Chapitre II - Une bien étrange rencontre
« Une tête sans mémoire est une place sans garnison »
- N. Bonaparte
Les yeux écarquillés de stupeur, je lançai le médaillon sur mon lit et reculai d'un pas. Battant des paupières, je restai quelques instants immobile, comme persuadée qu'avec le temps, tout rentrerait dans l'ordre. Malheureusement, je n'eus pas cette chance. Les mouvements de l'homme photographié entraient toujours, malgré la distance, dans mon champ de vision. Aucune nouvelle technologie ne permettait une telle fluidité… Il n'y avait aucun doute là-dessus : il s'agissait belle et bien d'une photo. Alors comment était-ce possible? Quelque chose clochait… Personne ne pouvait voir cette chose étrange… Personne.
L'écho de pas arrivant à proximité de ma porte me sortirent de ma torpeur. Par réflexe, je m'élançai vers le bijou pour le refermer et l'enfonçai vivement dans ma poche.
La porte s'ouvrit à la volée, me faisant sursauter, et un petit garçon apparut sur le seuil, un sourire grand jusqu'aux oreilles. D'une voix amusée, il me pointa du doigt tout en me tirant la langue.
- Ahahah! T'as eu peur, j'tai eu!
Tandis qu'il repartait sans plus de cérémonie, un sourire confus naquit sur mon visage et une chaleur envahit mon visage. Je plaquai mes mains sur mes joues, honteuse d'avoir été effrayée pour si peu.
- Quelle idiote… Ce n'est pas comme si on allait me sauter dessus pour me le voler…
Légèrement crispée, je plongeai ma main dans ma poche pour l'en ressortir et le rouvrit, bien décidée à trouver une explication à la mobilité de la photographie. Je m'étranglai.
- Qu'est-ce que…?
Je battis des paupière et, dans un murmure, je soufflai :
- Il est… Parti? C'est impossible, quelqu'un se moque de moi… C'est une farce…
Inutilement -j'en avais pourtant bien conscience-, je balayai la salle du regard. Personne. Evidemment. Je soupirai, tout en plaquant une main contre mon front. Toute cette histoire tournant autour du médaillon me rendait confuse, et pourtant…
J'avais beau me dire qu'un tel objet ne pouvait exister, que tout cela sonnait faux… Quelque chose me retenait, me faisant ardemment désirer que tout soit vrai. La situation pouvait être aussi absurde que possible… Son regard ne mentait pas. Les yeux de ce vieil homme, si semblables aux miens, disaient à eux seul que, même si cela n'en avait pas l'air, tout concordait.
Je connaissais ce regard… Et pas uniquement par le biais de mon propre reflet, j'en étais persuadée. Mieux encore, je le savais. Je ne me souvenais peut-être pas du moment où avait été prise cette photo, pas plus que de l'homme qui me portait dans ses bras, mais la sensation de familiarité était si forte qu'il était impossible de se tromper.
Ce ressentit était relativement étrange et contradictoire, mais je ne m'en formalisai pas. Rouvrant mes yeux, je serrai le bijou avec force entre mes doigts. Dans un murmure, je soufflai :
- Il y a toujours une explication. Je le retrouverai… Et tout sera plus clair.
Les sourcils froncés par une détermination que je ne pensais pas posséder, je me relevai et attrapai mon sac à dos, avant de me diriger vers la sortie.
Peinée, je refermai le portail derrière moi. Partir était la chose à faire si je voulais en savoir plus sur mon passé, mais devoir me séparer de toutes ces personnes qui m'avaient soutenue au cours de ces dernières années me déchirait le cœur. J'espérais que mes objectifs seraient rapidement atteints et que je pourrais leur rendre visite sous peu… Avec une pointe de regret, je me détournai du vieux bâtiment et effectuai quelques pas. Le cœur lourd, je m'immobilisai, tentée de regarder en arrière. Je me mordis la lèvre, tentant de résister à la tentation et, dans un ultime effort qui me couta bien cher, je pris la route.
