PARTIE 1
07:56, JEUDI :
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- Alors, tu l'as baisée ?
La question fut envoyée en un quart de seconde et provoqua les rires de trois garçons. Tous chahutaient en attendant l'heure d'aller en cours, devant le lycée, fumant cigarettes et autres substances illicites. Ils étaient quatre : Aris, Ben et Minho riaient bruyamment – hilares, même – et il y avait Thomas. Ce dernier sentit ses joues rougir, soudain mal à l'aise. Ses amis le fixaient dans l'attente d'une réponse qu'il ne voulait pas donner.
- Non.
En fait, si. Il l'avait baisée. Mais il n'avait aucune envie de s'attarder là-dessus à huit heures du matin. Il n'avait pas non plus envie de partager les détails avec ses trois meilleurs amis. C'était privé et, autant le dire tout de suite, cela avait été une catastrophe. Il ne voulait pas passer pour un looser : Aris, Ben et Minho ne cessaient de vanter leurs prouesses sexuelles. Lui, jusqu'à cette fameuse fin d'après-midi de la veille, il était puceau. Enfin... plus maintenant. Il ne voulait plus y penser.
- Tu mens t'es rouge comme pas possible. , lança Ben.
- Quoi, elle est nulle c'est ça ? , se moqua Minho.
- Ça se voit sur ta tête que t'as baisé Thomas, sérieux , ricana Aris.
Mais Thomas se contenta de déglutir, de les ignorer, s'étouffant à moitié à cause de la fumée de leurs cigarettes et joints en tout genre. Près de l'entrée du lycée, il apercevait Lola qui discutait avec ses amies : elle n'avait de cesse de lui jeter des regards en coin et lui adressait quelques sourires. Thomas détourna les yeux, visiblement mal à l'aise.
- Allez, Tom'. Elle te bouffe des yeux, raconte !
- On dirait la PJ du sexe, lança amèrement Thomas. Allez vous faire foutre !
Thomas prit la fuite, sous le regard médusé de ses trois amis d'enfance. Il n'avait aucune envie de se remémorer cette ô combien catastrophique partie de jambes en l'air, et encore moins avec ses amis : il n'était pas d'humeur à subir leurs moqueries. De plus, faire l'objet d'un interrogatoire dès huit heures du matin n'arrangeait rien. Il le pensait vraiment : qu'ils aillent se faire foutre.
Le pas rapide, tête baissée, il rentra pour aller en cours. Sur son passage, il ignora Lola qui l'interpella – c'était la fameuse fille – et ignora aussi Brenda, sa meilleure amie qui se la coulait douce avec sa petite amie. Il traça, agacé, vers la salle de mathématiques. Il s'y installa en silence et sortit ses affaires, fixant d'un air absent à travers la fenêtre. Quelques minutes plus tard, le cours commença.
L'un des avantages à être un matheux était qu'aucun de ses amis n'avaient cette intelligence là : ils coulaient des jours paisibles dans un bac professionnel choisi au hasard, je-m'en-foutistes, tandis que lui s'arrachait les cheveux en filière scientifique. En revanche, il ne s'en plaignait pas : il adorait ça. Ou du moins... il devait adorer ça. Les maths étaient importants pour son projet professionnel futur et, heureusement, il avait des facilités. En revanche, s'il avait choisi sa filière avec son cœur – et uniquement son cœur, il aurait certainement opté pour un Bac L. Il aimait beaucoup lire, et généralement les livres anciens qu'ils soient français ou étrangers.
- Thomas, tu peux venir résoudre l'équation au tableau s'il te plaît ?
Sursautant sur sa chaise, il porta son attention sur le professeur. Ce dernier le fixait en fronçant les sourcils, curieux, peu habitué à voir son élève préféré aussi dans la lune. Sans rechigner, Thomas s'exécuta et écrivit le calcul au tableau avec une aisance déconcertante. Seulement quelques secondes plus tard, il revint s'asseoir.
- Merci, Thomas. Kelvin, à toi.
Puis, à nouveau, il se perdit dans ses pensées. Il pensait à Lola : après des semaines à se tourner autour – poussé par ses trois amis – ils étaient sortis. Puis, ils avaient baisé. Thomas s'était attendu à quelque chose d'incroyable, au vues de toutes ces choses en apparence géniales que Minho racontait. Sauf que cela avait été un calvaire : il n'avait rien ressenti de particulier, avait trouvé ça dégoûtant et, sur la fin, avait même simulé l'orgasme. Rien de ce qui s'était passé n'était normal et Thomas le savait : c'était un garçon de 17 ans – bientôt 18 – et il ressentait constamment l'envie de se reproduire. Or, cela n'avait été une parfaite catastrophe, si bien qu'il n'en avait pas dormi de la nuit. Il s'était fait des nœuds au cerveau à trop réfléchir, à essayer de comprendre ce qui clochait chez lui : Lola était l'une des plus jolies filles de l'école, tout les gars la voulaient, et lui n'avait rien ressenti. C'était fou.
Et à nouveau, au beau milieu du cours de mathématiques, il se perdit. Il pensa à ses cheveux longs, à sa poitrine, à ses hanches larges. Il se souvint de sa peau laiteuse, de son odeur fruitée et du goût sucré de sa bouche, délicat. Il se souvint de ses seins, des fesses, de ses jambes fraîchement épilées. Et puis, surtout, il se souvint de son entrejambe : ce dont tous les mecs parlaient lorsqu'ils discutaient de sexe et de filles. Lui, il avait trouvé ça... rebutant. Et, là, sa gorge se noua. Je ne suis pas normal, ne cessait-il de se répéter. Qu'est-ce qu'il ne va pas chez moi ?
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12:23 :
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Comme tous les jeudis, à midi, Thomas mangea au kebab du coin en compagnie de Brenda. Tous deux grignotaient tranquillement leur habituelle galette sans oignons, dans une ambiance décontractée. Thomas s'efforçait de paraître naturel, comme si rien ne le tracassait, mais Brenda le connaissait encore mieux qu'il ne se connaissait lui-même. Croquant dans une frite, elle demanda :
- Il y a quelque chose dont tu voudrais me parler ?
Il la détailla, levant doucement les yeux de son repas. Il mâcha en silence sa bouchée en regardant autour de lui. En fait, il réfléchissait : pouvait-il parler de ça avec elle ? La réponse était évidente.
