Et voilà, la deuxième partie vous est donc offerte sur un plateau! Mais avant, petite séance de réponses vu qu'apparemment, il y a des nouveaux noms. Et vu que je ne peux pas répondre aux personnes qui n'ont pas de compte, je le fais ici.

Lessy-enne: Je sais que tu as un compte, mais tant que j'y suis, je le fais ici :p Ravie de savoir que tu as lu "l'indomptable" et que cette histoire te plaît tout autant. Pour ce qui est de savoir quel est animal de Fang, je te laisse encore mijoter un peu. Et pour la reine de Cocoon. La réponse ne va pas tarder à arriver dans cette partie 2!

Jaden: Merci de tes encouragements et j'espère que cette suite te plaira autant que la première partie!

Vega: Alors là, y a pas à dire, ça c'est du commentaire! ^^ Je pense pouvoir te rassurer en disant que je ne suis pas prête à arrêter le FLight. Pas pour le moment en tout cas, vu le nombre d'idées qui m'assaillent chaque jour. Ne te fais pas de soucis, la suite de Black Baccara est toujours en projet (j'ai déjà commencé à l'écrire d'ailleurs). Quant à Love at First Sight, je ne garantis pas à 100% qu'une suite verra le jour, même si j'ai ma petite idée sur ce qui pourrait se passer. Et pour ce qui est des yeux de Fang, pour moi, ils sont verts, d'où ma comparaison avec les émeraudes. :p

Sixtine: Enchantée, Sixtine, et contente de savoir que mes écrits te plaisent. J'espère que mes histoires continueront de t'enchanter, en priant de rester à la hauteur de tes espérances.

talectriceadore: Je me disais bien que ce pseudo était louche... Mais je t'ai démasquée, Nao! Et c'est pas parce que je poste la suite ce soir que c'est grâce à ton intervention divine! xD

Enfin bref, merci tout le monde pour vos commentaires. Et vu que je sais que certaines personnes n'aiment pas les notes d'auteur (n'est-ce pas KillerDuran? xD), je vais vous laisser en paix devant votre future lecture.

Que plaisir vous fasse! ;)


Le Crépuscule de l'Innocence

Partie 2

- C'est inadmissible ! gronda la reine qui se leva de son siège et qui dévisagea le roi. Comment pouvez-vous accepter une telle chose ? Ne l'avais-je pas dit que c'était dangereux ? Et est-ce que l'on m'a écoutée ?

Dans la salle de réunion se tenait la famille royale ainsi que les Yun. Après être rentrée, Claire avait immédiatement été transférée dans ses quartiers où de compétant guérisseurs étaient passés la voir. Puis, l'incident s'ébruita, réveillant la colère d'Esther de savoir le danger qu'avait couru les promeneurs.
La tête recourbée, Serah regardait vaguement ses mains, encore inquiète pour l'état de santé de son aînée. Noel était également resté silencieux depuis le début du débat. Tout comme Shella qui ne préférait pas se mêler des histoires internes du château. John et Fargas, de leur côté, tentaient en vain de raisonner et de calmer la reine. Cette dernière, bien trop têtue, restait solidement camper sur ses positions : Claire était la fautive de toute cette catastrophe.

- Pourquoi vous faut-il absolument un coupable ? cracha brutalement Fang, exaspérée et à bout. Si vous voulez des fautifs, il y a les assassins qui nous ont attaqués. Mais plus concrètement, ne devriez-vous pas plutôt être inquiète de l'état de santé de Claire ?

Esther lança un regard fou dans la direction de la noiraude, mais celle-ci ne se défila pas. Au contraire, elle la défiait même.

- Fang... soupira Shella en posant sa main sur celle de sa fille.
- Non, Mère, s'offusqua Fang en s'extirpant du contact maternel. Je ne vois pas pourquoi tout le monde l'écoute dire de telles débilités sans réagir.
- Jeune fille ! menaça Fargas avec autorité.