Les minutes défilèrent et, pourtant fermement plongée dans mes réflexions, je peinai à trouver un moyen d'avancer dans mes recherches. J'avais sur moi quelques vêtements, de quoi me nourrir pour quelques jours, et tout ce que j'avais pu économiser ces dernières années… C'était évident que je ne pouvais pas aller bien loin avec tout cela. Quant au médaillon, il me serait difficilement utile si l'homme de la photographie se faisait la malle toutes les deux minutes…
Avec un petit sourire, je me rendis compte de l'ironie de mes pensées. Une personne quittant sa propre photographie… Y avait-il rien de plus absurde? Je fixai d'un air amusé le bijou que je tenais entre mes doigts. Cette histoire avait au moins le mérite d'attiser d'avantage ma curiosité.
Qu'avait ce vieux monsieur de si particulier pour réussir à m'offrir un tel collier?
Je tiquai.
Ce vieux monsieur…? A nouveau, je choisissais la voie la plus simple, n'est-ce pas? La réalité semblait si lointaine que je l'évitais par automatisme. En tout logique, il n'était pas simplement un homme parmi d'autres, mais un membre de ma famille. Une personne faisant partie de ma vie. De ma précédente vie, certes, mais il n'en restait pas moins… Mon grand-père.
Je déglutis difficilement, ma respiration subitement douloureuse. Ma vision s'embua, mais je ne m'en formalisai pas, errant dans les rues sans vraiment y prêter attention.
Le fait d'avoir mentalement accepté de nommer les choses telles qu'elles sont, de penser à ce vieil homme comme étant de ma famille, venait tout juste de me transpercer le cœur. Une sensation étrange résidait en moi, à la fois merveilleuse et détestable. Une sorte de souffrance heureuse… Une nostalgie basée sur du néant… Car j'avais beau savoir que j'avais vécu avant mon arrivée à l'orphelinat, je ne m'en souvenais pas. Je pouvais chercher des bribes de mon existence dans ma mémoire autant que je le voulais, rien ne marchait. Le médaillon prouvait qu'il était mon grand-père, et je l'acceptais d'autant plus en raison de la familiarité qui émanait de la photo… Je savais donc que j'avais connu cet homme. L'évidence était devant moi, et malgré tout, ce brouillard épais avait fait de ma tête sa nouvelle résidence. C'était frustrant… Et terriblement blessant.
Mon champ de vision totalement brouillé, je rentrai violemment en collision avec ce qui me sembla être une personne. Je clignai rapidement des paupières et chassai mes larmes le mieux possible, avant de me confondre en excuses d'une voix hachée.
- Je suis vraiment… vraiment désolée… Je n'étais pas… attentive… Pardon…
Je relevai timidement la tête, mes yeux se posant sur un homme aux cheveux roux, accompagné d'une femme tout aussi rousse que lui. Celle-ci m'adressa un sourire radieux et hocha sa tête.
- Ne t'en fais pas. Tu avais probablement tes raisons pour ne pas regarder devant toi, ce n'est pas un problème.
Le sourire que je lui rendis fut presque indécelable. Je n'étais pas spécialement à l'aise avec les gens que je ne connaissais pas, aussi polis soient-ils. C'était sans doute à cause de ma méfiance ou de ma timidité. Je savais bien que je n'avais aucune raison de l'être, mais c'était plus fort que moi. Je lui lançai un regard désolé qu'elle sembla comprendre. Elle entrouvrit sa bouche, comme prête à dire quelque chose, mais son élan fut coupé par l'enthousiasme soudain de l'homme roux qui l'accompagnait à l'égard de mon sac à dos. Je me crispai légèrement lorsqu'il bondit vers moi, le regard brillant tel un enfant ouvrant ses cadeaux de Noël.
- Magnifique!
La bouche en cœur, des étoiles dans les yeux, il fixait mon sac avec une avidité que j'eus du mal à comprendre. Je le regardai, ébahie, tandis qu'il continuait dans sa lancée.
- Extraordinaire!
Il le tapota du doigt, me plongeant dans un profond malaise.
- Quelle taille! Quelles belles couleurs! Tu as beaucoup de choses dedans? Ce n'est pas trop lourd? Comment est-ce que ça tient sur ton dos? C'est confortable?
- Arthur!
Ne parvenant plus à cacher mon étonnement, j'interrogeai la femme du regard. Elle me répondit avec une gêne évidente.
- Excuse-le. Il est, disons, fasciné par ce genre de choses.
Je battis des paupières. Fasciné? Par mon sac à dos?
