Le brouhaha habituel des loges offrait du bien être aux artistes face aux pressions des exercices qui devenait mainte courante depuis l'accident. Les murs tamisés par la douce lumière qui se réfléchissait sur les motifs de papiers peints fleuris, exhibaient un tournoiement de couleurs tels des coups de pinceaux jetés sur une grande toile des plus communes. La troupe s'affairait aux essayages des costumes pour un échauffement de la nouvelle saison. On faisait porter les habits pour la représentation en plein entraînement afin de mieux déceler les défauts du tissu pour d'éventuelles retouches. Ce changement d'organisation soudain était appuyé par de nouveaux décrets, tous les plus extravagants les uns que les autres.

Le premier spectacle devint cet essayage et au premier plan celui de la somptueuse danseuse étoile. Elle enfila son justaucorps, sa seconde peau qui laissait deviner ses voluptueuses courbes, son tutu qui rehaussait la courbe de ses hanches, ses collants qui glissaient onctueusement sur ses pâles jambes, ses chaussons de pointes qui enveloppaient ses pieds raffinés et elle acheva cette effigie par l'auréole cireuse de ses ailes diaphanes. Ses mains délicates s'insérèrent dans sa douce chevelure dorée. Une danse plus intime où mille doigts semblaient se mouvoir à l'unisson pour dompter cette incroyable crinière en un chignon des plus respectables. Puis elle se laissa aller dans le confort après cette fastidieuse préparation. Même affalée sur sa coiffeuse, la Sorelli conservait une grâce particulière.

- Quelle idée de me faire porter cet attirail pour les entraînements. Râla-t-elle.

- Ces directeurs sont des incapables, voilà tout. Ineptes à avoir des décisions sur le long terme. Soupira Carolus.

- Ou ce n'est pas eux qui le dirigent... Suggéra la petite Giry.

-Que veux-tu dire par là ? S'indigna Sorelli. Ils son payés pour diriger cette Académie, ils ont bien intérêt à faire leur travail vu comment ils nous réprimandent.

Un silence religieux s'abattit après cette interaction, Meg Giry contempla les réactions de la Sorelli qui pouvait perdre son légendaire sang froid et les autres qui partaient de plus belles sur ses suspicions.

- Le Fantôme bien sûr, déclama fièrement la petite Jammes.

Sorelli blêmissant sous ce nom, serra sa croix encore suspendue à son cou pour faire fuir ce maléfice qui avait gangréné le théâtre. Une nouvelle clameur s'éleva dans les airs et les ragots affluèrent facilement. Il était bien plus aisé de porter la faute de leur énervement sur un être surnaturel que de se plaindre des patrons intouchables.

Dans cette mélasse de potins, des ouvriers vinrent déposés une nouvelle caisse d'accoutrement. La boîte ouverte révéla une horde de masques devant les yeux ébahis des artistes, un long cortège de crânes des plus affreux les regardaient. La plupart vinrent les mettre, surtout pour rire du ridicule macabre qu'offraient ces déguisements. Christine en retrait, comme à son habitude, pâlit à la vue de ces masques luisant de leur blancheur livide. Un souffle étranger caressa sa peau et la fit frissonner. Elle se retourna hâtivement et se retrouva nez à nez au masque de mort qui la nargua avec un trouble d'antan. Elle eut la respiration coupée pendant un instant avant qu'un rire glaçant sortit du masque et ne révéla que cet infâme farceur de Carolus.

La réalisation de ce tour fit l'effet d'un coup de massue qui broya Christine. Une once de colère pointa dans son cœur mais qu'elle contenu sous les principes de fille vertueuse. Elle tenta de se calmer, cependant ses yeux continuaient malgré eux de scruter le masque. Cette tête de mort prônait un lugubre souvenir au cimetière Perros-Guerrec qu'elle faisait taire au fond de son être. Elle voila ses prunelles d'indifférence et partit des loges alors que Carolus était encore tordu sous l'effervescence de son hilarité.

La petite Giry examina la scène et rejoignit cette fragile créature qu'on avait envoyé se faire dévorer au théâtre. Elle intercepta Christine dans le corridor qui la regarda à peine et qui poursuivait sa route jusqu'à la scène.

- Ne fais pas attention à lui, il n'en vaut pas la peine. La rassura-t-elle.

- Facile à dire, maugréa Christine, depuis l'autre jour, il ne fait que de m'importuner.

