C'était juste une fillette. Petite pour son âge et bien trop maigre avec de longs cheveux bruns lui mangeaient le visage. Elle se tenait immobile au milieu du groupe qui la cernait et à la façon dont elle se mordait la lèvre, il était évident qu'elle faisait de son mieux pour ne pas pleurer.
Cela avait commencé comme un jeu, un jeu cruel que les enfants maniaient instinctivement et dont le but était plus d'assoir leur dominance parmi leurs pairs que de véritablement faire souffrir leur victime. Juste un moyen pour fin. Mais comme elle ne réagissait pas, ils se lassèrent vite de leurs moqueries. L'un d'entre eux tendit la main et la poussa violemment. La fillette tomba sur le sol boueux avec un petit cri de douleur.
« OOOh regardez, c'est un cochon…Grouik Grouik ! »
Les rires se teintèrent de cruauté et tout le groupe reprit les grognements avec enthousiasme.
« Cochonne ! Cochonne ! Octavia est une cochonne ! »
« Octavia aime se rouler dans la boue ! »
« Octavia pue comme un cochon ! »
Une des filles, se saisit de la longue chevelure d'Octavia et tira dessus méchamment.
« Regardez, ses cheveux sont de la même couleur que la boue. Peut-être que c'est comme cela qu'elle les lave ! »
Les rires redoublèrent.
« Peut-être que l'on devrait lui apprendre comment en fait chez les gens civilisés ! »
Des oui jaillirent de toutes parts.
« Allez chercher des seaux. Il est temps que cette sauvage découvre ce que c'est que de se laver ! »
L'eau qu'ils déversèrent sur sa tête était glacée et Octavia cria de douleur. Trempée et claquant des dents, elle se redressa maladroitement et bouscula une fille qui se mit à hurler de dégoût.
« Elle a ruiné mon nouveau pull ! Elle a fait exprès de mettre ses mains pleine de boue sur mon pull pour le tacher ! Tout ça parce qu'elle est jalouse de mes vêtements ! »
Un coup de poing dans son ventre lui coupa la respiration et Octavia s'effondra à nouveau sur le sol.
« Sale pouilleuse, comment tu oses faire pleurer Elena ! »
Tentant de reprendre son souffle, la fillette releva timidement la tête mais quand elle croisa le regard bleu azur du garçon qui venait de la frapper elle ne put s'empêcher de trembler.
« Vermine, je vais t'apprendre à rester à ta place ! »
Son poing se leva à nouveau et instinctivement elle leva le bras pour se protéger. Mais le coup ne vint jamais et le rire des enfants s'éteignit brusquement. Avec stupeur, Octavia découvrit une mince silhouette se dressait devant elle, faisant écran entre elle et son agresseur.
« OOOh vous avez vu, le taré est venu au secours de la pouilleuse ! Si c'est pas trop mignon ça ! »
Le groupe s'était remis de sa surprise et il ricana méchamment.
« C'est sa petite copine ? »
« Pas étonnant qu'ils sortent ensembles, ils sont aussi tarés l'un que l'autre »
« Ouaip et puis il doit avoir l'habitude des mauvaises odeurs, là d'où il vient ils doivent pas se laver souvent… »
« Peut-être qu'il n'est pas juste muet. Doit être aussi bigleux pour sortir avec une telle mocheté ! »
Le nouveau venu demeura imperturbable sous le flot d'insultes. Le sourire du garçon aux yeux bleus se fit cruel. Ce gamin ne faisait pas le poids. Il devait bien faire une tête de moins que lui et pour ce qu'il en voyait, il était aussi épais qu'une tranche de pain.
« Bon on a assez rit. Maintenant tu dégages. J'ai encore des choses à régler avec ta copine… »
Le garçon ne broncha pas mais ne bougea pas d'un pouce. L'autre garçon haussa les épaules.
« Tu l'auras voulu »
Et d'un coup d'épaule il le poussa durement avant de d'attraper méchamment le poignet de la fillette toujours au sol.