- Je... je sais pas. Je suppose que oui.
Brenda hocha la tête, signe qu'elle était prête à l'écouter. Il l'adorait pour ça : elle était toujours là dans les bons comme les mauvais moments et ne le jugeait jamais, quoi qu'il fasse ou quoi qu'il pense. Elle était toujours de bons conseils. Honteux, il baissa la tête et avoua :
- C'est à propos de Lola.
- Mh ?
- On a... couché ensemble.
- Mhmh. Et ? , elle croqua dans une frite et attendit la suite.
- Et... je n'ai absolument rien ressenti.
Silence. Il n'osait même plus la regarder, bien trop honteux. Il tritura du bout du doigt un morceau de galette qui pendait près du papier aluminium, distrait. Il avait honte de l'avoir enfin avoué à voix haute. Brenda but une gorgée de son coca et croisa les bras sur la table.
- Comment ça, tu n'as rien ressenti ?
- Rien. J'ai simulé, parce que j'y arrivais pas... c'était un calvaire, Brenda. J'ai trouvé ça... dégoûtant.
Brenda écarquilla les yeux et entrouvrit les lèvres. Elle était sous le choc, un peu, mais réfléchit quand même avant de répondre : elle voyait très bien le regard paniqué et perturbé de Thomas face à elle. De toute évidence, il ne se sentait pas bien.
- Tu... tu l'aimais bien, cette fille ?
- Oui, on rigolait bien, elle était sympa... je commençais à m'attacher à elle. Mais, là... voilà quoi.
En réalité il n'avait pas beaucoup parlé de Lola avec Brenda. Elle ne savait pas trop quel genre de relation ils avaient entretenue, tous les deux, et cela rendait la chose beaucoup plus difficile à comprendre. Elle croqua avec appétit un nouveau morceau de sa galette.
- Est-ce qu'il y a quelque chose... qui pourrait expliquer ça ? , elle demanda. Je veux dire, tu me dis que tu n'as pas aimé, ok, je conçois. Mais est-ce que tu sais s'il y a quelque chose en particulier qui... ? Enfin, tu vois.
Il déglutit un instant et baissa les yeux sur ses mains : elles tremblaient, légèrement, sous l'angoisse et la fatigue. Cette impression de ne plus savoir qui il était le terrifiait comme jamais.
- Je... je crois que... je crois que j'aime pas les filles, Brenda.
Il n'arrivait pas à croire qu'il venait vraiment de dire ça. Pour lui, cela semblait impossible, mais tous les éléments s'étaient mis en place dans sa tête, comme les pièces d'un puzzle, et la réalité semblait évidente. Brenda manqua de s'étouffer avec sa boisson.
- Pourquoi tu dis ça ? Peut-être que c'est juste elle...
Elle essayait de le rassurer : étant elle-même gay, elle savait à quel point cela pouvait être flippant de découvrir une nouvelle facette de soi. Depuis petite, elle avait été formatée à l'idée d'aimer les garçons et, le jour où elle s'était aperçue préférer les filles, cela avait été un grand moment d'angoisse. Elle avait été paumée, un moment, et ne voulait pas que Thomas se torture autant l'esprit : si cela était le cas, si vraiment il n'aimait pas les filles, il n'était clairement pas prêt à l'assumer. Elle le savait.
- Non, Brenda. C'est pas elle, c'est moi.
- Tu sais c'est pas...
- J'ai détesté ses seins. J'ai détesté ses fesses, sa... enfin... tu vois, quoi. J'ai trouvé ça dégoûtant. J'ai vraiment un problème.
Le silence se fit à nouveau. Thomas n'arrivait pas à croire qu'il avait tout déballé, presque d'une traite, mais cela lui faisait du bien. En parler avec Brenda, elle qui était si compréhensive, le rassura quelque peu. La brune, elle, ne savait pas vraiment quoi dire. Hésitante, elle lui posa la question :
- Et les garçons ?
- Quoi ? , il demanda.
- Tu aimes les garçons ?
Thomas se tut : il ne savait pas, tout simplement car il ne s'était jamais posé la question. Aimait-il les garçon ? Même s'il l'ignorait, il ne pouvait s'empêcher de penser que Brenda avait certainement raison : si les filles le dégoûtaient, peut-être qu'il préférait effectivement les gars.
- J'sais pas. J'ai jamais eu l'occasion... d'essayer, disons.
- Mhmh.
Brenda le fixait en fronçant légèrement les sourcils. Elle agitait nerveusement ses doigts, croisés sur sa galette, signe qu'elle cherchait une solution. En vain. Elle qui était toujours de bons conseils, elle ne savait clairement plus quoi dire. Thomas la fixait lui aussi, un peu déçu mais rassuré à la fois : il voyait qu'elle ne le jugeait en aucun cas.
- Tu l'as revue, cette Lola ?
- Non. Je l'ai évitée toute la journée.
- Tu devrais lui dire, clairement. Ou du moins... rompre, même si vous êtes pas vraiment ensemble. Tu comprends ?
- Oui, tu as raison.
Le reste du repas se déroula en silence. Brenda avait raison : il allait devoir quitter Lola, lui dire qu'il ne l'aimait pas. Thomas angoissait déjà à cette idée. Il n'aimait pas faire de mal aux autres et ne voulait en aucun cas blesser Lola.
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18:10 :
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Allongé sur son lit, les yeux rivés au plafond, Thomas s'était perdu dans ses pensées. Dès qu'il était rentré du lycée il s'était enfermé dans sa chambre pour ne plus en sortir. Cela faisait près de deux heures qu'il fixait les murs d'un air absent, son cerveau tournant à plein régime dans son crâne. Il se torturait l'esprit, sans cesse, si bien qu'il avait l'impression de devenir dingue.
Il avait quitté Lola, bien qu'ils n'aient jamais été réellement en couple tous les deux. Cela avait été un moment difficile à passer. Assis sur un banc dans la cour du lycée, il s'était expliqué. Du moins... il avait inventé une explication. Il avait trouvé plus judicieux de lui dire qu'il s'était servi d'elle et qu'il ne voulait plus la voir plutôt que d'avouer qu'elle le dégoûtait. Malgré tout, il s'en voulait. Elle s'était mise à pleurer, silencieusement, visiblement déçue : elle l'aimait bien, vraiment, et il l'avait compris à cet instant là. Blesser quelqu'un – une fille – était la dernière des choses qu'il avait voulue.
