Bien le holà !

Voici le chapitre 2 comme convenu.

Bonne lecture !


2 – Si, c'est plus que sérieux…

Oh ma tête…

Très doucement j'ouvre les paupières ; pas de brusquerie, tout en délicatesse. À mesure des clignements d'œil, ma vue s'éclaircit : le flou se troque contre une vision nette, mais me fait aussi et surtout ressentir ces si déplaisantes sensations : la bave encore fraîche écrasée contre ma joue (un vrai plaisir...), la mollesse des muscles, la sécheresse et ce goût revêche du palais, sans oublier ce sacré mal de crâne qui tambourine à tue-tête – c'est à se demander comment j'ai pu m'endormir, avec un tintamarre pareil !

Un réveil patraque ; ça me fait tirer la grimace.

Allongée sur le ventre, je me retourne d'abord puis remonte et m'appuie contre la tête de lit, le tout d'une langueur digne des grandes malades. Cela ne va pas me rendre moins pâteuse, je le sais (pour avoir déjà plusieurs fois expérimenté), mais cela me prépare psychologiquement et physiquement pour la suite – se lever, s'habiller, marcher, s'orienter, exécuter des gestes.

Durant deux minutes je ne bouge pas ; je fixe droit devant moi la porte sans l'observer. C'est pour l'instant le maximum que je peux – veux – faire, et même si ce n'est pas grand-chose, cela a le mérite de ne demander aucun effort ni de susciter la moindre pensée ; pile dans mes cordes.

Le bruit dort, le silence m'enveloppe. Je n'entends que ma respiration, calquée sur un rythme lent, quasi indicible.

La fenêtre à ma gauche est close, les volets à demi-fermés. Un maigre rayon du jour s'en échappe, il s'injecte dans la pièce ; lumière et chaleur, pour cette ombre dominatrice.

C'est calme ; j'apprécie.

Cette tranquillité s'infuse dans le corps, elle abreuve les organes, navigue sur le fleuve veineux puis remonte jusqu'au cerveau. Je la sens, elle toque et pénètre tel l'hôte invité à entrer.

Alors que la migraine s'atténue un peu, mes prunelles s'égarent sur ma poitrine et c'est à cet instant que je remarque : je ne suis pas vêtue de mon traditionnel tee-shirt XL, mon pyjama attitré. Son remplaçant ? Une robe ébène, celle achetée à prix salé et sur un coup de tête, la même qu'hier soir. Pour être sûre je soulève d'un geste mou la couverture et oui, c'est bien la tenue de la veille ; je fronce les sourcils – sans trop forcer non plus, il ne faudrait pas redonner de la vigueur à ce cher et tendre marteau-pilon…

C'est bizarre mais je ne m'épanche pas plus de deux minutes sur l'affaire : cela demande de la réflexion et je n'ai vraiment pas envie de cogiter sur quoi que ce soit, et surtout pas sur le pourquoi du comment je me suis endormie tout habillée. Il n'y a pas à chercher midi à quatorze heures : je suis rentrée épuisée et, de fait, je me suis effondrée sur le matelas ; l'évidence même.

Toute autre chose préoccupe : s'extraire de la couchette et amorcer le premier pas.

Cela ne paraît pas comme ça, mais dans mon état c'est toujours une épreuve de percer cette bulle apathique. On est mieux dedans ; gelée et insensible au monde tournant ainsi qu'à ses ritournelles soucieuses ; déconnectée et seulement soucieuse de ce qui se ressent là tout de suite dans l'organisme. Il n'y a pas à faire quoi que ce soit, juste laisser la durée glisser sur nous – comme ces gouttes d'en haut qui ne cessent de me tremper la chair et le cœur.

Pourquoi ai-je autant bu…

Je sais pourtant comment cela se termine pour mon foie, mon estomac, ma tête et tout le reste…

Un soupir m'échappe.

Je dégage le drap, me redresse et appose ma plante des pieds au sol ; première étape. Toujours assise sur le lit, plusieurs secondes s'égrènent avant que je ne décolle définitivement, car, pour tout dire, il y a quelque chose de déchirant à se hisser en dehors de la couche : une fois debout, cela éclate avec fracas ; ça n'existe plus, cette sphère où le réel du faut-s'activer-et-lancer-la-machine-routinière n'impacte pas. C'est le moment précis où l'on sait que plus aucune marche arrière n'est possible, que c'est – douloureusement – terminé, ce petit temps hors du temps.

Contre mon gré j'en viens donc à m'appuyer avec mes paumes et me hausse, engourdie, paresseuse, mauvaise ; je souffle et maugrée dans ma barbe.

J'avance.

Les pieds se traînent.
Je piétine un vêtement.
La céphalée repart de plus belle.
Ça contourne une chaussure.
Le son d'une poignée qui se tourne picote l'ouïe.

J'abandonne ma chambre.

Le couloir se longe avec le même entrain, le mode automate enclenché. Je ne cherche pas à savoir où je vais ni dans quel but ; je sais, ou plutôt mon corps y va tout seul. Par cœur on connaît le chemin et ce qui nous attend au bout.

En trente secondes le salon et ses habitants mobiliers se dévoilent à ma rétine indolente. Ils sont tous à leur place, sages comme des photographies à ne pas bouger d'un centimètre. Un soleil clair et chauffant les inonde, ce qui m'étonne un peu car d'habitude je veille à fermer mes volets le soir. Mon regard les effleure à peine ; la pupille ricoche, se décroche et s'empale tout à coup sur cette table rectangulaire, celle-là où se reçoivent les convives (qui n'ont jamais été plus de deux) quand sonne l'heure de la sociabilité.

Aussitôt je me fige.

Comme de normal Gajeel est là, installé à son aise, en train de boire un café fumant.

Plantée dans le salon, juste à côté du canapé égratigné (merci à Moustache et à ses griffes aiguisées), je le dévisage et plus que cela, je me questionne le plus sérieusement du monde quant à sa réelle présence, ici et maintenant. C'est peut-être un tour abracadabrant de mes méninges, encore trop ankylosées pour être totalement lucides, qui sait ? Une sorte de prolongement résiduel du taux d'alcoolémie de la soirée d'hier. Assez tiré par les cheveux mais guère impossible, non ? Après tout ce qui a été ingéré, cela ne me semble pas aussi absurde ou insensé que ça… Et puis, je suis loin, très loin d'être au mieux de ma forme : j'ai rarement été à ce point ensuquée à vrai dire, il y a donc des chances que dans ma tour d'ivoire cela divague un tantinet.