« Toi, tu vas… »
Il ne termina jamais sa phrase. Une main se posa sur son bras et sans qu'il comprenne comment, il se retrouva à son tour allongé sur le sol avec une bottine qui lui compressait la gorge. En suffocant il essaya de se dégager mais cela ne fit qu'accroître la pression sur sa trachée et des petites étoiles se mirent à danser devant ses yeux. Il était à deux doigts de perdre connaissance quand soudain l'air emplit à nouveau ses poumons et il se redressa maladroitement ses deux mains sur sa gorge. Face à lui l'autre garçon le fixait de son regard glacé et il ne put s'empêcher de frissonner. Il n'avait jamais reculé devant une bagarre et personne n'ignorait le plaisir pervers qu'il retirait de la douleur de l'autre. Mais ce garçon était différent. Il avait pu éprouver sa force quand son pied l'avait étouffé et maintenant il pouvait jauger sa détermination. Et pour la première fois de sa vie, il éprouva de la peur. Parce que s'il aimait infliger de la souffrance, l'autre avait lui, la volonté de tuer.
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
« J'ai failli »
« Pourquoi ? »
« J'ai presque pris une vie aujourd'hui. »
« Il t'a attaqué ? »
« Non »
« Menacé ? »
« Non »
« Qu'est-ce qu'il a fait ? »
« Il a attaqué une fille… »
« Tu la connaissais ? »
« Non »
« Alors pourquoi tu es intervenu ? »
« Je ne sais pas. J'ai pas réfléchi. »
« Et tu l'as frappé ? »
« Non. »
« Qu'est-ce que tu as fait ? »
« Je me suis juste mis devant elle »
« Pourquoi ? »
« Parce que je pensais que cela suffirait. »
« Suffirait pour quoi ? »
« Pour qu'il arrête »
« Et cela a marché ? »
« Non »
« Quand l'as-tu frappé ? »
« Quand il a voulu la frapper à nouveau »
« Qu'est-ce que tu as ressenti ? »
« …. »
« Qu'est-ce que tu as ressenti alors ? »
« J'avais envie de le tuer… »
«Pourquoi ? »
« Pour ce qu'il avait fait. Pour ce qu'il allait faire… »
« Et il a fait quoi ? Il allait refaire quoi ? »
« La frapper… »
« Ton amie ? »
« Ce n'est pas mon amie. »
« Alors pourquoi tu es intervenu ? Pourquoi tu as eu envie de le tuer ? »
« Parce que… elle était si petite. Elle n'avait pas la force de se défendre »
« Mais toi oui. »
« Je suis un ripa… »
« Tu te trompes washu, tu n'es plus un tueur… »
« J'ai eu envie de le tuer… je l'aurais fait »
« Qu'est-ce qui t'en a empêché ? »
« Elle »
« Elle ? »
« Octavia »
« Octavia. C'est son nom ? »
« Oui »
« C'est elle qu'il avait frappé ? »
« Oui »
« Et elle a fait quoi ? »
« Elle a posé sa main sur mon bras. »
« Et que c'est-il passé alors ? »
« Rien. Sa main était chaude »
« Chaude ? »
« Oui. J'ai senti sa chaleur et je ne sais pas, je n'ai plus eu envie de le tuer »
« Tu as ressenti quoi ? »
« De la paix… »
« Dis-moi maintenant washu, pourquoi tu as voulu le tuer ? »
« … »
« Pourquoi tu as voulu le tuer ? »
« Parce que je ne laisserais plus jamais les monstres gagner ! »
« Et pourquoi tu ne l'as pas tué ? »
« Je ne sais pas »
« Pourquoi washu ? »
« Parce que je ne suis plus un monstre… »
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
La fillette qui gisait sur le sol ne devait pas avoir 10 ans.
Elle avait dû être belle, avec ses joues rondes et son corps gracile et Lincoln pouvait sans mal l'imaginer en train de rire, ses lèvres rouges dévoilant l'émail immaculé de ses dents.
Elle avait dû être aimée et chérie comme en témoignait les perles qui se perdaient dans ses cheveux et le soin avec lequel sa robe avait été brodée de papillons d'un bleu lumineux.
Elle avait dû être heureuse.
« Washu tok pint puta eisho ! »
Des rires gras lui écorchèrent les oreilles mais le garçon ne bougea pas. Il fixait les papillons comme hypnotisé.
« Aishung toplek Wahsu eisho ! »
Un coup de botte dans le creux de ses reins le fit tomber à genoux.
« Pinta puta, pinta puta ! »
Il secoua la tête.