Minho, qui traînait toujours partout, les avait vus. Alors quand Thomas avait quitté le lycée, à 16 heures, ses trois meilleurs amis avaient recommencé leur interrogatoire. Puis, répétant inlassablement la scène du matin, Thomas les avait envoyés se faire voir avant de démarrer sa moto : il n'était pas d'humeur à s'expliquer. En fait, il préférait garder pour lui – et Brenda – toute cette histoire avec Lola. C'était plus simple ainsi.
Aussi, toute l'après-midi, il avait pensé aux mots de Brenda. Aimait-il les garçons ? Il avait essayé de trouver une réponse à cette question, observant sans cesse les garçons de sa classe ou même ceux qu'il connaissait moins dans les couloirs et dans la cour. Aucun n'avait réellement attiré son attention. Il y avait juste Lucas, le gars populaire de Terminale, qui était clairement mignon – n'importe qui d censé l'aurait avoué. Mais rien de plus. Même si ce gars là était magnifique – et très gentil, en plus – Thomas ne se sentait pas le moins du monde attiré. Donc, il n'avait pas trouvé la réponse à la fameuse question de Brenda et, là, il se torturait encore le cerveau.
Dans l'escalier, il entendit des pas précipités. Au rez-de-chaussée, il entendit des cris aigus. Puis, quelques secondes plus tard, sa mère s'énerva. Ah les joies d'une famille nombreuse , s'exaspéra Thomas. Il était l'aîné d'une fratrie de 4 enfants : ses deux petits frères – des jumeaux – avaient 8 ans et sa petite sœur avait 11 ans. La plupart du temps, il était impossible d'avoir un moment de calme à la maison : ils criaient partout, faisaient les 400 coups, et passaient leur temps à crier, chanter, ou jouer. Thomas s'en désespérait parfois. Mais il les aimait de tout son cœur.
-THOMAS !
Il quitta son lit avec précipitation : sa mère était une tornade, une boule de nerfs ambulante, et il savait qu'il valait mieux pour lui qu'il rapplique vite lorsqu'elle l'interpellait ainsi.
-Oui, maman ?
Il sauta avec enthousiasme en bas des escaliers, puis se força à sourire. Elle semblait débordée par le plat qu'elle tentait tant bien que mal de cuisiner, entre deux bêtises des jumeaux.
- Tu peux aller vérifier qu'ils prennent bien leur douche ? S'il te plaît ?
- Bien sûr. T'inquiète pas, je gère.
Sans la moindre délicatesse, il empoigna par le col ses deux petits frères : ils tentèrent de se débattre mais Thomas était beaucoup plus fort et bien moins commode que sa mère. Rapidement, ils firent le silence tandis qu'il les enfermait dans la salle d'eau. Thomas s'installa sur la chaise et lança un regard noir au plus turbulent, un certain Lilian.
- La douche. Maintenant. On ne sort pas d'ici tant que vous n'êtes pas lavés.
- Mais tu vas pas nous regarder ! , s'indigna Tristan.
- Oh que si. Crois-moi, je t'ai déjà vu tout nu. Allez, exécution.
Tristan se dévoua le premier. La douche se passa dans le calme, bien que le silence ne semblait toujours pas exister au sein de cette famille. Lilian criait comme un imbécile en jouant avec l'évier, tandis que Tristan se lavait rapidement dans la douche. Cinq minutes plus tard, ils échangèrent de place. Lilian, qui se lavait, mettait de l'eau partout.
- Tu n'es qu'un petit imbécile , râla Thomas.
- Et toi un gros con !
- PARDON ?!
Thomas crut rêver, dans un premier temps. Du haut de ses six ans, Lilian était un parfait petit monstre : insolent, perturbateur et irrespectueux. Il se demanda même un instant où il avait bien pu entendre de tels gros mots. Il l'attrapa par le bras dans la baignoire et le secoua :
- Je ne suis pas maman. S'il faut que je sois méchant avec toi, je n'hésiterai pas une seconde. Tu as intérêt à filer droit.
Lorsque la terrible épreuve de la douche fut terminée pour les deux jumeaux, Thomas les renvoya dans leur chambre et les y enferma quelques minutes, le temps qu'ils s'habillent et se calment. En passant devant la chambre de sa petite sœur, il remarqua qu'elle travaillait à son bureau. Bien qu'elle soit encore jeune, elle était très calme, voire même plus que lui parfois. Il s'approcha d'elle et caressa ses cheveux :
- Qu'est-ce que tu fais ?
- Ma fiche de lecture.
- Tu t'en sors ? , il demanda.
- Oui, j'ai presque fini.
Il l'embrassa sur le haut du crâne avant de la laisser tranquille, refermant la porte de sa chambre derrière lui. Il redescendit au rez-de-chaussée ensuite, et aida sa mère à mettre la table. Puis, à nouveau, ses pensés divaguèrent vers Lola. Puis, ensuite, vers Brenda. Pour la énième fois de la journée, il se posa la question : aimait-il les garçons ? Il n'en avait aucune idée, et cela l'angoissait terriblement.
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07:30, VENDREDI :
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Rien n'était plus terrible que de voir partir son bus son son nez. Thomas s'arrêta sur le trottoir, dépité, alors que le véhicule tournait déjà au coin de la rue. À cet instant, il maudit sa moto d'être tombée en panne la veille au soir, alors qu'il n'était qu'à quelques mètres de chez lui. Ce matin là, elle n'avait donc pas voulu démarrer et il avait été obligé de courir jusqu'à l'arrêt de bus, pour rien, vu qu'il venait de le louper.
En soit, le lycée n'était pas très loin à pieds mais Thomas était un garçon feignant : marcher ? Il râla à cette idée mais étant donné qu'il n'avait pas le choix – sa mère l'aurait probablement étranglé s'il avait séché les cours – il se mit en marche.
Sur le chemin qui le menait au centre-ville, il croisa plusieurs lycéens et lycéennes. Encore une fois, s'efforçant d'être discret, il détailla les garçons : aucun ne se démarquait des autres. Peut-être parce qu'il les connaissait déjà presque tous – plus ou moins – après trois ans passés dans la même école. Aucun ne lui tapait dans l'oeil plus qu'un autre. Thomas soupira et, finalement, vissa ses écouteurs dans ses oreilles. Souhaitant rester au calme, il lança le premier album de London Grammar.
