Chapitre 1
Ses longs cheveux châtains cascadant dans son dos, ses grands yeux verts étincelants rehaussés d'un léger maquillage, Sakura, à présent âgées de vingt et un ans, attendait patiemment son bus appuyée contre le bord de l'arrêt. Elle vit enfin le véhicule tant attendu apparaitre au coin de la rue. Il était vide à cette heure, il était assez tard puisqu'elle n'avait cours qu'à dix heure. Elle monta enfin, montra son abonnement au chauffeur et s'avança vers le fond du bus. Elle n'avait même pas besoin de chercher, elle savait qu'il était dans le fond à gauche, comme tous les jours, lui, Eriol.
- Bonjour princesse !
- Eriol ! Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler comme ça !
- Mais pourquoi ? Tu es ma princesse Saki, et je veux le crier sur tous les toits !
- Est-ce que je dois te rappeler que tu sors avec Tomoyo ?
- Tomoyo ? Mais c'est pas pareil ! Elle est ma reine, mon amour, mon cœur, la femme de ma vie ! déclara-t-il avec des étoiles dans ses yeux bleus. Toi tu es ma princesse et tu sais, une princesse, c'est plus bas dans la hiérarchie qu'une reine…
- Tu es irrécupérable… soupira-t-elle.
- Mais c'est pour ça que tu m'aimes !
- Qu'ais-je fait pour mériter ça ? dit-elle en levant les yeux aux ciel alors qu'il passait ses bras autour des ses épaules.
Deux ans auparavant, elle avait rencontré Eriol. Ils étaient en cours ensemble, ils avaient choisi tout les deux la section droit à l'université. Sympathique, mignon comme tout, intelligent, elle avait tout de suite craqué pour lui. Quelques jours plus tard, ils sortaient ensemble. Mais ce fut de courte durée, ils avaient beau s'entendre à merveille, il n'y avait pas entre eux l'étincelle de l'amour… Ils avaient alors décidé d'être amis, puisque de toute façon ils n'avaient jamais vraiment été amoureux. Et puis, qui a dit que l'amitié fille-garçon n'existait pas ? Quelques temps plus tard, Sakura avait eu la surprise de voir arriver Tomoyo arriver à l'université pour lui faire une surprise (elles avaient souvent cours aux mêmes heures et chacune à un bout de la ville, donc c'était chose rare que de se voir pendant ou à la fin des cours, elles se voyaient plus en soirée ou le week-end). Quelle n'avait pas été sa surprise en voyant que sa meilleure amie et son meilleur ami avaient directement succombé au charme l'un de l'autre. Les faire sortir ensemble n'avait pas été chose facile, ils étaient tous les deux très perspicaces, mais uniquement quand ça ne les concernaient pas visiblement… Ils étaient aussi aveugles l'un que l'autre. Mais à force de persuasion, elle avait réussi à les convaincre de se déclarer. Depuis, ils vivaient le parfait amour, avec des hauts et des bas bien sûr, mais Sakura ne les avait jamais vu aussi heureux.
- Alors princesse, ça va comment avec Théo ?
- Super bien ! Il est super gentil, incroyablement adorable et mignon comme tout. Le seul problème c'est qu'il est jaloux de toi…
- Encore ? Mais il a toujours pas compris qu'on était juste ami ?
- Pff… Il dit que l'amitié fille-garçon ça n'existe pas. Et il ajoute aussi qu'on est sorti ensemble donc c'est qu'on était quand même attiré l'un par l'autre. Et puis tu m'appelles tout le temps princesse, il dit que c'est un signe.
- Mais je sors avec Tomoyo depuis plus d'un an, il dit quoi à ça ?
- Que tu peux très bien sortir avec elle tout en m'aimant quand même, qu'elle est juste un moyen pour toi d'être plus proche de moi…
- Je trouve ça pitoyable…
- Moi aussi… Mais j'ai réussi à lui faire promettre de ne plus aborder le sujet. Je lui ai dit que si je devais choisir entre mon meilleur ami et mon copain qui ne me fait pas confiance et qui n'a pas confiance en mes amis, je n'hésiterais pas une seconde, même si je suis amoureuse de lui.