-C'est parce que tu es si candide, une cible aisée pour les moqueries.

Christine examina son interlocutrice, qui malgré sa faible stature et son air maladif, refermait dans ses iris sombres une force qu'elle jalousait. Elle soupira, vaincu par sa peine et murmura si doucement qu'elle émit une plainte confidentielle entre elle et le théâtre.

- Pourquoi ?...Pourquoi ?... Pourquoi la vie ne reprend-t-elle pas son cours normal ?

Ce secret qui dévoilait son âme se perdait dans les tréfonds de la charpente. Et dans cet unique échange, une voix transperça le mutisme attendu. Elle était à peine plus forte qu'un chuchotement inintelligible lorsqu'elle arriva aux oreilles de Christine.

-Tu as entendus ça ? Demanda-t-elle à sa voisine tracassée.

Meg suggéra que c'était sans doute la bâtisse mais lui assena tout de même un regard inquiet. Christine tourna la tête de tous les côtés pour tenter de reconnaitre la source de ce bruit. De nouveau cette voix retentit plus près d'elle, sa soudaine beauté cristalline la fit frémir. Cela ne pouvait être que son Ange de la Musique qu'elle avait tant attendu. L'Ange lui susurra dans des timbres d'une ineffable vénusté ce message.

-Oh oui pourquoi en effet.


Christine tourna, tournoya, tourbillonna entre les murs; cherchant désespérément d'où provenait la Voix. Elle s'immobilisa, attendant à nouveau un signe de cette parole divine. Ses jambes de marbre se fondèrent au milieu du couloir, le souffle devint court et osait à peine sortir d'entre ces lèvres rosées, craignant de faire fuir cette intervention. Meg Giry la dévisagea désemparée, la pauvre fille était folle. Elle avait scrutée les parois blanches activement, maintenant elle restait figée comme un poteau. Elle ressemblait à une poupée de chiffon débraillée dont le mécanisme était rouillé. Soudain, elle releva la tête sans raison et se dirigea vers les étages supérieurs.

-Mais où vas-tu Christine ? Cria Meg interloquée. Les répétitions vont commencer.

La petite poupée blonde s'effaçait néanmoins dans l'obscurité, gravissant lentement une à une les marches de l'escalier. Les plaintes de la voix aigüe de sa camarade étaient masquées par ce même chuchotement incessant qui l'hypnotisait et elle poursuivi sa montée toujours plus haut.

À travers ces déambulations dans les recoins insoupçonnés du bâtiment, elle arriva vers l'avant scène gauche. Un couloir tapissé de rouge lui faisait une entrée triomphale. Elle caressa le bois des portes des loges des spectateurs, douces sous ses doigts malgré les rebords grotesquement allongés. Le chuchotement cessa à la dernière, la loge numéro cinq. Christine émit un grognement d'insatisfaction, un certain agacement commença à naître lorsqu'elle réalisa qu'elle ne pouvait entrer.

- Mais pourquoi tu m'as fait venir ici bon sang!

Seul le silence lui répondit soulignant la blafarde absence de la Voix. Elle était isolée dans le couloir avec cet intenable calme qui faisait rage. Plantée sottement devant les loges vides, elle se réprimanda.

-Mais pourquoi j'ai fait ça ? C'est pas possible, je suis des voix maintenant. Je délire!

Prise de honte par son comportement grossier, elle laissa s'abattre son front contre le vernis du bois. Elle y joignit ses poings dans ce chargement, martelant légèrement la porte par cette même anxiété qu'il l'avait saisi plus tôt. Les yeux clos, fatiguée par ces inquiétudes invisibles, elle sentit son corps chuter. Elle frappa le sol violemment, une partie de ses côtes se faisant bousculer par un angle vif. Quand elle émergea, elle se vit dans la loge, prostrée près des sièges, fixant interloquée la porte grandement ouverte. Pourtant la pièce était incommensurablement vide. Elle prit un temps à se relever, son flanc droit la faisant souffrir telle une brûlure d'arme blanche.

En se redressant, elle entendit des voix nasillardes au loin, c'était les artistes sur scène. Prestement, elle se rabaissa oubliant la douleur de peur qu'on ne la vive. Elle scruta la troupe qui semblait être de la même humeur qu'à l'usuel. La Sorelli se mettait en scène dans une danse langoureusement provocante faisait saliver les hommes et rougir de colère la Carlotta qui de son côté voulait rassembler l'attention sur elle avec son organe sous les yeux médusés des têtes d'affiches La Krauss et Denise Bloch qui attendaient impatiemment la fin de cette mascarade.