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07:45 :
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La place principale du centre-ville grouillait de monde : des jeunes, des adultes et des personnes âgées. Les commerçants qui participaient au marché hebdomadaire du vendredi criaient leurs promos et vantaient leurs produits.
Thomas n'écoutait pas vraiment, plongé dans sa bulle de douceur grâce à la voix d'Hannah Reid. Les mains dans les poches, il marchait d'un pas pressé pour ne pas être en retard même s'il le savait : il n'arriverait jamais à l'heure. D'autant plus lorsque le feu tricolore le plus long de la ville passa au rouge à son arrivée près du passage piéton. Il soupira, arrêté au bord du trottoir, et bougea frénétiquement sa jambe. Thomas, malgré son calme, éprouvait un besoin constant de bouger : les mains ou les jambes, peu lui importait. Il ne tenait pas tranquille une seconde.
Puis, alors qu'il attendait de traverser, c'est là qu'il le croisa : un regard doré et incroyablement profond. Cela ne dura quelques instants, avant que le garçon ne regarde ailleurs, mais Thomas en fut tout chamboulé. Il le détailla : un garçon un peu plus grand que lui, d'apparence plus âgé aussi, très mince et élancé. Il portait un jean skinny noir, des boots très classes et un manteau aviateur abîmé par dessus un pull noir à col roulé. Sa besace pendait avec nonchalance sur son épaule et ses cheveux mi-longs et mal coiffés, blonds comme de l'or, voletaient grâce à la brise matinale. Il tenait entre ses lèvres fines une cigarette et son nez aquilin semblait pointer vers le ciel. Un autre garçon, roux et bien plus baraqué, le tenait par la taille et lui embrassait la joue.
Thomas n'aurait su décrire ce qu'il ressentit à cet instant là mais une chose était sûre : c'était la première fois qu'il se sentait aussi perturbé, aussi... secoué. Il ne remarqua pas tout de suite que le feu passait au vert, puis se retrouva pris au milieu d'une foule de gens pressés. À contrecoeur il avança, les yeux toujours braqués sur le garçon. Ce dernier traversait aussi, venant vers lui, et Thomas sentit son cœur s'emballer : il ne savait pas que les battements de ce muscle si particulier pouvaient être aussi désordonnés. Le blond lui passa tout près, lui lançant un regard étrange. Thomas se retourna, planté au milieu du passage clouté, pour le regarder : il n'avait même pas honte de se retourner ainsi sur quelqu'un. Il fut perturbé lorsque le blond fit de même, se retournant pour le fixer à son tour, ignorant la conversation de son petit-ami.
Puis, en seulement quelques secondes, il avait disparu dans la foule du marché. Thomas entendit un klaxon automobile et, quand il sortit de sa léthargie, il réalisa alors qu'il était resté au milieu de la route, tandis que le feu tricolore venait à nouveau de passer au rouge. Mort de honte, il se confondit en excuses – bien que personne ne l'entendait – et se décala sur le trottoir d'en face les jambes tremblantes. Il s'y arrêta un instant, le temps de reprendre son souffle et de calmer les battements désordonnés de son cœur.
Wow, pensa-t-il alors qu'il repartait vers le lycée. C'était quoi, ça ?
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11:32 :
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Comme il l'avait prédit, il était arrivé en retard au lycée. Mais, l'avantage, c'était qu'il n'avait eu à subir aucun commentaire de sa bande de potes dégénérés. Il n'était pas sorti du lycée pendant la pause de 10 heures, préférant les éviter. À la place, il s'était installé dans un escalier en colimaçon isolé et avait pensé : ce garçon du feu tricolore ne cessait de le hanter, si bien qu'il n'avait rien écouté des deux heures de philosophie du vendredi matin.
Thomas se sentait terriblement perturbé, comme s'il était devenu soudainement faible. Son cœur se mettait à battre la chamade dès qu'il se remémorait le doux visage du garçon et son ventre le faisait délicieusement souffrir. Là, actuellement en cours d'anglais, il se perdit à nouveau dans ses pensées.
L'envie de tout raconter à Brenda était très forte mais, d'une certaine façon, il souhaitait le garder pour lui. Comme un secret. Il n'avait pas envie qu'elle lui parle de romantisme et de coup de foudre, comme elle le faisait toujours : Brenda était le genre de fille perchée sur son petit nuage, voyant le monde entier tout rose et tout doux. Thomas refusait d'y croire : il n'avait pas vécu un coup de foudre. En aucun cas. Quoi que... il fit la moue. Cela avait été quand même terriblement étrange. Il doutait.
- Thomas ?
Il sursauta sur sa chaise, les yeux rivés sur le plafond. Il reporta l'attention sur sa prof qui le fixait d'un air agacé. Il s'excusa en bredouillant quelques mots, avant de se concentrer sur le tableau où étaient écrits plusieurs mots de vocabulaire qu'il connaissait déjà. Il soupira : la journée allait être longue. Très longue.
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12:43 :
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Lola le fixait, l'air contrarié, et Thomas se faisait violence pour ne pas la regarder. Installé sur un banc avec Ben, Minho et Aris, il s'efforçait de suivre leur conversation. Ils parlaient du match de foot de la veille, avec grand intérêt. Thomas, lui, détestait le football.
- Tu as vu le but de Lewandowski ? Il est incroyable !
Le Bayern de Munich était l'équipe préférée d'Aris. Thomas commençait à le savoir : il le répétait pour ainsi dire au moins quatre fois par jour. Le brun soupira, lassé, avant de sortir son téléphone.
- Bon et toi Thomas, avec Lola ?
- Il n'y a rien du tout, Minho.
Il ne put dissimuler son agacement. Il n'avait aucune envie de parler de Lola. Il était déjà bien assez triste de l'avoir blessée, il n'avait pas besoin que Minho en rajoute une couche.
- Elle te regarde bizarre, depuis tout à l'heure.
- Minho, je n'ai aucune envie d'en parler. Merci.
