Bonjour à toutes !

Pour commencer, je m'excuse à celles qui ont eu la bonté de m'envoyer des commentaires et à qui je n'ai pas répondu, je crois. Je vais tenter de faire ça demain mais ne vous inquiétez pas, la réponse viendra rapidement.

Ce chapitre s'est fait attendre mais il arrive finalement, et il est bien plus long que je ce à quoi je pensais au début (plus court d'une page que le premier) ! Les prochains sont déjà prêts, le chapitre trois sera posté le 4 juin et le quatrième le 18 juin.

Très franchement, ce chapitre est complètement différent de ce je pensais qu'il serait au début, et je ne sais pas pourquoi j'en suis arrivée là, mais c'est tellement mieux que ce que j'avais prévu ! Je voulais en faire un point de vue d'Adam racontant son périple, son mal et la manière dont il sombrait peu à peu dans la folie. Cependant, refaire une focalisation sur Adam me paraissait rébarbatif, et j'en aurais bien fait une de Neah mais mon récit a une courbe chronologique et je tenais absolument à montrer la souffrance d'Adam. La solution était, bien sûr, d'en adopter une sur Road -une Road lucide qui constate froidement l'état d'esprit d'Adam.

Mais ceci me posait problème : je n'arrivais pas à l'écrire parce que je ne pouvais montrer l'esprit de Road sans la boule d'émotions qu'elle est. Je ne sais absolument pas comment, je l'ai finalement faite amoureuse de Neah en silence, blessée, torturée, autant que Adam, mais voyant son Prince perdre la tête sans rien pouvoir y faire. Cet essai a bien mieux réussi que les autres. Montrer une Road à fleur de peau et souffrant atrocement était mille fois mieux qu'une Road analytique ou les confessions d'un halluciné.

Ce chapitre commençait tant me désespérer que j'en devenais de plus en plus sévère avec moi-même. J'ai réécrit trois fois le moment où Road cherche à comprendre et sept fois la fin, et je me sentais de plus en plus insatisfaite, jusqu'à ce que je pose le dernier point et que je relise tout. Que je constate, avec une grande surprise, que c'était génial.

Bonne lecture.

Musique écoutée durant l'écriture : "Cave" de Muse puis (après l'ellipse) ''Blow'' de Ke$ha. Je vous les conseille. Pour ma part, la seconde s'est imposée dès que je me suis rendue compte que la musique des paroles 'go insane, go insane' me donnait envie de frapper ma tête contre un mur en rythme.


. Scène 2 : Le prix de la trahison .

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Comme les anges à œil fauve,

Je reviendrai dans ton alcôve

Et vers toi glisserai sans bruit

Avec les ombres de la nuit ;

Et je te donnerai, ma brune,

Des baisers froids comme la lune

Et des caresses de serpent

Autour d'une fosse rampant.

Quand viendra le matin livide,

Tu trouveras ma place vide,

Où jusqu'au soir il fera froid.

Comme d'autres par la tendresse,

Sur ta vie et sur ta jeunesse,

Moi, je veux régner par l'effroi.

« Le revenant » Baudelaire, les Fleurs du Mal

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Road jetait de fréquents coups d'œil derrière elle, franchement inquiète. A dix heures, lorsque, ne voyant pas leur Prince et le Musicien arriver, ils s'étaient décidés à passer à table avec des sourires ironiques. A midi, les commentaires et sous-entendus avaient commencés à fuser, mais gardant cette affection dont ils ne se séparaient jamais. A seize heures, elle avait commencé à froncer les sourcils, sentant que quelque chose clochait. Il était presque vingt heures et ce n'était franchement pas normal. Ce n'était évidemment pas la première fois que les deux amants s'enfermaient pour la journée mais ils avaient toujours veillé à donner de leurs nouvelles au moins une fois, pour éviter que le reste de la famille ne débarque en trombe, pas assez rassurée sur leur état.