Toute tension sembla s'envoler instantanément. Sans pouvoir me retenir, j'éclatai d'un rire joyeux et soulagé. Je n'avais aucune idée de l'identité de ces deux personnes, mais c'était une véritable bouffée d'air frais dans ma journée troublée.
Amusée, j'enlevai mon sac pour le poser à terre.
- Tenez… Vous pouvez le regarder d'un peu plus près, si vous voulez.
Le dénommé Arthur s'accroupit rapidement pour se retrouver à sa hauteur et l'examina plus attentivement tandis je l'observais, subjuguée. C'était impressionnant de voir ses yeux pétiller de la sorte pour un simple sac. En voilà un qui savait apprécier la beauté de choses toutes simples… C'était admirable.
Me sentant un peu plus à l'aise, je m'accroupis à côté de lui, sans me soucier des passants qui nous regardaient de travers. J'ouvrai les deux tirettes sur le devant du sac, révélant deux poches supplémentaires, tentée de voir sa réaction. Celle-ci ne se fit pas attendre.
- Par Merlin, mais c'est fantastique!
Je tournai ma tête vers lui, intriguée.
- Par Merlin? C'est un nouveau genre d'expression?
La femme rousse le foudroya du regard, et il sembla se liquéfier.
- Oh, hum… Oui. Eh bien… J'aime modifier les expressions… selon mes envies…
Je ne pus m'empêcher de lui sourire. Franchement, cette fois-ci.
- C'est original.
Il toussota, mal à l'aise, tout en se relevant et en balbutiant un rapide « merci ». Perturbée par son changement de comportement, je me levai à mon tour. Les sourcils froncés, je leur demandai :
- Vous partez? Est-ce que j'ai dit quelque chose de blessant?
Un lueur attristée passa dans ses yeux, tandis qu'il se tournait vers sa compagne.
- Tu vois, Molly, que nous pouvons facilement nous entendre. Leurs inventions sont tellement intéressantes, alors pourquoi ne pas…
- Arthur! Tais-toi!
Penaud, il me jeta un coup d'œil rapide avant de reporter son attention sur elle.
- Mais enfin… Pourquoi ne pas essayer? Une seule fois. Pour voir ce que ça donne…
- Tu vois bien ce que ça a donné avec les Dursley. Ils n'ont jamais vraiment réussi à accepter Harry pour ce qu'il est…
- C'est différent, elle est jeune, et…
- C'est un non, Arthur, et il est définitif.
Il baissa légèrement sa tête, comme admettant en partie sa défaite. D'une voix douce et bien plus masculine que précédemment, il tenta cependant une dernière fois :
- Ma chérie… Essaye de me comprendre… Tu sais à quel point tout ça m'intéresse… Elle n'a pas l'air bien méchante, je suis sûre qu'elle peut nous accepter.
Elle soupira.
- Je n'aurai jamais dû accepter de venir ici…
Il insista, un petit sourire coquin aux lèvres.
- Tu sais… Cela serait également bénéfique à mon travail.
Elle l'interrogea du regard. Le visage soudainement illuminé, pressentant sans doute qu'il était à deux doigts de la convaincre, il acheva :
- Je t'assure! Imagine tout ce que je pourrai apprendre sur les Mol… sur eux, simplement en lui posant quelques questions.
- Et tu es obligé de nous dévoiler pour ça? Ne peux-tu pas simplement lui poser tes questions, et ne pas aller plus loin?
Une lueur déterminée s'alluma au fin fond de ses iris.
- Molly, tu n'imagines pas à quel point c'est une opportunité extraordinaire…
- Tu aurais pu prendre n'importe qui. Pourquoi embêter cette jeune fille? Tu sais bien qu'au fond, aucun d'entre eux ne sait véritablement voir les choses. C'est pour ça que nous passons toujours inaperçus! Pourquoi serait-elle différente?
Je frémis, confuse. J'avais beau tenter de suivre leur conversation, cela faisait un moment que j'en avais totalement perdu le fil. Tout ce que je savais, c'est que j'en étais le sujet principal. C'était sans doute pour cette raison que je ne m'étais pas éclipsée durant leur altercation. Je me figeai lorsque l'homme roux hocha sa tête en ma direction.
- Elle l'est. J'en suis certain.
