Deux semaines plus tard, l'équipe du Professeur Sato au grand complet se tenait prête sur le pont du Vaillant. Ils attendaient un invité particulier. Un des seuls témoins survivants de la catastrophe. Ils espéraient que l'éventuel récit que cette personne ferait les rapprocherait de La larme du temps. Le bruit de l'hélicoptère qui s'approchait fit monter l'excitation déjà très forte chez certains. L'appareil se posa et Toshiko commença à s'approcher lorsque les pales furent totalement immobilisées. Elle était accompagnée de Rhys qui tendit la main pour aider les passagers à descendre. Par galanterie, ce fut d'abord le tour de la jeune femme puis il assista le vieil homme. Toshiko s'avança et lui serra énergiquement la main.

T – Professeur Sato. Je suis ravie de vous accueillir à bord du Vaillant M. Harkness. J'espère que vous avez fait bon voyage.

M. H – Excellent. Ça faisait bien longtemps que je ne m'étais pas amusé comme ça. Mais s'il vous plaît, pas de cérémonial, vous pouvez m'appeler Ianto. Permettez-moi de vous présenter ma petite fille Gwen.

Toshiko sentit le rouge lui monter aux joues face au sourire charmeur qui s'affichait sur le visage de Ianto. Malgré son âge avancé, il était presque centenaire, il ne manquait pas de charisme. De magnifiques cheveux argentés encadraient son visage et ses yeux d'un bleu profond étincelaient de malice. A côté du professeur, Rhys souriait bêtement à la jeune femme qui se tenait à la droite de son grand-père.

T – Enchantée Ianto. Rhys que voici va vous accompagner à vos cabines pour vous permettre d'y déposer vos affaires. Nous nous retrouverons au labo une fois que vous vous serez installés.

Quelques minutes plus tard, Ianto et sa petite fille arrivèrent au laboratoire où toute l'équipe les attendait. Gwen aida son grand-père à s'installer puis se mit en retrait. Rhys apporta des rafraîchissements qu'il proposa à l'assistance et Toshiko alluma alors l'écran qui se trouvait à côté d'elle.

T – Vous voulez le voir ?

I – Bien sûr. Je n'ai pas fait ce trajet pour prendre une orangeade avec vous, même si votre compagnie est charmante mademoiselle.

Elle ne put s'empêcher de rire mais, se ressaisissant tout de suite, elle se tourna vers Owen.

T – Tu peux y aller.

O – Ok !

Owen s'installa confortablement dans le fauteuil, passa ses mains dans les commandes et actionna le Nautile. Après quelques minutes, des images de l'épave apparurent à l'écran. Ianto approcha timidement la main et effleura le poste, visiblement ému par ce qu'il voyait.

I – C'est impressionnant ce que l'on arrive à faire de nos jours.

T – Et vous n'avez pas tout vu. Rhys, tu peux apporter le dessin ?

R – Tout de suite.

Rhys approcha, tenant un cadre dans les mains. Il le posa sur la tablette qui se trouvait entre Toshiko et Ianto et se remit en retrait, non sans avoir fait un petit sourire à Gwen au passage. Celle-ci, poussée par la curiosité, se pencha pour regarder le dessin qui se trouvait à l'intérieur du cadre et ne put s'empêcher de pousser une exclamation d'admiration.

G – Ouah ! Grand-père, quel beau gosse !

La réaction spontanée de la jeune femme fit sourire Ianto. Il resta un instant à contempler le dessin sorti tout droit d'un autre temps. Une nouvelle fois, il fut saisi par l'émotion tandis qu'il caressait le verre du bout des doigts. Le papier était certes légèrement jauni mais l'esquisse exécutée au crayon était intacte. Le froid de l'eau l'avait préservée au fil des ans. Ianto soupira, songeur, puis il releva la tête.

I – J'ai eu mon heure de gloire j'avoue. C'était il y a bien longtemps. Je ne pensais vraiment pas le revoir un jour.

T – Le dessin a été retrouvé dans le coffre-fort d'une suite de première classe. Vous me confirmez qu'il s'agit bien de vous ?

I – C'est bien moi.

T – Donc, vous admettez par la même occasion avoir porté la larme du temps ?

I – On peut dire que j'ai eu cette chance en effet. 24 carats de merveille horlogère, un magnifique cadran en ivoire des indes, cadeau de la Reine Victoria à son époux Albert de Saxe-Cobourg-Gotha à l'occasion de leur mariage le 10 février 1840. Cette montre a disparu peu de temps après le décès du prince consort. Certains objets ont été dérobés à l'insu de sa majesté et la montre a miraculeusement réapparu quelques années après son propre décès.

T – J'aimerais savoir, si ça ne vous pose pas de problème, dans quelles circonstances vous vous êtes retrouvé à porter cette montre ?

I – Je vais essayer.

