Note de l'auteur : Ça a été long, mais voilà la suite ! J'espère que ça vous plaira. Merci à vous tous pour vos messages ! C'est mon premier AU alors je fais de mon mieux. Pour info, un chapitre sur deux est du point de vue de Castiel, et l'autre du point de vue de Dean.

J'ai fait un paquet de recherches sur la maladie de Lyme pour cette fic (merci encore Skadia, je relisais ton message en écrivant et ça m'a bien aidée!) et j'espère ne pas avoir mis de bêtises. N'hésitez pas à me corriger si vous vous y connaissez.

Bonne lecture !

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Chapitre 2 : Dean

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Le chiffon était tellement poisseux de graisse et d'essence qu'il ne fit guère que se salir davantage les mains en voulant se les essuyer. Renonçant à obtenir un meilleur résultat, Dean accrocha le chiffon à sa ceinture et cala sa petite lampe torche entre ses dents avant d'ouvrir le capot de la bagnole que le client lui avait confiée. Une douleur aiguë traversa son genou gauche lorsqu'il se pencha sur le moteur, le forçant à s'appuyer plus lourdement sur sa jambe valide. Le faisceau de lumière vacilla lorsqu'il manqua de faire tomber la torche en serrant les dents sous les élancements qui lui vrillaient le genou par vagues. Et voilà que ça recommençait. Trois heures de répit, ça avait été trop beau pour être vrai.

Ce n'était rien d'insupportable. Dérisoire par rapport à ce qu'il morflait le matin au réveil, en tout cas.

Il prit une profonde inspiration et dévissa d'une main sûre le bouchon du réservoir d'huile – encore tiède. Il extirpa lentement la jauge longue et huileuse dans sa main gauche et l'étudia d'un œil critique. L'huile était mousseuse, clairement infiltrée d'eau. Entre ça, et l'eau qui gouttait du pot d'échappement, il n'y avait pas de doute à avoir. Le joint de culasse était foutu. Et hop, c'était parti pour démonter tout ce bordel juste pour changer la pièce.

Il posa la jauge à l'écart et s'inclina un peu plus sur le moteur pour éclairer le couvercle de la courroie qu'il retira avant d'orienter le faisceau de la lampe-torche vers les fils de bougie d'allumage. Il était sur le point de vider l'huile de moteur lorsque son portable vibra énergiquement dans la poche de son jean, annonçant un nouveau texto. Il débrancha le câble d'accélérateur tout en extirpant son téléphone, concentré sous le capot.

Ses mains étaient gluantes d'huile et salirent les touches, mais il s'en foutait. C'était un vieux téléphone, mais solide et qui en avait vu d'autres. Sa main s'immobilisa en plein débranchement lorsqu'il lut le message que venait tout juste de lui envoyer Sam :

On voit la raie de ton cul.

Sous l'effet de la surprise, Dean en lâcha sa lampe-torche qui tomba toute allumée dans le moteur graisseux.

« Son of a bitch... marmonna-t-il en ouvrant grand les yeux.

Il se redressa si vite que l'arrière de son crâne percuta violemment le capot avec un bruit métallique, et se retourna d'un bloc en se massant l'arrière du crâne, se souciant peu de foutre de l'huile partout dans ses cheveux coupés en brosse. Là, juste devant lui, se tenait son géant de petit frère avec un immense sourire jusqu'aux oreilles.

- Joyeux anniversaire, Dean ! s'exclama Sam en rempochant son portable.

L'instant d'après, Dean se retrouvait englouti dans les bras de son petit frère, le nez pressé contre l'épaule, et quelques mèches de cheveux lui chatouillant la tempe – Sam se laissait de plus en plus pousser les cheveux dernièrement. Dean répondit à l'étreinte avec chaleur, se foutant de tacher le manteau de son petit frère.

- Qu'est-ce que tu fous à Portland ? Et tes cours à Stanford, alors ?

La voix de Dean était étouffée contre l'épaule, et Sam eut un rire qui vibra dans sa poitrine.

- Mes examens sont finis et j'ai un peu de temps libre avant que les cours reprennent, alors je suis venu te voir pour fêter tes vingt-quatre ans.

Sam se détacha de lui, ses yeux brillants d'enthousiasme et de joie. Il avait l'air en forme. Heureux. Bien plus que Dean ne l'avait jamais vu l'être. Apparemment, faire des études de droit, c'était vraiment son truc. Il était presque un adulte, maintenant, malgré ses airs de chiot. Et un adulte équilibré, bientôt diplômé, qui deviendrait un jour un avocat de renom.

Dean ne put retenir le sourire qui s'étalait sur son visage, commençant tout juste à réaliser que Sam était vraiment là, avec lui, et pas juste au téléphone ou sur Skype comme d'habitude. Son cœur s'enfla de fierté. Malgré leur passé chaotique et les difficultés qu'ils avaient affrontées, Sam menait de brillantes études qui le mèneraient à une toute aussi brillante carrière.

- Ça fait plaisir de te voir, Sammy, déclara Dean en lui pressant affectueusement l'épaule. Tout se passe bien pour toi à San Francisco ?

Sam acquiesça avec enthousiasme.

- J'ai plein de choses à te raconter ! Et toi, quoi de neuf ?

Dean haussa une épaule avec une désinvolture feinte.

- Bof, rien. La routine, tu sais. Je bosse, je traîne dans les bars, je bichonne mon bébé...

- Mais tout va bien ? Tu as l'air fatigué...

Dean se détourna pour ranger ses outils, la mâchoire crispée. Cette nuit, il n'avait pas pu fermer l'œil. Vaseux et dans un état léthargique, Il avait passé des heures affalé sur le canapé devant des documentaires animaliers à la télévision en étirant sa jambe rouillée. Putains de bactéries.

- J'étais au bar hier soir, mentit-il en remuant un sourcil de manière suggestive. Et devine quoi ? J'ai ramené chez moi des jumelles, deux blondes branchées SM et toute la nuit on a...

- Ok, stop ! le coupa Sam d'un air à la fois horrifié et consterné. Je ne veux pas en entendre plus.

- Prude, ricana Dean. Je vais prendre ma pause tout de suite, et on se prend une bière, ok ? Tu restes combien de temps, d'ailleurs ?

Ce ne fut qu'alors que Dean aperçut la valise sur le sol.

- J'ai toute la semaine pour qu'on rattrape le temps perdu. Justement, ça te dérange pas si je reste chez toi ?

Toute la semaine ? Chez lui ? Son sourire se fana malgré lui et un frisson glacé dévala le long de son échine. Comme un rappel de sa situation délicate, son genou lui lança plus fort.

Ça tombait vraiment, vraiment très mal.

L'inquiétude se glissa dans le regard de chiot de son petit frère qui s'empressa d'ajouter :

- J'ai... en fait, j'ai quelque chose de très important à t'annoncer, et puis on ne s'est pas vus depuis longtemps... Mais je ne veux pas te déranger, je peux aller dans un hôtel...

Sam utilisa son attaque fatale de regard humide de chiot battu, et Dean renonça aussitôt à tous les prétextes qu'il s'apprêtait à élaborer pour l'éloigner. Il ne pouvait rien refuser à son petit frère quand il faisait cette tête, et le petit saligaud le savait très bien. Et depuis deux ans il voyait tellement rarement son frère qu'il ne laisserait pas une saloperie d'infection bactérienne l'empêcher de passer un peu de temps avec lui.

- Dis pas de conneries, le coupa Dean en reprenant son sourire. Comme si j'allais jeter dehors mon propre frère. Tu me prends pour qui ?

