Depuis quelques heures la Créature dirigeait sa barque vers le rivage qu'il apercevait au loin, la brume s'étant levée. La côte étant rocheuse, il lui fallait avant tout éviter de briser son canot sur les écueils.

Avec adresse il se faufila jusqu'à ce qu'il ne put plus avancer.

Il bondit sur les rochers escarpés et glissants et grimpa jusqu'au sommet. Là, épuisé malgré sa force colossale, se laissa tomber à terre. Le manque de sommeil faillit le terrasser. Il se força à avancer jusqu'à trouver un endroit ou se dissimuler et dormir quelques heures. C'est dans le creux moussus d'un rocher qu'il trouva ce refuge.

A son réveil après avoir avalé quelques victuailles, il se leva, s'étira et partit à grands pas.

Le but était lointain, il avait beaucoup de chemin à faire, il devait se presser.

La lande déserte s'étendait à perte de vue. Le sol souple sous ses pieds, était gorgé d'eau, mais la marche était aisée. Sur sa gauche, le Soleil qui se levait dissipait la brume matinale et le chauffait doucement.

Tout en marchant il repensait à la façon dont les derniers événements s'étaient précipités.

De l'immense espoir suscité par la vue de l'autre créature ne restait plus qu'un vague souvenir et un profond regret. Il voyait que Victor lui-même avait souffert de cet échec et que pour se racheter il lui avait offert un autre avenir certainement plus paisible. Il fantasmait en imaginant comment serait cette vie au sein d'une famille. Est-ce qu'il y aurait une même relation entre les personnes que celles qu'il avait vues et senties chez les De Lacey ?

Tout en songeant de cette façon il avait couvert de nombreuses lieues. Il se sentit capable de marcher ainsi de longues heures

Vers le milieu du jour il fit une petite pause, mangea encore une partie de ses provisions et repartit.

A la nuit tombante, à une demie-lieue il aperçut un village et plutôt que de faire un détour pour l'éviter, attendit la pleine nuit pour le traverser. De l'autre coté il y avait un petit bosquet dans lequel il se réfugia et dormit.

Les jours suivants ressemblèrent à celui-ci. Ce n'est que lorsqu'il devait aborder une grande ville qu'il faisait des détours qui, certes, le retardaient un peu mais lui évitaient d'être vu et de se confronter aux habitants.

Il fut très vite à cours de provisions et dut se nourrir sur le terrain.

En dehors des remparts de quelques villes, les paysans qui, du jour de marché n'avaient pu vendre tous leurs légumes déchargeaient leurs restes au bas de ceux-ci . Si de nombreux pauvres hères fouillaient ces décharges, lorsqu'ils s'étaient retirés la Créature trouvait encore quelques fruits et légumes et s'en emparait. Ce n'était peut être pas très appétissant mais c'était de la nourriture qu'il ne pouvait négliger. Et c'est ainsi qu'il arriva à Douvres où il comptait embarquer pour la France.

Un nuage de fumée planait au dessus de cette ville dont l'odeur piquante et acide se faisait sentir de loin.

Dans les quartiers populaires les rues étaient jonchées d'immondices.

Il se résolut à attendre, à la périphérie dans une vielle maison en ruine, le crépuscule afin d'éviter la moindre rencontre.

Longeant la côte, il se faufila sous ses digues, ses jambes s'enfonçant dans l'eau putride.

Quels seraient les bateaux en partance pour la France ? Il cherchait des bateaux transporteurs de marchandises. Il ne se voyait pas, après ces longs jours de voyage, s'embarquer sur le mauvais bateau et se retrouver prisonnier d'un navire en partance pour le Nouveau-Monde ! Malgré les circonstances cette réflexion l'amusa un peu. Il se devait de trouver le bon et de rester aux aguets. Après une observation détaillée, il trouva ce qu'il cherchait; un bateau de marchandises français sur le mat duquel flottait un drapeau fleurdelisées et à poupe duquel il pouvait lire ces mots : la Marie-Louise Calais.

Mais venait-il tout juste d'arriver ou allait-il repartir ? Comment savoir ?

