(Jessie)

Je ne la comprends pas –elle– Hige–toi. Je ne te comprends pas Hige! Tu es toujours en train de me taquiner et pourtant… Avant de te connaître, je repoussais tout contact humain, mais tu as réussi à faire de moi une meilleure personne. Maintenant, j'aime à me faire ami de tout le monde, car j'essaie d'être un peu plus comme toi. Tu dis que tu n'essaies pas de me matcher avec ta sœur jumelle, pourtant tu es la seule raison pour laquelle je la vois encore. Au pire, nous serions devenues amies Facebook, nous nous serions parlé par écrit une fois de temps en temps et peut-être sorti ensemble quelques fois probablement en ta compagnie. Je ne crois pas que je pourrais devenir plus qu'amie avec cette fille; je ne la connais même pas assez pour l'envisager. Bien sûr, elle te ressemble, mais ce n'est pas avec elle que j'ai passé les six derniers mois. Ce n'est pas elle qui m'invite toujours dans son appartement où elle vit prétendument seule, ce n'est pas elle qui se colle toujours contre moi, qui s'assit sur moi, qui me prend par le bras et qui fait tout cela comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, comme si ça ne voulait rien dire. Ta sœur n'est pas comme ça. Elle ne m'aime pas. Je crois qu'elle est jalouse de la proximité que j'ai avec toi. Elle aurait probablement aimé que tu restes pour toujours à ses côtés. Si moi et May finissions ensemble tout de suite, je crois que ce serait malsain. Elle te cherche probablement un ou une remplaçante inconsciemment. Moi aussi, je n'ai pas encore appris à me passer de toi, à faire le deuil de ce que nous n'aurons jamais. Pour qu'on finisse ensemble sainement, il faudrait qu'elle soit totalement indépendante pendant au moins un an et que moi j'aie le temps, à la fois, de t'oublier et d'apprendre à la connaître plus. Mais, oserais-je vraiment rester à proximité de quelqu'un qui me ferait penser à toi, qui te ressemblerait presque exactement sans pourtant être toi. Je n'ose imaginer la souffrance horrible que j'endurerais. Ah, pourquoi t'en vas-tu loin de moi? Reste, reste, reste… S'il-te-plait.

Dans le fond, va-t'en loin et le plus vite possible; je suis écœurée que tu joues avec mon cœur. Il faut que j'accepte que tu ne m'aimeras jamais pour que je puisse continuer ma vie. Je n'ai jamais été aussi proche d'une autre fille. Je t'aime, malgré tout. Je sais que ces sentiments sont vains et qu'ils ne changeront point les tiens. Allez part, va vers la liberté. Part à l'aventure contre l'avis de tous ceux qui t'aiment, fais cette action stupide qui peut juste t'amener à échouer sur une île déserte ou morte au bord d'une route! S'il-te-plait, reviens vite… Non, ne pars pas… Reste, pour moi… Je me fous du reste…

(Jessie)

Ce que je ne peux jamais dire, ce que je ne peux jamais te dire; c'est que je veux être avec toi. Je ne peux pas te dire cela au moment où tu vas partir, loin de moi. Je ne veux pas te faire souffrir; je veux souffrir pour toi, à ta place. « De toute façon, elle ne m'aimera jamais »; c'est ce dont j'essaie de me convaincre ardemment, sans répit. Je devrais te tuer pour pouvoir vivre mon deuil en paix, plutôt que d'avoir encore ce stupide espoir insipide que tu vas revenir, que tu vas m'aimer. Je sais que c'est impossible, tu ne te soucies pas assez des autres pour ça, tu es incapable d'amour, incapable de t'investir réellement pour quelque chose qui ne te concerne pas directement. Je sais, je suis méchante, mais je te hais d'amour. Je tente de te rendre horrible à mes yeux, de te dénaturer pour que mon cœur puisse commencer à t'oublier. Je ne veux pas avoir de regrets. Je veux pouvoir me dire : « De toute façon, elle n'en valait pas la peine. » Je voudrais te mordre, te violer, te souler, te convertir, t'étreindre une dernière fois dans mes bras avant de te dire adieu. J'aurais aimé pouvoir dire oui à ton offre de coucher avec toi juste pour pouvoir te posséder pendant une nuit, juste pour savoir si tu étais vraiment sérieuse.