- Scandaleux cygne, crasseux crapaud... Honte à vous! Cinglait la Voix sur scène.

Les comédiens fixaient les cintres avec crainte, se prospectant comme si son voisin avait annoncé ses propos. Les remarques fusèrent dans un beuglement inaudible.

- La boueuse ferme à besoin d'un sérieux abatage. Somma de nouveau la Voix d'outre tombe.

Un temps de silence retentit, tous attendirent la mise en œuvre de la menace avec appréhension et une pointe d'aspiration malsaine à la voir se réaliser. Une respiration glacée fit frémir les pores de la nuque de Christine.

-Patientez...Patientez, leur averti la Voix.

- Vilain canard qui fuit les siens. Lui susurra-t-elle simultanément.

Christine se retourna rapidement, elle était toujours seule. À genoux, elle tenta de se calmer, le flot d'aspiration peinant à parvenir dans sa poitrine. Elle commença à paniquer. Cette belle voix pernicieuse ne pouvait pas être ce qu'elle croyait, elle avait été bêtement subjuguée par sa perfection. Elle l'avait poursuivi désespérément car elle voulait se noyer dans les derniers souvenirs de son père qui dans son ultime soupir lui promit la venue de l'Ange de la musique. Mais la Voix avait mué bien plus funestement en un Ange menaçant et déchu. Elle devait fuir et oublier toute cette étrangeté qui entourait le théâtre, le Fantôme de l'opéra et cette Voix. Les délaisser dans les limbes de son esprit pour revenir au terne quotidien rassurant. Elle s'accrocha à la rambarde, décidée, quand une nouvelle acclamation lui assena le coup de grâce.

- Mais que fais-tu ici ?


Prise par surprise, Christine faillit encore trébucher. Elle se rabattit de justesse sur une colonne qui sonna mystérieusement creuse. La vieille ouvreuse, enveloppée de son châle déteint et de sa robe aux taffetas antiques, la foudroyait du regard.

- Je suis désolée Mme Giry, je me suis perdue et...

- Perdue...perdue! Tu crois que je vais avaler ces sornettes ma fille! Proclama-t-elle.

Christine baissa la tête de honte, attendant que son sermon fût passé. Mme Giry eût tout le loisir de lui rappeler les consignes à suivre pour travailler dans ce prestigieux établissement et évoqua sa faible position qui pouvait à tout moment disparaître. Christine acquiesça assez facilement même si elle ne pût s'empêcher de penser que Mme Giry n'était qu'une ouvreuse qui se comportait orgueilleusement comme la maîtresse des lieux.

Alors que les réprimandes plurent en abondance, un léger bruissement fit s'arrêter la vieille dame. Elle se retourna vers les sièges en velours cuivrés pour y déceler une enveloppe. Elle se racla la gorge, ne voulant pas montrer sa dissipation même si la jeune fille avait déjà vu l'objet de son trouble. Malgré cela, Mme Giry reprit consistance et assena à cette idiote de partir. Fort heureusement cette dernière obéissait aisément aux ordres, même si l'ouvreuse n'appréciait guère les yeux éteints qu'elle arborait quand elle prit congé.

Elle récupéra rapidement la missive, se doutant bien que son nouveau employeur scrutait le moindre de ses gestes. Elle l'ouvrit tout aussi vivement, prête à suivre ses commandes.

Ma très chère amie,

J'espère que vous avez enfin récupérer mon salaire que j'ai du réclamer malheureusement à nos incapables de directeurs. Je vous prierai de les insérez dans cette même enveloppe à la suite de votre lecture.

Certaines rumeurs d'ailleurs commencent à monter sur le départ imminent de ces derniers, si vous avez le moindre renseignement, veuillez les écrire sur la feuille vierge qui se joint à cette lettre.

J'ai aussi remarqué que certains nouveaux éléments dans ce théâtre semblent être bien agités et un peu trop curieux à mon goût. Veillez à prévenir que ces derniers pourraient se retrouver dans de malencontreuses situations s'ils continuent ainsi.

C'est tout pour aujourd'hui, vous retrouverez une part des bénéfices la semaine prochaine, suite à votre travail.

Bien à vous.

