"I do not care what comes after ; I have seen the dragons on the wind of morning."

Ursula K. Le Guin


Le lendemain, il neige. Didi marche dans la poudreuse avec l'émerveillement d'un gamin au matin de Noël. Le paysage est recouvert d'un milliard de flocons qui étincellent au soleil. La sacoche de sa caméra solidement calée sur son épaule, il essaie tant bien que mal de ne pas reproduire la même erreur que cette fameuse nuit, à savoir, finir une deuxième fois au fond d'un trou. Surtout avec du matériel qui lui a coûté cher sur le dos.

L'écriture du prochain épisode de 5 Théories est terminée, soigneusement relue et corrigée, il ne reste plus qu'à le tourner. Pour le moment, il fait très froid mais le ciel ne présente aucun nuage, la température va probablement remonter dans la journée, et toute cette neige –qui constitue le décor de tournage– va fondre. Didi veut en profiter avant que ça ne s'évanouisse. La neige se fait trop rare depuis plusieurs années.

Arrivé dans l'un de ses recoins préférés de la forêt –une étendue d'eau bordée par un avancement rocheux en forme de croissant de lune– il relit une dernière fois toutes ses notes apprises par cœur avant d'installer son matériel, de lancer l'enregistrement et de se placer devant la caméra. Comme il est seul et bien concentré, la plupart des prises sont enregistrées en quelques minutes seulement –il s'arrête parfois pour relire ses notes avec un air concerné, ou pour boire une gorgée de son thermos. Le retour de la caméra est tourné vers lui, lui permettant de vérifier sa position –à force de gesticuler dans tous les sens pour mieux exprimer ce qu'il est en train de raconter, il a cette fâcheuse tendance à se décaler jusqu'à se retrouver au bord du cadre, voire en dehors, et cette habitude l'aura forcé à recommencer de nombreuses prises, parfois le lendemain du tournage.

▬ Et c'est ainsi que le ! le… Il fronce les sourcils, jette un coup d'œil sur le petit écran puis secoue la tête en se traitant mentalement d'idiot.

Le théoricien reprend ses explications avec sa ferveur habituelle, mais se rend très vite compte que quelque chose ne va pas. Encore. Une nuée d'oiseaux s'envole avec précipitation, des craquements retentissent dans la forêt et il aperçoit la silhouette élancée d'un chevreuil détaler à toute vitesse entre les arbres. Le cœur de Didi bat soudainement à tout rompre et il se redresse, concentré sur ce qu'il se passe devant lui. Ou plutôt autour. Toutes sortes de sons résonnent partout et se répercutent en écho contre la paroi rocheuse, lui donnant l'impression que ça vient de derrière lui, et il n'aime pas franchement cette sensation.

Méfiant, il s'éloigne de quelques pas pour mieux apprécier le bout de forêt qui s'étend devant lui, dérape sur une pierre mouillée, tombe à la renverse… et atterrit dans quelque chose de moelleux.

Il y a un œil cerclé de fourrure bleu nuit qui l'observe. Un souffle chaud ébouriffe ses cheveux et Didi soupire, agacé par sa maladresse. À croire qu'il le fait exprès. La créature lui a probablement évité une chute très douloureuse en le rattrapant –ou plutôt en le cueillant dans son énorme patte. Un peu gêné, il se dépêche de se remettre debout, et doit lever la tête pour croiser le regard de la Dragonne : elle est encore plus grande qu'il ne l'avait imaginé. Une quinzaine de mètres, peut-être plus ? En fait, le vidéaste n'atteint même pas les articulations de sa patte, et du haut de ses 1 mètres 70, il se sent ridiculement petit.

Comme si elle avait lu dans ses pensées, la bête recule un peu et Didi se reçoit à nouveau toute l'intensité du soleil d'hiver dans le visage. Plissant des yeux, il s'étonne de voir qu'elle est entrée dans l'eau glacée, et que sa fourrure est perlée d'une multitude de gouttelettes. Elle ne semble pas avoir froid. Le jeune homme se dit qu'il a rencontré le Dragon le plus étrange de tous –en supposant qu'il en existe d'autres.

