Chapitre 1 : Là où tout a commencé
C'était un jour banal. Un jour normal. Un jour fatiguant, répétitif, ennuyeux. Bref, un jour qui ressemblait aux mille jours d'avant et qui ressemblerait aux mille jours suivants.
Accoudé au comptoir de la petit boutique de skate miteuse, un jeune homme, la barbe éparse et le bonnet enfoncé jusqu'aux sourcils, fumait, les yeux dans le vide. Autour de lui, sur les murs sales et gris d'où suintaient des petites gouttes de condensation, des étagères branlantes soutenaient des planches de skate encore plus miteuses que la boutique elle-même.
C'était ici que Guillaume travaillait.
Ce n'était rien d'autre qu'un job de plus, difficile à supporter de par sa monotonie et son inintérêt, mais c'était un travail payé et légal, ce qui rassemblait deux importantes conditions qui séparaient ce job de ce que Guillaume avait auparavant fait pour survivre.
Il fumait, donc. La fumée s'élevait vers le plafond fissuré en volutes tourbillonnant, avec une grâce et une élégance propre aux cigarettes, qui paraissaient déplacées dans l'atmosphère lourde de la pièce. L'absence totale de clients ne rendait pas tellement service à Guillaume, en réalité. Il s'ennuyait plus qu'autre chose et attendait avec presque impatience que quelque chose se passe, et ce malgré son éternelle flemme et son caractère procrastinateur totalement extrême.
Il tira une dernière bouffée de nicotine et lança, du geste du fumeur aguerri, le mégot, qui atterrit par-delà le comptoir de bois, au pied de la porte vitrée. Du haut de sa chaise en plastique et de ses 19 ans, Guillaume jeta un regard morne sur le triste constat de sa vie, qui se résumait à un appartement minuscule dans la banlieue de Caen, et à cette boutique. Fatigué et désespéré de ne prononcer ne serait-ce qu'une parole, Guillaume enfonça son bonnet sur ses yeux et se laissa doucement glisser, la tête dans le creux du coude.
Au point où il en était, la chose la plus intelligente à faire était encore de finir sa nuit.
A quelques rues de là, deux jeunes hommes marchaient, une bière à la main, sans but apparent. L'un avait les cheveux gris et sales, malgré son jeune âge, et parlait fort. Très fort. A ses côtés, plus petit, et un air rêveur plaqué sur son visage, se tenait un homme, la vingtaine tout au plus, au crâne rasé et aux traits tirés. Il avait l'air perdu dans une autre dimension et ne semblait accorder aucune importance au flot de paroles que déversait son ami.
- Mais c'est tout le temps comme ça, de toutes façons. Non ?
L'homme aux cheveux gris jeta un regard à son homologue.
- Je demande Aurélien ! Auréliiiien !
Sortant brièvement de sa rêverie, le fameux Aurélien acquisa distraitement.
- Oui, Deuklo. T'as raison mec, je l'ai toujours dit.
Cette réponse on ne peut plus laconique ne démontrait pas un quelconque intérêt pour la conversation, mais c'était suffisant pour relancer la diatribe endiablé, et pour permettre à Claude, dit Deuklo, de recouvrir la parole qu'il avait momentanément perdue.
Au bout d'un temps, Claude s'interrompit une nouvelle fois et donna un coup dans le dos de son voisin, qui tressauta.
- A quoi tu penses, Orel ?
- Pas à grand chose, pour tout te dire.
- Mais encore ?
- A ma nouvelle chanson. Je crois que j'ai trouvé le morceau phare de mon album. "Suicide Social".
- Ça a l'air sympa !
Le ton de Claude était moqueur, mais en réalité, il était le premier fan d'Aurélien, dit Orelsan, rappeur de son état. Celui-ci attrapa son ami par la manche et le tira vers le skate shop.
- Viens, j'ai besoin d'une planche.
- Tu fais du skate toi maintenant ?
- Non, mais c'est vachement pratique pour transporter la pizza dans mon appart.