Il était bien rare que son père élève la voix. Ne voulant pas attiser le courroux de ce dernier, car le respectant trop, la pulsienne se tut. Les poings serrés, elle se retenait de fracasser la table en mille morceaux afin d'exprimer sa désapprobation et sa frustration.

- Je suis prête à laisser passer cet affront pour cette fois, reprit la reine d'un ton hautain. Mais je vous prierais d'offrir une meilleure éducation à cette enfant.

Face à cette annonce, Shella sourit à l'épouse du roi tandis que ses doigts broyaient et craquelaient la table. Cette réaction surprit Esther qui réprima un frisson, bien trop fière pour dévoiler ses craintes. Quant à Fargas, il retira la main de sa femme du bois avant de jeter un regard réprobateur au roi.
La tension montait dangereusement dans la pièce. Mais alors qu'elle était à deux doigts de déclencher une terrible dispute, John se leva de son siège avant de frapper ses mains sur la table. Le choc résonna dans la salle. Et au bout d'une minute, le roi déclara :

- Il suffit ! Fargas et Shella, veuillez excuser le mauvais comportement de ma femme.
- Mais... intervint Esther avec outrage.
- J'ai dit que cela suffisait ! Des assassins rôdent près du château et nous nous occuperons de cette histoire. Tu n'as aucun droit de manquer de respect envers nos invités. Et si vous voulez bien m'excuser, je vais aller m'informer de l'état de santé de ma fille aînée !

Sans plus attendre, John quitta les lieux à pas furieux. Petit à petit, tout le monde fit de même et s'éloigna gentiment.

.

Plus tard, dans la soirée, Fang entreprit d'aller rendre une petite visite à la convalescente. Ce n'était pas du tout parce qu'elle était inquiète ou quoi que ce soit, loin de là. Cette dernière ayant été empoisonnée par sa faute, la noiraude se devait au moins cette courtoisie. C'est cela, elle avait une dette envers la soldate. Après s'être rassurée de ses pensées, la pulsienne s'élança dans les couloirs.
Lorsqu'elle arriva vers la chambre de Claire, elle découvrit que deux hommes tenaient la garde devant la porte. Elle reconnut les avoir vus dans la forêt, ils faisaient partie de la troupe qui leur était venue en aide. Mais lorsqu'elle se rapprocha, ils tentèrent systématiquement de lui barrer la route.

- Navré, Altesse, mais vous ne pouvez pas passer, déclara Gadot.
- Et pourquoi donc ? Je viens simplement voir si elle va bien, rétorqua Fang, perplexe.
- Son état est stable, reprit Snow en souriant. Il lui faut simplement un peu de repos et demain, elle sera à nouveau sur pied.
- Mais ne puis-je pas aller la voir dans ce cas ?
- Désolé, mais personne n'a la permission d'y entrer.

Interloquée par l'interdiction, Fang ne chercha pas plus loin, n'ayant nullement l'envie de se prendre la tête. Après avoir salué les deux gardiens, elle se dirigea gentiment en direction de sa chambre. Mais pourtant, elle n'avait pas sommeil et allait s'ennuyer ferme dans cette pièce sans distraction. Peut-être devrait-elle songer à une nouvelle escapade nocturne ?
Rien qu'à cette idée, les pensées de la pulsienne revinrent sur la commandante. Pourquoi n'avait-elle pas le droit de lui rendre visite ? Et pourquoi la garde avait-elle été renforcée autour de sa chambre ? Tant de questions et aucune réponse. Que c'était frustrant !

