Chapitre 2 : Équinoxe
Durant une de ses promenades le long de couloirs aux tapisseries riches en représentation de nobles personnages, la Dame Grise perçut des éclats de voix à quelques pas de là.
Bien qu'elle n'appréciait pas autant la solitude que le Baron -et elle espérait qu'il ne l'appréciait pas du tout, afin de le punir davantage- elle n'était pas non plus amatrice de tapage ni de tumulte. Surtout dans son couloir préféré.
Elle s'approcha silencieusement, sa spécialité, prête à faire subir le froid de sa présence aux élèves chahuteurs. Pourtant, une fois arrivée, elle se rendit compte de son erreur.
Devant ses yeux se tenaient deux jeunes élèves, un de sa maison elle en était certaine, ainsi qu'un autre fantôme du château. Les vivants semblaient avoir été victime d'une averse au beau milieu du troisième étage. C'est alors qu'elle comprit.
Levant les yeux, elle aperçu Peeves qui réalisait des pirouettes agrémentées de grimaces, un seau vide dans les mains. Quelle puérilité, pensa-t-elle.
—N'as-tu rien de mieux à faire ? siffla-t-elle au poltergeist.
—Oh non, ma chère Dame ! répliqua-t-il avec une politesse aussi fausse qu'irritante. Il était de mon devoir de refroidir ces esprits échaudés, voyez-vous ? Qui sait ce qu'ils auraient pu commettre comme bêtises sinon !
—File, vulgaire personnage !
—Je file, je couds, je tricote ! chantonna Peeves dans un gigantesque éclat de rire avant de disparaître en plongeant dans des escaliers.
Quel petit personnage horripilant, maugréa intérieurement la Dame Grise. Elle se retourna, préférant porter son attention sur l'élève de Serdaigle qui sortit sa baguette d'une poche trempée. Après un ou deux gestes peu fructueux pour l'essuyer, il déclara avec force :
—Siccum Maximum !
La Dame Grise ne pu s'empêcher de lever un sourcil perplexe à cette formule. Son doute fut justifié : au lieu de sécher les tenues des deux élèves, le sort eu pour effet de transformer l'eau en un type de mucus fort déplaisant.
Helena fut brusquement saisie d'une envie de rire mais elle se retint et, conservant une expression sereine, proposa en compagnie du second fantôme de guider les deux malheureux vers un professeur qui détiendrait une véritable solution, et surtout une plus grande maîtrise de ses sortilèges. À peine avaient-ils réussi à convaincre les élèves de les suivre qu'un gigantesque cri d'hilarité surgit derrière elle.
Peeves était revenu et semblait au comble de la joie en découvrant ses victimes en plus piteux état qu'après sa stupide farce.
—Oooh, vous auriez du me demander un mouchoir. Cela aurait été plus propre, réussit-il à prononcer entre ses caquètements.
—Je t'ai dit de partir, gronda la Dame Grise avec une fureur glacée.
Pourquoi obéissait-il à cet assassin uniquement ? Pourquoi pas à elle également ? La considérait-il aussi inférieure ? Comme son meurtrier. Comme sa mère. Comme tous les autres.
Tandis que les élèves s'éloignaient, Peeves se mit à les suivre en ramassant ce qui dégoulinait des robes pour le leur lancer.
—Attention ! Vous perdez des morceaux. Tenez, gardez les !
—Peeves ! Cesse immédiatement tes âneries sinon...
L'esprit frappeur sembla enfin prendre en considération la présence d'Helena.
—Sinon... Quoi ?
Helena se mordit à nouveau les lèvres. Elle avait une réponse mais ne voulait pas la donner. Elle était trop digne pour réaliser une menace qu'elle ne pourrait exécuter. Seul le Baron savait faire peur à Peeves mais jamais, JAMAIS, elle ne ferait appel à lui, ne lui demanderait un service ou ne lui accorderait de l'attention.
Le regard de Peeves qui était devenu sombre sous la menace, acquit une nouvelle nuance : il semblait cruel désormais.
—On donne sa langue au chat ? C'est extraordinaire pour la maison aux piafs.
Helena fronça les sourcils. Il devait y avoir une réponse. Elle était la fille de Rowena Serdaigle, elle devait trouver une solution à ce dilemme, penser en dehors de la boîte. Sans aide, sans mère, sans diadème.
—Sinon... Je... Non. Je n'ai pas à répondre à un pitre, déclara-t-elle avec dignité.
Elle prétendit s'éloigner dans une direction différente des élèves qui avaient profité de cette discussion pour s'enfuir. Satisfaite de sa supercherie, elle traversa un mur puis un second, rassurée d'avoir réussi à protéger sa maison sans trahir ses principes.
Désormais au milieu d'une classe vide, elle s'apprêtait à examiner une grande affiche indiquant des diagrammes complexes pour des métamorphoses quand elle entendit la voix de Peeves derrière elle.
—Sinon quoi ?
Elle se retourna, tout d'abord étonnée puis outrée. Il l'avait suivi ? Il voletait derrière elle comme une mouche agaçant un hippogriffe. Stupide créature.
—Je t'interdis de me... Va-t-en ! Immédiatement !