« Aisho Red washu nope kum to receif ! »
Une lame s'appuya sur sa gorge, ouvrant un mince sillon vermillon sur sa peau sale mais il n'en ressentit aucune douleur. Cela faisait bien longtemps qu'il ne ressentait plus rien. C'était la puissance du Red. Tournant la tête, il fixa son agresseur droit dans les yeux et il n'eut pas besoin de mot pour faire comprendre sa résolution. Il ne céderait pas.
Le coup de poing de l'homme le prit par surprise et lui fendit la lèvre mais il ne broncha pas.
Le second coup le frappa à la tempe et il s'effondra lourdement sur le sol, la tête en feu, une envie de vomir au creux du ventre.
« Achlaf ! »
Le bruit sec d'une arme que l'on charge résonna dans la nuit arrêtant une seconde les rires. Mais l'idée de sa mort ne le fit même pas frémir. Les papillons bleus étaient rares par ici et en voir un était de bon augure.
« Atikin ! Loctek nonam »
La nouvelle voix n'admettait aucune contestation et elle n'en reçut aucune. Mêmes les bêtes les plus vicieuses savaient reconnaître leur maître.
Un cracha mouilla la joue du garçon mais c'est à peine s'il s'en rendit compte. Son regard fixait toujours les papillons qui dansaient, lentement noyés par les pétales rouges des fleurs qui s'épanouissaient sur la robe de la fillette.
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
« Comment t'appelles-tu petit ? »
« C'est inutile. Il ne parle pas. »
« Il est muet ? »
Abby haussa les épaules.
« Non, physiquement il n'y a rien qui l'en empêche. »
« Alors pourquoi ? »
La question ne méritait pas de réponse et une lueur de mépris traversa les prunelles claires du médecin. Le bureaucrate soupira. Cette tâche s'avérait encore pire que ce qu'il avait imaginé.
« C'est que j'ai besoin d'un nom pour son dossier moi. Il doit bien avoir quelqu'un qui le connaisse dans ce camp non ? »
« Il s'appelle Lincoln. »
« Lincoln ? C'est un drôle de nom pour un Reaper. »
« Un quoi ? »
« Un tueur… c'est bien comme ça que les gens de son peuple les appellent non ? »
« C'est surtout une victime ! »
Le regard qu'il lui lança disait clairement tout le bien qu'il pensait des femmes.
« Vous avez Dr Griffin, une singulière conception du monde. Si j'en crois le dossier que j'ai sous les yeux et les rapports qui y figurent, votre petit protégé faisait partie d'un des groupes de rebelles les plus craint de la région du Nord. Pour mémoire, je citerais dans les exactions qui leur sont attribuées, pillages, massacres, viols, cannibalismes, mutilations… et j'en passe et des meilleures. En regard de tout cela, je pense que le terme de victime ne soit pas vraiment approprié dans son cas. »
« Lincoln n'est pas un tueur… »
« Allez le dire à ses victimes, je pense qu'elles vous diraient le contraire. Ah mais c'est vrai, les morts ne parlent pas ! »
Abby se mordit les lèvres et elle dut se rappeler qu'elle avait juré de sauver des vies pour s'empêcher d'étrangler ce triste sire avec sa cravate.
« Bon reprenons. Quel âge a donc votre agneau ? »
« Je dirais dans les 10 d'après ses dents. Mais c'est difficile d'être précis en regard de son état de malnutrition et des mauvais traitements qu'il a subi. »
« Bon, on va dire 10 ans. Est-ce que quelqu'un sait s'il a encore de la famille dans le nord. C'est quoi encore leur nom… ah oui Azgeda ?
« Il est Trikru. »
Indra avait parlé malgré elle mais elle ne détourna pas les yeux quand le fonctionnaire se tourna vers elle, surpris de toute évidence qu'une femme comme elle ose intervenir dans une conversation officielle
« Trikru ? »
« C'est le nom de son clan, il fait partie du peuple des arbres. Ils vivent au sud, dans la forêt. »
« Tiens donc. Et je peux vous demander comment vous savez ça s'il ne parle pas et que personne ne semble le connaître ? »
Il y avait en Indra une dignité naturelle que rien ne pouvait atteindre et face à son regard grave, le fonctionnaire ne put que détourner les yeux.
