Chapitre II

Elle jouait en binôme avec Pip' parce que retrouver la grande suite de l'hôtel Flore et son affreux charme baroque, lourd et alambiqué, décors qui n'embrassait que trop bien sa tristesse, lui semblait tout à coup inconcevable, purement masochiste. Et puis, maintenant que la musique avait repris et que chacun s'en était retourné à sa petite vie noctambule sans trop lui porter attention, elle pouvait reprendre ses aises. Elle conseilla discrètement à Pip de rassembler ses dames et de poser ses dix. Il acquiesça d'un battement de paupière et elle tendit la main vers les jetons au centre. De là où elle était, elle avait la fille au soleil noir dans le coin de son champ de vision mais ne la regardait pas vraiment.

Evidemment, puisqu'elle ne savait pas encore. Se dit Helen en se tournant sur le dos. Concentre-toi sur ce détail. Si seulement elle avait eu cette même aptitude que Will et James.

La fille, la fille, non, elle ne voyait que les cartes entre les grandes mains basanées de Pip, le trio de dame qui leur assurerait sans doute une belle victoire, et qui se dédoublait fréquemment, il était tard.

Trop tard, elle était sortie du souvenir. Le bois de son lit captait une pâle lumière. Elle rangea les flacons dans leur boîte et s'enfonça sous la douche. Nuit blanche, encore.

Plus tard dans la matinée, Will entra dans le bureau de son mentor, s'approcha de l'ordinateur abandonné en plein travail. Une vidéo tournait, le portrait de Declan s'afficha, le londonien patient se rongeait les ongles.

_ Ah Will ! Salut ! J'attends Magnus pour un rapport.

_ Oui elle m'a chargé de te prévenir qu'elle aurait un peu de retard, elle est au labo. On peut commencer sans elle.

Helen sortit l'épuisette de la centrifugeuse, y enfonça une pipette qui fit monter un instant le niveau du liquide avant de l'aspirer et de le recracher par goulettes sur une plaquette de verre. Elle lança l'analyse de son sang. Plutôt prévenir que guérir, si jamais il devait y avoir des effets secondaires… Taux de dopamine un peu élevés, rien d'alarmant, mais elle se restreindrait aujourd'hui.

« _ Tant mieux. J'ai à peine eu le temps de lire le dossier qu'elle m'avait envoyé. Comment est-ce qu'elle fait ?

_ Laisse tomber, je n'ai jamais compris moi non plus. Je te résume la situation, en gros : depuis quatre mois, ce qui coïncide avec la remonté des phénomènes, on a compté un certain nombre d'actes étranges dans les hautes sphères, suicides, série de morts inexplicables, des chefs d'entreprise qui liquident tout du jour au lendemain, des détournements de fonds et j'en passe.

_ Oui, j'ai vu quelques cas similaires aussi.

_ Henry recevait les fichiers mais on n'y faisait pas vraiment attention parce que ça avait l'air d'être des affaires isolées, sans grand rapport avec nous. Mais en regardant les photos de plus près, j'ai remarqué qu'il y avait une sorte de signature à chaque fois, un symbole qui revenait, je l'ai fait remarquer à Magnus et ça a fait « tilt ». Elle m'a dit que ce soleil noir lui rappelait quelque chose, sans doute un phénomène, mais elle n'arrivait pas à mettre le doigt dessus…

_ Et personne d'autre n'a remarqué ?

_ Pas que je sache. Ca passe vraiment inaperçu.

_ Combien ?

_ D'après moi, 3 suicides, 5 morts accidentelles, au moins autant de revirements de finance, 4 changement brutal de leader…

_ C'est beaucoup pour un seul homme non ? Même pour un phénomène.

_ C'est ce que Magnus dit aussi, j'ai répondu que quelqu'un comme Druit aurait pu, mais elle penche plutôt en faveur de la théorie du petit groupuscule : 5 ou 6 personnes peut-être. Henry passe son temps à chercher plus d'infos mais jusqu'à présent on n'a pas grand-chose de plus. Kate et le Big Guy sont en terre creuse, le boss demande si tu peux venir pour mener l'enquête avec nous, on manque un peu de main d'œuvre. »

Henry décrocha de ses gadgets de pirates un peu après midi et retrouva Will le front posé sur ses bras croisé à la table de la cuisine, piètre consolation, lui aussi souffrait d'une migraine ravageuse. Il lui asséna une tape compatissante sur l'omoplate et leur servit deux assiettes en silence. Will releva la tête et le remercia d'un sourire.

_ Le doc vient de s'envoler pour New York, elle sera de retour vers 22h.

_ Oui, elle me l'a dit aussi. Fit Will avec une grimace qui semblait vouloir en dire long…

_ Quoi ?

_ Tu ne la trouves pas bizarre ?

_ Si mais c'est plutôt quand je la trouve pas bizarre justement que j'ai tendance à m'inquiéter.

_ Non mais je veux dire, distante, comme si il y avait quelque chose qu'elle ne nous disait pas.

_ Ah ça ! Mec, depuis l'invasion on dirait qu'elle mène une sorte de double vie !

_ Exactement ! Merci ! Je croyais être le seul à avoir cette impression !

_ Non, non ! Elle prépare quelque chose, à coup sûr !

_ Ces jours-ci surtout, elle est toujours en virée à droite, à gauche, elle passe des appels intraçables, elle…

_ Et tu te souviens de son voyage en Afrique ! Pourquoi être restée plus longtemps que prévu sans nous donner de raison ?

