Chapitre 1 : Curiosité et observation

Sally Jackson soupira de soulagement lorsqu'enfin elle put quitter son tablier et retourner chez elle. Sa première journée avait été épuisante. Le restaurant était plus grand qu'elle ne le pensait et n'avait pas désempli de l'après-midi. Les commandes s'étaient accumulées, elle s'était sentie appelée de tous côtés et au milieu de l'agitation et de la précipitation, elle avait eu du mal à ne pas se tromper dans le service et à être suffisamment rapide pour ne pas solliciter l'énervement des riches touristes qui venaient visiter l'île. Par ailleurs, personne ne l'avait aidé ou même soutenu dans sa journée. Après une rapide présentation par le patron et les salutations de ses collègues à peine marmonnées, son nom n'avait été beuglé que par les cuisiniers qui lui indiquaient ensuite la table à servir. Cependant, Sally était assez satisfaite d'elle-même, elle n'avait pas renversé un seul plateau, ne s'était trompée que deux fois dans les commandes et avait déjà touché un maigre pourboire. Le reste viendrait avec l'expérience, pensa-t-elle.

Elle quitta la rue principale pour prendre une petite ruelle qui débouchait sur la plage. Une fois qu'elle l'eut rejointe elle ôta ses chaussures, laissant ses pieds endoloris s'enfoncer dans le sable chaud et gagna lentement l'océan, respirant profondément l'air iodé. Elle finit par s'asseoir sur le bord, laissant la houle venir lui tremper les jambes douloureuses d'être restée debout toute la journée, ce qui lui fit le plus grand bien. Par ailleurs, le flux marin régulier l'aidait à se calmer, à évacuer la tension de la journée, s'était aussi relaxant pour elle qu'une longue douche bien chaude. Elle ferma les yeux et s'adossa contre les rochers de son promontoire.

Elle ne vit donc pas l'homme de cinq mètres de hauteur apparaître silencieusement quelques mètres plus loin sur la plage et agiter son trident pour prendre la taille et les vêtements de n'importe quel humain. Il n'eut pas le temps de regarder autour de lui que son attention fut attirée par une naïade passablement paniquée sous l'eau. Il s'approcha et écouta ce qu'elle avait à lui dire.

Ce fut une vague plus grande que les autres qui fit ouvrir les yeux à Sally qui se redressa vivement, trempée. Elle rit et se leva pour récupérer la chaussure qu'elle avait perdue, emporté par les flots. C'est là qu'elle vit l'homme debout face à l'océan qui commençait à perdre ses couleurs de feu alors que les derniers rayons du soleil couchant laissaient place à la nuit. Pensant qu'il s'agissait peut-être d'un voisin et voyant là l'occasion de faire connaissance avec les habitants de l'île, elle le rejoignit pour le saluer mais alors qu'elle n'était qu'à quelques mères, elle se figea et poussa un petit cri de surprise. Une femme était en train de parler à l'inconnu, ce qui en soit, n'avait rien d'anormal. Ce qui était plus surprenant était qu'elle parvenait à parler sous l'eau !

Son couinement n'échappa pas à l'homme qui sortit de sa contemplation de la jeune femme qui, effrayée, s'enfuit rapidement pour retourner dans les profondeurs. L'homme tourna la tête vers Sally qui avait les yeux fixés sur l'endroit que la naïade venait de quitter.

-Quelque chose ne va pas ? demanda l'homme d'une voix grave et chaude.

Sally reporta son attention sur lui et son cœur rata un battement. Il était tout simplement extraordinaire, au sens premier du terme. Bien que la pénombre qui s'installait l'empêchait de bien distinguer les détails de son visage et qu'il ressemblait à n'importe quel homme, il émanait autour de lui une sorte d'aura de puissance, chaude qui se rependait autour de lui. Il semblait avoir environ trente ans soit dix ans de plus qu'elle et semblait être pécheur avec sa peau bronzée, ses mains râpeuses comme abimées d'avoir manipulé les filets, ses sandales, son bermuda et sa chemise hawaïenne.

-Je… je croyais avoir vu une femme dans l'eau, balbutia Sally en secouant la tête.

Il y eut un silence pendant lequel tous deux scrutèrent les flots.

-Vous avez vu ? répéta finalement l'homme d'une voix si basse que Sally se demanda si il s'adressait à elle ou à lui-même.

Sa voix grave et songeuse ainsi que son visage qui ne dissimulait rien de sa surprise firent douter Sally. L'homme l'avait-il vu également ou était-il comme les autres? Dans le doute, mieux valait être prudente.

-Oui, répondit Sally. Mais elle est partie si vite... Ce doit être mon imagination.

