Un petit OS sur Nestor qui répondait aux critères suivants :
Le thème est au bord de l'eau.
• Dans votre texte le nombre 42 a une signification particulière.
• Vous devez faire apparaître les 5 sens.
• Vous devez faire apparaître les 4 éléments
• Votre texte devra faire entre 1500 mots et 2300 mots.
Bonne lecture !
TEXTE 2
Libre de ne pas être ce que je suis
Cela fait si longtemps que je n'ai pas vu ce qui m'attache vraiment à la vie. Tous ces petits détails que l'on oublie, à force de les voir quotidiennement. Mais quand ils disparaissent, c'est une part de soi qui meurt.
Cela fait si longtemps que je n'ai pas vu le soleil. Les ténèbres sont glauques. Immobiles, comme gravées dans les murs, dans les meubles. Je ne le reconnais, les soirs, qu'à la flamme qui frémit sur la table de chevet. Comme la seule chose qui puisse bouger dans cette pièce paralysée. Et qui puisse m'apporter de la lumière, de la chaleur.
Cela fait si longtemps que je n'ai pas vu les nuages, un bout de ciel, qu'il soit bleu, qu'il soit gris. Quand je regarde en haut, il n'y a que ce plafond, ces poutres. Je reconnais les mêmes dessins qui se forment dans les sillons colorés du bois. De là où je suis, j'ai compté quarante-deux clous.
Cela fait si longtemps que je n'ai pas vu les couleurs des arbres. Leurs feuilles sont d'un vert que j'ai oublié. Tout est brun, gris et noir, autour de moi. Plus rien n'a de teinte. Ma propre peau se rapproche plus du blanc que du beige. La seule nuance que je discerne, ce sont les veines bleutées qui ressortent au niveau de mon avant-bras meurtri par les saignées, là où il n'est pas parsemé d'hématomes, qui apparaissent et disparaissent par cycle, partout sur mon corps.
Cela fait si longtemps que je n'ai pas touché de l'herbe humide, de la boue. Sous les paumes, il y a toujours ce matelas trop moelleux dans lequel je m'enfonce. Il doit aujourd'hui avoir gardé mon empreinte à force d'y être resté. Et ces draps, qui m'étouffent, transpirant de mes propres sueurs.
Cela fait si longtemps que je n'ai pas senti l'odeur de la nature et le vent contre mon visage. J'étouffe dans la chaleur fiévreuse dans laquelle je suis enfermé depuis des mois. Il n'y a pas d'air pour que je puisse respirer. Et les senteurs que je dégage me répugnent. L'encens cherche à me tuer plus qu'à me guérir, mais c'est ce que préconisent les guérisseurs.
Cela fait si longtemps que je n'ai pas bu de l'eau fraîche, celle qui sort directement de la source, que l'on prend à pleines mains. Dans ma bouche, je sens encore le goût des décoctions que me sert maman. C'est chaud, putride. Avec des grumeaux. Je ne préfère pas savoir ce qu'il y a dedans.
Cela fait si longtemps que je n'ai pas entendu le vent siffler dans mes oreilles et les oiseaux chanter. Rien ne vole dans cette chambre. La gravité y est si forte. Tout n'est que silence. Il n'y a que les frémissements de mes mouvements sous les draps et mes toussotements épars.
Cela fait si longtemps que je n'ai pas éprouvé l'étau du cuir de mes chaussures sur mes pieds. Ils sont nus et moites toute la journée. Je suis certain que je ne pourrai pas remettre celles que maman m'avait achetées l'année dernière. Depuis le temps, je ne dois plus faire la même pointure. Quel gâchis. Une paire de chaussures que je ne pourrai pas user, que je ne pourrai pas salir dans la boue, faisant bisquer maman, comme lorsqu'elle devait toujours me les nettoyer d'un coup de baguette magique. Comme si un geste du poignet lui coûtait tant. Si elle savait ce que c'est de rester immobile.
Oui. Mon seul rêve, aujourd'hui, ça serait de me balader au bord de l'eau. Près de la rivière de Hilcot Brook. Je ne l'ai jamais dit à maman. Encore moins à papa. Il est déjà assez furieux comme ça. Et je sais que je dois rester dans cette chambre. « Pour mon propre bien ». Même si je sais que c'est pour rester à l'abri des autres. Pour ne pas faire honte à ma famille. Pour ne pas contaminer d'autres sorciers avec mon impureté de sang, comme l'a lâché une fois papa.