Ressentant le besoin de s'isoler – ou du moins, de s'éloigner d'eux – il chercha Brenda du regard. Lorsqu'il la repéra au coin de la rue avec son groupe d'amis musiciens, il quitta le banc en quatrième vitesse et prit la fuite. Il ignora bien sûr Minho et les autres qui tentaient tant bien que mal de l'interpeller.
- Je peux te parler ?
Il ne lui laissa pas le choix et l'entraîna à l'écart de ses amis. Brenda croquait dans une barre chocolatée, les yeux écarquillés, surprise par l'attitude de son meilleur ami. Elle ricana.
- Heu... oui, bien sûr. Qu'est-ce qu'il t'arrive ?
Ils s'arrêtèrent sur le trottoir, adossés à une murette crépie. Thomas soupira, sa main dans les cheveux, mort de honte. Brenda le fixait du coin de l'oeil, curieuse.
- Tu... tu sors ce soir ? , lui demanda-t-il.
- Heu... ouais, comme tous les vendredis.
- Je peux venir ?
Elle prit un moment pour répondre, étonnée. Thomas avait toujours refusé ses invitations car : il n'avait rien à faire dans les bars gays. Puis, alors qu'elle s'apprêtait à répondre, elle comprit : il voulait se tester. Elle haussa les épaules.
- Oui bien sûr. Avec plaisir.
Elle lui claqua un petit baiser sur la joue. Il rougit : il l'adorait. Son cœur s'emballa encore au souvenir du garçon. L'envie d'en parler le démangeait, mais il souhaitait à la fois le garder pour lui. Il ne voulait pas que Brenda s'emballe. Il voulait... il ne savait pas ce qu'il voulait. Au loin, la cloche du lycée se fit entendre et ils se levèrent d'un même mouvement.
- Je passe te prendre ce soir, 22 heures ? , demanda-t-elle.
- Oui, d'accord.
- À toute.
Il lui claqua un baiser sur la joue à son tour et ils se séparèrent. Même s'il angoissait, il attendait la soirée avec impatience.
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23:23 :
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Thomas n'était clairement pas à l'aise. Assis sur un tabouret près d'une baie vitrée qui donnait sur une rue pavée, il sirotait sans grande envie un coca-whisky. Brenda l'avait abandonné pour aller danser avec ses amies lesbiennes et, lui, se retrouvait seul.
Il s'était attendu à ce qu'il y ait plus de garçons. Mais il s'était vite aperçu que la boite était majoritairement composée de 90% de filles et de 10% de garçons. Il avait eu vite fait de les repérer, tous, et aucun n'attirait son regard. Ils dansaient tous en meute, comme s'ils se connaissaient déjà, et Thomas était blasé. Clairement.
Il ne cessait de penser. Tout se chamboulait dans sa tête : Lola, sa possible homosexualité, le garçon de la rue. Il pensait à tout et n'importe quoi, l'esprit légèrement embrumé par l'alcool : il ne buvait pas souvent et cela lui montait vite au cerveau. En revanche, il n'était pas encore saoul : il se sentait juste bien, comme sur un nuage. Il était encore lucide.
Lassé, il tourna la tête pour regarder la rue pavée à travers la fenêtre : des groupes d'ados et de jeunes adultes se pressaient dans les rues en direction de la boite de nuit la plus populaire de la ville. Peu de personnes semblaient opter pour le bar-club dans lequel il se trouvait.
- Salut. Je peux m'asseoir ?
Thomas tourna doucement la tête vers son interlocuteur : un garçon aux cheveux bleus, très fin de visage, montrait du doigt le tabouret en face le sien. Thomas hocha la tête, par politesse, et le garçon s'installa.
- Tu es tout seul ? , lui demanda le garçon.
- Non, ma meilleure amie danse la-bas.
Le garçon hocha la tête, avalant une gorgée de sa bière. Thomas fut déstabilisé par le regard électrique qu'il lui lançait. Il déglutit difficilement et baissa les yeux.
- Tu es très mignon.
Thomas paniqua. Il flirte, la ? , se demanda-t-il. Il avait envie de se cacher : c'était bien trop gênant et, en plus, le garçon ne l'attirait en rien. Il n'avait même pas envie de faire semblant.
- Merci.
Il ne répondit rien de plus, tournant la tête pour regarder à nouveau à travers la fenêtre. Son cœur s'emballa : des garçons flânaient dans la rue. Il repéra rapidement le roux qui s'était trouvé à côté du fameux blond du feu tricolore. Il semblait rire aux éclats avec ses amis avant de se tourner, arrêté sur les pavés, comme s'il attendait quelqu'un. Le souffle court, ignorant le garçon aux cheveux bleus qui lui parlait, Thomas continua de le fixer : quelques instants plus tard, le blond fit son apparition. Il portait encore cette jolie veste aviateur et ses cheveux semblaient toujours autant dans le désordre. Son cœur loupa un battement.
- Je... je dois y aller, excuse-moi.
Il prit la fuite. Il ignora même la main baladeuse du garçon aux cheveux bleus sur son genou. Poussé par l'instinct et, surtout, très curieux, il se fraya un passage à travers la foule. Lorsqu'il se retrouva dans la rue, il eut enfin l'impression de vivre à nouveau : l'air était frais, pur, et il pouvait enfin respirer autre chose qu'une odeur d'alcool, de parfum et de sueur.
Le groupe de garçons – ils étaient cinq – s'éloignait bruyamment dans la rue : ils riaient aux éclats et Thomas ne put que remarquer que le blond était plus calme que les autres, en retrait, l'air rêveur : il tournait la tête un peu partout pour regarder les vitrines et les bâtiments anciens. Puis, à une centaine de mètres de là – Thomas les suivait – ils entrèrent dans un bar. Thomas, lui, resta un instant dans la rue à réfléchir. Devait-il entrer, aussi ? Devait-il faire demi-tour et retrouver Brenda ? La seconde solution semblait être la plus raisonnable, mais il opta finalement pour la première : il était curieux et, d'une façon indescriptible, avait besoin d'en savoir plus. D'en savoir plus sur ce garçon.
Lorsqu'il poussa la porte du bar, cinq minutes plus tard, il se sentit terriblement mal à l'aise : il n'y avait que des garçons. Il comprit vite qu'il s'agissait d'un bar gay. En revanche, il n'avait rien à voir avec celui de Brenda : celui-ci était plus calme et ne ressemblait en rien à une boite de nuit. La musique était basse et, de toute évidence, il était possible de discuter sans crier.