L'homme ne répondit pas. Il fixait les flots et semblait réfléchir. Puis, il tourna son regard vers elle et scruta son visage avec attention. Cela la mit mal à l'aise et pour essayer d'échapper à cet examen minutieux, elle demanda d'une voix qu'elle voulait assurée.

-Vous habitez dans le coin ?

L'homme cessa de la scruter et se leva.

-Non, répondit-il assez sèchement en s'éloignant. Je dois m'en aller.

Sally fut prise de court et ne put que le regarder s'en aller à grandes enjambées.

« Quel vieux loup de mer ! » pensa-t-elle, « Décidément, vu l'amabilité des gens d'ici, ça promet ! ». D'un pas lourd et légèrement vexée, elle retourna à son bungalow.

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De loin, l'homme la regarda rentrer chez elle. Il était troublé. Elle avait vu la Naïade. Comment ? Ce ne pouvait être qu'une mortelle et pourtant la brume ne semblait pas l'affecter. C'était indéniable, cette jeune femme avait attiré son attention.

Les personnes capables de voir à travers la brume étaient fortes rares. Voilà plus de treize siècles que le seigneur de la mer n'en avait pas rencontré et c'était pourquoi Sally Jackson l'intriguait ainsi et il décida, à partir de cet instant, de l'observer de différentes manières et sous diverses formes pour répondre à sa curiosité.

Lorsqu'elle était chez elle, il se dissimulait parmi les vagues et l'observait nettoyer et réparer avec acharnement, armée de vieux et lourds outils, le bungalow comme l'aurait fait un artisan ou simplement marcher sur la plage pendant des heures avant de rentrer, épuisée.

Lorsqu'elle travaillait, il prenait l'aspect d'un poisson exotique dans l'aquarium au fond de la salle, ce qui lui laissa un champ de vision assez large pour voir tout ce qui se passait dans le restaurant et ainsi lui permettait de ne pas la quitter des yeux. Il voyait comme elle se donnait du mal dans son travail et comme ses collègues ne lui accordaient aucune attention sauf peut-être une certaine Lindsay, un femme replète et des plus banale, qui, au fil des jours, avait commencé à lui adresser la parole en dehors du cadre professionnel, une fois leurs services terminés. Il voyait ses collègues l'ignorer, se moquer d'elle et de sa maladresse, parfois, mais la jeune femme ne se plaignait jamais et restait douce, charmante et infiniment gracieuse en toute circonstance.

Cette femme était fascinante et ne cessait de l'intriguer. Elle était forte mais en même temps il la sentait fragile. Au fil des jours, loin de se lasser de son observation, l'attention qu'il lui portait et sa curiosité envers elle grandissaient. Cinq jours après avoir commencer son observation, il se décida à la rencontrer mais pas encore sous forme humaine.

Il connaissait son itinéraire lors de ses balades sur la plage par cœur à présent et il prit l'apparence d'un étalon comme il l'avait autrefois fait avec Déméter pour l'approcher. Comme il l'avait prévu, il La vit bientôt approcher, marchant lentement au bord de la plage, laissant la mer lui lécher les pieds. Enfin, Sally Jackson l'aperçu et se figea. Son visage, un instant, afficha une totale incompréhension, sans doute se demandait-elle ce que ce cheval faisait là, seul, puis son visage s'emplit de douceur. Elle sortit d'une de ses poches un trognon de pain qu'un enfant avait refusé de manger comme il était soit disant « trop dur » et qu'elle avait oublié de jeter, ou peut-être l'avait-elle gardé pour elle, pensant que ce serait toujours cela en moins à payer, et tendit la main vers lui. Elle avançait lentement, murmurant des paroles douces de peur, sans doute, de l'effrayer. Mais le Dieu de la mer n'avait aucune envie de fuir et la laissa l'approcher.

-Bonjour, mon beau, dit-elle en lui caressant doucement le chanfrein. Tu en veux ? C'est pour toi.

Elle leva légèrement la main qui tenait le morceau de pain et Poséidon, faisant ce qu'on attendait d'un cheval, l'avala. Elle rit lorsque ses lèvres lui chatouillèrent la main et elle lui donna une petite tape amicale sur la gorge.

-T'es un bon cheval, murmura-elle à son oreille. Si seulement ils pouvaient tous être comme toi !

Bien qu'elle ait dit cette phrase d'un ton joyeux, il discernait de la tristesse et du regret dans sa voix. Elle continua à le caresser en lui massant le flanc. Il tourna la tête pour bien la voir.

-Alors, reprit-elle, d'où tu viens ? Tu es tout seul ? On serait deux dans ce cas mais tu dois bien avoir un maître qui doit te chercher. Je n'ai pas entendu parler de chevaux sauvages dans les environs et tu n'as pas l'air d'avoir peur des humains.

Elle sursauta quelque peu lorsque Poséidon secoua la tête de gauche à droite comme pour répondre et qu'il leva la patte avant, dévoila son sabot nu.