« Salut Juv'. »

Je sursaute.

Une gorgée se prend ; les lèvres se détachent des rebords et la tasse redescend.

Il me fixe droit dans les yeux ; mon cœur s'emballe.

« … Gajeel-kun ? j'interroge, pantoise.

— En chair et en os ouais. », il affirme de sa nonchalance caractérielle.

Sa voix m'a transpercée, comme son œil acéré qui n'a plus laissé aucun doute : il est bel et bien là.

Il a suffi d'à peine quelques mots et d'un regard implacablement tangible pour que cela m'ait électrocuté jusqu'à l'échine. Ça m'a réveillé pour de bon je crois, car la matière grise s'agite tous azimuts : qu'est-ce qu'il fait là ? Pourquoi ? Comment ? Depuis quand ? Jusqu'ici, le silence a été d'or dans le gratte-ciel des idées, puis d'un coup c'est comme une décharge neurologique qui grille les synapses.

Pour autant le débordement retombe tel un soufflé.

Le mal de crâne rappelle à l'ordre, il enjoint de se tempérer dans la minute. Au lieu de déballer ce flot de points d'interrogation, je préfère donc écouter la voix de la migraine.

Ainsi le chemin se reconduit et pointe en direction de la cuisine.

Cette dernière, ouverte, je n'ai que six pas à exécuter pour me retrouver en train de fouiller dans les placards à la recherche d'un mug, la sensation d'être épiée me dorlotant. Je prends la cafetière ; un jet noir coule, ça fume et ça embaume ; démange les narines. La bouche fait une première trempette, c'est bouillant ; j'aime. C'est de cette manière que je le déguste, aussitôt préparé et corsé dans son grain – Gajeel le sait parfaitement, comment je le bois.

Tandis qu'une nouvelle et légère lichée se sirote, je rejoins mon ancien partenaire des Phantoms et m'assois à sa droite (son séant ayant choisi la chaise en bout de table).

L'entretien peut commencer.

« Pourquoi Gajeel-kun est chez Juvia ? requiers-je gentiment.

— Parce qu'après avoir quitté le bar, ladite Juvia n'a pas tenu plus de cinq mètres sur ses deux guibolles. », explique-t-il en s'abreuvant à son tour.

C'est un fait qui se rapporte, non un reproche qui accuse.

Néanmoins cela n'empêche pas que ça étonne, et beaucoup ; le front se plisse. À l'entendre, j'ai l'impression d'avoir été ivre au point que je n'ai pas même réussi à marcher quelques mètres ! Il ne forcerait pas un peu le trait… ? À ce que je sache, lui aussi n'a pas lésiné sur le brandy, alors…

« Fais pas ta surprise Juv', tranche-t-il net mes élucubrations mentales. C'est pas la première fois que tu tombes comme une pierre et que j'doive te ramener à ta baraque. »

Là ça résonne la semonce, un peu trop à mon goût d'ailleurs.

« Gajeel-kun exagère ! Juvia ne s'est pas écroulée dès sa sortie, je défends avec foi.

— Tu rigoles là !? s'insurge le dragon slayer. T'étais raide comme un coin. »

Ses propos autant que son ton enrayent la parole. La sévérité luit dans sa réglisse ; cela m'arrête.

Il ne blague pas, il certifie sans chercher à taquiner ou à se moquer ; cela me fait atterrir – nouvelle petite électrocution.

Ai-je à ce point bu… ?

L'inquiétude émerge.

« Que s'est-il passé ? je demande avec sérieux, réalisant que cette fois-ci cela a débordé – ce qui n'a rien de rassurant, mais cela a au moins le mérite de me désengourdir une bonne fois pour toutes.

— J'attendais que tu me le dises… Tu t'souviens pas ? »

Sa question s'accompagne d'un regard scrutateur. Les réponses s'attendent, sauf qu'elles n'ont pas l'air de vouloir se déloger de sous la couette.

Pour la première fois depuis mon semi-éveil la mémoire est requise, et soudain je m'en rends compte : pas une seconde je n'ai fureté dans les souvenirs, comme si un voile indécelable les avait couverts. J'essaye alors de les débusquer, d'y voir leur apparat ; je force mais très vite le matraquage dans la tête revient faire des siennes.

Des bribes surgissent ; c'est fondu, mélangé, sans début ou fin ; des fragments de bobines dispatchés.

« Juvia se rappelle un brouhaha constant. Il y avait du monde, beaucoup de monde même. On a bu des chopes, et pas qu'une ou deux. Ah oui ! Juvia se souvient de cette musique survoltée… elle a dansé, non ? demandé-je confirmation, laquelle est donnée par un hochement de tête. Puis… il y a eu une bagarre et ça a dégénéré, tenté-je de raccorder les fils pendant que je me désaltère d'une franche lampée.

— C'est tout ? Et c'qu'il s'est passé avec Grey, t'as oublié ? », réprimande-t-il plus qu'il n'interroge.

Le prénom déclenche un soubresaut du cœur ; je me raidis instantanément.

« Quoi par rapport à Grey ? », rétorqué-je sur la défensive, sentant comme une anxiété insidieuse me courir le long de l'épiderme.

Gajeel ne réplique pas de suite, il me sonde ; prunelles austères, celles dont l'éclat perce les secrets et les mensonges.

Il ne croit pas à cette amnésie. Il sait que je sais…, mais est-ce le cas, que je sais ? Quelque chose en moi me souffle la réponse, celle-là qui fait battre plus fort le muscle cardiaque, celle-là qui me rend tout à coup nerveuse.

Cela remonte à la surface, je le sens, ça revient ; les images, les sons, les mouvements ; ça éclabousse ; je ne veux pas !

Le flou s'émiette, l'ombrage s'éclaircit ; le pouls s'accélère.

« Tu l'as royalement envoyé se faire voir. »

Je me rappelle ; ça me brûle la gorge, résonne et bourdonne.

Les gestes, si violents ; la bière jetée à la figure, le verre balancé au sol.
La rage, déversée en trombe ; LA FERME !
Les insultes, cinglantes ; sale connard ! parfait salopard !
Les blâmes, aussi attisés que des lances d'amazones ; t'as pas à m'traiter comme ça ! Plus jamais tu m'feras ça, t'entends !?
Les bévues, aigres et douloureuses ; j'ai tellement perdu mon temps à te courir après ! J'en ai ma claque de gâcher ma vie.
La résolution, larguée comme on lâche ces chiens sauvages qui déchiquettent le gibier ; c'est terminé ! J'arrête les frais !