- Ce ne sont que des hypothèses, Arthur. Ne nous met pas en danger pour si peu, enfin! J'avoue qu'elle a tout l'air d'une fille inoffensive, mais nous ne pouvons pas…
Il leva sa main pour l'interrompre et, même si je ne comprenais rien à leur discussion, je fus tout aussi étonnée que sa compagne lorsqu'il prit un air plus sérieux que jamais.
- Ne va pas me dire que tu le ressens pas?
Elle resta un court instant pétrifiée -nous le restâmes- avant de demander d'une voix blanche :
- Que veux-tu dire par là?
- Son aura. Tu le sens parfaitement, toi aussi. Tu sais qu'elle ne nous fera aucun mal.
Molly détourna son regard, troublée.
- Je ne peux pas me fier à une simple sensation.
Il lui sourit affectueusement.
- Tu es bien trop méfiante, ma chérie. Ne sous-estimes pas nos dons.
Elle se crispa, ses yeux lançant des éclairs.
- Ne parle pas aussi fort, enfin!
J'eus la sensation que mon cœur entamait un tour de grand huit à l'intérieur de mon corps, avant de se coincer dans ma gorge. Nos dons? Qu'est-ce qu'il voulait dire par là? Qui étaient donc ces gens? Ils avaient pourtant l'air d'être deux personnes respectueuses et pleine de bonté. Notamment le dénommé Arthur, avec son amour inconditionnel pour mon sac, aussi étrange soit-il. Je déglutis, ne pouvant détacher mes yeux d'eux, comme coupée du monde. Avec stupéfaction, je vis l'homme s'avancer vers moi, ignorant les menaces de sa partenaire.
- Arthur, je te défends… Si tu oses faire ça…
Le cœur battant à tout rompre, comme si j'avais le pressentiment que quelque chose de véritablement important allait se dérouler, je le regardais passivement arriver à mon niveau et se pencher légèrement vers moi. Dans un murmure, il me souffla :
- J'ai un secret à te raconter. Voudrais-tu l'entendre?
Je restai immobile telle une statue de glace, le sang affluant jusque dans mes oreilles. Quelle était cette sensation? Pourquoi avais-je l'impression que je savais déjà ce qu'il avait à me dire? La sensation de savoir… Et pourtant, je n'arrivais pas à nommer la chose. Je mordis ma lèvre, coléreuse. Tout cela était à nouveau dû à ma perte de mémoire, n'est-ce pas?
Les mots franchirent mes lèvres par automatisme.
- Dites-le moi.
Il se redressa quelque peu, le visage souriant.
- Tu ne vas pas t'enfuir, pas vrai?
J'hochai la tête et répondit d'une petite voix.
- J'ai eu ma dose de bizarrerie pour aujourd'hui. Plus rien ne peut me surprendre.
- Certaine?
J'acquiesçai.
- Allez-y.
Il se pencha vers mon oreille tandis que la femme rousse s'époumonait, à quelques mètres de nous.
- Si tu fais ça, Arthur, je… je… Je ne cuisinerai plus jamais pour toi!
Il l'ignora, s'approchant d'avantage.
- Je te préviens! Tu iras te faire tes toasts tout seul!
- Nous sommes…
Je m'arrêtai momentanément de respirer.
- Tu n'auras plus de pancakes! Tu…
Trop tard. Les mots franchirent sa bouche, réduisant en miettes ses derniers efforts.
- …des sorciers.
Silence total. Esprit déconnecté.
Le monde entier disparaissant, ne laissant place qu'à une sensation de néant.
Pourquoi?
Pourquoi n'avais-je pas envie de rire? Pourquoi ses mots venaient-ils de me poignarder en plein cœur? Pourquoi avais-je cette subite envie d'hurler mon désespoir? Un sentiment d'extrême injustice… De nostalgie, peut-être… L'impression d'avoir été privée de quelque chose.
Qu'est-ce que c'était? Pourquoi cette simple phrase me pétrifiait-elle ainsi? Pourquoi?
Je savais que j'avais la réponse. Mais j'étais coincée car, comme toujours… Je ne me souvenais pas. Je savais, sans vraiment savoir… Où était la logique, dans tout ça?