Il ramassa la valise de Sam malgré ses protestations et lui fit signe de le suivre à l'arrière-boutique, dans la petite kitchenette que Bobby avait élaborée. Il s'efforça de réprimer son boitement en forçant une démarche normale malgré son genou douloureux. Sam ne devait s'apercevoir de rien.

- Bobby est parti chercher une livraison de pneus, déclara Dean en posant la valise dans un coin. Il devrait pas tarder à revenir, il sera content de te voir.

- Oh, il est au courant de ma venue, répondit Sam en s'asseyant sur l'une des chaises. Et il est pas parti chercher des pneus, mais ton gâteau d'anniversaire et les bougies qui vont avec.

Dean haussa les sourcils en dévisageant son frère. Celui-ci soutint son regard avec malice, un coude nonchalamment posé sur la table branlante.

- Un gâteau ? Tu sais bien que je préfère les tartes.

Il avait pris un ton peu intéressé en haussant les épaules, et ouvrit le frigidaire pour dissimuler son sourire. Dean n'avait jamais eu droit à un anniversaire digne de ce nom dans son enfance et chaque année les attentions un peu maladroites de Sam et Bobby lui allaient droit au cœur.

- Je sais ! Figure-toi que je devais apporter la tarte, mais j'ai complètement oublié, alors j'ai appelé Bobby pour qu'il rattrape le coup.

Une main sur la poignée et l'autre saisissant deux bières fraîches entre ses doigts, Dean ne broncha pas en sentant le rythme de son cœur se perturber en palpitations désagréables. Ça avait commencé plusieurs mois plus tôt, quand il ne savait pas encore d'où ça venait, et avant que son genou se mette à lui pourrir la vie.

Son cœur se contractait irrégulièrement et cognait fort dans sa cage thoracique. Mais le temps qu'il referme le frigidaire et qu'il tende à Sam sa bière, c'était déjà parti.

Il s'y était habitué, comme à toutes les petites défaillances de son corps dernièrement. Si ce n'était que ça, il se serait bien accommodé de cette maladie, si seulement il n'y avait pas ce foutu genou...

- Pas la première fois que t'oublies la tarte, ça m'étonne pas. Et ça veut devenir avocat ? Imagine que t'oublies des détails aussi importants dans un procès.

Les lèvres pincées, Sam prit la bière fraîche en lui jetant un regard noir, mais ses yeux trahissaient son amusement. Dean se laissa tomber sur sa chaise qui craqua sous son poids et ils firent s'entrechoquer les bières avant de boire une gorgée bien fraîche. Machinalement, Dean s'était mis à masser du bout des doigts son genou gauche douloureux, mais s'arrêta aussitôt en s'en rendant compte. Il se racla la gorge et changea de sujet :

- C'est quoi le truc très important que tu voulais me dire ?

Sam détourna le regard et se mit à faire tourner nerveusement sa bière entre ses longs doigts. Dean haussa un sourcil intrigué. Depuis quand Sam faisait-il le timide avec lui ?

- Dean... commença Sam en déglutissant. Tu sais que ton avis compte beaucoup pour moi, hein ? On s'est pas beaucoup vus ces deux dernières années, et il y a certains trucs que je t'ai pas dit...

- Quoi, c'est à propos de ton pote junkie ? Qu'est-ce qu'il a fait encore ?

Dean pouvait l'entendre à sa propre voix rude et agressive, il venait de passer en mode grand frère protecteur et prêt à exploser des tronches pour Sammy.

Sam parut déstabilisé un instant, puis roula des yeux avec son petit air supérieur et plein de défi dont il était devenu coutumier depuis l'adolescence.

- Qui ça, Brady ? Tu vas t'acharner encore longtemps sur lui ? Il n'a rien fait du tout, oublie cette histoire !

- T'avais failli rater ton année à cause de ce fils de pute, je risque pas d'oublier ça.

- J'avais juste séché un examen pour l'accompagner à l'hôpital après son overdose, et je prendrais la même décision si c'était à refaire ! Mais il ne s'agit pas de lui, arrête de me couver et écoute-moi un peu !

Dean se tut à contrecœur et se renfrogna en portant le goulot de la bière à ses lèvres. Parfois, il songeait sérieusement à déménager et aller vivre auprès de lui pour le protéger, mais Sam avait été clair à ce sujet, comme quoi il avait besoin de faire ses propres expériences et ne plus être couvé sans arrêt par son frère. Elle était loin, l'époque où Dean cassait la gueule des mioches qui s'en prenaient à Sam au collège parce qu'il était petit et studieux.

C'était vrai, Sam avait grandi depuis et était capable de se défendre tout seul et de gérer sa vie. Mais malgré tout, Dean craignait que de sales types comme ce Brady puissent avoir une mauvaise influence sur son petit frère.

- En fait, je...

Sam s'humidifia les lèvres avec l'ombre d'un sourire. Dan fronça les sourcils en buvant sa gorgée. Non, il ne rêvait pas. Sam était en train de rougir jusqu'à la racine de ses cheveux.

Bordel, il ne l'avait pas vu rougir comme ça depuis que Sammy à douze ans lui avait demandé comment embrasser une fille avec la langue.

- Je me suis fiancé, déclara finalement Sam avec un sourire lumineux.

Dean manqua de recracher sa gorgée de bière sous l'effet de la surprise. Il avala et s'essuya la bouche d'un revers de manche en dévisageant son frère d'un regard ébahi.

- Fiancé ? Mais... avec qui ? Depuis quand ?

- Elle s'appelle Jessica et c'est la femme de ma vie. On est ensemble depuis six mois et...

- Six mois et tu me le dis que maintenant ?

Sam se renfrogna et croisa les bras d'un air défensif, sa bière oubliée sur la table.

- La dernière fois que je t'ai présenté une de mes copines, tu as couché avec dans la soirée ! Et tu t'étonnes que je me méfie maintenant ?

- C'était il y a trois ans, il y a prescription. Et je t'ai fait gagner du temps en te prouvant qu'elle ne prenait pas votre relation au sérieux et qu'elle ne te méritait pas.

Sam le gratifia de sa meilleure bitchface avant de soupirer en sortant son portefeuille de la poche intérieure de sa veste :

- J'ai pas envie qu'on se dispute le jour de ton anniversaire et le lendemain de mes fiançailles. Je voulais te l'annoncer en face et pas au téléphone, parce que Jess et moi... c'est vraiment du sérieux, et j'aimerais avoir... ta bénédiction, un truc comme ça. Parce qu'elle va faire partie de la famille et je veux que tu te tiennes correctement quand je te la présenterai.

Il sortit une photo de son portefeuille et la lui tendit en étudiant de près sa réaction. Dean la prit et émit un sifflement appréciateur en voyant la jolie blonde au sourire enjôleur. Un vrai canon.

- Très mignonne. Un peu trop, non ? Elle va te faire de l'ombre et tu seras le laideron du couple. Profite, parce que dès qu'elle appendra que t'as des gaz quand tu bouffes épicé et que tu pues des pieds dans des baskets, elle partira en courant.

Sam lui arracha la photo des mains lorsqu'il fit mine de l'empocher l'air de rien, et Dean lui adressa un rictus moqueur.

- Et toi ?

- Quoi, moi ? répondit Dean en renversant la tête en arrière pour finir sa bière.

- T'en es où ? Toujours rien de sérieux ?

- Ça dépend ce que t'entends par sérieux.

- Plus d'un mois ?

- Alors non, rien. J'ai cru un moment que ça collerait avec Cassie, tu sais, la cliente dont je t'avais parlé. Et puis avec Lisa qui était au club de gym. Mais ça avait beau être génial au pieu, surtout avec Lisa qui était super souple...

- Pas de détails, par pitié.