Deuklo se mit à rire, faisant sourire Aurélien. C'était toujours une petite victoire lorsque quelqu'un riait à ses traits d'humour.
Bien que là, en l'occurrence, ce ne fut pas un trait d'humour, mais bel et bien une vérité.
Les deux amis pénétrèrent donc dans la petite boutique, et eurent la surprise de n'y découvrir personne, à part un jeune homme endormi sur le comptoir. Deuklo bondit sur cette occasion d'affirmer sa présence et, en quelques pas, alla secouer le vendeur qui se réveilla en sursaut.
Tentant de retrouver une contenance, il se redressa, et releva son bonnet qui lui cachait la vue. Il tenta d'adopter un ton professionnel alors qu'il fixait Claude, les yeux encore collés par le sommeil
- Mesdames Messieurs bonjour, que puis-je pour vous ?
Depuis le fond du magasin, Orel éclata de rire.
- J'aimerais bien savoir lequel de nous deux est les "Mesdames" !
Puis il s'approcha du comptoir, une planche noire dans la main.
- Salut, moi c'est Aurélien, appelle moi Orel. Je vais prendre celle-ci, le motif est cool.
Le dessous de la planche avait gardé la couleur du bois brut et un simple dessin y avait été apposé, un bonnet noir surmonté de flammes stylisées.
- Elle est à combien ?
Guillaume rougit.
- Hum, en fait elle n'est pas à vendre, je l'ai fait moi-même... Je ne suis pas sensé mais il n'y a tellement rien à branler dans ce trou que j'en suis réduit à ça.
Orel et Claude se mirent à rire.
- Tu m'étonne, tu dois ne pas avoir grand-chose à faire.
- J'ai même rien, tu sais quoi. Au fait, moi c'est Guillaume, enchanté.
- Deuklo.
Ils s'échangèrent une poignée de main, ainsi que quelques mots. Assez rapidement, Claude quitta les lieux, obligé de retourner sur son propre lieu de travail, le magasin de revente plus ou moins légale Wondercash.
Restés seuls, Aurélien et Guillaume firent vite connaissance, et Guillaume se prit a déjà adorer ce petit mec, qui parlait vite avec son petit accent traînant et qui avait de toute évidence une flemme équivalente à la sienne.
- On va manger ?
Sans hésiter une seule seconde, Guillaume ferma le magasin et suivit son nouveau pote vers l'arrêt de bus le plus proche.
- Ça te dit qu'on aille faire un tour au centre commercial ?
- Je te suis.
Une fois relativement bien assis devant une bière et un kebab, ils reprirent leur conversation.
- Et toi, tu fais quoi dans la vie ? demanda Guillaume, levant un regard intéressé vers son vis-à-vis.
- J'fais de la musique. Du rap. Enfin... J'essaye. J'ai presque fini une chanson, elle s'appelle "Suicide Social".
- Waow ! Ça parle de quoi ?
Orel avala sa bouchée et expliqua :
- Ce sont les dernières paroles d'un mec qui va se suicider. Et il relâche tout tu vois, il part en couilles et il descend tout le monde, la société, les médias, les homos... C'est assez fort, comme titre.
- J'aimerais bien l'entendre.
Orel eu l'air surpris.
- Ça a l'air cool.
- Ben euh écoute merci. Ça me fait plaisir que quelqu'un s'intéresse à ce que je fais.
- Tu t'autoproduits ?
Guillaume avait vraiment l'air intéressé, mais Aurélien hocha négativement la tête.
- Non, je suis pas du tout produit, en fait. Je bosse de nuit dans un hôtel, en fait. Sinon j'ai pas les thunes pour payer mes factures... Et pourtant, je me nourris de nouilles ramen, c'est pour dire.
Guillaume se mit à rire, il avait un rire grave et mélodieux qui détonnait assez agréablement avec l'expression fermée qu'il arborait en permanence.
Une fois leur repas fini, les deux amis quittèrent le centre et se rendirent chez Orel. Une fois dans l'appartement, Guillaume se laissa tomber dans le canapé vert, troué, taché, abîmé et infiniment plus confortable que le sien. Il regarda Aurélien qui s'était calé par terre, sur le ventre, et qui jouait avec une figurine de tortue ninja.