(Hige)

Je pense à Jessie, je pense à mon voyage. Va-t-elle vraiment s'ennuyer de moi? Va-t-elle me remplacer par une autre? Je ne sais pas, je ne veux pas savoir. Je ne veux même pas vraiment partir, et pourtant cela me semble essentiel. J'ai l'impression que je vais me briser, que je vais m'écrouler. Je me sens inutile. Je sens que tout ce que je fais est vain. Je ne sais pas ce qu'est l'essentiel de ma vie, son centre. Je ne sais pas quel travail je veux exécuter plus tard, je ne sais pas ce que je veux faire de ma vie, je ne sais pas pourquoi je vis. Je suis comme Barbie, j'ai l'air toute mignonne et heureuse, pourtant je suis atrocement vide à l'intérieur. J'admire l'acharnement de ma sœur qui malgré tous les malheurs a réussi à continuer à vivre, a réussi à ne pas s'ouvrir les veines. Elle est plus forte que moi. Elle dit que j'ai une vie parfaite, une vie qui rend jalouse.

Est-ce vrai? Est-ce cela la vie : avoir des discussions vides avec des gens avec qui en vérité l'on a aucun point en commun et se sentir seule atrocement seule tous les soirs quand on est seule et qu'il n'y a personne et même quand on est avec des gens, même quand on est avec Jessie et qu'on peut s'oublier un peu, enfin. J'aimerais pouvoir m'oublier moi-même, me laisser flotter au gré du courant, laisser Jessie ou quelqu'un d'autre guider ma vie, mais cela ce n'est pas moi, je le sais. Je suis une fille forte, indépendante, celle qui va vers les autres, celle qui part le mouvement. Je ne suis pas un mouton, je ne suivrai pas le chien berger aveuglément et je n'ai pas le temps de suivre une thérapie. J'ai besoin de me trouver seule, vraiment seule, de reprendre contact avec moi-même, de faire le point. Je ne peux pas partir comme ça, sans savoir ce que je veux. Je ne peux pas accepter de suivre Jessie et changer d'idée le lendemain. Je ne veux pas la faire souffrir autant.

(May)

Je suis tellement contente que Jessie ait accepté de s'occuper de moi, même si c'est à cause de ma sœur.

(Hige)

J'aurais aimé ne pas être forcée à obliger Jessie à s'occuper de ma sœur. Mais, pour me payer un instant de liberté, de réflexion qui soit assez longue pour en valoir la peine, je dois travailler. Au moins, je travaille maintenant pour la mère de Jessie comblant ainsi le poste qu'elle aurait dû remplir d'office, au moins pour l'été. C'est un échange de bons services et en plus ça fait qu'on se voit souvent, comme quand on allait à l'école ensemble.

(Jessie)

Je n'aime pas avoir à m'occuper de May. C'est atroce d'avoir devant moi une copie conforme de la fille que j'aime (et que parfois dans ma tête, j'appelle ma blonde, bien qu'elle ne le soit pas et pourtant pour moi, c'est tout comme. J'aimerais tellement qu'elle fut mienne.) C'est atroce, parce que May n'est pas Hige. Contrairement à cette dernière, May n'est pas indépendante, elle a de la difficulté à être seule, même si elle le cache bien sous des apparences de fille qui ne veut plus rien savoir des autres. Parfois il me semble qu'elle se sent bien avec moi, qu'elle s'attendrit en ma présence, qu'elle me fait confiance en quelque sorte. Hige n'est pas comme ça, elle est perdue dans son monde, elle n'a besoin de personne pour la protéger. Elle sait faire le premier pas; elle sait faire ce que son cœur lui dit. Malgré toute l'adversité de ses parents, l'incompréhension de ses amis et mon amour muet, elle est capable de partir à l'aventure, loin de toute cette pression, pour se retrouver avec elle-même. J'aimerais avoir le courage de pouvoir couper de toute société par pure révolte, pour pouvoir dire que moi, au moins, je ne participe pas au massacre collectif des êtres humains.