F de l'O.

Mme Giry suivit minutieusement les premières instructions, recomptant le salaire du Fantôme elle-même. Puis elle écrivit quelques lignes sur ce départ avéré. Elle avait bien entendu les directeurs se disputer à ce sujet, Debienne ne voulant pas céder son confortable statut. Ce que Poligny répliqua avec assez de verve, qu'au vu des circonstances, il y avait peu d'avantages à rester. Debienne se tût immédiatement quand il vit la logeuse, venue au nom de celui qui les faisait allégrement chanter, leur rappeler l'existence de ce maudit salaire. Pris au dépourvu, il concéda à Poligny qui se réjouissait en fin de compte de partir. Enfin, répétaient-ils, enfin tout ce cirque va s'arrêter.

Néanmoins Mme Giry ne savait trop rien de ceux qui gênait le véritable directeur. La plupart des artistes et artisans cessaient de parler dès son arrivé ou celle de sa fille. Sa position était mise en danger par une paranoïa infondée sur une réputation de moucharde. Quel dommage, elle venait de laisser filer la seule perturbatrice en sa connaissance.


Christine retourna aux loges piteusement, elle allait forcément se faire réprimander aussi par Carolus pour s'être absentée. Déjà qu'il n'avait cessé ce matin de lui faire peur. Une boule au ventre commença douloureusement à apparaître au centre de son estomac. Peut être pourrait-elle directement rentrer, mais voir l'état de sa tutrice se désagréger n'était pas plus agréable. Son indécision constante la faisait ralentir voire stagner dans les escaliers.

Un vent glacial s'empara de ces lieux. Elle l'entendait souffler dans l'air comme une respiration lourde. Des pas se firent entendre près d'elle. Christine se mit à redouter d'être encore prise dans un endroit qui lui était interdit par ses pairs. Cependant les foulées furent si rapides qui la rejoignirent instantanément. Un homme avait dévalé les escaliers bousculant au passage son frêle corps. Emportée par le mouvement, elle vit sa tête tomber la première vers les marches. Deux bras l'enveloppèrent, évitant un malheureux accident. L'inconnu la lâcha aussitôt qu'elle était stabilisée.

- Comment ça va ma p'tite ?

Elle reconnut cette voix rocailleuse, elle se retourna vers Joseph Bouquet qui semblait fort gêné par la situation. Elle le vit rougir et éviter ses yeux quand il s'excusa.

-Désolé, j't'avais pas vu...et j'étais pressé...enfin tu vois, je devais vite partir car...

Christine eut à peine le temps de rassurer le brave homme que Bouquet fut pris d'affolement quand le vent revint souffler plus fort. Il la prit par les épaules et la secoua.

- T'entends ? T'entends ça ? Marmonna-t-il à peine, comme s'il ne voulait pas qu'on le comprenne.

Christine n'osa répondre, voulait-il parler de ce vent étrange ou pire, de cette voix incandescente. Mais Bouquet n'était pas satisfait par son mutisme, il reprit des paroles qui semblaient insensées.

- Non mais t'as bien dû l'entendre toi. Ça fait des semaines que je perçois des légers chuchotements, des portes qui claquent, des objets qui disparaissent et dès qu'j'en parle on se moque de moi. J'deviens fou! C'est ça, totalement fou!

Il se détacha d'elle, les yeux prient dans le vague et les mains qui tremblaient alors qu'il s'empoignait la boîte crânienne tel un dément. Christine pouvait bien tenter une approche consolante, elle était après tout habituée aux crises de Mme Valérius.

- Monsieur Bouquet, se risqua-t-elle. Là je n'entends rien, hormis les échappées d'airs. Mais tout à l'heure, j'ai eu l'impression qu'une voix me parlait. Lui confia-t-elle, déversant ses propres inquiétudes.

Au lieu de l'apaiser, Bouquet fut encore plus agité. Il tournait à présent sur lui-même, accablé par ces réflexions et de plus en plus assuré sur ces étranges événements.

- Tu te souviens de ce que j't'ais dit y a quelques semaines ?

Christine hocha lentement la tête, craignant une nouvelle crise de panique à sa vivacité. Bouquet tremblait à présent comme s'il était possédé.

- Il est là...il est là, répétait-il sans cesse dans sa barbe. Je dois fuir...non nous devons fuir!