- Alors ? Je peux écouter tes titres ?
- Si tu veux, j'ai enregistré une partie de Suicide Social. Désolé pour le son, j'ai du mauvais matos...
- T'inquiètes.
"Aujourd'hui sera le dernier jour de mon existence
La dernière fois que je ferme les yeux
Mon dernier silence
J'ai longtemps cherché la solution à ces nuisances
Ca m'apparait maintenant comme une évidence
Fini d'être une photocopie
Finis la monotonie, la lobotomie
Aujourd'hui je mettrai ni ma chemise ni ma cravate
J'irai pas jusqu'au travail, je donnerais pas la patte
Adieu les employés de bureau et leur vie bien rangée
Si tu pouvais rater la tienne ça les arrangerait
ça prendrait un peu de place dans leur cerveau étriqué
ça les conforterait dans leur médiocrité
Adieu les représentants grassouillets
Qui boivent jamais d'eau comme si ils n'voulaient pas se mouiller
Les commerciaux qui sentent l'aftershave et le cassoulet
Mets de la mayonnaise sur leur malette ils se la boufferaient
Adieu, adieu les vieux comptables séniles
Adieu les secrétaires débiles et leurs discussions stériles
Adieu les jeunes cadres fraîchement diplômés
Qu'empileraient les cadavres pour arriver jusqu'au sommet
Adieu tous ces grands PDG
Essaies d'ouvrir ton parachute doré quand tu te fais défenestrer
Ils font leur beurre sur des salariés désespérés
Et jouent les vierges effarouchées quand ils se font séquestrer
Tous ces fils de quelqu'un
Ces fils d'une pute snob
Qui partagent les trois quarts des richesses du globe
Adieu ces petits patrons
Ces beaufs embourgeoisés
Qui grattent des RTT pour payer leurs vacances d'été
Adieu les ouvriers, ces produits périmés
C'est la loi du marché mon pote, t'es bon qu'à te faire virer
ça t'empêchera d'engraisser ta gamine affreuse
Qui se fera sauter par un pompier qui va finir coiffeuse
Adieu la campagne et ses familles crasseuses
Proche du porc au point d'attraper la fièvre aphteuse
Toutes ces vieilles, ces commères qui se bouffent entre elles
Ces vieux radins et leurs économies de bouts de chandelle
Adieu cette France profonde
Profondément stupide, cupide, inutile, putride
C'est fini vous êtes en retard d'un siècle
Plus personne n'a besoin de vos bandes d'incestes
Adieu tous ces gens prétentieux dans la capitale
Qu'essaient de prouver qu'ils valent mieux que toi chaque fois qu'ils te parlent
Tous ces connards dans la pub, dans la finance
Dans la com', dans la télé, dans la musique, dans la mode
Ces parisiens, jamais content, médisants
Faussement cultivés, à peine intelligent
Ces répliquants qui pensent avoir le monopole du bon goût
Qui regardent la province d'un oeil méprisant
Adieu les sudistes abrutis par leur soleil cuisant
Leur seul but dans la vie c'est la troisième mi-temps
Accueillant, soit disant
Pff, ils te baisent avec le sourire
Tu peux le voir à leur façon de conduire
Adieu, adieu ces nouveaux fascistes
Qui justifient leur vie de merde par des idéaux racistes
Devenu néo-nazis parce que t'avais aucune passion
Au lieu de jouer les SS, trouve une occupation
Adieu les piranhas dans leur banlieue
Qui voient pas plus loin qu'le bout de leur haine au point qu'ils se bouffent entre eux
Qui n'sont agressif une fois qu'ils sont à 12
Seuls ils lèveraient pas le petit doigt dans un combat de pouce
Adieu les jeunes moyen les pires de tous
Ces baltringues supportent pas la moindre petite secousse
Adieu les fils de bourges
Qui possèdent tout mais ne savent pas quoi en faire
Donne leur l'Eden ils t'en font un Enfer
Adieu tous ces profs dépressifs
T'as raté ta propre vie comment tu comptes élever mes fils?