- … on était pas sur la même longueur d'ondes. On avait rien à se dire quand on baisait pas.

Il baissa les yeux, traçant du doigt une goutte de condensation sur le verre de sa bière. Il passa sous silence les regards de malaise et de compassion de Lisa et Cassie au sujet de l'enfance et des parents de Dean, et de leur volonté de le... guérir. De le forcer à être normal comme elles.

Dean ne voulait pas qu'on le regarde comme un objet cassé à réparer, comme une œuvre de charité. Dean ne voulait pas de leur pitié qui mettait en relief à quel point il était bousillé de l'intérieur.

- Et ton collègue ? T'avais pas dit qu'il y avait un truc entre vous ?

- Qui, Benny ? Nah, c'était juste un coup comme ça, il s'était fait plaquer par sa fiancée et j'étais là, donc je l'ai consolé de façon un peu... approfondie. Mais ils se sont remis ensemble depuis, et j'ai eu une vague passe avec une serveuse après ça. En ce moment j'ai des vues sur deux employés d'une pharmacie, un homme et une femme. Tu connais mon faible pour les blouses blanches.

Sam émit un léger rire en secouant la tête d'un air blasé.

- Tu changes de partenaire plus souvent que de marque de lessive, j'ai du mal à suivre.

Dean eut un rire amusé en désignant d'un geste théâtral son propre corps tout en s'étirant sur sa chaise :

- Je ne voudrais pas priver l'humanité de ce morceau de choix, ce serait égoïste de ma part.

Les pieds de sa chaise retombèrent sur le sol et un éclair de douleur lui vrilla le genou. Il tressaillit mais fit comme si de rien n'était et s'accouda à la table pour pointer son frère du doigt avec enthousiasme :

- Fiancé, toi... J'ai du mal à y croire. Tu as une date pour le mariage ?

- Après la remise des diplômes, oui. Et tu seras mon témoin.

Dean souriait tellement fort qu'il en avait mal à la mâchoire.

- Je comptais justement rendre visite à papa ce soir, tu pourras m'accompagner pour lui annoncer la nouvelle en personne !

Le sourire de Sam fondit comme neige au soleil, et son regard se durcit alors qu'il détournait la tête en repoussant la bière à moitié pleine sur la table.

- Je n'ai aucune intention d'aller le voir en prison. Quand je l'ai vu la dernière fois il y a deux ans on s'est engueulés à travers la vitre parce qu'il refusait que j'aille étudier à Stanford. Il m'a interdit de revenir le voir si je lui désobéissais.

Dean perdit lui aussi son sourire et serra les poings.

- Tu fais le voyage jusqu'à Portland et tu comptes même pas parler à papa ?

- C'est Bobby et toi que je suis venu voir, personne d'autre. Je veux bien passer un coup de fil à papa comme je le fais tous les deux ou trois mois, mais je ne veux plus le voir.

- Écoute-moi bien, Sam...

Ignorant son foutu genou qui lui semblait comme un mécanisme rongé par la rouille, Dean s'appuya plus lourdement sur ses coudes et fixa son frère droit dans les yeux en parlant d'une voix sourde :

- Depuis deux ans, papa ne fait que parler de toi, de me répéter à quel point il est fier. Il me rabâche ta réussite à Stanford et me demande quelles sont tes notes à chaque fois que je vais le voir ou que je l'appelle. Ouais, il ne voulait pas que tu ailles à l'université au début, mais crois-moi, il a changé d'avis depuis.

Sam plissa les yeux en le scrutant d'un air sceptique, sa lèvre inférieure avancée avec un air vaguement boudeur qui le rajeunissait de plusieurs années.

- Qu'est-ce que tu racontes ? Je l'ai eu au téléphone il y a deux mois et il a encore critiqué mes études inutiles de snob, et m'a rappelé que tu es un bon fils et que moi je ne suis qu'un ingrat.

Dean fronça les sourcils avec confusion, un pli se creusant sur son front.

- Hein ? Il me dit tout le contraire. Que je perds mon temps dans ce garage et que toi au moins tu fais quelque chose pour arrêter l'assassin de maman en devenant avocat.

- Mais ce n'est pas du tout pour ça que je veux devenir avocat ! Et je le lui ai dit plusieurs fois !

- Il a raison, quelque part. Toi, tu seras plus en mesure de l'aider à sortir de prison et à retrouver l'assassin que moi. Moi, tout ce que je peux faire c'est lui envoyer de l'argent régulièrement pour lui faciliter la vie.

- À ce propos, justement, Dean... J'ai beaucoup réfléchi depuis que papa est en prison, et...

Sam s'interrompit et poussa un long soupir en se passant la main dans sa chevelure à la frange trop longue. Suspicieux en le voyant déglutir et hésiter, Dean fronça les sourcils et le fixa d'un regard dur.

- Et quoi ?

Sam émit une grimace et baissa les yeux sur sa bière déjà presque tiède, comme s'il s'adressait à elle et non à son frère.

- Tu sais, à Stanford j'ai suivi des cours en plus de mon cursus de base. J'ai étudié la psychologie et tout particulièrement le deuil, la vengeance et le déni. Est-ce que tu as déjà envisagé la possibilité...

Finalement, Sam releva la tête avec détermination pour regarder son frère droit dans les yeux, avec un mélange de crainte et de défi :

- … que ce que tout le monde dit de papa pourrait être... vrai ?

La colère brûlante qui s'empara de Dean le paralysa sur place et Sam tressaillit sous son regard, mais poursuivit néanmoins avec véhémence :

- Je sais à quel point tu lui es loyal, mais réfléchis-y deux secondes, tout concorde ! J'ai parlé récemment avec Bobby et il m'a confirmé que papa était déjà alcoolique avant l'incendie et que nos parents se disputaient très souvent, il était même question de divorce, tu le savais ? Qui te dit qu'il ne l'a pas tuée lui-même dans un moment d'égarement ?

- Ferme-la, Sam, articula Dean entre ses dents d'un ton dangereux. Ne dis plus un mot.

Vibrant d'une rage contenue, l'aîné s'était levé lentement, et son frère l'imita en repoussant bruyamment sa chaise. Dean fut contraint de lever la tête pour continuer de le foudroyer du regard. Sam avait si bien grandi ces dernières années qu'il le dépassait d'une demi tête.

- Laisse-moi finir ! Je ne dis pas qu'il nous a menti pendant toutes ces années, il croit sans doute sincèrement que c'est vrai ! Je pense qu'il a soit oublié l'avoir tuée s'il était ivre à ce moment, soit qu'il s'est si bien enfoncé dans le déni pour ne pas assumer son geste et la culpabilité, qu'il a fini par y croire pour de bon !

- Il ne l'aurait jamais tuée ! Il l'aimait !

- L'un n'empêche pas l'autre, Dean ! Il a des tendances violentes, et tu le sais !

La bouteille de bière se renversa lorsque Dean attrapa Sam par le col d'un air menaçant :

- Ne dis plus jamais ça sur papa. Plus jamais, compris ?

- Je ne suis plus un enfant, Dean, tu ne peux plus m'intimider si facilement et je ne vois plus papa comme infaillible. C'est un être humain avec des qualités et des défauts et on est assez grands pour le voir comme un égal et ne plus dire amen à chacune de ses paroles.

Le vert des iris de Dean s'assombrit de rancœur.

- Tu crois que j'ai pas déjà entendu mille fois ce refrain ? C'est ce que les psys me répètent en boucle depuis que j'ai dix-sept piges. C'est ce qu'on essaye de nous faire croire depuis sept ans, et toi tu as tout gobé. Ils t'ont fait un lavage de cerveau, à Stanford ? J'étais , Sammy ! Je sais ce que j'ai vu ce jour-là, en te portant hors de la maison. J'ai vu papa essayer de sauver maman jusqu'au dernier moment ! J'ai vu un type regarder de loin et monter dans une voiture noire. Je l'ai vu ! Tu préfères croire des étrangers plutôt que ta propre famille ?!