Après Eriol, elle était sortie avec plusieurs garçons, pour des durées variables, entre une soirée et deux mois (dans le meilleur des cas), sauf avec Théo. Cela faisait déjà six mois qu'ils étaient ensemble et elle était toujours aussi bien avec lui. Mais il y avait le problème de sa jalousie envers Eriol qu'elle supportait de moins en moins. Elle savait très bien qu'elle tenait beaucoup à Eriol et qu'elle ne pouvait pas se passer de lui, mais uniquement en tant qu'ami. Et si elle devait choisir, même si son cœur devait en souffrir, elle préférait choisir Eriol qui serait toujours là pour elle. Après tout, un ami c'est pour la vie, un petit ami peut ne faire que passer, elle était encore jeune et pourrait encore trouver quelqu'un d'autre. Quand elle lui avait expliqué les choses, de manière moins crue évidemment, il s'était tu un moment avant de promettre de ne plus en parler. Il avait appris avec le temps qu'elle était tout à fait capable de faire ce genre de choses, elle l'avait déjà fait.
- Tu es toujours aussi intraitable à ce que je vois !
- Je tiens plus à ton amitié qu'à un petit ami qui n'a pas confiance en moi !
- Tu m'as dit exactement la même chose quand tu as plaqué Chris.
- Il voulait que j'arrête de te voir, que je supprime tous les numéros de garçons qu'il y avait sur mon portable et que je ne sorte pas sauf si c'était avec lui alors qu'on était ensemble depuis deux semaines. C'était un vrai malade ! dit-elle en adoptant une moue boudeuse.
- Allez, souris princesse ! Tu as un petit ami génial, d'accord il est jaloux mais c'est au moins la preuve qu'il tient à toi.
- Mouais…
- Et puis tu as un meilleur ami merveilleusement fabuleux qui sort avec ta merveilleusement fabuleuse meilleure amie. N'est-ce pas merveilleusement fabuleux ?
- Euh… Eriol, tu vas bien ?
- Merveilleusement bien !
- J'ai quelques doutes…
Le reste du trajet continua ainsi, entre les moqueries et les blagues. Ils arrivèrent ainsi à l'université pour leur premier cours de la semaine. Enchainant les cours, passant de classe en classe, ils finirent la journée sur les genoux avec une irrésistible envie de dormir. Ils allèrent tous les deux s'asseoir sur le banc à l'arrêt de bus, prêts à rentrer chez eux.
- Dis, ça t'intéresserait de venir chez nous ce soir ? Tomoyo serait contente, ça fait trop longtemps qu'elle ne t'as plus vue. En plus, je crois qu'elle a une robe à te faire essayer et un truc à te demander.
Depuis le début de l'année scolaire (c'est-à-dire depuis à peu près un mois), Tomoyo et Eriol vivaient ensemble. Ils avaient décidé cela sur un coup de tête en passant devant la pancarte « à louer » de l'appartement. Ils étaient entrés et ils s'étaient directement sentis chez eux. Deux jours plus tard ils emménageaient, avec l'aide de Sakura qui avait été réquisitionnée parce que « c'est le devoir d'une meilleure amie d'aider quand les gens déménagent » (dixit Tomoyo qui trouvait toujours des excuses auxquelles on ne pouvait rien dire même si elles ne valaient pas grand-chose (c'est dur de faire autrement, elle les défendait à corps et à cri…) Sakura n'avait donc pas pu refuser) L'avantage était que l'appartement était situé à égale distance de leur école respective.
- Elle m'a encore vue il y a deux jours…
- Mais tu sais bien que deux jours sans toi, c'est une éternité pour Tomy ! répondit-il en riant.
- Je sais… Mais je suis désolée, je ne peux pas. Théo m'a demandé de passer chez lui ce soir et je n'ai pas pu refuser…
- Oh d'accord, tu ne peux pas refuser à ton chéri, je comprends, dit-il avec un grand sourire.