Marchant aléatoirement dans le château, Fang ne se rendit pas compte qu'elle s'était enfoncée dans les méandres de ce labyrinthe de pierres. Une appétissante odeur de nourritures effleura ses narines, l'attirant et la guidant à travers ces couloirs qui se ressemblaient tous. Ici, elle croisa que très peu de soldats et de domestiques. Tout le monde était allé se coucher et cette zone ne semblait pas loger de personnes assez importantes pour que des gardes s'y tiennent.
Arrivée devant une petite porte en bois, Fang sut que la divine senteur provenait de l'autre côté. Elle posa la main sur la poignée et, emportée par la curiosité, elle ouvrit le passage. Sans grande surprise, elle se retrouva devant une immense cuisine. Une simple table en bois se tenait au centre de la pièce. Sur la gauche, des cuisinières où bouillonnait une marmite, se dressaient. Des casseroles et autres ustensiles de cuisine étaient suspendus ci et là.

- Et bien, je ne m'attendais pas à avoir de la visite à cette heure-ci, déclara une vieille femme qui sortit de la porte du fond. On a faim, mon enfant ? Entre, voyons, et installe-toi !

Ravi de rencontrer enfin de la familiarité dans ce château, Fang se laissa envoûter par la voix chaleureuse de l'étrangère. Fermant la porte derrière elle, elle alla s'asseoir à la table. La pièce étant très peu éclairée, l'hôte alluma quelques bougies. Même sans la lumière, la noiraude avait entrevu cette dame âgée. Plutôt petite, elle portait les vêtements typiques des domestiques de ce château. Sa tignasse grise était attachée en une longue tresse qui coulait le long de son épaule gauche. Et malgré son visage ridé par le temps, on devinait facilement qu'elle avait été d'une beauté éblouissante durant sa jeunesse.

- Tu arrives à point nommé, déclara la vieille femme en s'approchant de ses fourneaux. Ma soupe aux légumes vient tout juste d'être prête. J'espère que ton estomac a assez de place pour l'accueillir.
- Il y en a toujours, surtout pour un plat qui sent si bon, répondit Fang en souriant. Vous êtes la cuisinière du château ?
- Je l'ai été, il y a quelques années de cela. À présent, j'enseigne la cuisine à mes successeurs.

L'étrangère déposa un grand bol devant son invitée imprévue. Puis, elle offrit une cuillère à cette dernière qui la remercia en hochant de la tête. Sans plus attendre, quitte à se brûler la langue, Fang entama sa soupe. Comme son odeur, le goût du plat était succulent. En même pas quelques minutes, la pulsienne termina son assiette et demanda à être servie à nouveau.

- Oh, mais aurait-on oublié de te nourrir ? railla la cuisinière qui resservit la jeune femme.
- Je n'aime pas vraiment les plats qu'on nous sert, expliqua Fang en dévorant son deuxième bol. C'est bien trop sophistiqué pour moi. J'aime les choses simples. Comme cette soupe qui est délicieuse !
- Tu es jeune et tu as l'appétit qui va avec. Si seulement ma petite-fille pouvait en faire autant.

Tranquillement, la vieille dame s'installa en face de la pulsienne, la regardant manger d'un air maternel. Fang n'appréciait pas vraiment qu'on l'observe durant un repas. Mais tant de chaleur émanait de cette étrangère, embaumant son cœur, qu'elle se sentait automatiquement à l'aise, comme si elle était chez elle.
Alors qu'elle finit sa troisième assiette, la cuisinière lui tendit gentiment un verre d'eau. Souriante, Fang l'accepta gracieusement. Cela faisait du bien de se remplir la panse avec un bon petit plat. À présent, elle se sentait même prête à déplacer des montagnes. Malheureusement, maintenant que la nuit était tombée, elle allait s'ennuyer ferme dans ce château.

- J'ai entendu dire que tu as tenu tête à la sorcière, reprit la vieille femme qui éclata de rire face au visage déconfit de Fang. Ne t'inquiète pas, mon enfant, ici, personne ne peut nous entendre.