A cet instant il vit l'équipage qui venait de charger les derniers ballots, descendre à terre pour une ultime tournée dans les pubs. Il avait sa réponse. Ne resta sur le bateau qu'un veilleur qui arpentait le pont. Patientant sous la digue, il attendit. Au bout de quelques instants, le bruit des pas s'arrêta, le veilleur s'était certainement assis. Il attendit encore jusqu'à, pensa-t-il, que le veilleur se soit assoupi puis escalada le bastingage par l'arrière, en évitant de faire le moindre bruit sur le pont. Gagnant une écoutille, il descendit se réfugier dans l'obscurité de la cale, au milieux des ballots de draps et de cotonnades. Les hommes d'équipage, en quittant le bord, s'interpellaient en français, à la grande satisfaction de la Créature.

Quel bonheur ce serait de pouvoir, même de loin, entendre les hommes se parler en français et les comprendre à nouveau. Son sentiment de solitude en serait amoindri car il se sentirait à nouveau relié aux hommes à travers une langue qu'ils avaient en commun. Même dans l'isolement ses efforts pour comprendre l'anglais n'avaient pas été totalement vains et bien qu'il parvint à en comprendre les rudiments, ses connaissances n'auraient été guère suffisantes pour espérer suivre une conversation profonde. Mais avec qui ? Il avait erré des semaines dans les landes mais la faim et le manque de contact l'avaient finalement contraint, quasiment de force, à roder autour des villes, sur les pas de Victor et de Clerval, constamment dans l'angoisse de perdre leurs traces dans un pays étranger où aucune aide ne pouvait, les premiers temps, lui être fournie par la langue, excepté sur les écriteaux, pour connaître le nom des villes qu'ils visitaient.

Il se rappela aussi avoir été complètement dérouté par l'accent rugueux, rêche de la langue d'Écosse qui lui avait semblé en accord avec les terres rocheuses, herbeuses et battues par les vents de cette contrée du Nord.

Ses pensées occupaient une partie du temps qu'il passait, caché derrière les ballots dans cette cale humide. Ici il pouvait au moins se reposer et ne pas marcher sans cesse. Bien qu'il fut dans un certain état de fatigue, son sommeil était peu profond. Il ne pouvait pas s'y abandonner complètement. Le moindre grincement, le moindre craquement lui faisait instantanément ouvrir les yeux, prêt à s'enfoncer encore plus profondément dans l'obscurité de la cale. Son but était désormais si proche! Il fut définitivement réveillé par les bruits de l'appareillage : martèlement des pieds des matelots sur le pont, au dessus de lui, cliquetis du cabestan qui remontait l'ancre, grincements des poulies, claquement des voiles qui faséyaient en prenant le vent avant de se gonfler et d'entraîner le bâtiment vers sa destination. Il devait être 6 heures et la Marie-Louise avait quitté le port , oscillant désormais calmement vers la France. Si tout allait bien, dans quelques heures il serait sur le continent.

Bien qu'heureux de ce voyage de retour, il éprouvait quelque inquiétude. Il ne connaissait rien au rythme des marées, il savait seulement que les navires n'entraient ou ne sortaient du port qu'à marée haute ou à l'étale, pour avoir surpris quelques conversations entre marins lors de son voyage aller. Il avait évalué la durée de la navigation entre quatre et six heures. Quelle serait l'état de la marée à leur arrivée à Calais ? Si le déchargement du bâtiment se faisait en pleine journée il risquait d'être découvert. Quelle devrait alors être son attitude ? La soumission ou le passage en force, avec tous les risques probables ? Cette dernière tentative, il le savait, serait désespérée.

Le vent qui, jusque là, était favorable, se mit brusquement à tourner, forçant le bateau à louvoyer. Ils étaient maintenant loin de la côte. La mer agitée formait des creux de plusieurs pieds. Le bâtiment avançait péniblement mais il avançait. Il ne risquait rien mais le trajet serait beaucoup plus long.

Les six heures prévues se transformèrent en douze. Le bateau arriva à Calais avec la marée du soir. Il fallut attendre encore deux heures la visite des gabelous, de sorte qu'il fut trop tard pour décharger la cargaison ce même soir, à la grande fureur du capitaine. L'équipage descendit à terre, le bateau restant à la garde du bosco qui s'enferma dans la cabine du capitaine avec une bouteille de tafia. Ce qui arrangea bien le passager clandestin.