J'avais été envoyée en Grande-Bretagne par le magazine dans lequel j'officiais en tant que journaliste dédiée au domaine culturel. Nantie d'une licence d'histoire de l'art, j'avais présenté et réussi, à ma plus grande surprise soyons honnêtes, le concours de l'Ecole du Louvre. Premier cycle de trois ans, second de deux ans, j'avais usé mes fonds de jeans sur les bancs de cette vénérable et prestigieuse institution. Bref, une fois bardée de diplômes comme un rôti est bardé de lard, je m'étais retrouvée sur le marché du travail quelque peu déboussolée. Je n'avais pas voulu pousser jusqu'à être conservateur du patrimoine : franchement, commencer sa carrière en tant que directrice du musée du coton-tige à Triffouillis-les-Oies, ça ne me branchait pas plus que ça. Je n'avais pas de rêves de grandeur (Carnavalet ou Marmottan, il valait mieux oublier très vite), mais quand même.
Grâce à un ami de promo dont le père était journaliste, j'avais pu placer quelques articles ici et là tout en enseignant l'histoire de l'art à mi-temps dans une boîte privée. Le coup d'éclat qui me valut une embauche c'est qu'un jour, dans une grosse salle des ventes de province, j'étais tombée en arrêt devant une petite marine attribuée à Ambroise-Louis Garneray, un de mes peintres favoris (corsaire et peintre, ça ne court pas les rues). Tu parles ! Cette petite toile n'était pas plus de Garneray que la Joconde n'est de Michel-Ange. J'avais averti le commissaire de vente qui l'avait alors retirée des enchères, au grand dam des propriétaires qui espéraient en tirer un bon prix. Bref, ça avait jasé «à Landerneau» comme on dit et quelque temps plus tard, un magazine m'avait contactée pour remplacer leur journaliste culturel qui prenait une retraite bien méritée après avoir, justement, couvert cette affaire.
Cela faisait donc trois ans que je courais les vernissages, expos, ventes aux enchères et autres raouts du même acabit. Il avait fallu que je me perfectionne en art moderne, ce qui n'avait pas été sans heurts et grincements de dents : il faut avouer que mes goûts picturaux s'arrêtaient aux Impressionnistes donc c'était un peu limité. Dieu seul sait combien j'en ai croisé des «artistes» imbus d'eux-mêmes, du genre à parler d'un «outil scriptural» là où moi je ne voyais qu'un crayon ou un stylo…. J'en étais venue à m'intéresser de plus en plus au système du mécénat et de ce côté-là, les Britanniques étaient à des années-lumière de ce qui se faisait ici. J'avais donc convaincu mon rédac' chef de m'envoyer pour deux semaines à Londres histoire de pondre un papier fourni sur le sujet et, par la même occasion, de suivre la vente de l'esquisse préparatoire au « Cheval gris tacheté » de Géricault. L'infinie mansuétude de mon rédac' chef consista à me payer le voyage, les frais d'hébergement étant à ma charge. Tant qu'à faire, j'avais collé mes trois semaines de congés à ce séjour. De toute façon, j'étais prête à manger des fish and chips toute la semaine et à dormir sous les ponts…
J'étais arrivée à Londres un jour radieux et ensoleillé, je n'en croyais pas mes yeux. Moi qui m'étais vêtue plutôt chaudement, Septembre oblige, je me présentai à ma logeuse suante, soufflante et traînant derrière moi une valise dont j'avais l'impression que les roulettes étaient carrées. J'avais dégotté cette chambre via le net, pour pas trop cher. Bon, vu la collection de couvre-théières au crochet, les rideaux à fleurs, les tapis à fleurs et les dessus-de-lit à fleurs, j'aurais peut-être dû demander une réduction pour traumatisme visuel. Mais l'affabilité, la gentillesse et la convivialité de ma logeuse compensaient ce léger inconvénient et puis je n'étais pas là pour jouer les princesses en exil, j'avais un papier à faire, la vente devant avoir lieu le surlendemain de mon arrivée. J'avais eu le temps de sortir mes affaires, puis d'aller faire un tour au pub, humer l'air de Londres. J'adorais cette ville où je me rendais assez régulièrement, mais elle ne me le rendait pas : avec son sens de circulation inverse au nôtre, je ne comptais plus le nombre de fois où je m'étais faite agonir d'injures par des automobilistes au bord de l'infarctus lorsqu'ils me voyaient débouler en regardant au mauvais endroit et je n'avais jamais réussi à saisir la logique du métro londonien alors que celui de Paris ne me posait aucun problème. Va comprendre !