« Il porte les tatouages de son clan. Il devait tout juste commencer son initiation quand ils l'ont enlevé. »
Quelque chose dans sa voix titilla la curiosité d'Abby et elle ne put s'empêcher de lancer un regard interrogateur à l'aide-infirmière. Mais cette dernière ne cilla pas.
« Alors, on va dire que je vous crois. Trikru. Nous allons orienter nos recherches par là… »
« C'est inutile… »
« Et je peux vous demander pourquoi ? »
« Son clan n'existe plus. »
Et seule l'ombre qui noyait ses yeux trahit sa peine.
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
« Indra ! »
L'aide-infirmière ne se retourna pas mais imperceptiblement elle ralentit son allure permettant à Abby de la rejoindre.
« Il faut qu'on se parle… »
Les yeux de la jeune femme étaient une nuit sans fond et rien dans son visage ne trahissait ses sentiments.
« Tu dois me dire la vérité Indra. Lincoln… tu le connais n'est-ce pas ? »
Elle demeura impassible et Abby désespéra un instant d'avoir une réponse quand lentement, elle hocha la tête.
« Tu sais ce qu'il lui est arrivé ? Tu connais son histoire ? »
« C'est du passé Doktor. Cela ne changera rien à ce qu'il est. »
Abby secoua la tête.
« Tu te trompes Indra. C'est peut-être la seule chose qui puisse le sauver. »
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
« Tu t'appelles Linkon kum Trikru. Tu fais partie du Peuple des arbres, un peuple libre et fier qui n'a jamais courbé l'échine devant quiconque. Son territoire s'étend depuis les montagnes du sud aux plaines de l'est et ce depuis que le jour est jour et que la nuit est nuit. »
Indra avait posé son regard sombre dans celui de l'enfant et ce dernier ne chercha pas à s'en libérer.
« Ton village porte le nom de Tondece et il comportait 100 guerriers. Il y a 12 lunes de cela, des ripa Azgeda l'ont attaqué. Ils ont tué les hommes, violés les femmes avant de leur trancher la gorge et ont volé une 10e d'enfants. 7 corps ont été retrouvé, abandonnés à l'endroit où ils avaient été torturé et mis à mort. Les trois derniers, personne n'a jamais su ce qu'ils étaient devenus. Une fille, deux garçons. »
La voix d'Indra ne faillit jamais. Mais son regard se chargea d'ombres, accentuant la sévérité de ses traits.
« Le plus âgé s'appelait Naikou. Il était grand et fort pour son âge mais il n'avait pas le coeur d'un guerrier. C'était un Fisa, un guerrisseur. La fille avait les cheveux couleurs du sable et des yeux en amandes. C'était une enfant rieuse qui ne prenait rien au sérieux. Ce qu'elle aimait par-dessus tout c'étaient les papillons. Ceux de la légende. Ain gada Onya… »
Le visage de la femme demeura impassible mais la larme qui roula sur sa joue laissa un instant entrevoir la mère qu'elle avait été.
« Le dernier était le plus petit et le plus jeune. Le plus faible aussi physiquement. Mais son âme était d'une matière différente de celle des autres enfants du clan. C'était un aitik klir, un gardien de la mémoire. Sa mère juste avant de mourir lui a donné le nom de Linkon… »
L'enfant retenait son souffle. Son visage ne trahissait rien mais ses yeux, ses yeux avaient perdus leur fixité habituelle.
De la main, Indra désigna les cercles noirs qui enserraient le haut du bras du garçon.
« Le premier cercle symbolise le clan. Il est large et puissant. Le second marque ton initiation, le début de ton identité de guerrier. Le troisième est ouvert parce qu'en toi le passé ne disparaitra jamais et influencera toujours tes actions. Quand tu accepteras ce que tu es devenu, tu traceras un 4eme cercle, fait de points et de vagues parce tu auras le courage de reconnaître tes fautes et tes faiblesses et pour que jamais tu n'oublies à quel point tu t'es perdu. »
Son regard était d'une dureté minérale mais exempt de tout reproche.
« Le dernier cercle, tu le traceras quand tu seras redevenu un à nouveau. Il sera fermé et marquera ton retour dans ton clan. »
« Ai badan yu op en nou moun »
