― C'est bon, Emma ? Tu sais ce que tu as à faire ?

Elsa considéra son amie d'un air interrogateur. Celle-ci la rassura d'un sourire tout en passant son appareil photo autour de son cou.

― Pas de soucis Elsa, je connais ton esthétique ! Je m'y tiendrai, et je ferai mon possible pour ne traîner dans les pieds de personne.

Elsa et Emma étaient de vieilles amies. Elles avaient débuté leur carrière ensemble sur les plateaux d'Hollywood, et Elsa était devenue par la suite directeur de la photographie. Emma, qui préférait son indépendance à la direction d'une équipe de caméramen et d'éclairagistes, était restée photographe de plateau. C'était son amie qui lui avait proposé ce poste en plein tournage de la saison 4 de la série populaire « Le fruit défendu », une relecture moderne du conte de Blanche-Neige.

Avant d'aller rejoindre le plateau, Emma sourit à son amie :

― Encore merci d'avoir pensé à moi pour ce boulot, Elsa !

La jeune femme blonde, dont l'air éthéré, les tenues bleu pâle et la perfection glacée des images lui valaient le surnom de « reine des neiges », esquissa un sourire ironique.

― Merci à toi d'avoir accepté de nous dépanner. Vancouver, ce n'est pas Los Angeles !

Elle faisait sans doute référence au ciel gris qui couvrait comme d'habitude le studio où se tournait la série, situé en lisière de forêt dans la banlieue de Vancouver. Il pleuvait souvent ici, mais aujourd'hui au moins on ne tournait pas dehors. Avec une petite grimace, Elsa ajouta :

― Cet après-midi, tu as une séance de photos avec Regina Mills pour la prochaine campagne de pub de la série. Tu me remercieras après, si tu es toujours heureuse d'être là !

Elsa, qui avait fait appel en urgence à sa vieille amie Emma suite à la défection soudaine de leur précédent photographe de plateau, était bien placée pour savoir qu'il n'était pas facile pour un photographe de plaire à la star du show. Regina Mills était à l'apogée de sa carrière d'actrice et avait sur son image un droit de veto dont ne disposaient pas les acteurs moins connus. Et comme Emma ne tarderait pas à s'en apercevoir, elle n'était vraiment pas commode.

Emma retira sa veste et la posa dans un coin avant d'aller s'installer au bord du plateau, hors du chemin des techniciens qui allaient et venaient mais à proximité du cadreur pour prendre ses photos selon les mêmes angles de vue que la caméra. Elle régla son appareil pour que l'esthétique des clichés corresponde à celle qu'affectionnait Elsa, une image froide et léchée qui donnait à la série son apparence caractéristique de conte de fées sur papier glacé.

Les acteurs se mirent en place. La scène débuta, et Emma commença à prendre des photos. Son appareil numérique ne faisait aucun bruit et elle se fondait dans la masse des techniciens affairés tout autour du plateau avec la dextérité née d'une longue habitude.

― Je détruirai votre bonheur, même si c'est la dernière chose que je fais, déclara la méchante reine avec un plaisir malveillant si authentique qu'Emma se sentit glacée jusqu'aux os.

La fameuse Regina Mills. « Le fruit défendu » n'était pas une série qu'Emma regardait, mais comme tout le monde, elle en avait vu quelques images. Il était dur d'échapper aux campagnes de la chaîne pour sa série la plus populaire du moment. A voir les photos de la reine dans ses costumes extravagants sur les bus et les panneaux publicitaires, Emma s'était dit qu'il s'agissait sans doute d'une méchante d'opérette de plus, tout juste bonne à faire peur aux petits enfants, mais voilà qui l'obligeait à réviser ses idées préconçues. Regina Mills avait du talent.

Aux yeux d'Emma, elle avait encore une autre caractéristique. Si David était un beau garçon dans le genre blond, athlétique et en pleine forme, comme la plupart des jeunes acteurs, Regina était un cas rare, même pour une actrice. Emma se déplaça discrètement autour du plateau afin de confirmer sa première impression. De face, de profil gauche ou droit, de trois quarts, en plongée ou en contre-plongée, quel que soit l'angle de vue, Regina était belle. Depuis quinze ans qu'elle faisait ce métier, Emma avait pourtant photographié son lot de gens superbes, mais une telle photogénie ne se rencontrait pas souvent. La caméra était amoureuse de son visage, et le moindre rayon de lumière, la moindre ombre ne faisait que souligner sa beauté. Emma savait d'avance que si certains de ses clichés étaient ratés, le modèle n'y serait pour rien. Elle serait superbe sur toutes les prises de vue.

Pourquoi donc cette femme a-t-elle la réputation d'être impossible ? se demanda Emma tout en la mitraillant, attentive aux mille et une nuances expressives qui passaient fugitivement sur le visage de l'actrice. Même un mauvais photographe pourrait faire de belles photos d'elle.

En plein geste de bravoure le prince charmant se prit l'épée dans le décor et la scène dut s'interrompre. L'espace d'une seconde, le regard sombre de la reine se tourna vers Emma, qui avait baissé son appareil pendant que l'accessoiriste s'affairait sur le plateau. Le visage de l'actrice affichait une expression neutre, ce qui n'empêcha pas Emma d'être saisie par sa beauté. La pureté de ses traits ne pouvait se comparer qu'à celle des stars de l'âge d'or hollywoodien.

Un détail distinguait cependant le visage de Regina Mills de celui d'Ingrid Bergman ou de Greta Garbo. Un léger accroc qui rappelait qu'il ne s'agissait pas seulement là d'une somptueuse créature d'ombre et de lumière, d'une pure déesse de l'écran, mais bel et bien d'une vraie femme sous l'épaisse couche de maquillage. Une cicatrice oblique, presque verticale, lui barrait la lèvre supérieure du côté droit du visage. Elle se voyait à peine sous certains angles, et sous d'autres sautait aux yeux. Le sillon était profond, comme si un coup de griffe en avait autrefois irrémédiablement ôté un lambeau de chair, mais n'enlaidissait nullement le visage magnifique de la star, auquel il apportait juste une légère touche d'humanité.

Fascinée par cette découverte, Emma zooma sur le visage de l'actrice et se remit à prendre des photos.