Je serrai mes poings, essayant tant bien que mal de retenir mes tremblements. Arthur se redressa, l'air déboussolé et légèrement inquiet. Sans doute s'était-il attendu à ce que j'éclate de rire suite à sa révélation. Les yeux légèrement brillants, je le regardai droit dans les yeux pour la première fois, toute timidité oubliée. Instinctivement, je lui révélai :
- J'ai besoin d'aide. S'il vous plait…
Il jeta un coup d'œil rapide vers la femme rousse, qui vint rapidement nous rejoindre, l'air tout aussi désemparée que lui. Elle me demanda d'une voix si douce que j'en frémis :
- Que t'arrive-t-il? N'es-tu pas choquée par ce que vient de te dire Arthur?
Je baissai les yeux. Je me posais la même question…
- Je ne saurai pas l'expliquer… Mais… S'il vous plait… Aidez-moi. Je sais que je ne suis pas en droit de m'imposer de la sorte, mais… Vous êtes mon seul espoir. Je le sais. Ne me demandez pas pourquoi…
Ils se dévisagèrent avant d'échanger un regard qui en disait long. Molly hocha sa tête et me prit par les épaules pour me guider, tandis qu'Arthur ramassait mon sac avec une difficulté que je ne remarquai pas.
- Très bien. Allons ailleurs, les gens nous observent.
Nous arrivâmes dans un pub si bondé qu'il en devenait l'endroit idéal pour discuter. Les gens autour de nous parlaient de façon si animée qu'il était évident que personne ne nous entendrait ni ne nous dérangerait. Nous nous installâmes à une petite table ronde, dans un coin assez éloigné.
Je fus la seule à commander une boisson, la gorge bien trop sèche pour m'en passer. Une fois mon jus d'orange à portée de main, j'en avalais une longue gorgée, et reposai mon verre, tendue.
Ils m'encouragèrent à débuter mon récit. Gênée, je débitai mon histoire assez rapidement, les yeux fixés sur mon verre. Au fur et à mesure que j'avançai dans mes explications, je prenais peu à peu confiance en moi et finissais par les regarder tout en parlant. Pour une raison que j'ignorai, je savais que je pouvais leur faire confiance. Converser avec eux me paraissait naturel et, au fond, je sentais que c'était la chose à faire.
Ce fut donc sans hésitation que je leur contai l'histoire du médaillon. Si le mot « sorcier » était sorti de leur bouche, je pouvais bien parler d'une photographie animée… La femme fut la première à se prononcer. D'un ton plus qu'étonné, elle demanda :
- L'homme de la photo est parti?
Je ressortais le bijou de ma poche, tout en lui répondant, légèrement hésitante.
- Oui. Mais il est revenu par la suite. Je sais que ça peut paraître étrange, mais si vous pouviez la regarder et me dire si vous avez une idée de la façon dont elle a été faite… Ou si vous connaissez la personne…
Je lui tendis le collier d'une main tremblante d'appréhension, et le laissai tomber dans sa paume. Elle échangea un regard intense avec son partenaire.
- C'est impossible qu'elle possède ce genre de photo, n'est-ce pas? Les Moldus ne peuvent pas en voir les mouvements…
Je pris une nouvelle gorgée de mon jus, ne tiquant pas à l'entente de ce mot que je devrais considérer comme inconnu. Mes doigts se resserrèrent avec force autour de mon verre tandis qu'elle l'ouvrait, Arthur regardant avec avidité par-dessus son épaule.
Ma fréquence cardiaque augmenta considérablement lorsque leurs visages devinrent blêmes. Leurs bouches s'entrouvrirent d'un même mouvement et de concert, ils s'exclamèrent :
- Dumbledore!
Ils relevèrent vers moi leurs visages stupéfaits, mais il était trop tard, mon esprit s'était déjà envolé.
Dumbledore… Dumbledore… Dumbledore…
Ce nom résonnait dans ma tête avec une intensité surprenante.
Dumbledore…
Un cri m'échappa tandis qu'une douleur lancinante traversait mon crâne. Je plaquai mes mains sur mes tempes, mon visage se tordant sous la souffrance. Qu'est-ce que c'était que ça?
Je n'entendis pas Arthur et Molly se précipiter sur moi et, sans pouvoir me retenir, je sombrai dans le néant, ce silence total si paisible et confortable…
De faibles échos me parvenaient, mais mon esprit eut du mal à les assimiler. Je tentai d'ouvrir mes yeux, mais n'y parvint pas. Je me résignai à patienter…
- Je n'arrive pas à croire que tu aies réussi à la faire rentrer dans le Terrier…
Un soupir.