L'envie de se cacher tordit l'estomac de Thomas : alors qu'il se dirigeait vers le comptoir, lentement, il ne put que remarquer le regard des garçons sur lui. Tous le regardaient d'un air curieux : il n'était jamais venu et, en plus de ça, semblait totalement perdu. Thomas déglutit, les ignora, et vint s'accouder au bar. Il lança un regard circulaire autour de lui : des garçons grands, petits, jeunes, vieux, au look atypique ou terriblement normaux.
- Je te sers quelque chose ? , demanda le barman, très mignon.
- Hem... une bière.
Le verre glissa vers lui quelques secondes plus tard. Il en but une gorgée et le reposa sur le comptoir. Le cœur de Thomas battait à vive allure dans sa poitrine, sous l'effet de la gêne, et il bougeait nerveusement sa jambe. À nouveau, il regarda autour de lui d'un air ahuri : des garçons s'embrassaient langoureusement dans un coin, d'autres flirtaient autour d'un verre, d'autres discutaient simplement.
Il leva les yeux vers l'étage, où étaient disposées plusieurs tables. Un groupe d'amis riait aux éclats, avec entrain, et Thomas se figea. À nouveau, il croisa un regard doré comme l'or. Son visage se décomposa : le garçon le regardait, curieux, et ne le lâchait pas des yeux. C'était un regard terriblement déstabilisant pour Thomas : il avait l'impression que ce gars, là, savait désormais tout de lui. D'une certaine façon, il se sentit mis à nu. Il détourna ses yeux de lui un instant, buvant une nouvelle gorgée de bière, avant de revenir le regarder discrètement. Son ventre se serra : le blond le regardait encore, penchant légèrement la tête à droite, comme s'il tentait de l'analyser. C'est carrément gênant, pensa Thomas. Le blond était appuyé le bras sur la rambarde, à moitié allongé sur sa chaise. Nonchalance incarnée.
- C'est la première fois que tu viens ici ?
Thomas sursauta un peu et ses joues s'empourprèrent. Un garçon d'environ 25 ans – à en juger par sa barbe et les traits forts de son visage – le regardait dans les yeux. Il venait de s'accouder au comptoir près de lui, le regard brillant, un peu trop proche à son goût.
- Tu as l'air perdu, reprit-il.
- Je... heu... ouais.
Thomas lança un regard en biais à l'étage : le blond le fixait encore. Il se sentit soudain plus bas que terre, mort de honte. Il n'était pas stupide et comprit rapidement que ce garçon, là à côté de lui, tentait de le draguer.
- Je voulais t'offrir un verre mais bon... t'es déjà à la bière, je vois.
- Oh heu... ouais.
S'il avait pu, Thomas se serait certainement claqué. Il se savait ridicule, là, et sa gêne ne s'arrangea en aucun cas lorsque le garçon se mit à ricaner. Leurs hanches se frôlaient et il se sentit soudainement mal à l'aise. Il n'avait aucune envie de parler avec ce gars. Ce qu'il voulait, c'était observer le blond en silence. C'était tout. L'idée de se faire draguer par un inconnu le dérangeait et le mettait terriblement mal à l'aise. Il ne savait pas comment s'y prendre et, aussi, il n'était même pas sûr d'être gay. Tout se bousculait dans sa tête.
- Salut.
Thomas manqua de s'étouffer avec sa gorgée de bière fraîche. Le garçon qui se tenait près de lui sursauta également et, d'un même mouvement, tous deux tournèrent la tête vers leur interlocuteur. Le cœur de Thomas s'emballa : c'était le beau blond. Ce dernier s'adressa au plus âgé, en se glissant lourdement entre leurs deux corps bien trop proches – clairement pour les séparer.
- Tu parles à mon cousin, toi ?
Thomas fronça les sourcils et, pendant un court instant, il eut l'impression que son cerveau explosait. Je ne suis pas son cousin , se répéta-t-il dans sa tête. Il fut surpris de la lueur de panique qu'il voyait dans les yeux du garçon qui l'avait accosté : de toute évidence, le blond l'impressionnait.
- Oh. Ok, je vois.
- Ok ? , demanda le blond en lui lançant un regard noir.
- Ouais.
Sans insister, le brun s'en alla. Thomas assistait à la scène, le cœur battant trop vite et le cerveau en bouillie. Le blond, en plus de dégager un charisme étonnant, sentait terriblement bon. Il portait encore sur ses épaules sa veste aviateur dont le col était recouvert de fourrure. Thomas se demanda un court instant comment il n'avait pas chaud, ainsi habillé dans un espace aussi exigu.
Thomas cessa de respirer et déglutit difficilement lorsque le blond tourna un court instant la tête pour le regarder. Il vit ses beaux yeux noisette, dorés comme ses cheveux, passer de son front à son menton, s'attardant un instant sur sa bouche. Puis, il les baissa sur le comptoir et tiqua.
- Mathieu. Tu me sers un pepper, s'il te plait ?
Pendant tout ce temps là, alors que le blond récupérait un verre immense, Thomas l'observa : son nez fin, la ligne de sa mâchoire saillante, ses lèvres fines et ses longs cils qui encadraient ses beaux yeux. Il était très beau et, aussi, très classe. Thomas adora sa tenue vestimentaire. Trop sexy le col roulé , pensa-t-il honteusement. Malgré son côté nonchalant, le blond était très fin et délicat.
- Tiens, bois-ça.
Le garçon lui posa le verre de pepper – Thomas ignorait ce dont il s'agissait – devant le nez. Il ouvrit la bouche pour parler, mais aucun mot ne sortit. Pendant ce temps là, le blond récupérait sa bière.
- C'est sans alcool. Si je ne m'abuse, tu n'es pas majeur.
Impuissant, Thomas le regarda terminer sa bière. Il essaya de parler mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il but une gorgée du verre que le garçon venait de lui servir. Il fit la grimace mais, en fait, ce n'était pas mauvais. C'était juste... spécial.
- Tu aimes ? , demanda le blond.
Thomas se figea. Il remarquait à peine clairement le son de sa voix : grave et suave, mais pas trop. Tout son être sembla trembler à l'intérieur sous le regard profond que lui lançait son interlocuteur.