J'aurais aimé lui dire : « Je pars avec toi. J'abandonne ma mère à sa solitude et je te suis. Je la laisse porter seule le deuil de toutes les choses que je n'ai pas accomplies à sa place. Elle n'avait qu'à ne pas m'adopter, alors que déçue par l'amour, elle s'est dite : "Plutôt qu'un amant, j'aurai un enfant. " Nous reviendrons dans quelques années porter des fleurs fanées sur la tombe de ses amours déçus. Nous lui tendrons notre bonheur étincelant à la figure qu'elle se réduise en cendre comme un vampire au soleil. Je la transpercerais d'un pieu, ma mère, seulement pour pouvoir t'aimer une seconde de plus. Pour pouvoir partir d'ici, loin de tout, où il n'y a rien et nous serons seules dans le néant. Seules, mais unies en un seul être. Car nous sommes comme les deux faces d'une même pièce. Tu es la reine et je suis l'orignal, le renne, la bête, la sauvage, la stupide, celle qui garde tout en elle-même, car sinon, ce serait trop dur, car sinon il faudrait aimer pour de vrai, il faudrait que ce soit le vrai amour, le seul, l'unique. Que faire alors si tu te lasses de moi? Que faire si tu me rejettes? Que faire si je t'aime pour toujours? Que faire de cet amour sans but et sans objet? Allez part, si cet amour est vrai, il te survirera, si cet amour est vrai, tu me le rendras sans que j'aie à t'en faire la demande. Si cet amour est vrai, il sera tragique, plus tragique que celui de Roméo et Juliette et tout autant impossible. Cette grande douleur que j'ai à ne même pas pouvoir faire un double suicide avec toi. Rends-moi mes sentiments, efface-les de mon cœur, dis-moi tendrement : " Je ne t'aime plus mon amour. Je ne t'aime pas. Ne t'apitoie pas sur moi, ne t'apitoie pas sur ma vie. Ne dis rien et meurs, je te tuerai sans souffrance, en silence, car tu n'es rien pour moi et tu ne vaux rien pour personne, même ta mère se remettra de ta perte. Elle aimera bien avoir quelqu'un à culpabiliser. Elle aurait dit que c'était de ma faute si tu t'étais suicidé, aussi. Si c'est un meurtre, elle sera folle de joie, tellement qu'elle en pleurera, elle dira à ton enterrement : « Ce n'est pas possible, ma fille chérie, elle aurait tellement pu avoir de sa vie. Si seulement elle ne s'était pas attachée à cette salope, cette reine de cœur qui tranche la tête des gens qu'elle aime, elle serait encore en vie et malheureuse. J'aimerais avoir ma fille malheureuse près de moi, histoire de pouvoir la consoler pour qu'elle me porte un peu d'attention pour une fois. Ah! Quelle sans-cœur, décidément elle ne savait pas vivre! Elle aurait dû savoir que tout ce qui importait dans la vie, c'était Dieu et moi. À Dieu, pourquoi n'est ton plus à cette époque révolue ou les enfants avait quelques respects pour leurs parents et qu'un seul de leurs mots les faisait marcher au pas. » Elle dira cela, elle nommera Dieu à deux reprises, même si elle n'est pas croyante. Elle dira cela surtout cela pour qu'on la plaigne, pour qu'on lui porte attention. Elle s'épanchera dans la douleur de ta perte pour se donner une raison de vivre. Allez, viens avec moi dans la mort, viens avec moi dans l'au-delà, loin. Nous serons comme deux Ève dans le jardin d'éden! " J'aimerais que tu me dises cela pour confirmer une dernière fois la grande affection que tu as pour moi. Ah, comme j'aimerais partir avec toi, même si c'est pour mourir, mais je ne peux pas, je suis incapable de couper les chaînes qui me lient à la vie, qui me lie à ma mère. J'aimerais pouvoir couper mon ancre, mais je n'ai pas d'assez gros ciseaux. Dis-moi : "Je t'aime" et je m'en viens, j'abandonne tout comme si ce n'était rien. Et surtout, j'abandonne ta sœur, cette sœur que tu aimes tant et dont tu me pries de m'occuper à ta place. Je l'abandonne, car je suis persuadé qu'il y a plus de bonheur dans son garde-robe que dans le monde extérieur. Elle sera bien là, enfermée pour toujours à double tour, ayant peur de sortir même pour se nourrir. Elle sera bien là seule. Elle pourra rêver tout son saoul. Quand elle ressortira dans mille ans, l'espèce humaine aura disparu avec tout le mal de la terre, elle sera libre. Elle ne sera jugée par personne, elle n'aura plus à avoir peur des gens, elle n'aura plus à avoir peur de se faire des amis. Elle sera seule et heureuse, ce sera toujours mieux que d'essayer de la faire entrer dans la société, car celle-ci ne peut que la décevoir. Allez partons au loin, loin de nos soucis et de nos peines, faisons cap vers une île déserte ou l'île de Lesbos. Cherchons un endroit où l'on pourra s'aimer, s'émanciper et où l'on ne sera pas obligées de faire rien d'autre que ça. »