Quand j'étais tout petit, je détestais aller me promener. Je préférais nettement rester jouer dans ma chambre. Aujourd'hui, je regrette tellement de ne pas pouvoir poser le pied dehors. Cette pièce est devenue ma prison. Je ne peux même pas regarder dehors. Maman a ensorcelé les rideaux pour qu'ils restent fermés. Elle craint que la lumière ne me fatigue plus encore. Mais je sais que c'est juste parce qu'elle refuse de voir à la lumière du jour que je suis encore plus blanc qu'elle. Elle a même fait retirer les miroirs, tout ce qui pourrait avoir un reflet. Je dois être tellement décharné. Je dois ressembler à un squelette. Maman doit penser que ma propre image me ferait faire des cauchemars.
Calypso, elle, elle n'a pas peur de moi. Si papa savait qu'elle venait dans ma chambre, il la punirait, j'en suis sûr. Mais je chéris tellement ces moments avec elle. Styx et Chryséis ne viennent pas, elles. Mais elles sont trop jeunes. Et trop bruyantes. Papa les a mises en garde. Elles deviendraient comme moi si elles m'approchaient. Elles doivent tellement avoir changé depuis la dernière fois que je les ai vues. À leur âge, on grandit très vite, très rapidement.
Calypso, elle, elle se fiche de ce que dit papa. J'espère qu'il a tort, comme elle le dit. Je n'ai pas envie de lui donner ce que je porte. Je ne l'ai jamais connu désobéissante, mais cette nouvelle facette me plaît. Me sauve.
Calypso, elle, elle prend le temps de parler avec moi, de m'examiner. Ce n'est pas comme maman, qui fuit à moitié. Ce n'est pas comme papa qui tente d'oublier que j'existe. Personne n'a sûrement pris soin de moi comme ça. Pas seulement parce qu'elle tente de comprendre ma maladie, mais surtout comment je la vis. Comment elle me tue.
Les gens pensent que les plus grands supplices se déroulent dans des caves sinistres, sur des tables de torture. Mais ils ignorent que le même calvaire peut se vivre dans un lit, dans une chambre d'enfant.
Au fond, je me fiche de l'issue. Que je vive, que je meure. Je veux partir de cette pièce. Je ne veux pas rester ici des mois encore. Des années. J'ai envie de me lever, de sentir mes jambes me soulever. Peut-être même courir. Sur les rives de Hilcot Brook, sur un chemin d'ailleurs, peu importe.
Parfois, je rêve qu'un miracle me permettra d'aller à Poudlard dans deux ans, comme Calypso qui va bientôt monter dans le Poudlard Express. Et que le Choixpeau m'enverra à Serpentard. Cela fera enfin peut-être sourire papa. Cela éveillera peut-être un peu de fierté en lui. Oui. Fier d'avoir un fils digne de l'héritage de son nom, de la lignée des Curtiss. De son sang qui l'a trahi.
Un jour, j'aurai peut-être des amis. Des camarades de dortoir qui seront avec moi sept années durant. Des gens à qui parler. Des gens à qui me confier. Des gens, comme Calypso, qui comprendront. Qui m'écouteront. Qui ne verront pas ma maladie. Elle est le masque que je n'ai jamais voulu porter. Je sais que personne ne pourra jamais me le retirer. Mais j'espère qu'un jour, quelqu'un pourra apprécier la personne qui se trouve derrière. L'aimer, peut-être.
D'ici là, je ne peux que pleurer l'absence prochaine de Calypso. Me plaindre en silence à ces quarante-deux clous qui me dévisagent de jour comme de nuit. Fermer les yeux. Rêver. Pour m'échapper, je n'ai rien de plus que mon imagination. Car mon corps m'a lâché depuis longtemps. Le corps d'un soi-disant sang-pur. Quelle ironie. Aucun sang sorcier ne pourrait être plus infecté que le mien... C'est pour cela que les guérisseurs n'arrivent même pas à lui donner de nom. Ça n'arrive à personne. Personne à part moi. Il y avait de quoi penser que j'étais cracmol. Ça aurait donné une raison de plus à papa pour m'oublier.
Mais la plus grande magie qui coule en moi, ce sont ces images. Ces sensations. Celles de cette balade fictive à Hilcot Brook. Un délire qui semble si réel que j'en accuse ma fièvre et mes vertiges. Oui. Mon paradis, c'est cette promenade au bord de l'eau. Loin des pensées noires que je broie à longueur de journée.
Je l'attends. Je l'attends, cette libération.
Je veux être libre de cette chambre.
Je veux être libre de réaliser mes rêves.
Je veux être libre d'entrer à Poudlard un jour.
Je veux être libre de ne pas être ce que je suis.