- Tu sais ce que ça veut dire…
- Ce n'est pas une Moldue.
- Exact. Mais je ne comprends pas… Tu as vu son médaillon? Il n'y a pas de doute, c'est bien Dumbledore. Je n'avais jamais entendu qu'il avait eu des enfants…
- Il faut croire que si, ou elle ne serait pas là.
Un raclement de gorge.
- ça y est, j'ai tout expliqué aux autres.
- Merci, Ron.
- Mais, maman… Tu es sûre qu'elle est la petite fille de Dumbledore?
Un nouveau soupir.
- Aucune idée. C'est probable…
- Mais il est… Hum… Plutôt âgé…
- Et alors?
- Eh bien, tu sais…
- Ron, enfin!
- Quoi? Je m'interroge, c'est tout.
- Tu sais bien que nous avons le pouvoir de nous faire vieillir plus lentement. Tu crois que Dumbledore a vécu comment passé ses cents ans? Est-ce qu'il a l'air de faire son âge, selon toi?
Silence gêné.
- Oh, hum… Je n'avais pas pensé.
- Qu'est-ce que tu avais donc imaginé, je me le demande…
- Hum…
- De toute manière, le seul moyen d'en être sûr est de demander à Dumbledore lui-même.
- Vous… Vous allez le faire venir… Ici?
Des bruits de pas.
- Qu'est-ce que tu as, Ronichou? Serais-tu déstabilisé face à la grandeur du Directeur?
- T'es qu'un crétin, Fred.
- Ne parle pas comme ça à ton frère!
- Merci, Papa.
- Je ne l'ai pas dit pour toi, Fred.
Un rire.
- Ne mens pas. Je sais bien que tu m'aimes!
De multiples rires en chœur…
Rien qu'avec mon ouïe, je pouvais le détecter… Le bonheur. Cette ambiance si chaleureuse…
Je frémis. Ce sentiment semblait m'avoir donner la force de sortir de ma léthargie. Avec quelques difficultés cependant, j'entrouvris légèrement mes paupières.
- Elle se réveille!
- Très observateur, Ron…
- Bon, ça suffit, vous deux.
Tout en ouvrant mes yeux, je tournai légèrement la tête pour mieux voir qui se trouvait là. Un hoquet de surprise m'échappa lorsque je constatais que la pièce était bondée… de roux.
Instinctivement, lorsque je vis tous les regards posés sur moi, je virai au rouge pivoine et baissai la tête. Molly, qui se trouvait le plus près de moi, m'aida à me redresser et m'encouragea.
- Ne t'inquiète pas, tu peux te sentir à ton aise avec nous. Ne sois pas déstabilisée par mes fils, ils sont doux comme des agneaux.
- Tu dis ça, mais tu ne sais pas ce qu'on fait la nuit…
- Bien dis, Georges!
- Merci, Fred.
- Je t'en pris, Georges.
- Non, c'est moi, Fred.
- Georges…
- Fred…
Elle foudroya les deux plus grands garçons du regard.
- Arrêtez vos bêtises!
J'avais observé la scène en silence, légèrement intimidée, mais toute ma gêne sembla s'envoler. Sans prévenir, j'éclatai de rire, les mains sur les côtes, provoquant l'apparition d'un sourire sur le visage des jumeaux.
Bientôt, mon fou rire se propagea dans la pièce et je me sentis vibrer d'émotion… J'avais l'impression d'être… vivante. C'était merveilleux…
Lorsque l'instant prit fin, j'éprouvai une once de regret, mais mon sourire ne me quitta pas. J'adressai un regard reconnaissant aux parents.
- Merci… De ne pas m'avoir laissé dans le pub, je veux dire…
- Je t'en prie, c'est tout nat…
Arthur s'interrompit, conscient que mon regard avait dévié vers le sol. Je ne pus m'empêcher de me lever brusquement du canapé, les yeux écarquillés.
- Qu'est-ce que…
Ma question me resta en travers de la gorge. Je fixai avec effarement le chiffon qui semblait nettoyer le sol de lui-même.
L'air subitement paniquée, Molly se précipita vers moi.
- Oh, euh… Ne t'inquiète pas… C'est… hum…
- …Familier.
Les roux se tournèrent tous vers moi.
- Pardon?
Je lui adressai un faible sourire.