Gwen prit une chaise et s'assit à côté de son grand-père. Les autres membres de l'équipe s'approchèrent et prirent place dans le cercle. Ianto ferma les yeux quelques secondes et prit une profonde inspiration. Lorsqu'il les ouvrit à nouveau, Toshiko eut l'impression d'y déceler un éclat différent et se sentit soudainement en confiance. Allait-elle obtenir des réponses à ses questions ? La jeune femme se redressa dans son siège.

I - Ça fait tout de même plus de 80 ans et…

T – Si vous avez du mal à vous souvenir, ça n'est pas grave.

I – Vous voulez connaître toute l'histoire ? Si vous m'interrompez tout le temps, on n'y arrivera jamais.

T – Pardon… Oui, s'il vous plaît.

I – Ça fait plus de 80 ans et pourtant j'arrive encore à me rappeler l'odeur de la peinture fraîche et de l'encaustique. Le bateau se tenait fièrement dans le port de Liverpool, scintillant sous le soleil et tous les passagers se pressaient pour monter à son bord. Pour beaucoup, ce navire représentait les rêves qu'ils allaient réaliser une fois arrivés aux Etats-Unis. Pour moi, ça n'était qu'un simple bateau négrier qui m'emportait malgré moi vers un destin que je ne voulais pas. Je venais tout juste de fêter mes 18 ans. La perspective de voguer à l'intérieur du plus magnifique paquebot du monde aurait dû m'enchanter, comme tout le monde. D'extérieur, j'étais un jeune homme de bonne famille, bien fait de sa personne et bien mis. J'étais plutôt d'un naturel calme et discret. Mais à l'intérieur de moi, je hurlais.

-

? – Attention à ce carton ! C'est un chapeau fabriqué à Paris ! Veuillez apporter tous ces bagages dans la suite Robusta. Ianto mon cher, que pensez-vous de ce petit bateau ? N'est-ce pas magnifique ?

Le jeune homme se tourna vers la jeune femme qui venait de lui adresser la parole. Elle le regardait comme on regarde une possession, avec fierté et dédain. Il savait pertinemment qu'elle ne l'aimait pas, mais malheureusement, il n'avait pas le choix. Son père ne lui avait pas laissé ce luxe. La famille Hallet était une riche et puissante famille américaine qui avait réussi dans le pétrole et qui en dominait d'ailleurs le marché. Pour la famille Jones, s'unir à la famille de la jeune femme était la seule solution qu'ils avaient trouvé pour se sortir d'une terrible impasse financière qu'ils avaient réussi à cacher du grand public jusqu'à présent.

Lisa était l'unique héritière de l'empire colossal que son père avait bâtit et Ianto lui avait semblé être le futur mari idéal. Poli, discipliné, intelligent, mais pas trop, il remplirait parfaitement son rôle à ses côtés. Sans doute lui permettrait-il d'avoir de beaux enfants aussi. De plus, le renom de la famille de Ianto en Europe serait un puissant atout pour étendre l'empire Hallet. Les fiançailles avaient été célébrées à Cardiff lors d'une somptueuse réception et ils s'apprêtaient à gagner le nouveau continent afin d'y préparer le mariage.

C'était donc la mort dans l'âme que Ianto allait embarquer à bord de l'immense transatlantique. Résigné, il offrit un sourire timide à la jeune femme.

I - Magnifique oui. Quand je pense aux milliers d'ouvrier qui ont sué sang et eau pour le bâtir et qui n'auront pas la joie de monter à bord.

L – Vous devriez être fier de votre pays mon cher. C'est tout de même une superbe prouesse technique !

Profitant du fait que Lisa lui tournait le dos à ce moment là, Ianto leva les yeux au ciel. Comment pourrait-il être fier ? Ce bateau avait été construit en Angleterre. Lui, il était gallois ! Il réalisa alors que sa future épouse ne comprendrait jamais la nuance. Son père remarqua la réaction du jeune homme et lui colla un coup de coude bien senti dans les côtes.

I – Aouch !

L – Qu'y a-t'il ?

I – Hum ? Non, rien, j'ai juste buté dans la malle qui se trouvait sur mon passage. Il faut dire que j'étais tellement absorbé par la contemplation de la magnifique structure bâtie par mes compatriotes britanniques.

La jeune femme ne releva pas le ton sarcastique avec lequel Ianto avait prononcé se dernière phrase. Le regard foudroyant de Mr. Jones en revanche, ne laissa aucun doute au jeune homme sur le fait qu'il aurait sans doute droit à une petite mise au point musclée lorsqu'ils seraient seuls dans leur cabine.

Il offrit poliment son bras à sa promise et ils montèrent ensemble sur la rampe d'accès suivis par le père de Ianto et Mr Davidson, le garde du corps de Lisa. Ils pénétrèrent ensuite dans le grand hall d'entrée et Ianto resta un instant immobile, subjugué par le spectacle qui s'offrait à lui. L'immense escalier en bois précieux était tout simplement magnifique. Lisa se tourna vers lui, lui faisant comprendre qu'ils ne devaient pas s'attarder ici s'ils voulaient prendre leurs quartiers dans leurs appartements avant le départ. Mais Ianto ne l'entendait pas de cette oreille. Il souhaitait prendre tout le temps qu'il lui était possible de prendre. Profiter de ce qui lui restait de liberté était son seul objectif. Il lui fit un bref signe de tête.