Pourquoi s'emportait-elle ? Elle devait rester calme, maîtresse de ses émotions, dirigée par la raison uniquement. Pas étonnant que sa mère la traitait ainsi à l'époque, comme une chose incapable de comprendre le monde, inapte à se débrouiller seule. Toujours à rigoler de tout, à ne rien prendre au sérieux, à rire de ses reproches.
Oui, Rowena Serdaigle n'était pas la sorcière terrible et grave que certains imaginaient. Son esprit n'avait aucun égal mais, à la déception de sa fille unique, son sens de l'humour était aussi navrant qu'omniprésent. Des quatre Fondateurs, elle était celle dont le rire était le plus audible et les blagues les plus nombreuses. Combien de fois Helena avait-elle voulu que sa mère affiche la distinction de Serpentard, la sérénité de Poufsouffle ou la droiture de Gryffondor ! Malheureusement, bien que capable -sa fille en avait la certitude- elle préférait persister dans l'imagination, les plaisanteries et souvent, trop souvent au goût de sa fille, la dérision.
Pourtant la maison qui représentait le savoir, la recherche de connaissance, l'intelligence devait être représentée par quelqu'un de sérieux, de digne, de posé. Helena avait la conviction que sa mère se moquait d'elle et de son héritage par ce comportement absurde. Elle voulait lui montrer qu'elle avait tort, ou au moins se le prouver. D'où son vol.
Un échec.
—Sinon quoi ? insista Peeves.
Helena resta un instant muette : venait-elle d'entendre une curiosité sincère de sa bouche ? Non, elle devait se tromper. Cependant, l'idée de se tromper était bien pire, dans son esprit orgueilleux, que celle de Peeves étant sincère. Il voulait savoir ce qu'elle avait à dire ? Elle sentit une petite grimace se glisser sur ses lèvres : comme à chaque fois qu'on lui laissait la parole, celle-ci disparaissait avec ses idées. Quel gâchis.
La Dame Grise reprit contenance : c'était un malentendu. Elle avait laissé ses émotions prendre le dessus et se mêler à son analyse de la situation. Peeves souhaitait réellement savoir ce qu'elle avait à dire non pas par respect -quelle plaisanterie!- mais par inquiétude. En effet, en le laissant ainsi dans le doute, il pouvait -non, devait- imaginer le pire. Elle pouvait utiliser cet outil à son avantage. Là était l'opportunité de masquer son désarroi ainsi que son incapacité à accorder la parole au Baron.
—Cela m'étonne que tu n'aies pas deviné, Peeves. Mes possibilités sont nombreuses, voire infinies : interpeller un professeur, ou même la directrice, restreindre tes rares privilèges, demander à te faire remplacer par un autre poltergeist..., murmura-t-elle avec cruauté.
Elle avait touché juste. Peeves semblait avoir été frappé par la foudre. Il lui jeta un regard mauvais avant de lui tirer la langue bruyamment.
—Je ne suis pas assez vulgaire pour avoir recours à la menace du Baron. Il y a bien plus intelligent et plus imaginatif comme solution, finit-elle avec dédain afin de lui montrer qu'elle avait deviné et devancé ses pensées.
Elle reprit son chemin sans dissimuler son sourire de satisfaction : elle avait surmonté l'obstacle. Dignement.
Le bruit vulgaire de l'esprit frappeur prit brusquement fin. La Dame Grise pensa un instant qu'il s'était à nouveau enfuit et ne prit la peine de se retourner que lorsqu'elle compris son erreur.
—Vous n'avez pas peur du Baron ?
Vivante, Helena en aurait eu le souffle coupé. Morte, elle ne pu que se retenir de ne pas laisser sa bouche s'ouvrir sous le choc. Elle, peur du Baron ?
De toutes les blagues de mauvais goût qu'il pouvait faire, Peeves venait de réaliser la pire !
—Peur de ce rustre ? De cette brute ? Jamais ! Il ne m'inspire que du mépris, son simple nom me rebute et tu peux le lui dire. Si jamais il ose se montrer devant moi...
Elle le tuerait ? Il était déjà mort et ça ne ferait que l'abaisser à son niveau. Helena tenta de réfléchir à la chose la plus insultante, la plus vexante qu'elle pouvait dire mais rien ne vint. Elle était posée, distinguée, réfléchie. Elle avait besoin de temps pour ces choses là, contrairement à sa mère qui maîtrisait l'art de la discussion et des répliques à l'excellence -bien que parfois un peu familièrement-, ni comme Peeves qui n'était qu'un amas de plaisanteries et de méchanceté flottant.
—Je lui ferai regretter d'avoir trouvé refuge à Poudlard.
Ce n'était pas grandiose comme menace mais assez vague pour être convainquant, et prononcé avec tellement de hargne que personne n'oserait argumenter. Pas même Peeves, espéra-t-elle.
Elle n'eut pas tort à ce sujet.
Elle aurait juste du espérer qu'il ne serait pas inspiré par sa tirade.
En effet, comprenant que jamais le Baron Sanglant n'oserait s'approcher de la Dame Grise, Peeves décida de profiter de cette protection. C'est ainsi qu'elle du se le coltiner à partir de ce jour.