- C'est étrange… Je devrais être entrain de m'enfuir en courant, mais… C'est exactement comme tout à l'heure, lorsque vous m'avez dit que vous étiez des sorciers… ça me parait… Juste familier. Je pourrais vous accuser à tort de vous être moqués de moi, je pourrais dire que tout cela n'est qu'une farce et que je n'y crois pas… Mais ce n'est pas le cas. Ça me parait naturel… Et pourtant… Pourtant…
Ma voix se brisa.
- Pourtant je n'y comprends rien… Je me sens à mon aise sans le vouloir… Je…
Je me laissai tomber sur le canapé.
- Je suis perdue…
Celui qui semblait être le plus jeune des rouquins vint s'assoir à côté de moi, à ma grande surprise. Il me fit un petit sourire, le bout de ses oreilles légèrement rouge.
- Ne t'en fais pas. Je suis sûr que tout va s'arranger. On va appeler Dumbledore, et tout ira mieux. D'accord?
Je lui répondis par un sourire ému.
- Merci.
C'était tout ce que je pouvais dire. Je n'avais pas d'autre mot, et il résumait tout… Le silence se fit dans la pièce et je percevais une once de stress émanant de tout ce petit monde. Je me retournai vers mon voisin, l'air interrogateur.
- Est-ce simplement moi, ou vous semblez tous un peu nerveux?
Il éclata d'un petit rire nerveux.
- Disons qu'il possède… eh bien…
L'un des jumeaux -je n'aurai su dire lequel- vint à notre encontre et tapa son frère dans le dos, l'air amusé.
- Tu peux lui dire, Ron!
Il se tourna vers moi :
- Dumbledore est le plus grand sorcier du monde, d'après la majorité des gens.
Je soupirai, abattue. A nouveau, cette sensation de déjà savoir quelque chose, et pourtant sans s'en souvenir. Cela prouvait bien que tout concordait… Comment était-ce possible que je ressente la vérité sans m'en rappeler? C'était vraiment désagréable, finalement.
Une main s'agita devant mon visage, me sortant de ma torpeur.
- Ehoh, tu vas bien?
Je relevai ma tête vers le jumeau et acquiesçai.
- Désolée, j'étais perdue dans mes pensées.
Il me lança un regard attristé.
- Il semblerait que ta perte de mémoire soit dure à gérer…
J'acquiesçai, détournant le regard. La voix forte de Molly me prit par surprise.
- ça suffit. N'attendons pas un seul instant de plus. Le seul moyen de tout régler est de faire venir Dumbledore. Maintenant.
Mon cœur se retourna, et le monde autour de moi sembla se volatiliser.
Maintenant? J'allais le voir… tout de suite? Une subite pression s'empara de moi. Que devrais-je faire? Que devrais-je dire? Allait-il me reconnaitre? Qu'allait-il penser de moi? Devenant rouge de stress, je fis un bond lorsqu'un bruit d'explosion émana de la cheminée.
Je louchai légèrement vers Molly, ma question muette lui parvenant sans problème.
- Arthur a envoyé son Patronus… C'est… euh… enfin, peu importe. Il arrivera par la cheminée d'ici quelques instants.
Je me statufiais, battant des paupières à toute vitesse dans un étrange tic nerveux. Le feu de la cheminée devenant progressivement vert n'arrangeait en rien mon état. Le cœur battant à tout rompre, je sentis ma respiration s'arrêter lorsque les flammes s'élevèrent brusquement, puis redescendirent avec lenteur, laissant apparaître une silhouette haute et fine. Mes jambes se mirent à trembler sans que je puisse les retenir, mes yeux ne pouvant se détacher de l'homme qui sortit alors de la cheminée, époussetant l'étrange robe bleue et argentée qu'il portait. Je ne me formalisai cependant pas de son apparence, trop occupée à le dévisager. Je sentais des regards posés sur moi dans mon dos, mais je ne m'en souciais pas, bouleversée.
Lorsqu'il releva un visage souriant vers nous, je sentis mon cœur s'arrêter. Arthur, sentant peut-être mon malaise, se précipita vers lui pour l'accueillir.
- Professeur Dumbledore! Vous avez reçu mon message… J'espère que nous ne vous dérangeons pas.
- Pas le moins du monde, Arthur. J'étais simplement dans mon bureau.