- Tu avais quatre ans ! Ce souvenir peut avoir été créé par tout ce que papa nous a répété en détails ! Il nous en a tellement parlé que moi aussi parfois j'ai l'impression de m'en souvenir, alors que je n'étais qu'un bébé à l'époque !

Dean vit rouge.

Toutes ces années à subir les commentaires insultants et les regards apitoyés qui salissaient leur père... Il avait systématiquement tabassé les gens qui osaient traiter John Winchester d'assassin, mais venant de Sam, c'était le coup de grâce.

De rage, Dean renversa la table qui s'écrasa sur le sol déjà jonché d'éclats de verre et de bière.

Sam se recula d'un bond en levant les mains en signe d'apaisement :

- Tu n'as jamais trouvé bizarre qu'après toutes ces années à parcourir le pays à la recherche de ce soi-disant tueur, on n'aie jamais rien trouvé ? Papa s'est monté la tête avec des histoires de complot et de puissants qui trafiqueraient les preuves et témoignages, mais ce n'est que de la paranoïa ! Notre mère n'était qu'une femme normale et sans histoire, personne n'aurait eu de raison de la tuer, à part papa lui-même si elle comptait divorcer !

- Ne parle pas d'elle ! siffla Dean entre ses dents en serrant les poings.

Sam ignora son avertissement et poursuivit son discours en reculant pas à pas au fur et à mesure que Dean avançait vers lui :

- C'est bien plus probable qu'il l'ait tuée et que son esprit malade ait créé toute cette histoire de vengeance pour continuer de croire qu'elle l'aimait jusqu'à la mort et qu'il est innocent de tout crime ! Pour nous le faire croire !

- TAIS-TOI !

- Il a besoin qu'on y croie aveuglément pour pouvoir y croire lui-même ! C'est pour ça qu'il n'a jamais toléré qu'on discute ses ordres et ses instructions ! Il fuit la réalité, Dean, et toi aussi !

Le verre crissa sous la semelle de ses chaussures lorsqu'il brandit le poing, aveuglé par la colère... et fut stoppé net dans son élan par Bobby qui venait de le prendre à bras le corps en le tirant brutalement en arrière.

- Non mais c'est pas bientôt fini ces conneries, oui ?!

Leur père adoptif avait hurlé d'une voix qui claqua dans la kitchenette. Dean desserra le poing en réalisant tout juste ce qu'il avait failli faire, et s'écarta d'un pas lorsque Bobby le relâcha. L'homme barbu le foudroyait du regard, rouge de colère sous sa barbe hirsute et sa casquette enfoncée sur son crâne.

- Est-ce que c'est comme ça que je vous ai élevés ? Saloper ma cuisine et vous foutre sur la gueule quand j'ai le dos tourné ? La vie est courte et vous êtes frères, bon sang !

Dean détourna les yeux avec une expression penaude mais encore furieuse pendant que Sam se décrispait et adressait un sourire hésitant à Bobby.

- Désolé pour les dégâts, mais la conversation a un peu dérapé.

- Comme à chaque fois que vous parlez de John, je sais. J'en ai écouté une partie. Bonjour, fiston.

Bobby étreignit Sam avec une tendresse bourrue – il paraissait minuscule dans les bras de ce géant. Dean fronça un sourcil en se décidant finalement à relever la table et les chaises et chercher un balai.

- Tu étais là ? Tu as entendu quoi ?

- J'en ai entendu bien assez, crois-moi. Passe-moi ça et assieds-toi.

Dean fit une grimace d'excuse mais s'assit en même temps que Sam. Les deux frères échangèrent un regard tendu mais déjà un peu honteux. Bobby repoussa sommairement les morceaux effilés de verre dans un coin, et jeta une vieille serpillière au sol avant de déposer sans ménagement une tarte chaude et encore fumante sur la table, hérissée de bougies.

- Tiens. Bon anniversaire, idjit.

Dean huma le délicieux fumet sucré, toute sa colère envolée pour de bon lorsqu'il se mit à saliver.

- Une tarte aux noix de pécan ? Mais... s'interrogea Sam en clignant des yeux.

- Les gâteaux du Walmart avaient l'air immangeables alors j'ai fait un détour chez une vieille amie pâtissière pour l'occasion.

- Whoa, merci, Bobby ! s'enthousiasma Dean avec un sourire lumineux. T'es le meilleur !

- Ça va, pas besoin d'en faire des tonnes non plus, grommela l'homme en sortant un briquet d'un tiroir.

Tout en essayant péniblement de tirer une flamme du vieux briquet, Bobby poursuivit d'un ton bourru :

- Vous savez, les garçons... Le gros problème de John, c'est qu'il est pas foutu d'être sincère face à ceux qu'il aime. Il a ce besoin compulsif de faire des reproches, de rabaisser, et de ne complimenter que si le concerné n'est pas là pour entendre. Il faisait déjà ça avec Mary, et je vous raconte pas les saletés qu'il me balance depuis que je le connais. Balls, pourquoi ça s'allume pas, ce truc ?

- Attends, laisse-moi essayer », sourit Sam en le lui prenant des mains.

Au troisième essai, une petite flamme tremblotante apparut, et Sam alluma les vingt-quatre bougies tout en commençant à chanter Happy birthday to you d'une voix fausse, secondé par Bobby qui marmonnait dans sa barbe plus qu'il ne chantait.

oOo

La sonnerie stridente du réveil l'arracha brusquement à son sommeil. Les échos de son rêve s'effilochant de sa mémoire, Dean entrouvrit les paupières dans l'obscurité qu'éclairait faiblement l'écran de son téléphone portable. Posé au sol, celui-ci tressautait au gré des vibrations et de la sonnerie qui amplifiait – il avait choisi la plus insupportable du répertoire pour se réveiller à coup sûr, et se maudissait chaque matin pour cela. La nuque dans un angle inconfortable sur le canapé, une jambe repliée et la couverture enroulée au niveau de sa taille, Dean grimaça en tâtant la moquette jusqu'à choper le portable et l'éteindre. Le silence fit l'effet d'un baume sur ses pauvres tympans, et il amorça un geste pour se retourner et se rendormir dans la tiédeur de sa couverture. Mais une douleur intense lui arracha un cri étranglé lorsqu'il tenta de déplier son genou gauche.

Il étouffa un chapelet d'injures en grinçant des dents et se recroquevilla en boule, ses mains tremblantes pressées contre son genou où tous ses nerfs semblaient avoir décidé de converger. Haletant et son corps se couvrant d'une sueur glacée, il s'efforça de masser ce foutu genou pour le décoincer, mais en vain. La douleur, si c'était possible, s'intensifia encore et lui coupa le souffle. Il n'osait plus remuer de peur que ça empire, mais il savait que le seul moyen d'en venir à bout était de déplier sa jambe et assouplir les articulations. Il lui semblait que des clous chauffés à blanc s'y enfonçaient millimètre par millimètre. Il lui fallait parfois des heures pour calmer l'inflammation le matin, et il devait mettre le réveil un peu plus tôt chaque jour en prévision de cette corvée.