Ni Adam ni Neah n'étaient sortis depuis le matin ; et elle voyait mal leur gourmet de Prince dédaigner sa précieuse nourriture pour un jour entier. De plus, elle aurait pu ajouter que les commentaires légèrement grivois de Joyd et autre adultes s'étaient transformés de doucement amusés à une forme de préoccupation distillée. Ils étaient donc visiblement tous d'accord : la situation était tout à fait anormale.

Ses yeux accrochèrent la silhouette de l'albinos non loin, et Road s'engagea d'un pas rapide vers la chambre du couple, raflant le bras de Wisely au passage, lequel ne songea même pas à protester. Elle toqua à la porte de trois coups secs, se préparant mentalement à hurler puisque ce petit son ne serait sûrement pas nécessaire. Pourtant, et ce fut autant à sa surprise qu'à son angoisse grandissante, la chambre close était parfaitement silencieuse.

« Prince ? Neah ? Prince ! » s'écria-t-elle en se débattant pour forcer sur la poignée.

Wisely-Sagesse tentait d'écouter les possibles bruits venant de la pièce fermée, l'oreille collée contre le battant, son Œil dilaté au maximum, toutes ses perceptions en éveil.

« Prince ! Neah ! » se mit-elle à crier en tambourinant contre le battant.

Elle entendit la voix de Wisely percer le brouillard environnant dans lequel sa peur l'enfermait et lui signaler, juste à côté de son oreille, qu'il allait chercher Desires. Elle hocha à peine la tête et continua à crier, espérant qu'ils étaient là mais rechignaient à se lever, et que sa voix de plus en plus aiguë, perçante et désagréable réussisse à les convaincre. Road ne put évaluer la durée du moment où elle resta seule à s'égosiller ; peut-être dura-t-il quelques secondes, peut-être Wisely mit-il une demie heure à trouver leur frère dans le dédale des couloirs. Enfin, Desires-Désir la rejoint, l'air sombre, et l'écarta doucement avant de déverrouiller le loquet. Il voulut lui adresser un avertissement avant qu'elle ne se rue à l'intérieur, mais Wisely lui-même l'avait dépassé, le temps qu'il ouvre la bouche.

À l'intérieur, tout était sombre. Les deux amants n'avait ni ouvert les volets ni tiré les rideaux, et il lui fallut près d'une minute pour y voir quelque chose. En fait de la vision à laquelle elle s'attendait, en fait du couple enlacé qu'elle espérait découvrir, elle n'aperçut qu'une unique forme, recroquevillée et assise au bord du lit. Il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître dans la silhouette malheureuse le corps plié de leur Adam-Prince. Son cœur bascula et chavira, chutant au moins jusqu'au sol. Elle examina attentivement chaque détail, chercha le moindre indice de ce qui s'était passé, et ses prunelles furent littéralement aspirées par l'éclat blanc irréel qui fusait de la lame tombée au sol, et son estomac se révulsa. Elle lutta pour repousser les vingt-quatre questions qui s'imposèrent à son esprit, les trente-huit interrogations supplémentaires et les seize suppositions qui se superposaient dans son esprit pour se précipiter sur Adam et l'entourer de ses bras.

Où est Neah ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi y a-t-il une Innocence ici ? Tu as pleuré ? Quand est-ce que Neah a disparu ? Est-il mort ? Pourquoi avoir fermé la porte ? Tu m'entends ? Pourquoi ne pas avoir répondu ? Pourquoi n'être pas descendu ? Est-ce qu'il est arrivé quelque chose de si grave ?

« Tu es là depuis longtemps ? » demanda-t-elle avec la plus grande douceur, résistant à la tentation de le harceler.

Son Prince releva la tête pour répondre, apportant une réponse à sa quatrième question -oui, il avait pleuré-, mais la seule chose qui sortit de sa gorge fut un souffle rauque et sa tentative s'acheva dans une quinte de toux qu'elle devinait douloureuse.

« Oui. » murmura-t-il au deuxième essai.