Il empoigna le bras de Christine, voyant en son être une alliée aux prises des mêmes démons. Cependant la jeune fille se montra récalcitrante à le suivre aveuglément. Son bras était tendu et son regard fuyait le fiévreux névrosé.

- Tu ne comprends pas ma p'tit, il m'a pris en grippe mais toi aussi si tu l'entends.

-Non...non...non, refusa-t-elle.

- Oh! Mais pourquoi alors te suivrait-il ? Et pis, j'suis sûr que tu étais la seule à l'entendre d'ailleurs.

Christine se cristallisa sur place, cessant de lutter à l'atterrante réalité, Meg n'avait rien perçu. Alors que Bouquet continuait ses allégations, le vent changea de ton, ressemblant un hululement venant d'une nuit étoilée lointaine.

-Il faut descendre! Maintenant! Ordonna-t-il.

Sans plus réfléchir à ses paroles ou au bon sens, elle le suivit instinctivement vers les profondeurs du théâtre. Ils traversèrent les dessous de scène, s'engouffrant de plus en plus dans des couloirs sinueux, embourbés par des bagatelles de toutes sortes. L'éclairage ne devenait plus qu'une pâle lumière révélant seulement le bout de leur bras. Bouquet pressa le pas quand il ne restait plus que de rares lampes, après avoir dépassé le deuxième dessous.

Christine s'efforça de suivre son rythme, oubliant la chaleur étouffante de son corset qui emprisonnait son souffle. Elle fut prise de vertige à dégringoler l'escalier en colimaçon qui ne finissait jamais. Les murs se penchaient, l'enfermaient dans un sépulcre aux éclairs bigarrés qui dansaient sous ses orbites égrotantes. A la dernière marche, elle explosa de délassement trop longtemps. Elle était à nouveau dans un couloir dépouillé, plongé dans le noir si ce n'est une brève lueur qui brillait à l'horizon. Elle vit une vague silhouette s'y dissiper. Elle s'élança à sa poursuite et tendit ses doigts, invisibles dans la noirceur, cherchant la veste du machiniste pour l'arrêter. Elle effleura quelque chose de glaciale, aux textures rêches et décharnés. Elle gémit de dégoût et rabattit immédiatement sa main vers elle en observant l'allée. Rien, elle était seule, perdue sous terre.

Bouquet fila à une vitesse vertigineuse, inattentif à son environnement. Il foulait le pavé, glissant dans une course en ligne droite au travers de la pièce. Il ne remarqua ni l'esplanade en bois, ni les colonnes érigées sur une majestueuse stèle plate suspendues par des tréteaux qui lui barraient la route. Son pied buta contre l'un des rebords de la caisse massive qui le renversa. Il se rattrapa, évitant de peu l'encoignure de l'estrade dirigée vers son front. Cette vive frayeur l'arrêta dans sa chevauchée. Il ressentit un tel soulagement d'avoir évité un grand malheur qu'il eut un sursaut de bonhomie pour prendre une pause et se remettre de ses émotions. En essuyant la sueur de son front, il s'adressa à la jeune fille.

- Fais gaffe, il y a des embûches sur le sol.

Rien, fût la seule réponse. Il fit le tour de la pièce pour constater que la jeune fille ne l'avait pas suivit. Son éphémère assurance se rembrunit, il se sentait exposé par cet isolement. Il retourna s'assoir et contempla pour la première fois ce qui l'avait retenu, le décor du Roi Lahore.

- Maudite toile peinte!

Christine arriva au bout du corridor à un carrefour. Elle hésita dans son choix de l'embranchement, peur d'avancer dans des abysses proscrits. Plusieurs minutes passèrent, toutes plus longues les unes que les autres. Elle sentait son cœur battre à la chamade, supportant mal l'obscurité ambiante et craignant surtout qu'on l'observa.

Bouquet savait qu'il était au troisième dessous où on entreposait des éléments encombrants pour enjoliver le spectacle, un vrai débarras. Il n'avait jamais été plus loin et ne se risquera pas dans le royaume des victimes de la Commune. Il s'assit sur un bord de l'estrade, réfléchissant à sa position. Devait-il attendre quelques heures que la présence de cet affreux esprit l'oubli ou bien fallait-il chercher la choriste ? Il pesa ces deux idées et décida que la première était la plus judicieuse et la moins risquée. Et puis, ils se perdraient tout deux si il allait retrouver la fille maintenant. Ils ne feraient que de se croiser dans les nombreuses allées, autant l'attendre ici. Il chantonna un petit air de son enfance pour se mettre du baume au cœur dans cette périlleuse halte.