Après un trajet tout aussi mouvementé que le premier, Sakura rentra chez elle, dans son petit appartement en plein centre de la ville de Tokyo. Elle avait quitté la maison familiale car la meilleure école de droit se trouvait à Tokyo, mais elle rentrait régulièrement pour voir son père et son frère qui lui manquaient énormément. Au début, elle avait vécut avec Tomoyo, mais depuis que celle-ci avait emménagé avec Eriol, elle vivait seule. Mais elle cherchait un colocataire pour pouvoir diviser les charges qui étaient assez élevées pour elle seule. Le problème était qu'elle était assez difficile et jusqu'à présent, les seules personnes qui s'étaient présentées ne lui avaient pas plu, mais alors là par du tout. Théo lui avait bien proposé d'être son colocataire, mais elle avait refusé. Elle ne voulait pas vivre avec son petit copain tout de suite, elle n'était pas prête pour ça. C'est ce qu'elle lui avait dit. Ce n'était pas tout à fait faux, mais il y avait aussi une impression qu'elle avait, comme quoi elle et lui, ce n'était pas une relation qui durerait très longtemps, même si elle était amoureuse de lui et même si elle était restée plus longtemps avec lui qu'avec les autres. Elle ne savait pas pourquoi exactement, mais elle avait depuis longtemps appris à suivre ses intuitions. Et donc, elle préférait ne pas l'avoir pour colocataire avec le risque qu'ils se séparent et avoir des problèmes de colocations.
Elle rentra dans son appartement vide et soupira. Elle n'aimait pas être toute seule. Elle alla dans la cuisine et mangea un morceau juste pour se caler l'estomac en attendant d'arriver chez Théo. Elle passa ensuite dans la salle de bain, se doucha, s'habilla et reprit le bus en direction de chez son amoureux.
Arrivée devant l'immeuble, elle monta en vitesse les escaliers. Elle sonna à sa porte et il vint lui ouvrir. Grand, les cheveux longs presque blonds qui retombaient devant ses yeux noirs, habillé très simplement, il était craquant. La jeune fille sourit en le voyant, mais son sourire retomba bien en voyant l'air sombre qui marquait son visage.
- Théo, qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle d'une voix inquiète.
- Entre, je t'expliquerai, dit-il d'une voix neutre en se retournant vers l'intérieur.
Pourquoi il ne m'embrasse pas ? pensa-t-elle. Elle se sentit tout à coup mal à l'aise. Elle ne connaissait que trop bien ce genre d'attitude et elle sut à l'avance ce qui allait ce passer, elle l'avait fait suffisamment souvent… Elle le suivit avec le cœur lourd. Il l'invita à s'assoir sur le divan et lui demanda si elle voulait boire quelque chose. Sakura refusa, elle avait la gorge trop nouée pour avaler quoique ce soit. Il s'assit alors en face d'elle et commença à parler.
- Saki… Tu sais… Je… Ce que je veux te dire n'est pas facile à…
- Je t'en supplie, ne tourne pas autour du pot. Plus vite ce sera fait, mieux ce sera, pour nous deux.
- Je… Tu sais que je t'aime Saki, mais entre nous ça ne va pas, ça ne marche plus. On n'a pas les mêmes valeurs, on n'a pas les mêmes centres d'intérêts,… C'est ce que tu m'as dit l'autre jour qui m'a fait réfléchir. Tu n'hésiterais pas à sacrifier notre relation pour garder une amitié. Je ne vois pas les choses comme ça… Quand on aime, on doit pouvoir tout sacrifier pour l'autre. Et tu n'es pas prête à cela pour moi. Et je ne crois pas en être capable pour toi non plus… Je crois que…
- Tu as raison, dit-elle.
Elle arborait un sourire bienveillant, compréhensif, qui était en totale contradiction avec la peine qu'elle avait dans le cœur. Mais il avait l'air tellement mal de lui annoncer ça qu'elle ne pouvait faire autrement que d'essayer de le rassurer.
- Tu as raison, il vaut mieux qu'on s'arrête là, avant qu'on en souffre tous les deux parce qu'on aura essayé de s'accrocher coûte que coûte.
- Je… je… je voudrais qu'on puisse rester ami… Tu compte beaucoup pour moi Saki, je n'ai pas envie de te perdre. S'il-te-plaît, acceptes !
- Théo… Es-tu sûr que c'est ce que tu veux ? Continuer à me voir alors que tu souffres encore ?
Être ami avec moi alors qu'on n'a pas la même conception de l'amitié ? pensa-t-elle sans oser le dire.
- Si je te le propose…
- D'accord…
Il voulut à tout prix qu'elle reste un peu, pour discuter encore un peu, mettre les choses à plat une bonne fois pour toute, mais elle refusa, il ne fallait pas encore remuer le couteau dans la plaie, elle préférait partir. Il lui proposa de la ramener en voiture, mais encore une fois, elle refusa. Elle avait besoin de prendre un peu l'air, et puis il y avait encore des bus à cette heure.