Chaque matin c'était pire, mais là... s'il avait une scie sous la main il s'amputerait cette saloperie de jambe avec plaisir, ce serait toujours moins douloureux ! Et puis avec Sam qui squattait son appartement et son lit depuis déjà deux jours, cacher sa condition était devenu un vrai calvaire. Il n'avait pas pu prendre correctement ses antibiotiques alors que le traitement était censé être suivi chaque jour sans faute. Mais comment cacher à son frère qu'il devait prendre des médicaments par intraveineuse chaque jour pendant de longues heures ?

Dean enfouit son visage dans l'oreiller et déplia de force sa jambe en se servant de l'autre comme levier. Un hurlement s'étouffa dans sa gorge en un gémissement rauque. Sam dormait dans la chambre à quelques mètres, mais heureusement, il avait le sommeil assez lourd depuis tout petit.

Blême et ruisselant de sueur, il resta ainsi un long moment à se masser le genou inlassablement, à étirer les articulations en respirant fort, engourdissant peu à peu la douleur. Une vibration lui fit rouvrir les yeux et il amena son portable à son visage pour voir le message qui venait d'arriver. Numéro inconnu.

Tu n'es pas venu prendre ton traitement cette semaine.

Ébloui par l'écran lumineux, il fronça les sourcils, ses pupilles rétractées alors qu'il scrutait le message. Sans cesser de masser son genou, il se redressa un peu en rejetant à ses pieds la couverture trempée de sueur, et tapa une réponse brève :

T'es qui ?

Pliant et dépliant la jambe avec difficulté, il s'assit et posa résolument au sol ses pieds nus dont la plante lui semblait en feu. Ses cheveux étaient ébouriffés par sa nuit inconfortable, à moitié aplatis d'un côté. Il se doutait qu'il s'agissait probablement de la même personne qui avait laissé l'autre jour les antibiotiques devant sa porte. Il avait cru au début que c'était un coup tordu de Charlie, mais elle lui avait juré sur Tolkien et Star Wars qu'elle n'y était pour rien. Et une promesse pareille venant d'elle l'excluait de tout soupçon.

C'était donc quelqu'un d'autre... Peut-être qu'il était encore devant sa porte, là ?

Pris d'une intuition, il se leva péniblement et manqua de s'écrouler, se rattrapant de justesse au mur. Il boita d'un pas lourd jusqu'à la porte et jeta un œil par le judas.

Tout ce qu'il put voir dans l'image déformée, ce fut le dos d'un homme brun en trench-coat beige qui disparaissait dans les escaliers. Son portable vibra à nouveau dans sa main :

Regarde devant ta porte.

« Hé ! Attends !

Dean s'empressa de déverrouiller la porte et de l'ouvrir, mais il n'y avait déjà plus personne. Juste les médocs bien alignés sur le paillasson.

En boxer et t-shirt trempé collant à son torse, il se précipita dans la cage d'escalier pour suivre les bruits de pas qui s'estompaient. Mais son genou gauche le trahit et il dut s'accrocher à la rambarde en grognant de douleur pour ne pas dévaler les marches la tête la première.

Renonçant à poursuivre le donateur anonyme dans son état, il retourna dans l'appartement avec les médicaments et s'empressa de les cacher sous l'évier avec les autres qu'il n'avait pas encore pu finir, derrière les produits ménagers. Sam ne devait surtout pas les voir. Il irait sans doute chercher sur Internet et comprendrait tout de suite.

Le traitement se faisait par perfusion et durait des heures chaque jour, et avec Sam dans les parages, c'était impossible de le faire discrètement... Peut-être que Charlie accepterait qu'il aille le prendre chez elle ? Après tout, il pourrait toujours dire à Sam qu'il allait s'envoyer en l'air avec un barbu au torse velu, et son petit frère ne chercherait pas plus loin.

Se laissant retomber sur le canapé tiède, Dean se passa la main dans les cheveux en fixant l'écran avec frustration. Il s'humidifia les lèvres et tapa un message.

Ce type venait juste de lui économiser des centaines de dollars pour la deuxième fois et n'avait pas même pas répondu à ses questions la semaine dernière.

C'est flippant de se pointer chez quelqu'un sans se présenter. Viens au moins prendre un café pour que je te remercie.

À sa grande surprise, cette fois-ci il reçut immédiatement une réponse :

Je n'ai pas le temps, je dois aller travailler.

Je voulais juste m'assurer que tu prennes bien ton traitement, avec ou sans assurance santé.

Dean leva les sourcils bien haut sur son front, et esquissa un sourire intrigué. Ok, ça devenait intéressant. Dans son entourage, à part Benny et Charlie, personne n'était au courant pour sa maladie. Charlie était hors de soupçon, d'autant plus que Dean avait clairement vu un homme par le judas. Ce n'était pas le genre de Benny de s'emmerder avec des subtilités pareilles, et il ne savait pas que Dean n'avait plus d'assurance santé. Même Bobby et Sam l'ignoraient. Dean n'était même jamais allé à l'hosto ni consulter un « vrai » docteur, c'était Charlie qui avait fait tous les tests pour lui.

Il envisagea un moment son père en prison qu'il était allé voir la veille... pourrait-il s'agir d'un de ses contacts extérieurs qui lui rendrait ce service ? Mais non. John n'avait fait que lui parler de sa vengeance et de son suspect principal pour le meurtre de Mary : Azazel, un de ceux que Dean et John avaient attaqués avant que John ne soit arrêté et jugé, et malgré les alibis imparables de Azazel, John semblait croire dur comme fer que c'était lui le meurtrier il y a vingt ans.

Sa dispute avec Sam résonna désagréablement dans sa tête. C'était vrai que Azazel avait l'air d'un sale type, qu'il venait de racheter la banque de Dean et lui avait mis son compte dans le rouge en augmentant les intérêts du prêt et le taux de remboursement mensuel, mais de là à l'accuser de meurtre...

Dean secoua la tête de frustration et se concentra sur le message brillant sur l'écran. Il devait être au garage de Bobby dans une heure et son genou lui faisait toujours un mal de chien. Mais cette énigme de l'inconnu aux médicaments le perturbait. Au moins, maintenant il savait qu'il s'agissait d'un homme brun en trench-coat, c'était déjà ça. Qui donc pourrait être au courant pour sa maladie, son assurance santé, son adresse, son numéro de téléphone, le traitement exact à prendre ? D'autant plus que ces trucs ne pouvaient être pris sans ordonnance...

À moins que...

- Sérieux ? murmura-t-il en clignant les yeux de surprise.

Le pharmacien à la voix rauque que Dean avait été sur le point de draguer quand sa carte avait été bloquée par la banque... Merde, Dean ne voyait pas du tout pourquoi un parfait inconnu ferait ça pour lui, mais c'était le seul truc logique qui lui venait à l'esprit, là.

Un sourire amusé se glissa sur ses lèvres. Avec un peu de chance, la réponse à cette énigme pourrait beaucoup lui plaire...

Tu travailles à la pharmacie ?

Droit au but. Dean n'était pas du genre à tourner autour du pot. Il se massa nerveusement le genou en attendant une réponse, jusqu'à ce qu'elle lui parvienne, laconique :

Oui.

Bingo. De ce qu'il avait vu des employés de la pharmacie, ce type était le seul à ressembler à celui qu'il venait d'apercevoir devant sa porte, là. Pour le coup, Dean sentit son sourire s'étaler sur son visage et il ne tourna même pas la tête lorsque les lumières s'allumèrent et que Sam entra dans le salon en baillant à s'en décrocher la mâchoire avant de marmonner un bonjour , tellement décoiffé qu'il avait l'air d'un yéti des neiges. Dean tapa un nouveau message pendant que Sam s'engouffrait dans la cuisine en se passant la main dans ses cheveux qui se retrouvèrent parfaitement coiffés comme par magie.

T'es celui avec qui j'ai parlé la dernière fois quand ma carte bancaire s'est bloquée ?