Bref, le jour de la vente arriva et tout ce que Londres compte de collectionneurs était sur le pied de guerre, il faut avouer qu'un Géricault en vente, cela n'arrivait qu'une fois toutes les dix années bissextiles et encore… Comme j'étais arrivée tôt, je pus relativement m'approcher de l'esquisse et j'en profitai pour m'en mettre plein les yeux. Soudain, une voix à la fois un peu haute et feutrée me tira de ma contemplation :
- Belle esquisse non ?
Je n'aime pas trop qu'une personne inconnue m'adresse la parole, je ne sais jamais quoi répondre. Je la lorgnai du coin de l'œil, marmonnai un vague assentiment en espérant que mes grognements à peine articulés l'auraient fait fuir. Raté. Il resta silencieux quelques minutes puis en rajouta une couche :
- Je suppose que le prix va atteindre des sommets.
Franchement ! Un Géricault quoi ! Je ne regardai toujours pas mon interlocuteur et m'obstinai à fixer l'esquisse. Lorsqu'au bout de quelques minutes, je tournai la tête, il était parti, ouf. D'ailleurs la vente commençait et je pris place dans les derniers rangs. Surtout ne pas bouger, ne pas se gratter le nez, ne faire aucun signe qui puisse être mal interprété par le commissaire-priseur, on ne sait jamais. Géricault j'adore mais mon banquier, moins.
Ce fut une belle bataille à grands coups de milliers de livres. Les doigts se levaient, nombreux au début, de moins en moins à la fin et la bataille s'acheva en duel. Je ne savais pas qui renchérissait à chaque fois, la personne était placée juste derrière moi. Lorsque l'esquisse lui fut adjugée, des applaudissements résonnèrent et j'osai me retourner. J'aurais vraiment dû être plus aimable lorsqu'il m'avait adressé la parole un peu plus tôt…
- Vous l'avez achetée ?
- En quelque sorte.
- Je suis journaliste, pensez-vous que je pourrais obtenir une interview de l'acheteur si ce n'est pas vous?
- Journaliste, hmm ?
- Domaine culturel.
- Et plutôt fière de ça, non ?
- Evidemment !
Ma réponse avait sèchement claqué. Il sourit.
- Si vous avez une carte donnez-la moi, je verrai ce que je peux faire.
Je passai quelques secondes à farfouiller dans ce capharnaüm géant qu'était mon sac-à-main et griffonnai mon numéro de portable sur un morceau de papier.
- Je vous recontacterai. Où logez-vous ?
- Au 221b Baker Street. Mme Hudson, ma logeuse, me loue une chambre.
- Intéressant. A bientôt donc.
Il tourna les talons et disparut.
- Alors, cette vente ?
Curieuse comme une portée de souris, Mme Hudson m'attendait avec du thé et des gâteaux. Je n'osai pas lui dire que pour moi, thé ou eau chaude, même combat. J'avais eu l'occasion de goûter à son café et ma foi, entre la peste et le choléra…
- Je pense que j'aurais pu m'acheter joli studio dans le coin avec ce que l'acheteur a déboursé.
- ! Tant que ça ?
- Si vous saviez…
Un hurlement venu du premier étage nous interrompit :
- Mme Hudson, thé !
Je la regardai, interloquée. Elle me sourit.
- Vous n'avez pas encore croisé Sherlock.
- Sher- quoi ?
- Sherlock, mon locataire du premier. C'est un brave garçon. Il est détective et mène des enquêtes avec John Watson, son colocataire. Il aide la police.
- Détective ? Ça existe encore ça ?
- Bien sûr !
- Hé bé ! Moi qui croyais que Scotland Yard était la meilleure police du monde ! Remarquez, vu la puissance de son hurlement, il doit remplacer les sirènes des voitures de police lorsqu'elles tombent en panne, non ?
Mme Hudson gloussa et un autre hurlement retentit :
- Mme Hudsooooooon !
Elle tendit la main vers un plateau mais je le lui pris. Franchement, appeler de la sorte une femme de son âge…
- Attendez, je vais lui monter moi, à ce grossier personnage.