Il sorti une petite boite de sa poche et la lui tendit.
- Un bonbon au citron?
Il ne lui répondit pas, ses yeux fixés sur moi. J'avais conscience du fait que j'avais désormais les joues inondées de larmes, mais que pouvais-je bien y faire? Honteuse, je baissai la tête, tout en reniflant.
A travers le rideaux formé par mes cheveux, j'aperçu le bas d'une robe bleue et argentée, s'avancer avant de s'arrêter juste en face de moi. Mon cœur se retourna lorsqu'il s'accroupit pour me tendre la boite de bonbons.
- Tenez, prenez-en un. Ils sont délicieux. Je suis sûr que vous en oublierez tous vos soucis.
Gardant ma tête bien baissée, je tendis timidement la main et en attrapai un du bout des doigts avant de le mettre dans ma bouche.
En quelques secondes, le gout du citron explosa mes papilles, brulant mes sens. Un sanglot m'échappa. Comment avais-je pu oublier jusqu'à aujourd'hui qu'il s'agissait de…
- …mes préférés.
- Pardon?
Mon menton se mit à trembler, je crispai mes poings. C'était si douloureux d'être à la portée de ses souvenirs, mais de ne pas se les remémorer. Par conséquent, me souvenir de ne serait-ce qu'un simple parfum était… la plus belle des choses au monde.
D'une voix brisée, je murmurai :
- Merci… Ils sont excellents…
Je n'avais pas besoin de le regarder pour sentir son sourire. Il me retendis la boite.
- Un autre?
La phrase sortit de ma bouche sans prévenir.
- Les bonbons, ça fait grossir.
J'entendis son rire.
- C'est au citron. Parfaitement naturel, et sans sucre, je vous le garantis.
A nouveau, une phrase m'échappa, sortie de nulle part.
- Tu me l'avais déjà dit pour la tarte au chocolat. Je te crois plus, maintenant.
Il se figea tandis que je plaquais une main sur ma bouche, effarée. Qu'avais-je dis? Et d'où est-ce que ça venait?
Je gardai mes yeux fixés sur mes genoux, tremblante. Je n'osai pas lever la tête…
- Regardez-moi.
J'entendis la respiration des autres se couper de concert avec la mienne. Il était si prêt… Juste un petit coup d'œil… Un tout petit coup d'œil pour voir à quoi il ressemble d'aussi prêt…
Je relevai très légèrement la tête, mais ce n'était pas suffisant pour changer quoi que ce soit. Le trac m'empêchait d'agir, comme toujours. Je n'étais qu'une lâche, comme d'habitude…
Il répéta d'une voix ferme :
- Regardez-moi. Levez votre tête vers moi… Je ne vous ferai rien.
Serrant les dents, mes mains posées sur mes cuisses tellement crispées que je m'en faisais mal, je relevai la tête avec une lenteur extrême.
Finalement, j'ancrai mes yeux dans les siens.
Le choc fut violent. Ses iris bleus me retournèrent, si proches, si réels… Je les aurais reconnu entre mille. Je ne me souvenais théoriquement pas des moments passés avec lui, mais ce regard… Je ne pouvais que le reconnaitre. Celui de la photo n'était rien… Rien, comparé à celui-ci.
- Impossible…
Ses yeux s'agrandirent, son teint devint livide et, prit d'une faiblesse, il tomba en arrière. Par réflexe, je me précipitai vers lui, et m'agenouillai à côté de lui.
- Est-ce que ça v…
Ma question se coinça dans ma gorge lorsque je réalisai qu'il me regardait comme quiconque regarderait un fantôme. Je ramenai ma main, qui s'était automatiquement tendue vers lui, le long de mon corps. Peinée, je baissai une nouvelle fois la tête. Pourquoi me regardait-il ainsi?
A nouveau, il répéta :
- Impossible…
Je relevai mes yeux vers lui, mon regard se faisant suppliant. Qu'il parle, ou je ne le supporterai pas…
- T… Tu…
Je le fixai sans ciller. Il allait me dire quelque chose, pas vrai? J'allais comprendre… Tout allait s'éclairer, n'est-ce pas?
- Tu… Tu étais…
J'étais? J'étais quoi? Qu'il le dise, par pitié! Je n'en pouvais plus…
- Par Merlin… Mais je te croyais morte!