Aussi clair que de l'eau de roche.

En entier le film est reconstitué ; tout s'imbrique et défile.

Ça martèle quelque part.

« J'ai… j'ai vraiment fait ça ? baragouiné-je à demi-mot, abasourdie, voire effrayée par pareille frénésie – la mienne, et c'est précisément cela qui effare.

— Ouais, et j't'avoue que sur le coup ça a fait flipper, confesse-t-il avec franchise. T'étais déjà bien éméchée et remontée avant que ce naze n'arrive, mais dès qu'il t'a envoyée sur les roses t'as pété une durite. J't'ai jamais vue comme ça. »

Lui non plus n'en revient toujours pas de ma conduite – et moi aussi pour tout dire. Plus que ça, Gajeel ne comprend pas ce qu'il m'a pris ; qu'est-ce que j'en sais… ?

La colère. L'ivresse. L'impulsion. L'affliction.

Un ras-le-bol.

Trop de cadenas.
Trop de fois où j'ai laissé couler.
Trop longtemps cela a demeuré tapi dans la pénombre du cachot.
Trop de cette politique de l'autruche.
Trop de saignements qui suintent sans que cela s'arrête.
Trop de bateaux menés.

Trop… de trop.

Je ne soutiens plus le regard ; ma lucarne se noie dans la brume du moka ; inoffensif clair-obscur. Ça apaise, vide la tête, et tout à la fois cela rend les choses tellement plus limpides ; ça saute aux yeux. Les réponses sont là, elles l'ont toujours été, dans cette eau noire qui a attendu, patiente, le moment propice pour jaillir et se déverser.

« T'étais sérieuse ? J'veux dire, en mettant de côté l'alcool, tu l'pensais vraiment tout ce que t'as dit ?

— Oui, je crois. », j'assure, mon coquillard relevé et cloué dans ses orbes ébènes.

La cadence des battements ralentit. À nouveau, le calme circule dans les tissus.

Il n'y a plus de peur.

Cela n'effraie plus, ce désamour qui grandit.

Au départ, la sourde oreille a été de rigueur ; déni, faux-semblant ; qu'une passade – mon leitmotiv préféré. Sauf qu'il n'a jamais reculé, au contraire, il s'est de plus en plus imposé jusqu'à un point où il n'a plus été possible de faire main basse dessus ; j'ai dû voir la vérité en face. Il est arrivé un moment où j'ai commencé à percevoir cet autre bout se détacher : l'amour, si puissant, si vital – et pourtant devenu vénéneux – a fané ; fini, l'arrosage. Aujourd'hui je le sens s'affaiblir, réellement. Et pour la première fois, cela n'angoisse plus autant. Ce n'est plus le seul à trôner, plus le seul à écraser ; les sentiments sont partagés.

Je ne tremble plus, l'esquive n'a plus lieu d'être.

Je ne cherche plus à le chasser, cet affaissement qui à son tour nourrit la psyché.

« Eh ben, en v'là une foutue bonne chose. », approuve, convaincu, le manieur d'acier alors qu'il gobe d'un trait le reste de sa boisson.

… Vraiment ?

C'est si étrange, malgré tout.

Inhabituel. Dérangeant, aussi.

D'une certaine manière, cela donne l'impression de ne plus être totalement soi-même, comme si une parcelle de l'existence disparaissait en même temps que cette ferveur. Cette affection dévouée à Grey, c'est un bout de l'âme ; est-ce que je peux (veux ?) m'en séparer, définitivement ? Ça balance, oui – grossit –, non – résiste. J'ai la sensation d'être prise entre deux feux ; coupée en deux. Chaque faction a des armes de poids : l'une soulage et soigne tandis que l'autre ne lâche rien et s'accroche comme une forcenée. Au début, il n'y a eu qu'Aphrodite, et ce même lorsque le déclin s'est entamé. Or aujourd'hui, le décours amoureux n'est plus répudié : il s'installe, construit son nid et devient un de ces fragments intrinsèques. Il fait lui aussi partie de moi, à présent.

La bataille est désormais ouverte.

Qui l'emportera ?
Qui s'estompera ?
Qui resplendira ?

Et fera cesser le piétinement… pour que jaillisse le regain de vie.

« Bon et m'tenant, c'est quoi ton plan ?

— Juvia ne sait pas trop… Essayer les filles ? présumé-je l'air de rien, un sourire en coin – lequel m'est sitôt renvoyé.

— Du moment que tu touches pas à Lévy, tu peux faire c'que tu veux. »

Gajeel se lève – recule la chaise –, s'étire et fait craquer ses articulations.

Tandis que mes lèvres font à nouveau trempette dans la caféine, j'observe avec plus d'attention cet indécrottable compère. La fatigue sur son visage me devient soudain apparente : poches sous les yeux, teint terne, traits tirés. Lui aussi semble avoir eu droit à un sommeil de qualité…

Minute papillon !

Où est-ce qu'il a dormi ? Chez lui ? Cela paraît peu probable. Je le vois mal repartir puis revenir, juste pour boire un café ou pour se payer ma tête au réveil… quoique. S'il avait été d'humeur mutine, comme cela lui arrive (très) souvent, cela aurait pu être une raison suffisante. Sauf que cette fois-ci la rosserie n'a pas eu sa place, au contraire : l'inquiétude, qui a fait rester. Il ne l'a peut-être pas explicité comme tel, mais son attitude l'a amplement démontré. Ses gestes tout autant que sa conduite parlent pour lui : venir me chercher, veiller à ce que je rentre indemne, attendre jusqu'au lendemain et vérifier comment ça allait.

Se soucier de l'autre.
Qu'importe ce que cela demande de faire ou de supporter.
Ce qui compte c'est d'être là, et de prendre soin.

Tout ce que Gajeel fait.

Il est un ami, un vrai – le mien.

Je souris ; joie qui réchauffe et m'enlace.

« Pourquoi tu souris comme une niaise ? raille celui-ci, ce qui soulève plus haut mes lippes.

