Publié le 17 juin 2013
Des gouttes d'eau sur l'eau rayée
REGINA SPEKTOR - Eet
Roger est en train de lire un livre sur la faune volatile du Hampshire lorsque Mademoiselle Parkinson vient toquer à la porte de son bureau. La jeune femme fait partie des dernières surveillantes engagées au sein de la Wammy's House et les enfants semblent particulièrement l'apprécier.
– Désolée de vous déranger, Monsieur. Je viens de terminer mon service et j'ai emmené les enfants à la cantine. Il en manquait un dans les rangs, Monsieur. J'ai posé quelques questions aux professeurs et aux autres enfants, et il s'avère que personne ne l'a vu aujourd'hui.
Avec un soupir résigné, Roger repose son livre sur le bureau et se redresse.
– De qui s'agit-il ?
– Matt, Monsieur. Je l'ai cherché dans le dortoir et dans la salle commune avant de venir vous voir, mais je ne l'ai trouvé nulle part. Et personne ne l'a vu dans les cuisines non-plus.
Il aurait du s'en douter. Roger adresse un sourire bienveillant à son employée.
– Ne vous en faites pas Mademoiselle Parkinson, je vais m'en charger. Je pense avoir une petite idée de l'endroit où il se trouve. Retournez vous occuper des autres enfants et ne vous tracassez pas trop à ce sujet : Matt est assez difficile à gérer depuis quelques temps.
Elle le salue poliment et se retire. Il ne s'attarde pas plus et se lance à la recherche de l'orphelin disparu. Il marche assez vite, n'hésite pas quant à la direction à prendre. Il sait exactement où aller. Il grimpe les vieux escaliers en bois ciré de la Wammy's House encore et encore, jusqu'à arriver au dernier étage.
Ou pas tout à fait.
Là, dans le plafond, se cache une trappe menant vers le grenier. Il saisit la corde ouvrant l'écoutille et tire dessus pour en faire descendre l'échelle. Lorsqu'il escalade les barreaux il ne peut s'empêcher de penser qu'il commence à se faire vieux pour toutes ces choses.
La lumière filtre difficilement dans le grenier et l'odeur du vieux et de la poussière assaille l'odorat du vieil homme. Cela fait plusieurs semaines qu'il a remarqué que Matt vient souvent se réfugier ici, mais jusque là ça n'a jamais été plus d'une heure ou deux en dehors des heures d'école, et Roger avait préféré ne pas aborder le sujet avec lui.
Jusqu'à présent.
Roger s'avance dans le barda du grenier sans porter une réelle attention à tous les objets qui l'entourent. Ses yeux balaient la pièce à la recherche d'une chevelure rousse. Il trouve l'objet de sa quête au détour d'une vieille armoire, caché sous une table.
Roger se fige. Il observe les épaules fragiles du petit garçon trembloter de manière désordonnée, la tête enfouie dans un oreiller usé. Matt pleure. Ce sont des larmes d'enfant qui dévalent ses joues, mais ses sanglots sont trop douloureux, trop réels pour un petit garçon de cinq ans. Il relève la tête et plante son regard rougi par les pleurs dans celui de Roger. De la morve dégouline de son nez. Roger s'assoit sur le parquet et essuie doucement son visage avec un mouchoir qu'il sort de sa poche. Matt ne dit rien, fixant le vieil homme en serrant fort l'oreiller contre son torse comme s'il essayait de l'aspirer par le cœur.
– Matt... Ne me dis pas que tu es resté ici toute la journée ?
Hochement de tête. Roger sent un nœud dans sa poitrine.
– As-tu seulement mangé ?
Négatif.
– Pourquoi ?
– Pas faim.
Sa voix est faible et légèrement tremblante, rendue rauque par le mutisme et les pleurs.
– Je ne veux pas savoir la raison pour laquelle tu n'es pas allé manger aujourd'hui, Matt. Mais pourquoi pleures-tu ?
Le petit garçon ne dit rien, serrant encore l'oreiller contre lui et sanglotant de plus belle. Roger fronce les sourcils.
– à qui appartient cet oreiller ?
– A.
La lettre tombe, sentence irrévocable, la plus grosse erreur de Roger. Il ferme les yeux un court instant.
– Elle me manque, dit la petite voix étouffée dans l'oreiller.
A la petite fée, la jolie princesse de la Wammy's House. A qu'on a retrouvée quelques semaines plus tôt dans son lit, des larmes figées sur ses joues et un flacon vide de mort aux rats à base d'arsenic posé sur sa table de chevet.
L'erreur de Roger : oublier que ces enfants ne sont que des enfants, que malgré leur génie intellectuel ils ont besoin d'affection et d'attention, qu'ils sont faits de rêves et de peurs, que leurs épaules fragiles peuvent céder à tout moment et qu'il faut que quelqu'un soit là pour les aider et leur montrer la route.
Il refuse de faire cette erreur deux fois. Il tend les bras et Matt n'hésite pas à se loger contre lui. Il en profite pour lui ôter l'oreiller crasseux des mains. Comment est-il arrivé en sa possession ?
Il ne sait pas très bien combien de temps il reste assis là, serrant contre lui le corps fragile et secoué de sanglots de Matt. Lorsqu'il se calme enfin, le soleil ne passe plus par les velux poussiéreux. Le beau costume de Roger est sali par les larmes et la morve mais il s'en fiche pour le moment.
– C'était quoi son nom ? Son vrai nom ?
Le vieil homme baisse son regard sur l'enfant. Ses yeux sont toujours rouges, mais il ne pleure plus.
– Alice, se souvient Roger. Alice Kendall.
Matt hoche la tête d'un air entendu, répétant le nom en silence. Il essuie un peu son visage humide avec sa manche.
– Je crois que je vais le dire à B. Il me fait peur – il fait des choses bizarres la nuit. Peut-être que si je lui dis...
Il se tait en plongeant dans ses pensées. Il enfonce son pouce dans la bouche d'un geste lent, comme s'il ne se rendait pas compte de ce qu'il faisait. Roger se relève, portant le petit garçon dans ses bras. Il ne pose pas de question sur ce qui tourmente B, il ne le sait que trop bien. Cela fait plusieurs mois que le garçon refuse de manger sainement et de parler à qui que ce soit, terrorisant les plus jeunes pensionnaires en déchirant le ventre de leurs peluches. Roger a bien peur de l'avoir perdu.
– C'est comme si il ne pouvait plus être heureux, souffle Matt dans son cou comme s'il expliquait une chose interdite. C'est comme si A était partie en emportant B avec elle.
Le vieil homme ne dit rien et descend l'échelle en faisant attention de ne pas glisser.
– Je crois que moi aussi, je n'arriverai jamais à être heureux...
Roger referme la trappe. Il aimerait que Matt se trompe. Il aimerait que Matt ne dise pas ce genre de chose à l'âge de cinq ans.
A suivre !