_ Et la façon dont elle a mis Addisson à la porte !

_ Elle a quelque chose en tête !

_ Et cette histoire de soleil noir, ça l'obsède complètement.

_ T'as remarqué aussi ! A chaque fois qu'elle me parle on en revient à ça.

_ Encore autre chose : avant-hier elle est restée nuit et jour dans le labo à secouer des tubes à essais et hier soir, je l'ai croisé dans le bureau, elle était complètement ailleurs !

_ Comment ça ailleurs ?

_ Comme si elle avait une espèce de flash ou je ne sais pas… Et il y avait cette boite…

La sonnerie de la porte d'entrée retentit, perçante, répétée, hystérique.

_ Ca ne peut pas être Declan, pas déjà !

Ils se hâtèrent jusqu'au portillon.

Tesla tournait le dos quand on lui ouvrit.

_ Tiens, je m'attendais plutôt à l'Abominable, mais quel comité d'accueil ! Chantonna-t-il en passant le seuil.

Will et Henry s'envoyèrent un signal de profonde détresse.

_ Qu'est-ce qu'il y a Tesla ? Votre cave est vide, vous venez piller la nôtre ?

_ La vôtre ? Depuis quand ? Mais oui, quelque chose comme ça, en effet. Est-ce qu'on doit avoir cette conversation une fois de plus où est-ce que vous allez me laisser aller déposer une valise ? Au fait, j'espère qu'il vous reste du cerelium?

Pendant ce temps, à New York.

_ Votre nom ?

_ Helen Banc… Magnus.

_ Vous n'êtes pas sur le registre.

_ Et bien ajoutez moi y.

_ Vous avez une autorisation, une dérogation, quelque chose ?

_ Si vous me laissez contacter votre supérieur, probablement.

Elle trépignait. Trente-huit minutes à attendre que quelqu'un daigne se présenter et il fallait que ce soit un texan ronchon, malpropre et bien à cheval sur le règlement. Mais si elle espérait pouvoir rester à l'intérieur plus de 20 secondes, pas d'autre choix désarmer les gardes de cet étage ne ferait qu'en attirer d'autres. L'entrepôt se surveillait comme une forteresse.

Une fois entrée, après quelques travers administratifs, elle parcourut du bout des doigts les registres poussiéreux, classés strictement, par ordre chronologique et qui emplissaient sans doute, si on les disposait bout à bout, plus de 500 mètres d'étagères de métal bon marché, toutes identiques et équitablement sales. Dans cette pièce dormaient, enfouis et presque fossilisés, plus de cent ans de crime à New York. Bienvenue aux archives de la police centrale…

Et dans cette cargaison de feuillets élimés, jaunis et même verts d'humidité pour certains, elle n'avait besoin que d'une seule page, celle du 8 janvier 1943. La seule, bien sûr, qui ne se trouvait pas à sa place.

Alors elle se mit à chercher, proprement au début, sagement et efficacement, ordonnée, soigneuse. Une demi-heure plus tard, sa patience expira, l'agacement se mua en frustration, la frustration en exaspération, puis, chose inhabituelle pour elle, en accès de colère. Elle s'adossa au mur, accroupie sur ses bottes escarpées recouvertes, le long de la longue aiguille du talon et à la pointe arrondie des orteils, de la fine poussière qui sédimentait dans la moquette grise. Elle tenta de se calmer, mais ne parvenait qu'à se reprocher la vanité de son emportement et la perte de temps qu'il causait. Depuis quand perdait-elle son sang-froid ainsi ? Elle se redressa et reprit sa parade entre les documents. Quand une vingtaines de minutes plus tard, elle ouvrit, dans sa recherche, la pochette brune du 29 Juillet 1947 et tomba sur la photo d'une prostituée à qui on avait tranché la gorge, c'était fini. Elle frappa de la paume contre l'étagère qui vibra sous le choc, comme une cymbale et un bourdonnement entêtant se déclencha dans son crâne. Si elle s'était écoutée, elle aurait pleuré et ri, crié mais, accrochée aux montants de métal comme au mât d'un navire dans la tempête, elle contrôlait son souffle et par là les galops de son pouls qu'elle entendait résonner, démesurément, affreusement. Paupières closes, elle voyait rouge, la lèvre qu'elle mordait se rompit, tendre chaire palpitante sous l'ivoire très blanche de sa dent. Elle eut envie de cracher aussitôt parce que son propre sang avait un goût d'enfer, de venin, pourtant elle l'avala et ses papilles hurlaient. Et tous ces imbéciles qui n'associaient que de la dévotion et de la tempérance sur son visage. Le bourdonnement s'intensifia au point de ne plus laisser passer aucun autre son, elle se mit à ne plus voir que des scintillements de blancs, se concentra pour garder son équilibre, cherchant le moindre point de repère.

Son dos heurta le mur, violemment, tout comme l'arrière de son crâne où elle porta immédiatement les deux mains. Sa vue revint aussitôt derrière une buée de larmes qui gonflait ses yeux. Elle toussota, une main couvrant sa bouche, le bourdonnement cessa et quand elle eût essuyé la goutte de sang à sa lèvre coupée, et qu'elle ouvrit le poing, elle y découvrit une petite fourmi volante qui papillonnait des ailes engluée dans un infime filet de salive. « Grand dieu ! » Jura-t-elle. Calme plat. « Il faut revoir les dosages. »