— Eh bien parce que Juvia se demandait si Gajeel-kun avait piqué de la lingerie à Juvia, s'il en avait profité pour se rincer l'œil à droite et à gauche, ou s'il l'avait pelotée par-ci par-là, ni vu ni connu… insinué-je en toute diablerie.

— Non mais ça va bien dans ta tête ouais !? s'indigne-t-il en parfaite vierge effarouchée. Garde tes foutues dépravations de gros pervers pour toi ! Non mais j'hallucine quoi ! il fulmine, le minois contracté au possible et les pommettes rougies.

— Juvia ne veut pas dire, mais la réaction, vive, de Gajeel-kun le rend des plus soupçonneux…, je poursuis mon manège de fourbe, me délectant de le voir mordre aussi bien à l'hameçon.

— Putain mais tu t'fous de ma gueule ou… »

Sa phrase reste suspendue en l'air.

Un énorme et goguenard sourire est plaqué sur ma bouche, il remonte jusqu'aux fossettes.

Il voit, la mascarade.
Il a compris, mon délicieux stratagème.

La colère retombe d'un coup, elle se tronque contre cette expression propre à ceux qui se sont fait avoir comme des bleus.

Je savoure ; il peste – et rit intérieurement, je le sais, nous le savons même s'il fait mine de n'en rien laisser paraître.

« Sérieux Juv', va te faire soigner… T'es un cas désespéré, tu l'sais ça ? feint-il d'être blasé.

— Autant que l'est Gajeel-kun, je soutiens sans que mon sourire n'en démorde.

— Allez j'me barre, j'peux plus rien pour toi à ce stade. », badine-t-il, les lèvres remontées en coin.

Je suis son tracé jusqu'à la porte d'entrée ; l'arrête avant qu'il ne l'ouvre et ne parte.

« Gajeel ? l'appelé-je.

— Quoi ? se retourne cet ours mal léché, me dévisageant. Tu t'es souvenue que j't'ai doigtée ? »

Je rougis jusqu'au sang.

Il m'a prise au dépourvu, ou pour mieux dire il a retourné mon jeu contre moi. Il n'en est pas peu fier d'ailleurs au vu de ce sourire carnassier qui lui fend la bouille.

Quelques secondes s'égrènent, le temps que le coquelicot décampe et que le sérieux revienne.

On se regarde ; tressons nos orbes.

« Merci. »

Il me sourit, non pas moqueur ou enjoué, mais avec amitié.

Il quitte le logis, me laisse avec ce doux et si agréable sentiment de fraternité au bout du cœur.

Une fois Gajeel disparu, je vide d'un trait ma tasse, me mets debout, ramasse l'autre mug et m'en vais nettoyer toute cette vaisselle. La besogne exécutée, je prends à nouveau le corridor et m'engouffre dans la salle de bain (un besoin urgent venant).

Je me dévêtis illico du bas et me fixe derechef sur les toilettes ; ça s'écoule à torrents.

Le jet régulier règne en maître du son ; ça berce.
Le silence est à ses côtés, il emmitoufle ; ça apaise.
Le mal de crâne s'adoucit ; je me sens allégée, presque comme soulagée d'un poids.

Redressée, rhabillée, la chasse tirée, j'achève de terminer mon affaire en me rinçant les mains et c'est là, muée par un réflexe maudit que je commets la chose à ne surtout pas faire après une veillée d'ivresse : je relève les yeux ; mon reflet me perfore la rétine.

Quelle mine affreuse !

Un air apathique.
Une toison terne, en désordre et avec des frisottis.
Le teint terreux.
Des valises de dix pieds de long.
Une bouche sèche, aux lèvres gercées.
L'éclat vitreux.
Des joues caves.

Cela ferait pâlir un mort, un tel visage. Pour peu je ne me reconnais quasi plus tant j'ai une tête à faire peur. Il y a eu une véritable intention de (se) mettre mal, n'est-ce pas… ?

Mon regard me perce.

Je suis seule avec le miroir, et durant ces brèves secondes face à moi-même je réalise combien cela a été dur et éprouvant de subir pareille omerta, celle-là qui ne laisse jamais rien fuiter. Il a fallu s'enfoncer dans un état jamais connu jusqu'alors pour qu'enfin quelque chose, ce ver rongeur, puisse s'échapper et sortir à l'air libre.

Un premier carcan est tombé, le plus difficile d'entre tous, car une fois ce dernier brisé, tous les autres peuvent à leur tour s'écrouler. Ce n'est en général qu'une question de temps avant que le mouvement ne se poursuive et ne se transmette de chaîne en chaîne ; la voie est montrée, sera-t-elle suivie... ?

En revanche ce qui est certain, c'est qu'il est absolument impensable qu'un minois aussi laid parade en plein jour ! Mais avant d'attaquer cette zone de front, passons d'abord par la douche.

En un tournemain j'enlève mes vêtements et me jette toute dégarnie sous la chaude giclée.

Je ne règle pas de suite la température, j'aime éprouver cette chaleur bouillonnante ; une dague chauffée à blanc, qui embroche violemment ; brûle la chair, juste trois secondes. L'autre robinet s'ouvre, l'équilibre parfait se trouve. Je me prélasse sous la fontaine, yeux clos et crinière imbibée.

Avec tendresse elle coule. Avec douceur elle mouille.

Pendant cinq minutes.

Je ne bouge pas. Je reste là.

Sous elle. Elle en moi.

Un moment d'intimité, unique, où c'est tout de l'être, corps et âme, qui est mis à nu : l'eau s'infiltre, pénètre et je me sens alors comme dans un cocon, mon cocon – là où nous sommes chacune à notre juste place. On ne se perd pas ni ne nous écrasons, non, nous sommes l'une avec l'autre ; nouées, et il n'y a pour l'instant que cette plongée en elle et en moi-même qui me fasse ressentir pareil sentiment de sérénité.

Mes mains se munissent du savon, je frotte avec délicatesse puis rince ; cela sent bon l'huile d'olive. Vient le tour de la chevelure – attrayante odeur de camomille qui embaume.

Je ferme l'averse et sors dans mon costume d'Ève ; l'atmosphère est soudain beaucoup moins douillette. Le frisson accoure vite mais il meurt avant même d'avoir pu grimper jusqu'à la colonne vertébrale : sur-le-champ j'attrape la serviette pendue contre la porte et me l'enroule autour de la taille. Les cheveux sont renversés en avant, je les masse puis les emmaillote.

Toute propre. Cela fait du bien ; requinque.