Road faillit verser à son tour quelques larmes devant son expression de souffrance absolue, de désespoir profond et de certitude de l'inéluctable. Il y avait si longtemps qu'elle ne l'avait vu perdre à la fois la face et tout espoir qu'elle en avait oublié le terrible de la chose... Sept mille ans. Sept mille ans ! Ce n'était pas rien ! Il avait fallu sept mille ans à son Prince pour lui faire revoir ce visage dévasté qu'il avait eu la première fois qu'il l'avait rencontrée, qu'il n'avait pas même affiché lors de leur défaite et de sa première mort. Il avait fallu pour cela qu'il rencontre Neah, qu'il lui offre une place à part entière dans la famille, et voilà que l'événement inexplicable qu'elle commençait à voir se profiler l'avait tiré de son indubitable professionnalisme, de sa carapace de devoirs sans sentiments.

Enfin, en même temps, le reste du temps, il était mort.

Elle se mordit la langue et se força à continuer le bilan de l'état de santé de son Prince, l'interrogeant sur une éventuelle plaie, douleur ("J'ai mal" répondit son Prince sans plus expliciter), n'osant trop quémander des explications.

« Est-ce que Neah va bien ? »

La réponse fusa, plus automatique que réfléchie :

« Je ne sais pas... Je ne crois pas, compléta-t-il en hésitant avant de perdre toute son ardeur et de finir dans un gémissement horrifié. Il a essayé de me tuer. »

Road ouvrit la bouche pour protester, dire quelque chose, mais l'unique son qui s'échappa de ses deux lèvres fut un gargouillement suraigu. Heureusement, elle n'eut pas à se manifester plus, car Wisely posa d'office ses mains sur son front pour la faire plonger à sa suite dans l'esprit de leur Prince. A sa grande surprise, celui-ci se laissa totalement faire, et ce simple fait rayonnant dans la preuve qu'il avait tout abandonné suffit à l'attrister, tandis qu'elle se fondait dans ses souvenirs et fantasmes. A l'intérieur, tout était noir, et ce n'était pas un noir de vide, un noir de rien, c'était bien plus terrible : un noir de nuit, le noir que redoutent les enfants seuls dans leur chambre. Elle entendait distinctement une voix émettre de lourds sanglots. Enfin, elle sortit du cauchemar pour entrer dans la section qui l'intéressait le plus.

Quand elle en ressortit, elle courut directement hors de la chambre pour aller vomir dans les toilettes les plus proches. Le temps qu'elle revienne, Desires s'était esquivé, et leur Prince s'était remis en boule, tandis que Wisely se tenait très raide à ses côtés, presque dans une attitude de gardien farouche. Elle l'enlaça brièvement en chuchotant un merci, et prit ensuite Adam dans ses bras, tentant d'ignorer les larmes qui faisaient la course sur ses joues. Ses oreilles firent parvenir à son cerveau le ''Je reste ici. C'est ce que je dois faire parce que c'est ce que je suis, ce que nous sommes tous. Une famille.'', mais la seule chose qu'elle en comprit fut la notion de clan -ce qui était plutôt funeste dans la situation actuelle, la trahison incompréhensible d'un des leurs- et la certitude que Wisely resterait à leur côtés.

Des heures plus tard, à une horaire où elle aurait dû dormir depuis longtemps, elle continuait à se torturer l'esprit.

Oh, Neah, mais qu'as-tu fais ?

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Elle le voyait. Lui se croyait invisible, impossible à atteindre, mais elle le voyait, et commençait même à mépriser ses agissements. Ah, tout le mal que Neah leur avait fait ! Voilà qu'à cause de lui, les Noah commençaient à perdre l'esprit et à agir contre la prospérité de la famille. Voilà qu'à cause de ses agissements, elle commençait à ne plus supporter les siens. Elle les aimait. Elle continuait de les aimer. Mais comment accepter tout à fait l'attitude de Joyd, qui se séparait d'eux pour séduire des humaines, celle de Lustu, qui passait son temps dans les bras d'hommes toujours différents, celle de Wisely qui s'isolait ou allait se noyer dans la foule tout à tour ? Et elle-même, différenciant le Noah et l'humain entre Joyd et Joyd-Plaisir, Wratha-Colère, Lustu-Luxure, Tryde-Jugement ? (D'accord, ils étaient dans ce cas et le faisaient bien avant que Neah ne les rejoigne, mais il était tellement plus simple de l'accuser à leur place...)