- Heu... pas vraiment.
Un goût amer lui restait sur sa langue et il fit à nouveau la grimace. Ce n'était pas mauvais en soit, mais Thomas n'avait jamais réellement aimé la cerise. Alors qu'il fixait un point invisible sur les étagères du bar, face à lui, il entendit le blond ricaner près de lui. Visiblement, ça l'amusait.
- Qu'est-ce que tu fais ici tout seul ? , demanda le blond.
- Je, heu... , bégaya Thomas. Je sais pas. Je suis arrivé ici un peu par hasard en fait.
Le cœur de Thomas s'emballa lorsqu'il entendit le rire du garçon, très doux. Il riait mais ne se moquait en aucun cas de lui.
- Oh, je vois... mais tu sais qu'il n'y a pas de hasard ?
Le regard du blond et son petit sourire en coin déstabilisèrent Thomas. Ses mots le firent trembler lorsqu'il réalisa qu'il avait raison : il n'y avait aucun hasard dans leur rencontre, au fond, et il le savait. Ses joues s'empourprèrent et il baissa ses yeux sur son verre, se mordillant nerveusement l'intérieur de la joue. Un court instant, il ignora le blond qui prenait à nouveau la parole :
- C'est quoi ton nom ? , demanda-t-il.
- Heu... Thomas.
- Thomas.
Le blond hocha la tête. Du coin de l'oeil, Thomas l'observa. Il buvait une nouvelle gorgée de bière, la dernière, sans le quitter des yeux. À nouveau, il avait envie de se frapper : le garçon qui le hantait – clairement – discutait avec lui et il n'arrivait pas à répondre. Il avait honte. Il se sentait gêné. Finalement, il se fit violence et demanda d'une petite voix :
- Et toi ?
- Newt.
Thomas hocha la tête. Newt. Il aimait bien ce prénom et le trouvait extrêmement original. Il lui lança un petit sourire gêné et rougit ensuite : Newt le fixait d'un regard perçant et curieux, extrêmement déstabilisant. De plus, il faisait bien une bonne tête de plus que lui et Thomas se sentait ridiculement petit. Puis, ne voulant pas passer pour un gamin, il posa la seule question qui lui était passée par la tête :
- Tu... tu fais quoi dans la vie ?
- Je suis en première année de Master. , répondit Newt qui continuait de le fixer.
- Master de quoi ?
La voix de Thomas se brisa un peu sous l'émotion. Ce garçon l'impressionnait comme jamais personne ne l'avait impressionné auparavant, et ça l'angoissait terriblement.
- Langues et littérature étrangère.
Thomas ouvrit la bouche pour parler, mais rien ne sortit. Il réalisait à peine ce que Newt venait de lui dire : un master. Lui n'était encore qu'au lycée. Il fit rapidement le calcul dans sa tête : Newt devait avoir au moins 22 ans. Cela ne l'aida en aucun cas à se détendre. Un blanc s'installa, quelques instants, avant d'être rompu par la douce voix du blond.
- Et toi alors, Thomas. Qu'est-ce que tu fais dans la vie ?
Thomas baissa ses yeux, gêné, sur son verre de pepper. Honteusement, à voix basse, il avoua :
- Je... je suis étudiant.
- Oh.
- En fait... je suis encore au lycée.
Il était honteux. Lui, un simple ado, craquait clairement sur un étudiant en master. La situation, pour lui, était totalement ridicule. Il avait envie de fuir. Du coin de l'oeil, il vit Newt sourire un peu, visiblement attendri.
- Et tu es en quoi, au lycée ?
- En S.
Thomas était ravi, malgré tout, que Newt tente d'engager la conversation. C'était signe qu'il s'intéressait à lui et ça lui faisait plaisir.
- Oh. Tu aimes les maths, donc.
Une question traversa l'esprit de Thomas. A-t-il remarqué que je craque sur lui ? , se demanda-t-il. A-t-il compris que je suis ici pour lui ? Il espérait que non. Haussant les épaules, il répondit :
- Pas vraiment. Disons que je n'ai pas trop le choix.
- Pourquoi ?
Il se sentait mal à l'aise par cette proximité entre eux. L'épaule de Newt frôlait parfois la sienne, tout comme sa hanche, et il sentait son odeur terriblement masculine dans les narines : elle l'attirait, contrairement à l'odeur fruitée de Lola. Thomas déglutit avant de sourire un peu :
- Je... je rêve de devenir pilote. Les maths, c'est la base.
- Pilote de quoi ?
- Avions. De ligne, j'entends.
Newt hocha la tête et, un court instant, fronça les sourcils : Thomas était très sûr de lui, malgré sa gêne, et il appréciait ça. Le brun ne sembla pas remarquer le regard intéressé que lui portait Newt.
- Pourquoi pilote de ligne ? , demanda-t-il.
- Je sais pas. J'ai toujours été passionné par les avions, depuis petit. C'est la seule chose que j'ai envie de faire, plus tard.
Thomas se força à se taire car il se connaissait : lorsqu'il abordait le sujet de l'aviation, de la physique et des avions, il était capable de parler des heures entières sans s'arrêter. Il ne voulait pas s'emballer. La plupart du temps, il ennuyait les gens avec sa passion. Alors, à la place, il changea de sujet :
- Mais j'aime aussi beaucoup lire. Le bac L me tentait aussi.
- Tu lis quoi ?
Soudain, Thomas se détendit. Il entendait l'enthousiasme dans la voix de Newt – bien qui l'était déjà depuis un moment – et réalisa alors qu'ils avaient un point commun. Newt étudiait les langues et la littérature étrangère : il devait certainement aimer ça.
- Un peu de tout. Des œuvres françaises ou étrangères. Beaucoup les vieux livres. J'adore Jane Austen, par exemple, même si c'est carrément cliché , il ricana et Newt aussi. J'aime beaucoup Dickens, Proust, Camus, Poe. Jules Verne, aussi. Un peu tout, en fait. Sans oublier Baudelaire.
Il avait déballé tout ça d'une traite, sans s'arrêter un instant, même s'il aurait pu continuer pendant des heures. Comme lorsqu'il parlait d'avions, il entrait dans sa bulle de passion. Bien qu'il ait des facilités en maths et qu'il rêvait de devenir pilote de ligne, Thomas était également un grand amateur de littérature ancienne. Quand il lisait, il entrait dans un monde qui n'appartenait qu'à lui et ça lui permettait de s'évader.