Je grimpai rapidement les escaliers et entrai sans frapper. Le «hurleur» me tournait le dos, penché sur des livres.
- Posez ça là.
- Ça vous écorcherait la bouche de dire s'il-vous-plaît et merci ?
Surpris, il se retourna et je pus le dévisager : grand, maigre, des cheveux noirs bouclés coiffés n'importe comment, un visage osseux au possible racheté par des yeux d'une couleur indéfinissable. Il haussa un sourcil circonspect et me toisa.
- Qui êtes-vous ?
- La locataire temporaire de Mme Hudson.
- Française, hein ?
- Bravo ! Rien qu'à mon accent, ça n'a pas dû être bien difficile à deviner !
- Effectivement, quel accent horrible !
- Et bien continuons en français si vous préférez !
- Je ne pratique pas les langues mortes.
Quel abruti fini !
Vexée comme un pou d'autant plus que je n'avais rien trouvé à lui répondre, je redescendis les escaliers.
- Alors ? demanda Mme Hudson.
- Alors rien ! Mais quel pécore celui-là, je vous jure !
- Sous des dehors un peu… heu… étranges, c'est une bonne personne, vraiment !
- Vous savez quoi Mme Hudson ? Il va falloir que je travaille l'art de l'esquive sinon, question décibels, vous allez être servie…
Elle rit et je regagnai ma chambre à l'entresol. Je devais potasser le calendrier des manifestations liées au mécénat afin de pouvoir en couvrir le plus possible. Grâces soient rendues à mon rédac' chef, j'avais quand même une carte d'accréditation qui me permettait de passer à peu près partout. Soudain mon portable sonna, me sortant de mon marasme culturel.
- Oui ?
- Vous m'avez laissé vos coordonnées.
- Et bien vous êtes un rapide vous !
- J'avais une opportunité de présenter votre demande, je l'ai fait. Que diriez-vous de me retrouver demain ? Nous déjeunerions ensemble et je vous conduis ensuite à votre rendez-vous.
- Je ne peux pas aller directement au rendez-vous ? Je ne vous connais pas moi !
- Hélas, je ne peux pas faire autrement. C'est à prendre ou à laisser.
- Je laisse. Je suis ici pour bosser et non pour perdre mon temps avec un parfait inconnu qui profite de sa position pour m'extorquer un déjeuner. Non mais des fois !
Je lui raccrochai au nez et soupirai à fendre le granit : impasse sur l'interview donc… Histoire d'oublier cette déconvenue que j'avais en partie provoquée (oui mais j'ai des principes tout de même !), je décidai d'aller faire un tour et partis le nez au vent. Vingt minutes plus tard je ressemblais à une rescapée du Titanic, trempée des pieds à la tête, les cheveux aplatis par une averse antédiluvienne et froide de surcroît. L'horreur absolue. Je rentrai en catastrophe, dégondant presque la porte d'entrée tant je mis de hâte à aller me sécher. Je heurtai alors quelqu'un de plein fouet.
- Hey !
- Désolée, marmonnai-je le nez dans ma manche, occupée à juguler un nez quelque peu…coulant.
- Hé bien, quelle averse, non ?
Je n'avais guère envie de faire la conversation mais comme j'avais percuté cette personne avec la grâce d'une charge de grenadiers, lui répondre était bien le moins que je puisse faire. Je levai un œil vers mon interlocuteur : à peu-près de ma taille, blond cendré, trapu, des yeux bleus porcelaine et un sourire avenant sur le visage. Il me tendit la main :
- Je ne me suis pas présenté : John Watson, le colocataire de Sherlock.
- Enchantée. Je suis… je suis…
Un monstrueux éternuement m'empêcha d'aller plus loin et j'aspergeai Mr Watson de fines particules de… et bien je ne voulais pas trop savoir quoi.
- Ho, désolée, vraiment !
Il se mit à rire en s'essuyant discrètement.
- Ce n'est pas grave mais si vous me permettez un conseil avisé, vous devriez…
- Jooooooooooooohn !
Encore un hurlement dont, cette fois, j'identifiai sans peine la provenance. L'interpellé haussa les sourcils, fataliste.
- Non mais c'est n'importe quoi cette façon d'appeler les gens ! Il est sourd ou quoi ?
Il rit, amusé.
- C'est une de ses façons de communiquer, si vous restez ici un petit moment, vous vous y ferez, vous verrez !