Je me sens comme la rosée du matin, fraîche, éveillée et prête pour la journée à venir (d'ailleurs, quelle heure peut-il bien être ?).

En ni une ni deux je farfouille dans ma trousse de toilette, Madame Câlin (mon péché fleur bleue méconnu de tous) et y déniche mes emblèmes de guerre contre la sale mine. Place à la purification et au gommage : pommettes, teint, cernes, cils, lèvres, crinière, tout y passe.

Je me scrute avec attention, opère quelques finitions puis contemple ce dur labeur.

Une expression fringante.
Un crin coiffé, les frisettes rentrées dans le rang.
La carnation claire.
Une bouche pulpeuse.
L'éclat ravivé.
Des joues lisses.

Voilà qui est mieux !

Satisfaite et fière du résultat, j'ordonne mon arsenal et file dans ma chambre, la pièce juste en face. Dès que j'y suis, j'ouvre en grand la fenêtre : une agréable brise s'introduit et fouette le visage alors qu'une bise toute chaude et rayonnante se dépose sur la figure ; merci bien. En me penchant un chouïa, je constate que l'azur règne en maître dans le royaume des cieux ; il trône seul, débarrassé de ses laquais en costume blanc. C'est un temps resplendissant, parfait pour une tenue printanière !

Je défais donc la commode et ses trois tiroirs : s'y débusque un ensemble uni de sous-vêtements, un tee-shirt moulant à couleur violet aubergine (un de mes hauts favoris, avec cet aigle incrusté sur l'une des manches), une simple jupe immaculée avec quilles et des sandales noires tout aussi banales.

L'habit enfilé, je retourne m'affairer dans le salon à rassembler babioles et autres bricoles. Je vérifie le contenu du sac, énumère une dernière fois dans ma tête – tout est là – et, avant de partir, effleure des orbes la pendule : 13h20 – mon dieu déjà ! Il est si tard que ça !? La matinée s'est envolée ; je soupire. Je n'aime pas particulièrement voir le tiers de la journée se volatiliser de la sorte, surtout lorsque c'est à cause d'un sommeil aussi peu revigorant… Enfin, c'est comme ça. L'après-midi éclos tout juste et au vu des gargouillements d'estomac, c'est pile le moment pour aller se prendre un bon casse-croûte à l'extérieur. Avec ce beau temps et la migraine qui s'estompe, il y a de quoi se rattraper.

Clés en main, je sors, verrouille puis m'élance sur le chemin de terre.

L'air est frais, il ventile avec ni trop de brutalité ni trop de mollesse. La tignasse balance d'un côté puis de l'autre et finit par revenir à sa place. Ma jupe aussi se fait balloter comme ces coquettes feuilles. Je peux même sentir le parfum de certaines plantes, celui chatouillant les narines. Un bouquet léger qui n'agresse pas et dont la journée s'imprègne ; sentiment de bien-être.

Les gens sont de sortie. En solo, à deux ou à quatre, les générations ne se mélangent pas trop. Chacun reste dans son coin mais n'en ignore pas pour autant les passants d'à côté. Les sourires se lancent, s'attrapent et se renvoient sans trop réfléchir ; joie sur les visages, et dans le cœur. Ils ne se forcent pas, ils le font comme ça, quand cela leur vient. Moi aussi je me prête au jeu, à vrai dire j'y suis entraînée avec une agréable spontanéité. Cela me fait penser à un nageur emporté doucement par le courant ; juste se laisser-aller.

Ainsi, pendant une quinzaine de minutes je n'hésite pas à tremper ma prune bleue Klein dans ces paires d'œil inconnues. Je trace sans me presser, le vent à mes côtés tandis que la bonne humeur contamine les cellules. Le paysage toque parfois dans la rétine, je l'autorise à pénétrer – envahir – l'espace et, dès lors, je me retrouve comme bercée par cette nature simple et réconfortante. Les couleurs pétillent, elles brandissent haut et fort leur étendoir de blanc, de rose, de jaune ; teintes chatoyantes qui caressent la vue.

Je suis bien, tranquille, la tête enfin reposée.

Ma lucarne se propage au loin, elle ne s'accroche pas, elle flâne.

Une silhouette agrippe soudain l'intérêt ; les yeux se plissent.

Sur la rue d'en face, à au moins une bonne vingtaine de mètres au-devant.

Un torse, nu.
Des cheveux coupés courts, d'un noir corbeau.
Une démarche nonchalante.
Des mains fourrées dans les poches d'un bermuda vert-kaki.
Une clope au bec.

Le pouls cogne plus vite.

Oh non.

Sans que je m'en rende compte la marche devient plus paresseuse ; je ralentis.

Pas lui !

D'un coup, le stress fait une percée spectaculaire et inattendue.

Qu'est-ce que je fais !?

Je ne parviens pas à envoyer mes yeux se balader ailleurs ; obstinément aimantés. Et avec ça, les palpitations augmentent de cadence.

Il est à dix mètres.
Son regard s'est relevé.

Il m'a vue.
Ses orbes me capturent.

On ne s'arrête pas mais notre démarche s'alanguit à mesure qu'on se rapproche l'un de l'autre.

Je sens mon cœur battre la chamade ; le sang boue dans les veines.

Je ne baisse pas les yeux ; le perce de ma pupille.

Inflexible.
Assurée.

Nulle ferveur.
Nulle rougeur.

Du moins pas en surface.

L'onyx a beau s'enfoncer dans le cobalt, Grey ne m'intimide pas.

Je soutiens sa lucarne, sans faillir.

Pas d'embrassade.
Pas de cri poussé.
Pas d'effusion de désir.

Il n'y a pas de ces pantomimes d'amoureuse.

Juste le scruter dans le blanc des yeux, et continuer sa route.

Juste ça, ce regard et rien d'autre.

Comme des gens qui se croisent.
Comme des inconnus qui n'ont de fenêtres ouvertes que leurs prunelles.

Alors que nous nous dépassons, le rythme cardiaque pulse toujours aussi fort.

