Suivre ce torrent avec un bras inerte et douloureux serré contre sa poitrine, sous la pluie battante et sur un sol rendu glissant n'était pas exactement facile. Le terrain était accidenté et Fili trébucha plus d'une fois. Son inquiétude augmentait à mesure que s'écoulait le temps : la situation n'était pas brillante. Il avait perdu ses épées doubles et un certain nombre de ses armes dans le torrent, il ne savait pas du tout où il se trouvait, il craignait un peu de voir le cours d'eau continuer à gonfler et l'obliger ainsi à s'en éloigner, en supposant qu'il le puisse, et pour couronner le tout, il n'y avait aucune trace de Kili nulle part. Ce dernier était bon nageur, certes, mais avec la violence de l'eau et les débris qu'elle charriait... La gorge serrée, Fili se refusait à envisager le pire. Peut-être par superstition, pour ne pas provoquer le sort... Il commençait pourtant à désespérer quand par-dessus le grondement de l'eau il perçut un appel familier :

- Fili ! Fili !

Au milieu du flot déchaîné, une silhouette trempée agitait un bras dans sa direction. Kili était affalé plutôt mal que bien sur un rocher écumant placé dans le cours du torrent. Soit que l'eau l'y est jeté, soit qu'il ait réussi à s'y accrocher au passage. Pour Fili le soulagement fut tel qu'il sentit carrément ses jambes flageoler. Kili était vivant et apparemment indemne, ouf !

Au soulagement toutefois succéda une nouvelle sorte d'inquiétude : comment tirer son frère de là ? Attendre que l'orage soit passé et que le débit de l'eau se calme un peu ? Cela pouvait prendre du temps. Et surtout, étant donné la pluie qui continuait à tomber avec violence, Fili craignait que le niveau du torrent ne monte encore. Si cela arrivait, Kili serait irrémédiablement emporté. Par ailleurs, sa position était aussi précaire qu'inconfortable et ne pouvait perdurer très longtemps.

Il n'avait rien sur lui, ni corde ni rien, Kili était bien trop loin de la berge pour qu'il puisse lui tendre la main, comment faire ? Après avoir inutilement regardé autour de lui dans l'espoir de trouver une idée, Fili rassembla son courage et entra dans l'eau. Incapable de se servir de son bras droit, le jeune nain sentit la force terrible du courant, augmenté par les pierres, la boue et les débris qu'il emportait, menacer de lui faire perdre l'équilibre. Il avait besoin de toute son énergie pour lutter et pourtant il n'avait encore de l'eau que jusqu'aux cuisses. Enfin, à force de surveiller ce que drainait le flot, il aperçut ce qu'il avait espéré trouver : une branche pas trop grosse, assez longue, qui filait comme le vent sur la surface brune du torrent. Fili s'efforça d'avancer encore pour pouvoir s'en saisir et y réussit de justesse : son pied glissa, il faillit tomber tandis que le morceau de bois fusait sous son nez. Il se rattrapa de justesse et parvint à arrêter la fuite de la branche. Après cela, la placer en travers du courant fut un rude combat. Il s'efforçait de s'aider de sa main droite mais les élancements qui parcourait son bras à chaque mouvement étaient passablement dissuasifs. Finalement, il cala l'extrémité de la branche sous son bras valide et la maintint fermement. Le bois flottait dans le courant, à près de deux mètres encore des rochers sur lesquels Kili s'efforçait de se maintenir.

Fili s'avança un peu vers l'aval et tourna la tête vers son frère :

- Plonge et essaie de l'attraper !

Il serra les dents et banda ses muscles pour anticiper le moment où le poids de Kili s'ajouterait à la violence de l'eau.

De son côté, son frère s'efforçait, malgré ses membres ankylosés, de trouver une position à peu près stable sur les rochers glissants sur lesquels il avait trouvé un refuge aussi incertain. Les yeux fixés sur la branche que tenait son aîné, il calcula soigneusement la distance avant de se jeter à l'eau et de battre énergiquement des jambes. Il éprouva la sensation que le torrent le frappait de plein fouet et l'emportait bien loin de son but. Ce fut de justesse qu'il parvint à saisir l'extrémité de la "perche" qu'on lui tendait. Il fallut aux deux garçons plusieurs instants de lutte encore pour parvenir à se rejoindre. Claquant des dents, ils se hissèrent péniblement sur la berge. Ils se seraient volontiers accordé un moment de repos mais la prudence le leur interdisait :

- Il ne faut pas rester là. L'eau continue de monter. Regarde, depuis que je suis arrivé elle a atteint les racines de ce sapin, là. Il faut s'éloigner.

- Qu'est-ce que tu as au bras ?

- Je crois qu'il est cassé.