Les humains. Ils étaient depuis toujours la cause de leur malheur, et aujourd'hui plus que jamais. Ils les corrompaient, les transformaient à leur contact. Elle les haïssait ; et ne pouvait s'empêcher de les plaindre. Qu'avaient-ils commis comme si terrible offense à leur dieu pour qu'il les ignore et les méprise ainsi, les abandonnant à leur triste destin de chair à canon ?

Lovée contre l'arête du mur, Road ricana doucement lorsque cette idée burlesque lui traversa l'esprit. Mais non, voyons, il ne les avait pas abandonnés : il leur avait envoyé l'Innocence pour se défendre. La réplique était si hilarante qu'elle commença alors à rire, sans parvenir à s'arrêter d'elle-même, un rire sec-dur-chagrin-mélancolie, bien différent de ses deux habituels : l'aigu-enfantin-cristallin-moqueur et le mauvais-grave-pervers-fou-Noah. Mightra-Pouvoir passa dans le couloir et haussa un sourcil en la voyant blottit dans un coin, riant telle une possédée -une démente. Road se stoppa brutalement, si brusquement que l'éclat se figea dans sa gorge et la fit tousser avec violence ; Mightra redevenu humain s'enquit de sa sante mais, voyant qu'elle ne répondait pas, haussa les épaules et s'en fut.

Et cela donc ! Quelle meilleure preuve de leur propre déchéance ! songea Road sans la moindre miséricorde pour son propre peuple. Jamais auparavant elle n'aurait eu l'occasion de voir un des leurs s'en aller comme si après tout, elle était bien capable de se débrouiller par elle-même ! Rien que l'instinct de famille, jadis… Mais ils ne pouvaient pas savoir. Adam-Prince l'avait ancré dans ses gènes, parce qu'il était, eh bien, leur Prince, et le premier Interprète. Wisely savait, bien sûr, de par son Œil, et elle… Elle se souvenait en tant qu'Interprète, que Road-Rêve, qu'aînée des Noah. C'était comme ça.

Ses esprits retrouvés, elle cessa de rire sur le sort des Exorcistes -Dieu les avait aidés, vraiment ? Alors pourquoi étaient-ils autant endommagés par leurs armes que leurs cibles ? L'Innocence les bouffait de l'intérieur, modelait leurs corps, leurs pensées à son goût, les relâchait en lambeaux et se nourrissaient d'eux. Et enfin, derrière une attitude pareille, on traitait les Noah de parasites et nommait l'Innocence un honneur. Non, vraiment, elle ne pouvait les haïr. S'il plaisait à ses frères de le faire, qu'ils ne se dérangent surtout pas, mais elle compatissait profondément -surtout pour les symbiotiques, les pauvres, les plus touchés et plus perméables à ce phénomène. Les Noah, eux, avaient au moins la décence de pleurer leurs morts : lorsqu'un Noah disparaissait, les larmes étaient chez les autres un phénomène automatique, et même les akumas portaient le deuil de leur maitre décédé.

Vivement, elle s'arracha de la paroi et s'élança d'un pas vif dans le couloir, vers la chambre de leur Prince. Sans une hésitation, elle entra après avoir frappé deux coups seulement, et surprit Adam avachis dans son fauteuil doré, le regard terriblement lointain. Autour du siège tournait Tryde-Jugement, murmurant des paroles inaudibles à son Prince. Oh, elle ne l'avait pas vu faire, il s'était arrêté au moment où elle entrait, mais pour avoir assisté à cette scène un nombre juste incroyable de fois si l'on tenait compte du temps depuis lequel Neah avait disparu, elle ne connaissait que trop bien l'activité à laquelle il s'adonnait.