C'est la première fois que je le traite ainsi, sans plus d'égard. C'est déjà assez surprenant en soi, mais là où ça me déconcerte véritablement c'est qu'au final j'ai réagi par réflexe, sans préméditation. C'est venu tout seul, je ne me suis pas forcée ou ne me suis conduite de la sorte par pure stratégie ou malice. Plus que cela : je l'ai vu et sans autre épanchement j'ai passé mon chemin, comme si de rien n'était – enfin presque, car malgré tout cela tambourine fort, très fort, dans la cage thoracique. D'ordinaire, dès qu'il est dans les parages je lui saute presque dessus, l'assène d'attention ; au centre de tout ; seulement lui, qui existe ; le reste ne compte pas ni ne m'en préoccupe, du moment qu'il est là, avec moi. Or cette fois rien de tout cela ne s'est joué : je me suis contentée de clouer mes pupilles dans son iris. Rien de plus, rien de moins.

Il n'y a plus ce pouvoir, qui s'exerce. Je ne suis plus à ce point sous son emprise ; libérée d'un autre carcan.

Et sur le coup, j'avoue que ça étourdit.

Il y a cette sensation de tomber en plein dans l'inconnu et cela me fait peur, malgré tout. C'est quoi, la prochaine étape ? Comment les choses vont-elles évoluer ? Puis surtout, qu'est-ce qui m'attend en dehors de Grey… ? Ma vie s'est pendant si longtemps articulée autour de lui que je ne sais plus comment c'était, auparavant. Et voilà qu'aujourd'hui j'en suis presque à l'ignorer ; véritable audace ! Une liberté farouche, effrayante même qui se retrouve après des mois, voire plusieurs années de tenue en laisse. Jamais je ne l'aurais envisagé ou aurait cru cela possible.

Sauf qu'à présent, cela s'installe et j'ai comme la nette impression que ça ne fait que commencer…


« Holà Juvia !

— Bonjour Lucy-san, je renvoie à mon tour, souriant à cette salutation pour le moins chatoyante.

— Je vois que tu cherches une mission, tu as trouvé ton bonheur ? »

Un bref coup d'œil se jette en face, sur le panneau blindé de missions.

« Non, pas du tout… Cela fait trois jours que Juvia cherche, mais rien ne lui convient. On dirait qu'ils se sont donnés le mot pour ne pas offrir une seule mission « potablement » satisfaisante pour Juvia, me donné-je à cœur de râler.

— Tu cherches quelque chose en particulier ?

— Pas vraiment, juste une mission qui n'exige ni trop de temps ni trop d'investissement, qui ne se déroule pas à dix mille lieux de Magnolia et avec une récompense d'au moins huit cents joyaux.

— Ah oui quand même, s'étonne-t-elle, impressionnée de la liste.

— Juvia n'a pas envie de se prendre la tête, même si à force d'avoir trop de critères pour se simplifier la vie, elle se la complique…

— Bah tu sais, Natsu et moi on compte faire une mission demain, ça te tenterait ? »

La proposition tombe à point nommé, voire s'énonce comme une fleur. Sur le coup cela me surprend, je ne m'y suis pas attendue mais son sourire chaleureux – innocent – éclipse d'emblée la défiance.

« Ça dépend, c'est quoi l'intitulé ?

— Tiens regarde. »

Lucy dégaine aussi vite qu'elle l'évoque ladite quête, la sortant je ne sais d'où. Elle me la présente sous les yeux :

« Transport de biens, de Cedar à Crocus.

Un cargo est attendu au port de Cedar pour une livraison d'œuvres d'art et d'avoirs précieux appartenant à un habitant émérite de Crocus. Ce dernier souhaite que ses effets lui soient remis dans la plus grande discrétion. Vous escorterez la marchandise et veillerez à son bon acheminement jusqu'à Crocus, sans encombre. Si quelconque objet est à manquer ou s'il est constaté une quelconque cassure, les gages seront annulés.

Vous serez attendus le 15 mars, 14h, sur les quais maritimes de Cedar. Le présent ordre de mission, signé par votre sigle de guilde devra être présenté au contremaître des docks, M. Alfonso qui vous indiquera l'itinéraire et le point précis d'arrivée.

Récompense : 4000 Jewels.

Équipe : 3 à 4 mages.

Durée estimée : 1 à 2 jours. »

C'est pas mal du tout. Mieux que cela, c'est pile ce que je vise : secteur de Fiore, (très) courte expédition, maigre engagement, (très) bonne paye. C'en est presque trop beau pour être vrai.

« Alors qu'en dis-tu ? sollicite ma consœur face à mon mutisme qui s'étend.

— Ça intéresse beaucoup Juvia.

— À la bonne heure ! enchaîne aussitôt Lucy, repliant tout de go le document et m'empêchant d'ajouter quoi que ce soit. On se dit donc rendez-vous demain à treize heures aux quais de Cedar ! Et ne sois pas en retard, je compte sur toi Juvia ! »

Et sur ce, la mage stellaire me plante là, devant le tableau des quêtes. Elle file en direction de la sortie, le pas droit et des plus assurés, le sourire pendu aux lèvres.

Assez expéditif et commandé tout ça…

C'est à peine si j'ai eu mon mot à dire. J'ai juste témoigné de mon intérêt pour qu'aux yeux de Lucy cela présuppose une affirmation directe. En deux-trois mouvements la clause a été conclue ; j'ai été mise dans le sac en un claquement de doigts – ou plutôt, en un claquement de syllabes… En soi, ce n'est pas dérangeant, au contraire, cela tombe à pic et j'allais accepter, mais je trouve malgré tout un peu étrange qu'elle déboule comme ça, me propose exactement ce qui me convient pour tout aussi vite s'envoler – avec moi dans sa poche.

Enfin, je ne vais pas me plaindre. J'ai ce que je souhaitais, et détail non négligeable, Lucy n'est pas venue pour discourir sur certaines choses ; elle n'a absolument pas effleuré le sujet. D'ailleurs, quand j'y pense, Mirajane a elle aussi fini de me tatillonner sur ça. Ont-elles compris qu'essayer de me tirer les vers du nez ne menait à rien de satisfaisant ? Peut-être, et tant mieux.

Car depuis l'épisode « absence d'effusion sentimentale », il y a comme de l'ignorance dans l'air ; douze jours sans que je ne rode plus autour de Grey ni que je lui cours après. On ne s'adresse plus la parole, juste des coups d'œil furtifs de temps à autre ; terminé les « Grey-sama » hurlés à tue-tête aussitôt qu'il franchit le seuil de la guilde, pas plus que je ne fuse sur lui pour l'enlacer de cette façon terriblement envahissante dès son entrée.