- Eh bien, wow. , ricana Newt. Ton livre préféré, c'est quoi ?
- Hem... , Thomas hésita. Voyage au centre de la Terre.
- Mhmh. Pourquoi ? , s'intéressa Newt.
- Dès que j'ai été en age de lire, c'est le premier que j'ai lu. D'une certaine façon, ça m'a marqué.
Newt hocha la tête et détailla Thomas : ses yeux brillaient d'enthousiasme et de passion et cela le fit sourire un peu plus. Cet adolescent l'intriguait énormément.
- Tu lis aussi des choses un peu plus récentes ? , demanda-t-il.
- Oui. J'aime beaucoup J. , autant Harry Potter que ses autres œuvres. Tolkien aussi, bien sûr, Georges R.R Martin... ils ont un univers bien à eux et une façon d'écrire qui leur est propre, je trouve. C'est passionnant.
Thomas sourit un peu, à peine, gêné. Il regarda la bouche de Newt un court instant avec envie. Son ventre se serra délicieusement. Il avait passé ces deux derniers jours à mater des gars en espérant ressentir quelque chose, en vain, et ce Newt l'attirait comme un aimant. En un claquement de doigt, au beau milieu de la rue avec un simple regard, il lui avait complètement retourné le cerveau. Il frissonna : c'était un sentiment nouveau pour lui et il ne savait pas trop comment gérer cette attirance.
- Et toi ? , demanda-t-il curieux. Tu lis quoi ?
- J'ai lu la plupart des œuvres majeures anglaises et françaises. Lues et étudiées, en fait. Ça répond à ta question ?
- Oui.
Thomas sourit en coin, gêné. Il aurait aimé demander à Newt quel était son auteur favori, mais il s'en sentait incapable : le regard que le blond posait sur lui le déstabilisait tant qu'il en perdit ses mots.
À nouveau, un silence s'installa entre eux. Thomas écoutait distraitement la musique douce folk qui s'échappait des enceintes du bar et faisait circuler son regard un peu partout sur les couples, les groupes d'amis, ou les garçons seuls. Le bar et le mobilier étaient en bois d'acajou et des rideaux rouge couture étaient accrochés aux fenêtres. L'ambiance était chaleureuse et cela ressemblait un peu à un saloon des années 1890.
Alors que Thomas fuyait son regard, Newt le détailla sans gêne : son nez légèrement en trompette, ses yeux en amande, ses cils et sourcils très bruns comme ses cheveux, ses nombreux grains de beauté et ses lèvres pulpeuses. Il remarqua aussi ses joues charnues et rougies par la gêne. Il le trouva très beau et aussi très intriguant. Décidant de le taquiner un peu, de lui lancer des pics pour le tester, il reprit la parole :
- C'est étonnant de voir des garçons dans ton genre ici.
Thomas tourna la tête, sourcils froncés, mais encore une fois terriblement mal à l'aise. Newt l'intimidait.
- Mon genre... c'est à dire ?
Newt le détailla de haut en bas. Son radar gay avait toujours bien fonctionné et il sentait chez Thomas quelque chose de différent. Un sourire en coin, le fixant yeux dans les yeux, il lança :
- Le genre mineur, et hétéro qui se cherche.
Thomas baissa les yeux et tous ses muscles se tendirent. Le bruit de sa déglutition difficile parvint aux oreilles de Newt. Ce dernier, patient, attendit une réponse qui tarda à venir. Lorsque Thomas se décida enfin, braqué, son petit-ami apparut derrière lui.
- Newt, mon cœur tu viens, on sort.
Thomas leva les yeux vers eux et son cœur se serra douloureusement. Le petit-ami de Newt, le roux assez musclé, passait son bras autour de ses épaules fines. Il lui claqua un baiser sur la joue alors que leurs amis s'entassaient derrière eux. Une voix masculine mais aiguë prit la parole :
- C'est qui, Newt ? Il est mignon.
- C'est mon cousin, les gars. Ne le touchez pas.
Les joues de Thomas s'empourprèrent lorsqu'un garçon assez efféminé vint lui caresser la joue. Dégoûté, il tourna la tête et croisa un instant le regard désolé et agacé de Newt. Le petit-ami de ce dernier reprit la parole :
- On finit la soirée chez Paul. T'as qu'à ramener ton cousin, dit-il à l'attention de Newt.
- Allez on y va !? , s'impatienta un autre garçon.
- Sortez, je vous rejoins. , lança Newt.
Les garçons, y compris son petit-ami, quittèrent le bar en chantonnant et en claquant bruyamment des mains, entraînés par la musique. Thomas avait envie de pleurer : il se sentait subitement complètement largué, paumé. Il ne savait plus qui il était, et voir Newt aussi proche d'un autre garçon lui brisait un peu le cœur, même s'il ne le connaissait pas. Une conversation de cinq minutes ne signifiait rien, en aucun cas. Newt était simplement poli et était venu le saluer. C'était tout.
- Je dois y aller , s'excusa Newt.
- Oui, d'accord.
Le blond retira ses coudes du comptoir et repoussa son verre de bière vide vers le barman. Quand il se recula un peu, pour partir, Thomas sentit sa main au creux de ses reins. Puis, quelques secondes plus tard, il se pencha sur lui pour lui demander au creux de l'oreille :
- T'es dans quel lycée ?
- Heu... Diderot.
Newt lui adressa un joli sourire et un petit clin d'oeil avant de s'en aller. Le cœur de Thomas battait la chamade : il sentait encore sa main fine sur ses reins et son souffle brûlant contre son oreille. De plus, l'odeur de Newt embaumait encore l'espace environnant. Gêné, il s'adressa au barman :
- Je vous dois combien ?
- C'est déjà payé.
Il ouvrit la bouche pour parler, mais aucun mot ne sortit. Il ne comprenait pas. Newt était venu lui parler, s'était intéressé à lui, et lui avait payé sa boisson. Le cœur battant trop vite, un sourire niais sur les lèvres, Thomas quitta le bar et s'en alla retrouver Brenda.
Son cœur battait encore la chamade lorsqu'il traversa la rue : Newt lui plaisait, sans l'ombre d'un doute.
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