▬ Je ne pensais pas te revoir.

Silence. La créature l'observe attentivement, puis un grondement bas remonte dans sa gorge et elle ouvre la gueule :

▬ Tu es bruyant.

Sa voix, plutôt grave, rocailleuse et grondante, ne traduit absolument pas son genre, mais il y a quelque chose de très doux dans son intonation.

▬ Tu as parlé ?

▬ J'ai parlé. Un éclair d'amusement passe dans son regard, et Didi se sent un peu plus détendu. Il y a un Dragon intelligent et en pleine santé juste devant lui, ce n'est pas le moment de faire l'imbécile.

▬ Tu es vraiment bruyant, reprend-elle en prenant un air réprobateur –du moins autant que son faciès le lui permet. Je chassais. Tu as fait fuir toutes mes proies.

▬ Pardon ?

Il lui lance un sourire penaud. Elle grogne et ses babines s'étirent en un rictus tout en crocs qui n'a rien de rassurant.

▬ Tu sais, ta voix compense parfaitement ta petite taille.

Le cerveau de Didi bloque pendant une longue seconde. Un Dragon supportant les basses températures et l'eau froide, passe encore. Mais un Dragon capable de faire de l'humour, ça c'est la meilleure !

▬ Hé !

Pour toute réponse, elle émet un drôle de bruit qui fait peut-être office de rire chez les Dragons, s'ébroue et se hisse hors de l'eau, les griffes raclant contre la pierre moussue. Au soleil, son pelage miroite et reflète des nuances de bleu azurées, et tout dans son attitude et ses mouvements dégage une impression de puissance, une énergie sauvage qui laisse Didi sans voix. Les épaules saillantes et roulant au rythme de ses pas, la démarche aérienne et féline, elle présente ce même air digne et fier que portent les lionnes.

S'allongeant dans l'herbe, elle ramène sa queue tout contre elle et soulève un peu son aile :

▬ Viens.

Impressionné, il hésite, s'avance, s'arrête, puis cède face au regard avenant de la créature. Qui n'a jamais rêvé de s'approcher si près d'un Dragon vivant –sans se faire calciner dans le processus ? S'asseyant à même le sol, il s'appuie contre son épaule. Sa fourrure est encore humide mais son corps est chaud, diffusant une chaleur réconfortante qui dénoue chaque muscle tendu par l'appréhension du théoricien, qui le détend jusqu'à le pousser à fermer les yeux, bercé par le "boum-boum" régulier du cœur de la Dragonne. Luttant difficilement contre le sommeil, il se cale plus confortablement contre elle et fait courir ses doigts dans la fourrure bleue, appréciant sa douceur, ressentant le moindre frémissement de sa peau. C'est féerique. Il y a quelque chose d'enivrant a pouvoir toucher, sentir la vie qui circule dans les veines d'une bête qui n'est censée exister que dans la fiction. Didi se sent protégé de tout, enveloppé dans son étreinte.

▬ Tu ne ressembles pas à un Dragon.

▬ Tous les Dragons ne se ressemblent pas.

Il ne répond pas, et le silence s'étire. Qu'est-ce qu'il peut répondre, de toute façon ? Didi promène son regard sur le corps finement musclé de la créature : il s'inquiète en remarquant sa maigreur et ses côtes apparentes, mais le plus impressionnant, ce sont toutes ces cicatrices. Son corps semble être parsemé d'une multitude de lacérations, partout : le cou, les flancs, les épaules, le ventre et même la fragile membrane de ses ailes.

▬ Des combats.

Elle a tourné son regard d'or fondu vers lui.

▬ Des humains ?

▬ Des humains, des animaux et même d'autres Dragons.