Il entendit Sam enclencher la cafetière dans la cuisine et fouiller dans les placards. Son portable vibra à nouveau dans sa main et Dean ouvrit le message avec impatience :

Oui.

- Il est où le beurre de cacahuètes ? lança Sam en passant la tête depuis la cuisine.

- Placard en haut à droite.

C'est quoi ton nom ?

- Tu écris à qui ? Tu souris bêtement.

Dean releva la tête pour voir son frère le dévisager avec un air intrigué, les paupières encore collées de sommeil.

- Personne. Je prends la douche en premier, sinon tu vas encore utiliser toute l'eau chaude. »

Il se leva en se retint de boiter en marchant. Appuyer sur sa jambe gauche était pénible, mais le plus dur était passé. Son portable vibra à nouveau dans sa main au moment où il s'enfermait dans la salle de bain.

Castiel.

Dean s'adossa à la porte de la salle de bain en fixant longuement le nom sur l'écran, un sourire aux lèvres. Il enregistra le numéro à ce nom et entra dans la douche en chantant du Metallica, de bonne humeur.

oOo

Rougeoyant dans la pénombre feutrée de la chambre, le sabre laser éclairait son visage d'une lueur infernale, y creusant des ombres menaçantes. Dean pourfendit l'air en larges cercles lumineux avant de faire tournoyer l'arme autour de son poignet en un mouvement fluide qu'il commençait à maîtriser. Bien qu'en plastique, l'objet était lourd, de bonne qualité, et faisait parfaitement illusion si l'on n'y regardait pas de trop près.

Les faibles rayons qui parvenaient à filtrer à travers les rideaux tirés caressaient ses pieds déchaussés et les restes de la pizza du déjeuner qui était froide depuis longtemps dans son carton. Sans cesser d'améliorer sa dextérité de sa main armée, Dean remonta dans son dos l'un des innombrables coussins qui jonchaient le lit et leva la tête. Juste au-dessus de lui était suspendue la poche de plastique transparent, avec encore un fond de liquide dedans. Elle était accrochée depuis des heures à la garde ouvragée d'une longue épée de style médiéval qui était fièrement fixée au mur.

« Hé, Charlie... T'as pas peur que ce truc te tombe dessus une nuit et te décapite dans ton sommeil ?

- Mh ?

La chevelure rousse qui ruisselait sur le dos de la jeune fille remua lorsqu'elle tourna juste assez la tête pour lui jeter un bref regard par-dessus son épaule. Elle esquissa un sourire avant de lui tourner à nouveau le dos, avachie sur sa chaise de bureau, et s'absorba dans son écran d'ordinateur qui brillait comme un phare dans la pénombre.

- Aucun danger, elle est pas aiguisée.

Dean posa sur la couette désordonnée le sabre laser toujours allumé, et la lumière teinta de rouge son avant-bras découvert et la manche de sa chemise retroussée. La perfusion enfoncée dans sa peau était maintenue par un sparadrap et il n'osait pas bouger d'un millimètre de peur de se l'arracher par mégarde ou de faire foirer le traitement en intraveineuse. Malgré tout, il gratta le sparadrap qui le démangeait. Un peu engourdi, il s'enfonça plus profondément dans les coussins qui faisaient du lit de Charlie un véritable nid douillet. Le mouvement fut suffisant pour raviver la douleur aiguë dans son genou gauche, et Dean étouffa un juron entre ses dents en l'agrippant fortement de sa main libre. Il serrait si fort que ses jointures en blêmirent. Le souffle court, il s'efforça d'inspirer et expirer profondément pendant que les cliquetis rapides du clavier emplissaient le silence, rythmés par les clics frénétiques de la souris – Charlie jouait à Skyrim avec une rapidité qui forçait le respect.

- Putain, je morfle... T'es sûre que le traitement marche ? Ça empire depuis quelques jours, j'arrive à peine à bosser au garage.

Les sons s'interrompirent brusquement et la chaise de Charlie pivota avec un couinement mal huilé. Un genou replié contre sa poitrine et encore vêtue de son pyjama, la jeune fille haussa les sourcils sur son front. Derrière elle, l'écran figé en pause montrait de dos son personnage Elfe nordique en pleine course dans un paysage montagneux, fonçant visiblement droit vers un groupe d'ennemis.

- Il marcherait si tu le prenais tous les jours, ou mieux, si tu te faisais hospitaliser comme je te l'ai conseillé. Tu devrais pas travailler dans ces conditions, et l'idéal serait que tu aies ta perf' toute la journée. Dans le cas de la maladie de Lyme, plus tu fais traîner, pire c'est. Les bactéries vont être de plus en plus résistantes.

Dean roula des yeux pour la couper dans son sermon, tout en massant son genou douloureux.

- Je fais ce que je peux pour me brancher au moins deux ou trois heures par jour, mais là... J'y suis pour rien si mon frère s'est pointé juste quand il fallait pas, que j'ai eu des heures supplémentaires à faire au garage et que mon compte s'est retrouvé dans le rouge à cause du prêt que je rembourse avec des intérêts tellement énormes que c'est du vol. Et non seulement tes antibiotiques me foutent la gerbe, mais ça ne change rien. J'ai toujours aussi mal.

Il avait bien essayé des anti-douleurs au début, mais sans succès. Ça avait été une perte de fric inutile.

Charlie eut un sourire un peu triste et se leva de sa chaise. Il entendit distinctement sa colonne vertébrale craquer dans le processus. À voir les cernes sous ses yeux et la pile de cartons de pizzas branlante sur le bord de son bureau, son marathon Skyrim durait depuis un certain temps et commençait à la zombifier. Elle se laissa lourdement tomber sur le lit à côté de lui et mordit à pleines dents dans une part de pizza molle et froide.

- Tu chais, Dean...

Elle avala sa bouchée et le pointa avec sa part mâchée avec un sérieux qui jurait avec ses cheveux roux en bordel et son pyjama dont le haut figurait un pingouin niché entre ses seins.

- … je comprends pas pourquoi tu le caches à ton frère et ton boss... Ce Bobby, c'est aussi ton père adoptif, c'est ça ? Il va quand même pas te virer pour une maladie !

Le visage de Dean s'assombrit, et il secoua la tête en serrant les dents. Dès qu'il restait immobile un peu trop longtemps, c'était comme si son genou se raidissait et que de longues aiguilles brûlantes s'y enfonçaient lentement.

- Bobby a déjà du mal à tenir son garage avec les grosses chaînes à Portland qui lui piquent la clientèle en cassant les prix. Il tient une petite entreprise familiale qu'il a montée lui-même, il pourrait pas se permettre de me payer à rien foutre, et moi j'ai besoin de ce fric. Je veux pas le mettre dans cette position, il a pas besoin de ça.

- Et ton frangin ? Il pourrait pas te filer un coup de main ?

- Sam doit se concentrer sur ses études, c'est sa dernière année. S'il apprend ce que j'ai, ou pire, s'il apprend que je me suis endetté pour payer Stanford, il risque de tout laisser tomber et prendre un job pourri pour me payer mon traitement avec hosto et tout le bordel. Je le connais. Et puis...

Dean détourna les yeux d'un air sombre.

- … j'ai pas envie que Bobby et Sam apprennent comment j'ai chopé cette saloperie. Ils penseront que c'est de la faute de mon père.

- Bah oui, un peu normal, vu que c'est de sa faute, répondit Charlie en haussant les épaules.

Dean crispa la mâchoire pendant que Charlie enfournait le reste de la pizza dans sa bouche dont les joues avaient une capacité de stockage digne d'un hamster. Il resta silencieux pendant que la jeune fille empoignait le sabre laser et fendait l'air avec une expression qu'elle voulait sans doute farouche alors qu'elle mâchait sa pizza comme un ruminant.