-Mon ami me délaisse,
Ô gai, vive la rose,

Une merveilleuse voix lui répondit.

-Il va-t-en voir une autre,
Ô gai, vive la rose,

Bouquet se releva gaiement, pensant que ce délicat timbre ne pouvait appartenir qu'à la jeune fille. Il commença à la réprimander de son retard voulant la faire culpabiliser de l'avoir abandonné et laissé aux griffes de la mort qui l'avaient menacées avec son petit accident. Mais elle ne réagit point, pourtant il pouvait entendre le tintement de ses vêtements froissés. La contine se mit à se poursuivre mais la voix avait changé, elle prit des accents d'énergie si pénétrantes et irréelles qu'elle forma un rugissement inhumain.

-Peut-être elle en mourra,
Vive la rose et le lilas,

Lundi on l'enterrera,
Vive la rose et le lilas.

Un fond sonore commença à bercer le souterrain. Christine se demanda d'où venait ce bruit désagréable. Une caresse velue lui effleura les pieds puis les chevilles devenant des étreintes plus insistantes qui lui aplatissaient les chaussures. Un grouillement grandissant l'envahissait, pullulait le sol. Alors que le flot de fourmillement grossissait, elle s'abaissa pour mieux voir ce qui la scellait aux dalles. Elle ne pouvait plus distinguer la couleur de ses souliers sous l'amas de pelage grisâtre des rongeurs. Christine eut un sursaut de répulsion. Des rats partout, elle n'avait nulle part pour les éviter. Des rats qui fuyaient, le sol en était bondé. Elle eut un relent de bile au fond de sa gorge au chatouillement des poils rugueux et aux légères traînées de baves gluantes qui se déversaient sur elle. Soudain, le couloir fut fabuleusement éclairé par des flammes, révélant tout un boyau mouvant. Effarée par l'origine de cette lumière infernale, elle fut médusée par le visage embrasé qui se dressait en face d'elle et qui était soutenu par le vide. Une tête dantesque dotée seulement de lèvres pendantes et sans vie la regardait.

Bouquet en perdit l'équilibre, son instinct ressentait la menace imminente qui lui fit frissonner l'échine. A peine eut-il le temps de se relever, qu'il discerna une présence derrière lui. Il rampa jusqu'au décor, fixa un léger interstice entre deux pans de toiles et ranima un quelconque espoir de s'évader. Il prolongeait sa fuite, tête baissée. Il fut arrêté subitement par une étrange sensation qui lui coupa la respiration. Son cou était entravé par une épaisse corde, plus il tirait et plus il s'étouffait. Il cracha à quelques reprises quand la suffocation devint insupportable au bout de plusieurs minutes d'asphyxie. On le plaqua violemment au sol tout en augmentant la pression autour de sa gorge. Les yeux commençaient à s'écarquiller, la peau à rougir et les veines à ressortir alors que la jugulaire doublait de volume. Il se débattit mais l'assaillant avait plus de force. On le retourna et alors que sa vision commençait à se brouiller, il distingua de nouveaux ses orbes dorés rivés sur lui, impassibles pendant qu'il l'exécutait. Ses halètements avaient cessés, les yeux clos, il succomba à ces ténèbres.

Christine décampa de cet abhorré croisement. Elle avait opté pour l'intersection en face d'elle, à l'opposé du monstre qui clopina vers la gauche menant ses fidèles comparses. Elle cavala frénétiquement, comme jamais elle n'avait galopée et enfonça la porte entrouverte faisant obstacle à sa course. L'ambiance familière du théâtre resurgit dans ces hautes maquettes portant un goût doucement amer qui la rassura. Elle ralentit en voyant le machiniste debout entre deux décors et elle s'empressa de le rejoindre.

-Bouquet? Bouquet! Cria-t-elle.

Elle s'avança légèrement, avec précaution, remarquant l'attitude anormalement éteinte du machiniste qui arborait un visage biscornu et bouffi. Parvenue à sa hauteur, elle constata enfin le nœud coulant. Avant d'avoir pu esquisser le moindre geste, le corps fut tiré par le haut, pendant le machiniste aux combles. Les jambes de Bouquet convulsaient encore quand Christine découvrit le cadavre.