De son côté non plus il n'y a eu aucune réaction : une colère inexistante, pas un soupçon d'ennui, une contrariété aux abonnés absents ; nada. Si, l'habituelle froideur, mais ça je l'ai déjà éprouvée bien avant et pour être honnête, cela m'a blessée – plus que je l'ai cru et voulu –, car au fond cela n'a pas semblé le toucher plus que de mesure. Cela lui est égal que je le délaisse de cette manière, que je ne m'intéresse plus à lui. Grey n'est d'ailleurs pas revenu me voir depuis ce fameux soir où j'ai explosé : il n'a ni demandé des comptes ni n'est venu récrier sur ma conduite. Non, rien du tout hormis de l'indifférence à l'état pur, cinglante et glaciale. Enfin la paix, qu'il a dû se dire ; cela m'a pincé le cœur, vraiment – et a rendu encore plus périssable mes sentiments pour lui.

Il a fallu attendre le troisième jour pour que les commentaires et sous-entendus apparaissent, en la personne de Mirajane. Elle a été la première à m'interroger. D'autres l'ont suivie mais ont très vite fait de ne pas insister alors que l'aînée Strauss et Lucy ont persévéré, elle se sont s'acharnées plusieurs fois pour obtenir des explications, en vain. Pendant quatre jours elles ont été sur mon dos, à essayer d'avoir des réponses satisfaisantes – lesquelles elles n'ont jamais eues, du reste. À chacune de leur tentative, je leur ai très clairement déclaré que je ne voulais pas en parler (ce qui était vrai), et que de toute façon je ne voyais pas en quoi c'était un problème ni en quoi c'était le leur.

Je comprends leur inquiétude, cela m'a même touchée car ce « changement » entre Grey et moi s'est perçu ; ça a dérouté. Cela montre que nous ne sommes pas invisibles, que l'on compte, que nous avons une place ici et que lorsque quelque chose cloche, il n'y a pas d'hésitation à s'approcher et à apporter son soutien ; on fait attention à nous. Pour autant, cela ne m'a pas poussé à m'épancher sur cette affaire ; pour quoi faire ? Je connais les tenants et les aboutissants. En discuter ne va pas modifier la donne ou faire dévier la trajectoire. C'est comme cela, à présent ; les choses sont ainsi devenues et débattre, éclaircir ou consoler ne fera pas changer ça.

Après quelques secondes à zieuter une dernière fois (pour la forme) le tableau d'affichage, je décide à mon tour d'abandonner la guilde et de retourner de ce pas à ma bicoque.

Dix-sept heures écoulées ; le temps file comme une flèche…

Je trace le même sillon que Lucy et lors de mon passage, je chipe des orbes plusieurs de mes compagnons.

Cana et Guildarts dans un bras de fer, lequel en fait voir des vertes et des pas mûres à la brune au vu de la sueur perlant le long de son front.

Jet et Droyer et leur infâme concours de rots. De parfaits champions qu'ils sont, tant et si bien qu'ils me font grimacer de dégoût. Ils s'en donnent à cœur joie – mon Dieu que c'est ragoutant…

Erza, Makarov et Luxus conversent dans leur coin, assis à la table centrale du hall. Sur les trois, il y en a surtout deux qui palabrent, Titania ayant un tête-à-tête gustatif avec son péché à la fraise.

Wendy et Carla, en train de siroter un jus frais tout juste servi par l'aimable Mirajane, laquelle rigole de bon cœur avec sa fratrie de sang.

C'est plutôt paisible, il n'y a pas trop de monde et surtout, les fauteurs de troubles sont ailleurs. Le chahut n'a pas rugi cette fois et pour être honnête, c'est tout aussi bien. Cette accalmie doit régner de temps en temps au sein de notre chaumière commune ; cela édulcore les âmes.

Une fois à l'extérieur, l'éther agresse ; lui seul, qui gît et avale de son bleu clair et intact les alentours. La température courtise la peau, c'est doux, le vent souffle juste ce qu'il faut pour se sentir tout à son aise. J'aime. Le printemps est définitivement une saison qui égaye, pas seulement l'humain, mais aussi le paysage. Il y a quelque chose de frais, de renouveau qui décore les journées. J'ai cette impression de faire partie de la ronde ; je danse avec les couleurs, elles me réchauffent et j'apporte mes palettes. Du vert, rose, jaune, cela se réunit mais jamais s'aplatit ; harmonie des choses, simplicité qui bonifie. On se sent à sa place dans cet espace de différence et de mélange qui s'adopte.

À mesure de ma marche, les passants se dévoilent et se gravent puis se décollent de la rétine. Ils ne sont pas très nombreux mais j'en distincte de toutes sortes : des couples, des familles où parfois les générations se rassemblent, des enfants s'attachant les mains tandis que d'autres courent et s'aventurent au loin, des adultes et des ados à deux, à plusieurs, en solitaire. Ça cancanent, rient, écoutent ou contemplent le panorama, les gens, l'autour – ce qui s'y vit. J'ai sans fin appartenu au groupe qui observe et non celui qui goûte. Cette manie de se tenir à distance m'imprègne encore aujourd'hui du reste.

Le contact n'a jamais été ma tasse de thé. Depuis toute petite et bien après j'ai veillé à rester à l'écart, dans ces coins où l'œil heureux ne traîne pas. Cela m'a toujours semblé plus simple ; ne pas se montrer, demeurer là-bas, là où on ne nous voit pas et où on ne nous entend pas. Cela fait tellement moins mal – du moins on s'en persuade. Pendant longtemps je me suis gardée d'approcher ou de me risquer à exister aux yeux des autres. Il y a eu quelque chose de si familier dans cette attitude que cela en est devenu sécurisant : ça s'est transformé en bouclier invisible ; un rempart contre l'existence, la vraie, celle où on se sent être par soi-même et avec autrui. Même si cela tord la psyché, on ne cherche plus à lutter ou à faire différemment car cela nous constitue, une partie du moins ; on ne remet plus en cause ou essayons de changer. Cela aurait pu durer à jamais, je le sais. C'était parti pour d'ailleurs.

Sauf que j'ai rencontré Grey.

À partir de cet instant, cela n'a plus été pareil. Je ne m'en suis pas rendu compte de suite ; imperceptiblement, cela a bougé.

Quelque chose s'est ouvert ; un cadenas a cédé ; quelque chose s'est libérée.