Ce ne fut pas sans peine que, s'aidant l'un l'autre et gênés par leurs vêtements trempés qui leur collaient à la peau et entravaient leurs mouvements, les deux nains parvinrent à sortir de la gorge, heureusement peu profonde à cet endroit. Sur une petite hauteur à proximité, ils avisèrent un bois de pins dans lequel ils se hâtèrent d'aller chercher un abri relatif. Sous les épais branchages, la pluie perçait avec parcimonie et le sol couvert d'aiguilles était élastique et seulement humide alors que tout était détrempé par ailleurs.

Fili et Kili retirèrent leurs manteaux dégoulinants et leurs bottes et s'assirent entre des racines noueuses sentant la résine, histoire de souffler un peu. Ils étaient ruisselants, gelés, courbatus et épuisés. Pourtant ils étaient également heureux et soulagés de s'être retrouvés et d'être momentanément hors de danger.

- Où sommes-nous ? demanda finalement Kili.

- Aucune idée.

- Comment tu es arrivé ici ?

- Je suis tombé à l'eau quand l'ours m'a attaqué. Qu'est-ce qui s'est passé ?

- L'ours chassait aussi les chamois, mais je l'ai vu trop tard.

- Pourquoi tu n'as pas tiré sur lui ?

Le cadet des garçons arbora un air assez piteux sous ses mèches sombres collées par l'eau et la pluie :

- J'ai perdu mon arc. Je l'ai lâché en grimpant sur un rocher. J'allais descendre pour le récupérer quand j'ai vu l'ours et qu'il m'a vu aussi. Alors tu comprends, je n'avais plus le temps.

- Magnifique ! grogna Fili, laissant enfin s'exprimer sa mauvaise humeur latente. Ah, tu es un fameux chasseur !

Kili soupira mais ses yeux s'étaient assombris :

- Ça va ! Allez vas-y, dis-le que tout est de ma faute !

- Tu n'aurais quand même pas le culot de prétendre que c'est la mienne ?!

- Non... Bien sûr que non. Mais ce n'est pas une raison pour me parler comme ça.

- Tu voudrais peut-être que je te félicite ?

- Non, mais...

- Je te l'ai assez dit de ne pas t'éloigner ! Ah mais non, Monsieur voulait chasser. Là, maintenant, tout de suite. Monsieur n'en fait qu'à sa tête. Comme toujours. Et...

- Arrête ça ! cria Kili, qui s'énervait à son tour. Ça suffit ! Arrête de me parler comme si tu étais mon père ! Tu ne l'es pas !

Fili serra les dents. Sa colère était loin d'être calmée et il aurait eu encore bien des choses à dire... trop de choses, peut-être. S'il se laissait aller maintenant, il pourrait peut-être même en dire plus qu'il ne le voulait.

Au-dessus des branches qui les abritaient, l'orage continuait à déchaîner sa colère sur les montagnes. Epuisés et transis, les deux garçons demeurèrent silencieux durant un long moment. Peu à peu, alors que le crépuscule commençait à tomber, les coups de tonnerre finirent par s'espacer puis par ne plus se faire entendre. La foudre cessa de crépiter d'un bout à l'autre du ciel. La pluie perdit sa violence, son staccato endiablé se muant peu à peu en un doux chuchotis. L'obscurité envahit les cieux. Les deux jeunes nains songeaient que le torrent avait dû les entraîner très, très loin. Les lieux, tels qu'ils les avaient vus en sortant de l'eau, leur étaient inconnus. Ils ne pourraient pas retrouver leur chemin dans le noir. Inutile d'espérer rejoindre les leurs ce soir.

- Je meurs de froid, dit enfin Kili. Tu crois qu'on pourrait trouver du bois sec pour faire du feu ?

- Ça m'étonnerait. Et puis, faire du feu avec quoi ? Tu as des allumettes ?

- Non.

- Moi non plus.

- On dort ici ?

- Je ne crois pas que nous ayons le choix, soupira Fili. Ici nous sommes à peu près à l'abri. Nous ne trouverons pas mieux à cette heure-ci.

Kili soupira à son tour.

- Bon, dit-il, tant qu'on y voit encore un peu, il faut faire quelque chose pour ton bras.

- Du genre ?

- Tu as encore un couteau ?

- Oui, mais je ne veux pas que tu t'essaies à la médecine sur MON bras. Surtout pas avec MON couteau !

- Idiot ! fit Kili en riant. Il faut mettre une écharpe, c'est tout.

Il saisit le couteau que lui tendait son frère, retira sa tunique et la coupa en plusieurs bandes dont il se servit pour bander le bras blessé aussi bien qu'il le put, avant de le placer dans une écharpe de fortune.

- Je prends le premier tour de garde, dit-il lorsqu'il eut terminé.