Adieu les grevistes et leur CGT
Qui passent moins de temps à chercher des solutions que des slogans pétés
Qui fouettent la défaite du survét' au visage
Transforme n'importe quelle manif' en fête au village
Adieu les journalistes qui font dire ce qu'ils veulent aux images
Vendraient leur propre mère pour écouler quelques tirages
Adieu la ménagère devant son écran
Prête à gober la merde qu'on lui jette entre les dents
Qui pose pas de question tant qu'elle consomme
Qui s'étonne même plus de se faire cogner par son homme
Adieu, ces associations bien-pensante
Ces dictateurs de la bonne conscience
Bien content qu'on leur fasse du tort
C'est à celui qui condamnera le plus fort
Adieu lesbiennes refoulées, surexcitées
Qui cherchent dans leur féminité une raison d'exister
Adieu ceux qui vivent à travers leur sexualité
Danser sur des chariots ? C'est ça votre fierté ?
Les bisounours et leur pouvoir de l'arc-en-ciel
Qui voudraient me faire croire qu'être hétéro c'est à l'ancienne
Tellement, tellement susceptible
Pour prouver que t'es pas homophobe faudra bientôt que tu suces des types
Adieu ma nation, tous ces incapables dans les administrations
Ces rois de l'inaction
Avec leur bâtiments qui donnent envie de vomir
Qui font exprès d'ouvrir à des heures où personne peut venir
Béééh, tous ces moutons pathétiques
Change une fonction dans leur logiciel ils se mettent au chômage technique
à peu près le même Q.I. que ces saletés de flics
Qui savent pas construire une phrase en dehors de leurs sales répliques
Adieu les politiques, en parler serait perdre mon temps
Tout le système est complètement incompétent"
- Voilà. J'ai pas encore la suite, mais ça va venir.
Sur le canapé, Guillaume paraissait figé.
- J'adore ce que tu fais.
- Merci mec, ça me touche. T'as déjà essayé le rap toi ?
- Le rap ? J'aurais kiffé, mais non, jamais.
Orel sourit.
- Il est jamais trop tard mon pote !
Il se leva, fouilla dans une pile de feuille et en sortit une copie raturée et sale.
- Tiens mec, vas-y, lance toi.
- Mais je... J'ai jamais fait ça !
- Je vais pas me moquer. Allez ! Vas-y !
Guillaume se leva et essaye de rapper le texte d'Orel, sans grand succès selon lui. Pourtant, calé contre le mur, ce dernier paraissait apprécier. Et quand Guillaume se tut, il lui sourit.
- T'es doué. Ça t'intéresserait pas de bosser avec moi ?
Guillaume le regardait avec de grands yeux.
- Mais... Putain oui j'adorerais.
- Ben écoute, parfait. Déjà, on va te trouver un nom, parce que Guillaume, c'est trop long à prononcer. T'as pas un surnom ?
- Hum... Ma copine m'appelle Gringo, mais...
Il rougit, l'air gêné, ce qui fit rire Aurélien.
- Gringe. Tu vas t'appeler Gringe.
- Gringe... J'adore.
Les deux amis - collègues maintenant -, se sourirent, mais le nouveau nommé Gringe souleva une question existentielle.
- On est un peu un groupe, un va nous falloir un nom du coup !
- Ah ouais. On y réfléchira...
- On va faire un casse dans le rap a nous deux. Orel et Gringe, voilà la nouvelle paire.
Orel se redressa, s'assit à côté de Gringe, et lui passa un bras autour des épaules.
- Les Casseurs Flotteurs mon pote.
- Comme dans Maman j'ai raté l'avion ?
- Exact. On va braquer la banque du rap.
- J'aime bien. Mais avec Flowters sans u, et avec un w.
Orel claque sa main dans celle de son ami, et lui jeta un regard ravi.
- Orel et Gringe sont les Casseurs Flowters !