Cet accrochage, au-delà du bourgeon amoureux qu'il a fait fleurir, m'a amenée vers Fairy Tail. Cette guilde a été de l'oxygène pur, comme j'en ai peu connu ; ils ont balayé la marée noirâtre. Sans que je le voie venir, j'ai commencé à plaisanter et à être sans faux semblant. De la joie, du désir, du rire, du beau temps, des sourires ; authentique. Je n'ai plus été à l'extérieur ou en dehors de ce cercle lumineux, non, j'y participe à présent. À mesure des jours passés avec eux et avec Grey, je me suis fondue dans cette toupie du vivre ensemble, je me suis exposée, livrée et pour la première fois je suis allée vers l'autre sans crainte et sans animosité. Ils m'ont redonné de la couleur, ou pour mieux dire, ils m'ont permis de reluire comme telle, avec mes teintes propres, sans chercher à les maquiller ou à les modifier à leur goût.

Telle qu'elle, j'ai été.
Telle qu'elle, ils m'ont prise.

Et quand j'y repense, c'est assez ironique, car au final je me suis affranchie de plusieurs jougs pour m'en voir porter d'autres.

Je tourne à un croisement ; cela croasse haut dans le dôme. Le chant se mêle de fois à d'autres aux ballades et aux railleries. Il y a plus de monde – de bambins, de pas, d'animaux et de fumets qui émoustillent les papilles ; invite la faim à faire saliver.

Pendant un instant je suis absorbée par ces odeurs de sucre et de pâtes cuites ; moelleuses dans la bouche, fondant sous les dents, délicieuses à avaler… À regret je les sens subitement déguerpir lorsque je prends à ma gauche, et peut-être n'est-ce au final pas plus mal, car sinon ma gourmandise n'aurait pas résisté…

Je continue donc à déambuler, coincée à nouveau dans mes pensées.

J'aurais beau dire, c'est à cause de Grey que j'en suis arrivée où j'en suis aujourd'hui. C'est d'abord passé par lui et par ce sentier rocailleux de l'affection. Peu importe si c'est en bien ou en mal, Grey reste un point inflexible de ma vie. Il est plus que l'homme dont je suis (j'ai été ?) amoureuse : il est un carrefour, celui-là qui selon la route choisie trace une tout autre voie. Dès que j'ai croisé son regard – et me suis noyée dedans –, je l'ai su.

Grey Fullbuster demeure une de ces personnes qui oriente mon plumeau ; il fait pleuvoir l'encre, et dessine la trajectoire.

Au départ il a été un raz-de-marée, non pas celui qui détruit ou fracasse, mais celui qui bouleverse : il a empalé mon âme de cette flèche si incandescente et vivante ; un second souffle – une renaissance –, car j'ai rarement éprouvé un sentiment d'existence aussi fort. Être à ses côtés, le voir, lui parler, sentir ses prunes sur moi et dans les miennes – l'aimer, candidement et profondément –, cela m'a procuré une telle soif de plaisir et de désir… ça a été incroyable. J'ai imaginé et souhaité que cela durerait, pire, que cela serait encore meilleur une fois la réciprocité éclose et installée.

Sauf que cela n'a jamais germé, chez lui.

Ça n'a jamais été mutuel.

L'Amour n'a guère une fois niché dans ce bloc de glace.

Pourtant j'ai persévéré, j'ai tenu, j'y ai cru tant et si bien qu'à un moment cette foi increvable s'est métamorphosée en poison ; une gangrène, rongeant bout par bout. Avec le recul, je me demande même si je ne l'ai pas de suite senti, si je ne l'ai pas toujours su, que cela irait précisément là où ça va sans arrêt. C'est tellement plus accommodant d'être en terrain connu et de s'y cantonner. Au fond, cet amour qui m'a transpercée toute entière, j'en ai eu terriblement peur je pense car à bien y regarder, je n'ai pas avancé, au contraire, j'ai stagné – me suis emmurée ; figée dans mes fantasmes et ma foi corrompus. Le parcours entrepris a inlassablement demeuré le même, sans contours, sans débandades, sans rien d'autre que du surplace.

J'ai foncé bille en tête dans cette unique direction, m'y engouffrant même lorsque je savais qu'au bout ne m'attendait qu'un cul-de-sac. J'ai préféré buter contre un mur et courir après du vent plutôt que d'arrêter mon errance ; tourner la tête et percevoir ces routes à côté, juste là ; voir que d'autres chemins étaient possibles, qu'ils existaient et que je pouvais les emprunter – toujours, ils ont demeuré. Il a fallu du temps, beaucoup trop et avec son lot de cisailles avant que j'en prenne conscience et l'accepte.

Je n'avais pas prévu que ça dérape – que je déraille. Les choses n'ont pas tourné selon mon bon vouloir, et il est évident que j'ai encore du mal à me résigner. Oui, le quitter, sentimentalement, ne plus l'aimer, lui, cela ne passe pas comme une lettre à la poste, surtout quand je vois ce que cela engendre et fait ressentir : abstention, éloignement, abandon, inappétence. De nouveaux affects qui poussent, à l'opposé total de ces graines de tout temps – passion, admiration, loyauté, dévotion. Même si cela grandit peu à peu, cela n'en reste pas moins facile.

Ce n'est plus comme jadis.
Je ne suis plus sur les mêmes rails ; j'ai dévié.

Une autre allée s'est ouverte, et je suis en train de la prendre.
J'avance.

Sur un de ces chemins jusque-là invisibles.
Pas de la façon dont je l'ai rêvé.

Mais il n'y a dès lors plus cet engourdissement ; perfides sables mouvants, car ne se perçoivent pas.
Je m'en suis dégagée, pas entièrement – pas encore –, mais cela va venir.

Oui.

Ce n'est qu'une question de temps.
Non pas de paroles, de consolation, d'explications ou de quoi que ce soit d'autre.

Juste et seulement du temps.

Avant que je ne tire un trait net et définitif sur Grey Fullbuster.


J'espère que ça aura plu à certains et si ce n'est pas le cas, faut pas hésiter à le dire aussi, les commentaires c'est du bon et du moins bon.

Pour ceux que ça intéresse, rendez-vous donc le lundi 25 juin avec le chapitre 3 - ... même pour moi.

Merci à tous ceux qui lisent, qui suivent, qui aiment et qui commentent ! Ça fait très plaisir - je ne le redirais jamais assez.

Très bonne semaine à tous !