Elle sortit de chez lui, ce sourire bienveillant toujours accroché aux lèvres. Une fois dehors, la tristesse pointa le bout de son nez sur son visage et les larmes coulèrent. Elle savait que ça allait arriver tôt ou tard, mais c'était quand même dur. Elle avait beau savoir qu'ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre, elle était quand même tombée amoureuse de lui.
Elle regarda sa montre, dix-sept heures. Elle était à deux pas de chez Eriol et Tomoyo, avec un peu de chance leur invitation était toujours valable. Elle n'avait pas envie d'être seule. Cinq minutes plus tard, elle était devant leur porte, deux autres et elle était dans les bras de Tomoyo. Une fois passée la surprise de voir sa meilleure amie arriver à l'improviste, elle l'avait invitée à entrer en voyant directement que quelque chose n'allait pas.
- Vas-y, raconte moi ce qu'il y a.
- Théo m'a larguée, dit Sakura d'une petite voix.
Elle s'était ensuite mise à pleurer pour évacuer son chagrin. Quand ses larmes se furent taries, les deux jeunes filles eurent le plaisir de voir Eriol devant elles avec trois pots de glace.
- C'est le meilleur remède contre les chagrins ! dit-il avec son habituel sourire. Tu vois, tu aurais mieux fait de accepter mon invitation tout à l'heure, ajouta-t-il sur un ton moqueur.
- Donne-moi la glace et tais-toi ! dit Saki en souriant.
- Eriol, pourquoi tu as pris trois pots ? demanda Tomoyo avant de mettre une cuillère en bouche.
- Ben un pour Saki, un pour toi et un pour moi. J'allais pas vous regarder manger de la glace sans moi, ça aurait été de la torture !
Pendant encore une heure, ils discutèrent de tout et de rien, racontant beaucoup de blague pour essayer de rendre le moral à Sakura. Celle-ci finit par rire, sa peine vaincue par les blagues qu'Eriol enchainait sans pitié.
- Et ben tu vois, ça va mieux ! dit Eriol après que Sakura ait essuyé les larmes de rire qui avaient suivi la blague la plus débile que son meilleur ami ait jamais raconté.
- C'est parce que vous êtes là, dit-elle en essayant de calmer son fou-rire.
- Bon, alors c'est le bon moment pour te demander… dit Tomoyo en laissant un suspense.
- Pour me demander quoi ?
- … pour te demander si tu voulais bien être mon mannequin pour le défiler de l'école. C'est le défilé le plus…
- Oui, le plus important, qui va déterminer ta carrière, je sais, je sais… continua Sakura qui connaissait le refrain par cœur.
- Alors, tu acceptes ?
Tomoyo s'était penchée vers Sakura, les mains jointes, des étoiles plein les yeux et le visage suppliant.
- Tu n'as pas honte de demander ça à ta meilleure amie qui vient de se faire larguer ? demanda Sakura avec le sourire.
- Pas le moins du monde ! « Des mecs, il y en a des milliers ! » c'est pas toi qui dis ça d'habitude ?
- C'est d'accord. Tu sais bien que je ne peux rien te refuser !
- Bon, alors debout et viens avec moi, il faut que je te fasse essayer la robe !
Sakura regarda Eriol qui avait levé les yeux au ciel puis suivit sa meilleure amie.
Après l'essayage, les crises de surexcitation de Tomoyo et les crises de fou-rire d'Eriol, Sakura capitula de fatigue et demanda à sa charmante meilleure amie si elles ne pouvaient pas remettre cette fabuleuse séance de torture à un autre jour parce qu'elle était fatiguée. Quand ils regardèrent l'heure, le dernier bus était passé depuis longtemps, il était trop tard pour rentrer à pied et Eriol n'avait pas de voiture (« quelle utilité d'avoir une voiture quand on peut voyager partout avec les transports en commun ? »). Sakura resta donc dormir chez ses deux meilleurs amis, contrainte et forcée (« ça ne me dérange pas de rentrer à pied ! » « je ne te laisserai pas rentrer à pied à cette heure, un point c'est tout ! »)