- Très bien.

La nuit ne serait pas confortable, ça ils le savaient tous les deux, mais il allait bien falloir faire avec.

- Les autres doivent être inquiets, murmura pensivement Kili, presque pour lui-même, tandis que son frère cherchait une position à peu près confortable.

Fili ne répondit pas. Inquiets ? Bien sûr qu'ils devaient être inquiets. Thorin lui aussi dormirait mal cette nuit, il le savait. Hélas, il n'y avait rien qu'il puisse faire pour y remédier.

0O0

Fili et Kili se relayèrent pour monter la garde toute la nuit et sommeillèrent à tour de rôle, plutôt mal que bien. Lorsque le jour se leva, la pluie avait cessé. Deux jeunes nains fort grognons, courbatus et affamés, les vêtements humides, émergèrent du bois de sapin qui leur avait fourni un refuge assez précaire mais cependant bienvenu depuis la veille.

Ils gagnèrent clopin-clopant le point le plus élevé (et surtout accessible) qu'ils repérèrent aux alentours et de là examinèrent soigneusement les lieux, aussi loin que cela leur était possible depuis l'endroit où ils se trouvaient. Le paysage était la fois sauvage et grandiose mais, malheureusement, il ne comportait absolument aucun élément familier, aussi aucun des deux garçons ne se sentit d'humeur à s'en extasier.

- A ton avis ? demanda enfin Kili.

- Il n'y a pas à dire, notre situation est brillante ! Nous voilà perdus au milieu de nulle part, sans arme, sans monture, sans vivre.

- Tu ne me feras pas croire que tu as perdu toutes tes armes.

- Il me reste quelques lames courtes mais elles ne nous seront d'aucun secours pour trouver de la nourriture. J'ajoute qu'en plus de nos affaires nous avons perdu trois poneys et toutes les marchandises qu'on nous avait confiées...

Lorsqu'il s'était mis en tête d'aller chasser les chamois, Kili avait laissé à son frère les guides du poney de bât dont tous deux étaient chargés, se relayant pour le tenir. Fili avait entraîné la bête avec lui en tâchant de rattraper son cadet puis il l'avait abandonnée lorsqu'il avait vu ce dernier disparaître dans le vide.

Il y eut un moment de silence. Les deux frères ruminaient de sombres pensées, chacun de son côté. Ils étaient dans une sale situation. Ils avaient perdu des biens précieux non seulement pour eux mais pour tout leur peuple. Des marchandises qui avaient été payées cher et qui désormais avaient disparu. Pour tout arranger, ils ne savaient pas du tout comment faire pour rentrer chez eux. Comme si cela ne suffisait pas, leurs proches devaient se faire un sang d'encre. Leurs compagnons arriveraient à leur cité dans la journée, au pire en début de soirée. Il leur faudrait alors annoncer à la princesse Dis que ses fils étaient portés disparus...

Au bout d'un instant, Kili laissa fuser :

- Thorin va nous tuer.

- C'est sûr.

- En prenant tout son temps !

- Aucun doute là-dessus.

- Et Mère s'occupera des morceaux qu'il laissera. S'il en laisse.

- Je sais.

- Alors, qu'est-ce qu'on fait ?

- Si je le savais...

Ils réfléchirent à voix haute encore quelques instants et finirent par convenir de remonter le cours du torrent qui les avait amenés jusque-là. Ils avaient de toute évidence parcouru une longue distance au fil de l'eau mais, en repartant en sens inverse, ils devraient pouvoir finir par retrouver des lieux qui leur seraient familiers, ou du moins retrouver les sommets qu'ils connaissaient afin de pouvoir rentrer chez eux.

Les difficultés surgirent très vite : les berges du torrent, dont le niveau était encore très haut après l'orage de la veille, étaient souvent impraticables. Il leur fallait s'écarter et trouver des endroits leur permettant d'avancer. Or il est bien rare en montagne que l'on puisse aller tout droit. Les garçons se souvenaient que tandis que le flot les emportait ils avaient durant un temps relativement long constaté que le torrent coulait au fond d'une gorge étroite, entre deux hautes falaises. Ces dernières devaient être encore loin mais, quand ils y parviendraient, ils savaient déjà qu'ils ne pourraient sûrement pas les escalader. Surtout pas Fili, qui ne disait rien mais dont le bras restait très douloureux.

Leur seule alternative était donc de repérer du mieux possible la direction dont venait le cours d'eau et de s'efforcer de la prendre eux aussi, en dépit des aléas du chemin. Au fil des heures, les deux frères réalisèrent qu'un autre problème, encore plus grave, se posait à eux : ils n'avaient rien mangé depuis la veille et la faim à présent se faisait sentir. Or non seulement ils n'avaient pas de vivre avec eux mais encore ils se trouvaient dans l'incapacité de chasser, n'ayant aucune arme pour cela. Fili possédait bien encore trois couteaux de tailles diverses mais ils ne lui seraient d'aucune utilité pour capturer quelque gibier que ce soit.