I – Je vous rejoins dans quelques minutes.

L – Comme vous voudrez mon cher mais n'oubliez pas que le souper sera servi dans une heure. Mr. Jones ? Si vous voulez bien m'accompagner ? Davidson ?

Ianto regarda les trois personnes s'éloigner puis il se tourna vers la grande pendule qui se trouvait à mi-chemin de l'escalier. Délicatement, il passa les doigts sur le cadran et soupira.

I – Si seulement le temps pouvait s'arrêter.

Au même instant, dans un bar du port, une partie de poker battait son plein. Une foule compacte s'était amassée autour de la table où se trouvaient les joueurs, deux immigrés danois face à deux américains. Au centre de la table, on pouvait voir ce qui avait été misé, une somme d'argent non négligeable ainsi que deux billets pour le voyage inaugural du paquebot qui était amarré au quai voisin et que l'on pouvait admirer de la fenêtre. C'était le dernier coup et l'ambiance était plutôt tendue. La nervosité chez les deux danois faisait sourire l'un des deux américains. Un sourire qui aurait fait se damner n'importe qui, même le tenancier de l'établissement qui se surprit à soupirer d'envie.

Danois 1 - Jij is te zeker van jij ! (tu es trop sûr de toi)

Danois 2 - Met de hand die j' heeft men kan niet verliezen (avec la main que j'ai, on ne peut pas perdre)

L'autre américain regardait son partenaire, inquiet. Toutes ses économies étaient sur la table et il n'avait pas envie de les voir s'envoler en fumée. L'autre homme regardait ses cartes attentivement. Il prit une profonde inspiration.

? – John ?

Jo – Oui Jack ?

J – Tu as pensé à dire au revoir à Janet ?

Jo – Non, pourquoi ?

J – Parce que tu n'es pas prêt de la revoir. Full aux rois par les as. On part en Amérique mon grand !

Jack avait posé ses cartes dans un geste triomphal et s'était relevé pour serrer John dans ses bras. Il regarda ensuite ses deux adversaires. L'un deux se leva brusquement, visiblement très en colère.

Danois 1 - Jij gaat de dag van jouwe geboorte betreuren (tu vas regretter le jour de ta naissance)

Le sourire de Jack s'effaça tandis qu'il voyait l'homme serrer son poing. Il ferma les yeux. Mais le danois colla un violent uppercut sur le visage de son partenaire. Le patron de l'établissement, amusé par la scène, interpella Jack.

Patron – Tu veux partir en Amérique ?

Jack – Oui, pourquoi ?

D'un signe de tête, l'homme lui indiqua l'horloge qui trônait sur le mur derrière le comptoir.

Patron – Parce qu'ils vont lever l'ancre.

Précipitamment, Jack et John prirent tout ce qui se trouvait sur la table, l'argent ainsi que les précieux billets. Ils attrapèrent ensuite leurs baluchons respectifs et sortirent en trombe du bar pendant que les deux danois continuaient de se battre, encouragés par les clients. Ils coururent comme des dératés parmi la foule qui circulait sur le quai, essayant de ne pas tomber. Sur le chemin, Jack alpagua un officier de marine.

J – L'accès des troisièmes classes ?

O – A cent mètres sur votre gauche. Dépêchez vous, ils vont bientôt fermer.

J – Ok, merci !

Et effectivement, lorsqu'ils arrivèrent, ils virent que les officiers de bord étaient en train de retirer la planche d'accès. Jack leva la main, mettant ainsi en évidence les deux billets qu'ils avaient gagnés.

? – Hey ! Vous avez passé les contrôles d'hygiène ?

J – Oui, on n'a pas de poux, ni de maladie honteuse.

Jo – Parle pour toi.

D'un bond, ils atterrirent dans le petit hall d'accès. Ils y étaient arrivés, ils étaient à bord. Ils déambulèrent pendant plusieurs minutes, à la recherche de leur cabine. Une fois la porte DW10 trouvée, ils entrèrent. On était loin du grand luxe. Six lits superposés, trois de chaque côtés de la cabine, étaient à disposition des passagers qui allaient l'occuper. Il y avait déjà quatre personnes à l'intérieur, quatre danois.

Danois 1 - Wie zijn deze mensen? (Qui sont ces gens ?)

Danois 2 - Ik weet niet (Je ne sais pas)

Danois 3 - En waar Hans en Karl zijn? (Et où sont Hans et Karl ?)

Ne prêtant pas attention aux quatre personnes qui les observaient avec méfiance, Jack et John jetèrent leurs baluchons sur les lits disponibles. Ils étaient au comble de l'excitation. Ils savaient qu'ils allaient effectuer le voyage de leur vie.