Il avait rencontré Charlie sur un MMORPG un an plus tôt, quand il était encore en parfaite santé et se félicitait de faire des économies en ayant résilié son assurance santé. Ils s'étaient immédiatement bien entendus et partaient dans de bons délires en parlant ensemble de filles, de cosplay et de Star Wars. Elle était interne en médecine et s'amusait toujours à lui raconter les incidents les plus dégueulasses à son hôpital, notamment tout ce qu'on pouvait trouver dans le cul des gens et leurs explications toujours tirées par les cheveux. Il lui avait réparé son scooter en rade quand il lui avait dit être mécanicien, et depuis ils se parlaient régulièrement en se vantant mutuellement leurs conquêtes avec la gent féminine. Elle était un peu comme une petite sœur – affectueuse, insolente et pleine de répartie. Quand son genou avait commencé à le faire souffrir quotidiennement, il lui en avait parlé pour éviter de payer plein pot un médecin, et elle l'avait pris comme cobaye pour exercer son aptitude à dresser un diagnostic. Après une batterie de tests et de suppositions foireuses, de l'arthrose en passant par la sclérose en plaques et la dépression, le verdict était tombé : maladie de Lyme au stade 2. Une saleté de bactérie qu'une tique lui avait refilée presque huit ans plus tôt, un peu avant que son père soit arrêté et jeté en prison. Dean avait eu bien trop de choses à gérer entre Bobby qui se chargeait de les adopter Sam et lui pour leur éviter l'orphelinat, les psys et flics qui lui disaient que John était un assassin manipulateur... alors les sales courbatures, la fatigue et la légère fièvre qu'il avait eues à l'époque, il avait mis ça sur le compte de la fatigue et du stress et n'y avait plus pensé quand ça avait disparu tout seul. Ignorant ainsi que c'était là le stade 1 de la maladie de Lyme.

Et vu les horreurs que Charlie lui avait décrites pour le stade 3, Dean n'avait pas la moindre envie de l'atteindre.

Dean finit par réussir à plier et déplier son genou en ayant l'impression d'être un vieillard perclus d'arthrite, quand le bout en plastique du sabre laser rouge lui releva le menton de force. Il se laissa faire et arqua un sourcil sans broncher. Face à lui, Charlie se tenait en tailleur avec un sourire taquin et les yeux pétillants de malice.

- Heureusement que tu t'es trouvé un ange gardien, hein ?

- Qui, toi ?

- Mais non ! Je parle de ton beau pharmacien mystérieux qui débourse près de mille dollars de médicaments pour toi ! Tu veux mon avis ? Épouse-le.

Dean leva les yeux au plafond. La voilà qui revenait à la charge. Quand il était venu à midi après sa matinée de travail et que Charlie lui avait installé la perfusion, il lui avait raconté que son stalker lui avait encore amené des médicaments et avait avoué par texto travailler à la pharmacie. Et visiblement, Dean aurait dû tenir sa langue, parce que Charlie s'était passionnée pour le sujet bien plus que lui.

- Tu sais ce que tu vas faire ? reprit-elle avec un air calculateur. Dès qu'on a fini de te bourrer d'antibiotiques, tu vas retourner dans cette pharmacie et le remercier face à face. Je te laisse décider comment.

Dean baissa les yeux sur son genou en le massant pensivement. En temps normal, il n'aurait pas hésité et aurait attaqué franco comme il l'avait toujours fait. Mais depuis que le moindre déplacement lui coûtait un effort triple et que ses problèmes financiers et de santé lui pourrissaient la vie, l'envie de s'envoyer en l'air lui était un peu passée. Il n'était même pas sûr qu'il serait opérationnel pour du sport de chambre, à cause de la douleur qui restait toujours présente et l'empêchait de se changer les idées. Il haussa donc les épaules d'un air peu convaincu.

- Je ne sais rien de lui à part son nom. Castiel. C'est tout ce que j'ai.

- Et alors ? Toi et moi on a déjà abordé des gens en sachant bien moins que ça. Aller le remercier sera le parfait prétexte pour lui mettre le grappin dessus.

- Va savoir, il est peut-être hétéro, marié avec des gosses. Ou alors un tueur en série.

- Oh bon sang, tu ne me laisses pas le choix.

Charlie éteignit le sabre laser et roula hors du lit pour fouiller dans son sac enfoui au milieu d'une montagne de vêtements sales jonchant un coin de la chambre. Elle en sortit ce que Dean identifia comme son carnet d'ordonnances, et se mit à griffonner dessus rapidement avant de détacher la feuille.

- Tiens. Je crois que t'en as grandement besoin.

Toujours immobilisé par son bras perfusé, Dean haussa un sourcil incrédule et lâcha son genou pour accepter l'ordonnance que Charlie lui tendait avec autorité. Il lut rapidement son écriture cursive aux déliés artistiques, et pinça les lèvres de consternation en la fusillant du regard.

- Tu viens de me prescrire une paire de testicules.

- À greffer d'urgence, oui.

Dean laissa retomber l'ordonnance sur le lit en observant plus attentivement Charlie et son teint un peu blafard. Il laissa un silence s'étirer et se redressa contre les coussins en la scrutant. Sous son regard inquisiteur, Charlie se mit à se mordiller la lèvre et tripoter nerveusement son carnet d'ordonnances.

- Pourquoi tu prends ça tellement à cœur, Charlie ?

Comme une souris pris au piège, Charlie détourna le regard et jeta un coup d'œil à son écran figé sur Skyrim qui passa à cet instant en veille. La pénombre s'épaissit. Il n'y avait plus pour les éclairer que les minces rayons de soleil que les rideaux ne parvenaient pas à bloquer, et les différents points lumineux provenant du clavier, de l'unité centrale et de la souris.

- Je veux juste que tu sois heureux... murmura Charlie d'une voix fluette. Qu'un de nous deux au moins le soit.

Dean ne répondit rien, mais lui fit signe d'approcher d'un simple geste, et Charlie acquiesça avec des yeux un peu trop brillants et un menton tremblotant, et rampa sur le lit jusqu'à se blottir tout contre lui, la tête sur son ventre. Dean posa sa main sur la chevelure désordonnée de son amie et entreprit de les démêler patiemment avec ses doigts en l'écoutant parler :

- Je t'avais parlé de Gilda, Dean ?

- La fée que t'as emballée dans ton dernier RPG grandeur nature ?

- Voui, celui où je suis reine... Je voulais prendre son numéro de téléphone à la fin du tournoi, mais elle a disparu avant que j'en aie l'occasion... Elle n'était nulle part et personne ne savait qui elle était.

La voix de Charlie s'était étranglée et elle lui tripotait maintenant la chemise en reniflant.

- Je l'ai cherchée pendant des mois sur tous les jeux en ligne et forums, mais je l'ai jamais retrouvée. Je me demande parfois si je ne l'ai pas rêvée, si elle n'a jamais existé que dans mon imagination.

Dean lui caressait la tête comme il l'aurait fait pour un chat, et sentit sa chemise s'humidifier. Charlie pleurait en silence, mais ses épaules tremblaient légèrement. Jamais Dean ne l'avait vue si vulnérable. Il chercha ses mots en jouant avec les mèches rousses qui paraissaient presque noires dans la pénombre.

- Tu as du succès avec les femmes, va. Tu trouveras d'autres fées à la pelle, de quoi te faire un harem de fées. Tu te vantes toujours de ton tableau de chasse depuis que t'as été couronnée reine.