Chemin faisant ils trouvèrent ici et là quelques baies comestibles mais en quantité bien trop minime pour pouvoir se rassasier. Lorsque leur route croisa un bosquet de feuillus, ils convinrent de faire une halte et Fili s'efforça de trouver deux branches pas trop grosses, à peu près droites, qu'il entreprit d'écorcer et de tailler en pointe.

- Finalement, dit-il en travaillant sous l'œil dubitatif de son cadet, je crois que mon bras n'est pas cassé. Il me fait encore mal et j'ai peine à le bouger, mais je crois que ça commence à aller un peu mieux.

Heureusement pour lui, Fili se servait indifféremment de ses deux mains. Il parvint à terminer son ouvrage et tendit à son frère l'un de ses épieux improvisés, tout en remarquant sombrement :

- Ce sera peut-être mieux que rien. Pour nous défendre au besoin et surtout pour se nourrir. Pour bien faire il faudrait passer la pointe au feu. Mais comme nous n'avons rien pour faire du feu...

- Tu veux dire, fit Kili avec dégoût, que même si nous parvenions à tuer un gibier quelconque, nous devrions le manger cru ?

- Tu vois le moyen de faire autrement ?

Le plus jeune des garçons regarda avec humeur le morceau de bois qu'il tenait dans sa main. Son visage exprimait un tel dédain qu'il paraissait prêt à jeter l'arme rudimentaire au loin avec le plus parfait mépris.

- Nous ne pourrons jamais tuer aucun animal avec ça, à moins qu'il ne soit tout près. Et quel animal serait assez idiot pour se tenir tout près de nous ? Et puis franchement... je suis un archer moi, je ne...

Fili explosa soudain :

- Et où est ton arc, l'archer ? Hein ? Où est-il ? Allez, réponds !

Kili rougit légèrement mais, en même temps, ses yeux se chargèrent d'orage :

- J'ai bien compris que tu m'en voulais, Fili, mais ce n'est pas une raison pour m'asticoter comme ça sans arrêt ! Peut-être que j'ai eu tort... et peut-être pas. Mais dans tous les cas, je ne t'ai jamais demandé de me suivre. Surtout pas avec un poney chargé de marchandises que tu aurais pu laisser à quelqu'un. Alors arrête parce que... Parce que si tu es ici, c'est par ta propre faute ! Et c'est pareil pour les marchandises perdues, d'ailleurs.

Les yeux clairs de Fili jetèrent des éclairs. L'espace d'un court instant il parut sur le point de se jeter sur son frère et de lui asséner quelques paires de gifles bien méritées. Kili dut le deviner car il changea légèrement de position, comme s'il attendait l'assaut. Cela suffit. Les deux frères s'étaient parfois battus dans leur enfance et leur adolescence mais, ensuite, ils en avaient toujours été aussi malheureux l'un que l'autre.

Fili souffla violemment par le nez et serra les poings. Il demeura silencieux le temps de reprendre le contrôle de ses nerfs et, lorsqu'il parla, ce fut d'une voix égale :

- C'est vrai, je t'en veux. Mais tu as raison au moins sur un point : en parler ne nous mènera nulle part. Inutile de nous disputer, ça ne nous aidera pas.

Même si Fili n'était pas aussi obstiné que son frère, céder aussi facilement ne lui ressemblait pas. Kili lui jeta donc un regard soupçonneux. L'aîné ne parut pas le remarquer et, l'épieu de bois à la main, s'apprêta à se remettre en route.

Les deux jeunes nains marchèrent quelques minutes dans un silence absolu puis, presque malgré lui, Kili laissa fuser entre ses lèvres :

- Tu m'en veux vraiment ? Je veux dire : tu es vraiment en colère contre moi ?

- Oui, grogna Fili.

Nouveau silence.

- Je suis désolé, murmura enfin Kili. Mais reconnais au moins que tu n'étais pas dans l'obligation de me suivre.

Fili ne répondit pas tout de suite.

- C'est vrai, finit-il toutefois par concéder. Et peut-être que tu as raison aussi pour les marchandises.

Ils continuèrent à marcher en silence durant quelques instants.

- Fili ? émit Kili presque timidement.

L'interpellé s'arrêta et se tourna vers son frère :

- Ça va, Kili. On oublie tout ça, d'accord ?

Kili sourit. Personne ne pouvait résister à sa bonne humeur et Fili sentit qu'il souriait aussi. Les deux frères se donnèrent une chaleureuse accolade et reprirent leur route le cœur plus léger.