espèce de débile. Comment je vais faire pour continuer à travailler dans cet état ? Je n'ai aucun vêtement de rechange.

Kyo ne répondit pas, se triturant l'oreille comme s'il était devenu subitement sourd. Mais Yuya ne comptait pas en rester là.

- Tu m'écoutes ? Cria-t-elle en s'approchant plus près.

Il daigna lui lancer un coup d'œil de côté jaugeant la créature qui osait lui hurler dessus à plein poumon.

- Tu sais à qui tu parles au moins ?

- J'n'en ai rien à faire que tu sois célèbre. Ça ne te donne pas le droit de me traiter comme tu l'as fait.

A n'en pas douter, cette fille, aussi insignifiante soit-elle, avait beaucoup de cran pour se permettre de lui parler de cette manière.

- Et puis, c'était quoi tout ce foutoir ? Dans quel monde tu vis pour ne rien respecter alors que j'ai tout nettoyé à la perfection hier ?

La bombe avait été lâchée. Yuya ne parvenait plus à se maitriser tant la colère la faisait trembler. Et tant pis pour les conséquences. Même si elle devait perdre son boulot, elle ne pouvait pas laisser passer une chose aussi grave. Quelque fut le rang d'une personne, chacun avait droit au respect.

- Tu as beau être un musicien talentueux, tu n'en restes pas moins quelqu'un de méprisable.

Elle ne laissa rien paraitre de sa peur quand Kyo se leva vivement et vint se poster face à elle, son visage à quelques centimètres d'elle. Son regard était dur comme la pierre et ses pupilles si menaçantes qu'elle finit par baisser les yeux, vaincue.

- Tu n'as peur de rien on dirait. Tu as du cran pour une planche à pain.

Yuya garda le silence malgré cette remarque des plus déplaisantes, pétrifiée. Kyo l'observa un moment et inspira.

- Tu me plais. C'est entendu ! Je ferai de toi mon serviteur numéro un.

Et il partit dans un grand éclat de rire, l'effleurant en passant près d'elle pour gagner la cuisine.

- Hein ! Quoi ?

La jeune fille n'était pas sure d'avoir bien compris. Son serviteur numéro un ? Mais qu'est-ce qu'il racontait cette andouille ?

- Qu'est-ce que tu racontes ? Demanda-t-elle en se tournant pour le voir. Tu crois que je vais accepter ça ? Pourquoi est-ce que je serai ta servante ?

- Pff, t'es bête ou tu le fais exprès ?

Yuya serra les poings si forts qu'elle s'enfonça presque les ongles dans la paume. Pour qui il se prenait cet imbécile pour l'insulter comme ça.

- Parce que je suis le célèbre Kyo aux yeux de démon.

Comme si ça expliquait tout. Kyo aux de démon ? Mais oui, elle avait déjà lu ça quelque part. Onime no Kyo. C'est ainsi que de nombreux journalistes l'avaient surnommé. Visiblement, ils ne s'étaient pas trompés. Il ressemblait en tout point à l'ange noir sortit des Enfers pour tourmentés les âmes fragiles. Mais Yuya était loin d'être la petite fille faible qu'on aurait pu croire, et cet imbécile d'ange allait l'apprendre à ses dépends.

- Tu peux toujours courir. Jamais je ne serai ton esclave, Kyo aux yeux de démon.

Et elle se détourna sous l'œil intrigué du pianiste pour aller remettre un peu d'ordre dans cette fichue salle de bain. Kyo étouffa un petit rire, il allait bien s'amuser avec cette fille. L'avenir promettait d'être relativement intéressant. Il attrapa une nouvelle bouteille de saké et s'en retourna dans sa chambre se fichant pas mal du raffut ainsi que des jurons proférés par sa nouvelle femme de ménage.


Qu'avez-vous pensé de la rencontre de notre couple préféré? Ça démarre mal pour ces deux-là.

Prochain chapitre dans le week-end.