Cette vision de cauchemar la poursuivait, jour après jour, Tryde susurrant autour de la tête d'Adam, le Noah qui trahissait les siens (Bien plus que Neah qui semblait si émotionnellement perturbé. Non, Tryde agissait en toute connaissance de cause.), le Jugement corrompu qui chuchotait à l'oreille de son Prince pour le pervertir. Elle ne pouvait le supporter. De quel droit s'autorisait-il à fausser les réflexions de son frère ? Quelle folie lui enjoignait-elle de se laisser gagner par ce sentiment si humain qu'était la cupidité ?

Road foudroya Tryde du regard, un regard si féroce et sauvage qu'il en tressaillit, se décida à bouger chacun de ses membres comme pris d'une grande langueur -ou d'une grande lassitude- et il se laissa tomber dans le fauteuil de Neah. C'était le défi le plus fou qu'il eut pu lui faire que de reluquer sous ses yeux le trône abandonné de Neah et de s'y jeter. La jeune fille serra les poings, et constata qu'elle tremblait -et c'était peu dire- de rage. Ses lèvres s'entrouvrirent, sa vision se fit rougeoyante-or, son œil fauve et alerte, mitrailleur. Road l'humaine se muta en Road-Rêve, et elle prit un plaisir viscéral et presque malsain à voir son frère le Jugement s'affoler, terrifié à la vue de sa transformation, de chaque croix qui se creusait profondément dans son front, de la pigmentation de sa peau qui virait de plus en plus foncée. Adam, amorphe, ne sembla pas remarquer le changement -ni celui de son apparence, ni celui de l'ambiance de plus en plus électrique.

« Tryde. » proféra-t-elle, hors d'elle, d'un ton coupant et bas -si bas, si profond, si accusateur, et furieux, et grave.

Une voix millénaire, une voix chargée par les ans, une voix vieille -oh, si vieille ! C'était Road-Rêve qui parlait -mais après tout Road humaine existait-elle vraiment ? Son corps avait-il eu une autre existence, une autre naissance que celle de Road-Rêve ?

« Tryde, second Noah, hurlait-elle presque, je t'enjoins de sortir immédiatement de cette chambre ! Tes actions font honte à tes frères et à ton clan ! En tant qu'aînée des Noah, je t'ordonne de te soumettre à ma volonté ! SORS D'ICI ! »

Adam releva enfin la tête ; Tryde sauta du siège comme si on l'avait brulé et s'enfuit beaucoup plus vite qu'elle ne l'avait escompté, et Road se sentit vaguement coupable en pensant qu'elle avait peut-être un trop forcé la dose de supériorité-obéis-moi-c'est-un-ordre. Adam la regardait fixement, et elle se précipita vers lui pour l'enlacer. Oh, comme elle détestait ce regard lointain, intense, épris et mélancolique. Mélancolique comme elle, melancholia la bile noire, et Noah savait combien de fois elle avait vu le contenu de ses intestins remonter son œsophage pour finalement s'expulser par la bouche, accompagné de sang. C'était peut-être ce qui l'effrayait le plus : les Noah ne saignaient pas. Elle, dégorgeait nourriture à moitié digérée, ainsi qu'une bile sanglante, qui sous la simple lumière de la lune -car ses crises ne la prenaient que la nuit- prenait une couleur de ténèbres.

Alors, le terme de mélancolie lui paraissait plus furieusement adapté qu'exagéré.

Si les exorcistes pouvaient la voir, ils riraient d'elle, prétendraient que c'était là sa punition pour avoir trahi leur dieu -un dieu pour lequel elle n'a que mépris- ils se réjouiraient de son malheur. Lorsqu'elle se tordait sur le sol, s'isolant de tous les autres, elle savait cependant que cela n'avait rien d'une punition. Son corps atteignait la puberté et se battait pour changer -chose impossible. Les Noah ne changeaient pas. Ils restaient. Alors, elle s'éloignait, consciente que les liens des Noah se déliaient lentement, mais tenant absolument à ce que personne ne sache. Wisely savait, bien sûr il restait près d'elle tandis qu'elle se convulsait de douleur et régurgitait ses tripes. Elle n'était pas stupide, elle devinait que le traumatisme Neah était en grande partie lié à ses symptômes