Même en parlant, ses oreilles ne s'arrêtent jamais de bouger, de pivoter d'avant en arrière au moindre bruit. Didi se perd un instant dans la contemplation de sa fourrure ondulant doucement au vent.

▬ Tu as quel âge ?

▬ Plusieurs millénaires.

Subjugué, le vidéaste retrace la ligne difforme et déchirée d'une vieille cicatrice du bout des doigts et d'un geste empreint de respect pour cette créature qui a tant vécu. Plusieurs millénaires ?! Il se sent encore plus insignifiant qu'avant. Sa vie est si éphémère par rapport à la sienne.

▬ Pourquoi est-ce que tu es si gentille avec moi ?

La Dragonne lui lance un drôle de regard.

▬ Je t'aime bien.

▬ C'est tout ?!

▬ Tu n'as pas besoin d'être quelqu'un de spécial pour m'intéresser, réplique-t-elle avec douceur. Arquant le cou, elle le pousse d'un petit coup de nez dans l'épaule, avec une surprenante délicatesse, arrachant un sourire amusé au jeune homme. Je ne sais même pas comment tu t'appelles.

▬ Dylan. Mais je préfère Didi.

▬ Didi, répète la Dragonne de sa voix basse et rauque.

▬ Et toi ?

Le corps de la créature est secoué d'un sursaut.

▬ Il est imprononçable dans ta langue, répond-elle avec un rictus rieur. Mais si je devais le traduire par les intonations, je dirais… quelque chose comme, Morro. Peut-être.

▬ Morro, susurre le jeune homme avec un air rêveur. Ça te va bien.

Soudain, les oreilles de la Dragonne se dressent, pointant sur la source d'un bruit qu'elle seule entend, et son corps se tend, les muscles de ses pattes arrière se contractent et ses ailes se déploient. Didi comprend, se redresse discrètement, s'éloigne. Il la voit bondir en avant, les ailes gonflées d'air, son corps s'étire et, se réceptionnant avec une grâce aérienne, elle saute à la gorge d'un chevreuil qui s'approchait de la source d'eau, y plante tous ses crocs. Didi ne voit pas la scène mais entend clairement le craquement sec et morbide des os qui se brisent. Bizarrement, ça ne le dégoûte pas. Il est même soulagé en la voyant se retourner, l'animal dans ses mâchoires. Elle lui parait trop maigre, même pour un Dragon.

Leurs regards se croisent et, l'air entendus, ils se détournent l'un de l'autre. Morro s'engouffre dans la forêt et Didi va chercher son sac, boit une gorgée de son thermos qu'il manque de recracher en remarquant que sa caméra n'a jamais cessé de filmer, enregistrant toute sa conversation improbable avec le Dragon ; et qu'en plus, il n'a pas terminé son tournage.

▬ Génial.


Merci à Altraria (je te love, vraiment) et Kalemiia pour vos reviews, n'hésitez pas à en laisser d'autres !

J'ai eu beaucoup de mal à écrire ce chapitre, je ne sais pas vraiment pourquoi. Mais j'espère qu'il vous plaira quand même !

Pour l'anecdote, il y a deux références dans ce texte : Morro (avec un seul R normalement), c'est le nom de la déesse louve qui a recueilli San dans Mononoke Hime. Et (je suis en train de me rendre compte qu'elles se trouvent dans la même phrase), le "il est imprononçable dans ta langue", en référence à Dragonheart, un film qui a bercé mon enfance

Et j'ai remarqué une incohérence : dans ce chapitre, Morro demande son prénom à Didi, alors que dans le premier elle l'appelle par son pseudo, justement.

Au début, je ne comptais pas faire d'histoire à chapitres pour À dos de Dragon. Mais j'avais des idées, et j'ai oublié de corriger. ENFIN VOILÀ.

C'est un peu plus court que le précédent, juste pour poser les bases de leur relation. J'ai ne manque pas d'inspiration pour la suite ;)

Et d'ailleurs je m'excuse d'avance pour les fautes s'il y en a, la chaleur m'a achevée.

La bise