- Rien du tout oui ! Mais que vouliez-vous me dire avant que Cro-Magnon ne se mette à barrir ?
- Ah oui ! Vous devriez aller vous changer rapidement, vous allez attraper la mort, foi de médecin !
- Médecin ? Je m'en vais donc suivre les conseils de la Faculté. A bientôt peut-être !
Je réintégrai mes pénates, frissonnante et après une bonne douche, me vêtis de sec. Je finissais de me sécher les cheveux lorsque mon téléphone retentit. Sûrement «l'homme à l'esquisse».
- Oui ?
- Je crois que nous sommes partis sur de mauvaises bases.
- A qui la faute ?
- Vous avez rendez-vous pour votre interview demain à 9h00. Ensuite, je me permets de réitérer mon invitation à déjeuner, libre à vous d'accepter ou pas.
Je réfléchis quelques secondes. Dans ce sens-là, cela me plaisait davantage.
- D'accord pour l'interview. Je ne vous promets rien pour le déjeuner.
J'entendis un rire discret
- C'est entendu. Une voiture viendra vous chercher à 8h30.
- Mais je peux prendre un taxi !
- Je préfère la voiture. A demain donc.
Et il raccrocha. Je n'aime pas que l'on me donne des ordres déguisés et décidai donc de prendre un taxi le lendemain. Sauf que… sans adresse, ça me semblait difficile… Je ronchonnai pendant cinq bonnes minutes puis me mis au travail, j'avais quand même un article à préparer. J'étais plongée depuis une bonne demi-heure dans mon pc lorsque j'entendis un son strident qui me fit sursauter. Il se répéta, je sortis de ma chambre et croisai Mme Hudson.
- Mais c'est quoi ce bruit ? Vous avez des problèmes de tuyauterie ?
- Ma tuyauterie va bien, jeune fille ! rit-elle. C'est Sherlock qui doit être en train d'accorder son violon.
Il ne manquait plus que ça. Je montai les escaliers quatre à quatre et frappai à la porte entrebâillée que le docteur Watson ouvrit tout-à-fait.
- Re-bonjour, sourit-il, pendant que les crissements continuaient de plus belle.
- Re-bonjour. Désolée de vous déranger mais le bruit va durer longtemps ? J'ai les dents qui commencent à se fendre !
Le docteur Watson allait me répondre quand une grande silhouette se découpa derrière lui.
- Tiens, la française !
- Tiens, le massacreur de chats !
- Pardon ?
- Et bien vu le bruit, j'ai cru que vous râpiez des chatons vivants. Je suis rassurée de voir que ce n'est pas le cas.
Son colocataire gloussa et Sherlock me toisa comme si je n'étais qu'un petit tas de détritus sur un trottoir.
- Humour français…
- Oreilles sensibles, nuance.
- Je vois que vous vous connaissez déjà, intervint le docteur Watson. Heu… Que diriez-vous d'un thé avant que la situation ne s'envenime et que vous n'en veniez aux mains ?
Sherlock eut un reniflement de dédain quant à l'idée même de boire un thé avec moi, tourna les talons et disparut. Le docteur Watson secoua la tête puis me sourit
- Venez, je vous invite, je connais un endroit charmant au coin de la rue. Comme ça vous n'entendrez plus ces pauvres chatons se faire massacrer et Sherlock aura le temps de se calmer ! Enfin… euh… si ça ne vous gêne pas bien sûr !
Il était tout rose, dingue ça ! Je lui ai souri, ai acquiescé et il m'a emmenée dans un pub non loin où nous avons passé deux bonnes heures à discuter. John, puisqu'il m'avait demandé de l'appeler par son prénom, est un homme charmant et attentionné. Nous nous sommes présentés l'un à l'autre un peu plus complètement, avons parlé de nos métiers respectifs, de Londres, de Paris… Bref, deux heures délicieuses avec un homme qui ne l'était pas moins, que demande le peuple ? J'ai même eu droit à un bras chevaleresque pour le chemin du retour.
- Merci John, c'était vraiment très agréable !
- Tout le plaisir était pour moi !
Soudain, un ouragan en long manteau dévala les escaliers, aboya « John, un cas ! » et sortit. John eut une mimique désolée et le suivit. En moins de dix secondes, je me retrouvai toute seule dans l'entrée. Rapides ces deux-là…