Road faisait semblant de rien. Tous faisaient de même, cachant ses faiblesses sans vraiment parvenir à tout camoufler. Dans un sens, cela signifiait au moins qu'ils étaient encore conscients de ce qu'ils faisaient et ressentait de la honte. Adam était le pire. Il ne cachait rien, il ne cherchait même pas à le faire. Il avait aimé Neah. Il aimait Neah. De la façon exacte dont elle l'aimait également, aux deux exceptions près que lui avait su son amour partagé, et que leur blessure à vif étaient de nature différente.

Le corps de Road brûlait et mourait ; l'esprit d'Adam faisait de même.

Il avait à peine marqué la trahison de Neah, sur le coup : il avait simplement changé de chambre, il en avait choisi une autre avec juste suffisamment de place une personne -y apportant seulement, et presque à contrecœur, l'ancien fauteuil de Neah- et avait cadenassé la porte de l'ancienne. Il passait toute la journée à fixer ce siège comme s'il espérait que Neah s'y assoie dans l'instant, avec nostalgie et tellement, tellement de douleur… C'en était malsain, elle trouvait, cette façon qu'il avait d'espérer. L'espoir, cette saleté d'espoir, qui lui causait tant de souffrance. Road n'aimait définitivement pas ça, mais qu'y pouvait-elle ? Son attitude n'était pas assez responsable et pragmatique pour qu'elle se permette des commentaires, alors elle se contentait de confier à son frère ses inquiétudes à son sujet.

Elle ignorait complètement s'il l'entendait ou si la douleur des souvenirs l'abrutissait au moins qu'il n'y comprenne rien. Parfois, elle était sûre et certaine qu'il la comprenait, il la regardait dans les yeux, semblait tout à fait lucide, elle plaidait la cause de Neah et elle était persuadée qu'il y adhérait aussi. Parfois, en revanche, ses prunelles fixaient un horizon invisible, étaient captivées par un quelque chose imaginaire.

Le pire était les crises d'humeurs. Lorsque Tryde avait passé la journée à rôder autour de lui en murmurant des paroles de mort, il arrivait qu'au beau milieu d'un des laïus de sa sœur qu'il paraissait encenser, il se levât brutalement et se mette à hurler des mots ordonnant de trouver Neah et de l'abattre. Chaque jour, il était un peu plus pâle, un peu plus faible et le fantôme de Neah semblait le détruire un peu plus de l'intérieur.

Neah la hantait, elle aussi. Si elle devenait folle ? Peut-être. Ce n'était jamais facile de faire une estimation sur sa propre personnalité, mais lentement elle avait l'impression que sa douceur disparaissait au profit de la sauvagerie innée qu'elle avait appris autrefois à contenir. Elle était cruelle, mauvaise, mais aussi possessive et aimait passionnément les siens, et se savait lucide. Pour le moment.

En revanche, une chose dont elle avait la preuve chaque nouveau jour était que leur Adam perdait l'esprit. Et, chaque nuit, elle finissait invariablement par passer devant sa chambre a lui en revenant d'une de ses crises cachées, elle pouvait le voir habité par l'ombre de son ancien amant, délirant, se battant avec lui, embrassant et caressant son hallucination. Et, chaque matin, elle terminait à l'aube seulement de pleurer de souffrance pour son corps meurtri, pour l'acte de Neah, pour les liens brisés des Noah et pour la démence progressive qui gagnait son Prince-Adam.


Un commentaire est toujours bienvenu (et répondu) !

D. Gray-Man est un manga de Katsura Hoshino dont je ne détiens aucun droit. L'utilisation que j'en fais n'engendre pas de profits, le scénario m'appartient et est le fruit d'un grand travail (eh oui, j'ai vraiment travaillé dessus, cette fois), merci de ne pas plagier -l'inspiration libre est tout à fait appréciée dans le cas où l'on m'en avertit au préalable.