Mais, je ne peux pas te dire tout cela, et encore, ceci n'est qu'un fragment de tout ce que je voudrais te dire et imagine si tu me répondrais, ce serait encore pire. C'est peut-être mieux que ça reste ainsi à tourner dans ma tête, dans le vide pendant que toi, tu peux te permettre de n'avoir aucun souci et d'être libre.

(May)

Jessie est vraiment gentille avec moi. Parfois je trouve cela un peu dommage qu'elle soit déjà en couple avec ma sœur. Elle a l'air de souffrir tellement quand elle la voit. J'ai pitié pour elle. J'ai compris, moi, depuis longtemps que les relations humaines ne valaient rien. Que tout dans ce monde était vain. Pourtant, j'ai décidé de donner une dernière chance au monde, même si je sais que c'est une erreur que de lui faire confiance. Ah, comme j'aurais aimé vivre dans une famille religieuse, j'aurais pu me tourner vers Dieu, me cloîtrer pour l'éternité dans mon monastère et me donner entièrement à lui. Mais, l'on était trop laïc. Je me rappelle, quand j'étais jeune, j'étais allé quelquefois à l'église avec ma tante, mais à chaque fois, mon père insistait pour que je n'y aille pas et ma tante disait : « Laisse-la faire ce qu'elle veut. »

Je m'étais fait une amie à l'époque, c'était il y a si longtemps. J'avais à peine dix ans. Elle s'appelait Clémentine. C'est peut-être la seule vraie amie que j'ai eue. Comme j'aimerais la revoir. Je passe parfois devant cette église, empreinte de nostalgie. Je me demande si un jour je vais la croiser. Je n'ai pas encore eu le courage de pénétrer entre les murs de cette maison sainte. J'ai tellement changé depuis cette époque d'innocence et d'insouciance.

(Jessie)

J'aurais dû te suivre jusqu'à la Gare Centrale, station Bonaventure. Comme d'habitude il y aurait des millions de gens partant dans des millions de directions, mais cette fois tu aurais été l'une de ces personnes. Mais, ces maudits trains électriques vont trop vite pour qu'on puisse courir après sur le quai lorsqu'ils partent. Je ne pourrais même pas avoir cette scène super romantique ou tu me diras au revoir en agitant un mouchoir de ta fenêtre. Tu embarquerais tes valises, puis tu viendrais sur le quai me dire au revoir avant le départ du train vers ta destination, Gaspé. Si loin, pourtant si proche. Tu ne quittais pas le pays, pour l'instant. Pourtant, tu allais te plonger dans une région unilingue francophone et ça, c'est presque plus exotique que de faire un voyage aux États-Unis. On n'avait même pas tant eu de cours de français à l'école, arriverais-tu à te débrouiller? J'avais peur pour toi. Je ne voulais pas te laisser partir, pourtant, j'ai décidé de ne pas prendre le bus avec toi. Finalement, j'ai décidé que si on se quittait plus tôt, c'était pour le mieux. Je ne serais pas capable de ne pas te retenir si j'étais allée jusqu'au train avec toi. Je n'aurais pas été capable de ne pas t'embrasser sur le quai pendant que le train partait avec tous tes bagages. Il fallait que je te quitte ici où ton départ me semblait moins réel. Tu as déposé un léger baiser sur mes lèvres et tu m'as chuchoté à l'oreille que tu m'écrirais. L'autobus partit, je me suis effondrée sur moi-même. Pourquoi a-t-il fallu que tu me donnes ce baiser teinté de fausses espérances! Je suis accro à toi. Déjà, dès la première fois que je t'ai prise dans mes bras, j'étais finie. Je ne veux pas devoir faire une désintox de toi. Reviens vite, j'ai besoin d'une autre dose de toi. Reviens-vite, je t'attends.

À suivre…

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