La jeune femme secoua doucement la tête et poussa un soupir à fendre l'âme.

- On se ressemble beaucoup, toi et moi. J'aime butiner de femmes en femmes, les séduire, les faire gémir avec ma langue et mes doigts, ça me donne l'impression d'être puissante. Mais Gilda... Gilda était mon âme sœur, je l'ai senti. Pour la première fois de ma vie depuis la mort de ma mère, je me suis sentie complète. Je n'ai été qu'une heure dans ses bras, mais ça a été la plus belle heure de ma vie. Je l'aime, Dean. Et maintenant je l'ai perdue pour toujours.

Dean baissa les yeux sur la masse de cheveux pressée contre son ventre, et il lui grattouilla la nuque en soupirant. Le cœur de la petite sœur qu'il n'avait jamais voulue était brisé, et il ne savait pas quoi faire ni dire. Ce qu'elle vivait, il ne l'avait jamais connu lui-même. De l'attirance, oui, de l'affection souvent, parfois même de la tendresse... mais de l'amour ? Le mot ne lui paraissait pas approprié. Il avait bien eu une relation longue – si on pouvait qualifier de long une période de six mois – mais ça s'était essoufflé quand la passion était retombée et qu'il avait réalisé qu'il n'avait rien à dire à Lisa en-dehors du sexe, et s'était retrouvé à jouer un rôle de mec normal pour la garder heureuse. Son lourd passé et sa famille dysfonctionnelle, Lisa était trop normale et équilibrée pour pouvoir comprendre tout ça. Et ça avait été le même schéma avec Cassie.

Peut-être que Dean n'était pas fait pour cela, tout simplement.

- C'est pour ça que tu désertes les MMORPG pour gambader avec des Khajiits sur Skyrim ? T'as perdu espoir de la revoir.

Charlie opina du chef contre son ventre. Dean esquissa un rictus en coin et tendit la main pour récupérer l'ordonnance et la coller au visage de son amie. Celle-ci poussa un cri offusqué et manqua de la bouffer au passage.

- T'en as plus besoin que moi, dit-il avec une tendresse moqueuse. Continue de la chercher en ligne. Ton RPG fait un Grandeur Nature une fois par an, c'est ça ? Elle reviendra pour toi.

Elle froissa le papier dans sa main en lui jetant un regard boudeur.

- Mais... c'est dans huit mois... elle m'aura sûrement oubliée...

Il la réprimanda d'une tape sèche sur le crâne.

- C'est pas toi qui te vantais de pouvoir rendre accro n'importe quelle femme d'un baiser et de me battre sur ce terrain ?

Charlie se tourna un peu plus pour presser sa joue contre son ventre.

- Oui, je te laisse les hommes. Estime-toi heureux que je ne sois pas bi moi aussi, sinon tu n'aurais plus aucune chance.

Dean laissa échapper un bref rire et vit du coin de l'œil que la poche de plastique suspendue à l'épée ne contenait plus rien. Il secoua doucement l'épaule de Charlie pelotonnée contre lui.

- Pousse-toi. Le traitement est fini pour aujourd'hui et t'es lourde.

- Mh non... marmonna Charlie d'une voix somnolente. Je suis bien, là. Je t'écoute digérer la pizza et ça fait des bruits marrants.

Un sourire attendri aux lèvres, Dean lui replaça une mèche derrière l'oreille et insista d'une voix résolue :

- Allez. Je dois faire un détour à la pharmacie. »

oOo

Dean releva le col de sa veste en cuir brun et rentra la tête dans les épaules en frissonnant. Le froid de janvier s'infiltrait sous ses vêtements depuis qu'il s'était assis sur le bas muret de pierre. Il faisait encore jour lorsqu'il était arrivé devant la pharmacie, mais il n'avait pas pu se résoudre à entrer. Malgré lui, il avait poursuivi son chemin pour finir dans un fast-food à commander un Pepsi et un muffin. Ce n'était que vingt minutes plus tard et un appel à Bobby à propos de ses horaires de la semaine suivante qu'il s'était à nouveau aventuré vers son objectif. Et là encore, il avait dévié de sa trajectoire et s'était retrouvé sur le trottoir d'en face à observer l'activité dans la pharmacie à travers les portes vitrées automatiques. Juste le temps de finir sa boisson et de préparer son approche, s'était-il dit, et ensuite il se lancerait.

Le reflets des portes et le passage incessant des voitures le gênaient, mais il pouvait distinguer derrière le comptoir deux pharmaciens qu'il connaissait déjà : le grand Noir type armoire à glace pas causant, et le fameux Castiel en question. Ils semblaient en pleine discussion entre deux clients, l'air aussi taciturne et professionnel l'un que l'autre. Castiel acquiesça à un moment, et il lui sembla qu'il regardait vers l'extérieur l'espace de quelques secondes. Vers Dean.

La nuit enveloppait la rue de son ombre chaque seconde un peu plus, jusqu'à ce que les lampadaires clignotent et s'allument tous à la fois. Toujours perché sur son bas muret, Dean se retrouva dans la flaque de lumière de l'un deux, sa boisson dans la main. Il porta pensivement la paille à sa bouche et aspira bruyamment les dernières gouttes de soda, puis jeta le gobelet vide dans la poubelle placée à côté de lui. Un soudain pic de nervosité accentua la nausée qu'il se traînait depuis qu'il avait démarré son traitement.

D'habitude, c'était ce que Dean préférait. L'afflux d'adrénaline qui l'envahissait à chaque fois qu'il tentait une approche sur une femme – plus rarement un homme. Mais là, c'était beaucoup plus difficile, pas seulement parce qu'il s'agissait d'un homme qui avait l'air d'avoir dix ans de plus et à qui il n'avait parlé qu'une seule fois, mais parce qu'il n'était vraiment pas sûr de son coup.

Il avait sa phrase d'amorce prête et au bord des lèvres, mais il aurait vraiment l'air ridicule s'il s'était planté sur les intentions de son stalker. Mais vraiment, pour quelle autre raison Castiel irait claquer son fric sur un client aperçu une seule fois, si ce n'était l'attirance physique et la perspective d'une partie de jambes en l'air, hein ?

Dean secoua la tête de frustration. Il s'embrouillait l'esprit à se poser trop de questions, et se mettait à hésiter et perdre son courage. Il était préférable d'agir d'abord et de réfléchir après.

« Qui ne tente rien n'a rien... marmonna-t-il en se levant.

Il ignora son genou raide qui s'était à nouveau figé en restant si longtemps immobile, et se mit en marche d'un pas décidé pour traverser la rue. Il ne boitait pas, se forçant à adopter une démarche normale et assurée. Le cœur tambourinant dans sa poitrine, il plaqua un sourire sur son visage et entra dans la pharmacie avec une aisance feinte, alors qu'il avait l'impression de se jeter du haut d'une falaise.

Castiel leva la tête à son entrée et ne cilla pas lorsque Dean s'accouda au comptoir en le dévisageant ouvertement.

- Hey, Cas'... commença Dean d'une voix plus grave qu'il ne l'avait escomptée.

Il se racla la gorge et poursuivit sous le regard neutre du pharmacien qui inclinait la tête sur le côté, comme s'il étudiait un drôle d'insecte :

- … Merci pour les médocs et tout, mais c'était pas la peine de te fatiguer. Avec des yeux pareils t'as un seul mot à dire et je suis à toi.

Dean sentit son sourire se faner lorsque pour toute réaction, Castiel plissa les yeux en le fixant d'un regard indéchiffrable.

- Pardon ? » articula-t-il d'une voix rocailleuse.

L'autre pharmacien secoua la tête avec un rictus sardonique assorti d'un claquement de langue moqueur.