-Mais tu n'es pas ferré ! s'étonna-t-elle.

Elle revint prudemment caresser son chanfrein et il fit bien attention à ne pas faire de mouvements brusques pour ne pas l'effrayer.

-D'où est-ce que tu viens, mon pauvre ? demanda-t-elle de nouveau.

Poséidon se dirigea alors vers la mer et se coucha sur le bord de la plage. Il eut peur qu'elle parte mais elle le suivit et s'assit à côté de lui en reprenant ses caresses. Elle ne semblait pas trouver son comportement étrange. Il fit un mouvement de tête comme pour lui montrer l'océan.

-Oui, convint-elle, c'est beau.

Le cheval souffla par ses nasaux et elle rit. Elle se cala contre lui et poursuivit ses cajoleries. Poséidon était bien, il se sentait heureux même s'il ne savait pas très bien pourquoi. Cette mortelle était spéciale, il le sentait. Elle souffrait de solitude mais elle avait la force, la douceur et la grâce des grandes reines avec ses cheveux bruns qui ondulaient comme une rivière et ses yeux qui changeaient de couleurs avec la lumière.

Il sentit bientôt son poids sur lui s'alourdir et il sut qu'elle s'était endormie, épuisée par sa journée de travail. Il vérifia qu'ils étaient seuls et reprit sa forme humaine. Là, il s'autorisa à la prendre dans ses bras et à caresser doucement son visage. Sa peau était douce, ses cheveux étaient soyeux et son regard s'attarda sur ses lèvres presque malgré lui. Il la regarda un long moment avant de la ramener chez elle, de l'allonger sur son lit et de s'en aller dans une brise marine.

Dès le lendemain, il reprit son observation mais cela ne lui suffisait plus désormais. Il voulait de nouveau toucher cette peau si douce. Il était frustré de devoir se contenter de la regarder à travers les vitres verdâtre de l'aquarium. Ce fut à cet instant qu'il réalisa que son intérêt dépassait la curiosité. Il tombait amoureux. La promesse qu'il avait fait à Zeus et à Hadès lui revint brutalement à l'esprit et la menace qui pesait sur lui en cas de trahison également. Puis, il se dit que cet accord visait uniquement à l'empêcher d'avoir des enfant avec une mortelle et que du temps qu'il n'y avait pas d'enfant, le serment n'était pas rompu. Or, le but de sa visite n'était pas d'engendrer un demi-dieu, il n'y avait donc aucun risque. Aussi se décida-il à la rencontrer en personne, sous forme humaine cette fois et à lui parler.

Il quitta l'aquarium en fin d'après-midi, et se rajeunit pour prendre l'apparence d'un jeune homme de 24 ans qui puisse la séduire. Il pénétra dans le restaurant et s'installa à une table qu'il avait repérée lors de ses espionnages et qu'il savait dans son secteur. Le restaurant était bondé ce jour-là et il du prendre son mal en patience pour finalement voir Sally Jackson s'avancer vers lui, un sourire fixé sur ses lèvres. Elle était très belle.

-Bonsoir, dit-elle. Vous avez choisi ?

-Pas tout à fait. Je voudrais savoir…

-Sally ! retentit une voix tonitruante provenant des cuisines.

La jeune femme tourna rapidement la tête vers l'homme gras qui passait sa tête par la porte des cuisines et fit signe à une de ses collègues d'un air inquiet.

-J'arrive ! Excusez-moi, monsieur, je dois y aller. Mon amie Lindsay va s'occuper de vous.

Elle tourna les talons et sa collègue vint prendre sa commande. Poséidon était si frustré et énervé qu'il du se maitriser pour ne pas faire exploser tout ce qui contenait la moindre goutte d'eau. Il ne réalisa que la jeune femme attendait sa commande que lorsqu'il surprit son regard interrogateur.

-C'est inutile, dit-il, je ne prendrais rien. Il faut que je m'en aille.

Sans attendre, et sans prêter la moindre attention au couinement outré de la serveuse, il quitta le restaurant et du se résoudre à reprendre sa place d'observateur... pour le moment. Car une chose était sûre, il n'avait pas dit son dernier mot, il rencontrerait Sally Jackson.

Alors, commentaires chers lecteurs? J'avoue que je ne suis pas vraiment une spécialiste dans tout ce qui est étapes de séduction aussi je ne vous reprocherais rien si vous trouvez ce chapitre un peu trop à l'eau de rose et Poséidon, le puissant dieu de la mer sans peur et sans reproche bien timoré, mais qui sait? Toutes se années de solitude au fond de l'Atlantique l'ont peut-être rendu timide? Mdr!

En tout cas, je vous remercie pour me lire.

Bonne journée à tous! NH