Un léger rictus sur les lèvres, la noiraude rétorqua :

- J'aurais plutôt tendance à la qualifier de harpie.
- Cela lui va comme un gant, rit son interlocutrice à cœur joie. Je te remercie de ton intervention. Il fallait du cran pour remettre cette femme à sa place.
- Ou être complètement irréfléchis, me diront certains. De toute manière, je ne comprends pas la logique des gens ici. À commencer par cette harpie justement. Qu'a-t-elle contre Claire, sa propre fille ?

La vieille femme leva le regard vers son interlocutrice. Dans ses yeux, une lueur se mit à briller, mais elle se dissipa immédiatement dans le terne de ses yeux marron. Se levant lentement de son siège, elle prit l'assiette et les couverts de son invitée et les mit avec le reste de la vaisselle sale.

- Et pourquoi personne n'a-t-il le droit d'aller rendre visite à Claire ? continua Fang qui ne voyait plus le bout de sa liste de questions.
- Afin de réduire les risques, répondit doucement la femme âgée.
- Les risques de quoi ?
- Qu'on l'assassine.

Fronçant les sourcils, Fang intégra cette nouvelle information avec incompréhension. Ne lui avait-on pas dit que le peuple adorait leurs princesses ? Et au sein du château même, quel genre de danger pouvait donc encourir la commandante ? Interdire la moindre visite était comme suspecter chaque personne dans ce château de tueur potentiel.
Alors que la pulsienne faisait encore fuser de multiples interrogations dans son esprit, son hôte lui resservit encore un peu d'eau. Cela était parfait, car sa gorge s'asséchait rapidement à cause de tout ce qui torturait son esprit.

- Mais qui ? bredouilla-t-elle, encore dans ses pensées.
- La reine.

Là, c'était la cerise sur le gâteau. Cocoon était un pays de fous, fin du dossier.
Bouche-bée, Fang dévisagea son interlocutrice, cherchant à voir si cette dernière mentait ou non. Mais la cuisinière était parfaitement calme et plongeait son regard dans celui de son invitée, inflexible. Ce n'était pas un mensonge. La noiraude n'en revenait pas.

- Qu'est-ce qui ne tourne par rond ici ? grommela la pulsienne, perdue. Pourquoi est-ce que Claire devrait craindre sa mère ?
- Parce qu'elle ne l'est pas...
- Ça suffit maintenant ! Arrêtez de me tourner en bourrique et de me donner des informations au compte-goutte. Crachez le morceau maintenant !

S'installant plus confortablement à sa chaise, la vieille femme huma son thé encore chaud avant de le goûter. Puis, comme une grand-mère s'apprêtant à raconter une histoire, elle posa ses mains sur la table et étudia la personne qui allait l'écouter.

« Tout avait commencé il y a des années de cela. John, étant encore un jeune prince, était d'une beauté qui ne laissait aucune femme indifférente. Mais un jour, il tomba fou amoureux d'une servante de son château. Un amour interdit entre deux classes. Mais cela ne les empêcha pas de vivre un bonheur sans fin ensemble.
Lorsque le roi décéda, le jeune prince succéda à son trône. Ce dernier y vit son occasion de dévoiler au grand jour sa relation avec sa tendre. Malheureusement, le destin n'entendait pas la chose de la même oreille. Enceinte, la servante perdit la vie en donnant naissance à une magnifique fillette.
Déboussolé par son chagrin, le roi vit en cette enfant, l'unique souvenir de sa défunte bien-aimée. Il la nomma Claire, le nom que sa mère avait toujours voulu lui donner. Et malgré la désapprobation de ses conseillers, le roi fit d'elle son héritière légitime. Un acte qui fut bien mal vu par la noblesse de l'époque.

Deux années s'écoulèrent avant qu'Esther, la reine actuelle, n'entre dans la vie de la famille royale. John se laissa charmer par cette noble dame et l'épousa quelques mois plus tard. Cette dernière s'était accommodée de l'enfant illégitime de son époux. Bien que, derrière son dos, elle pouvait entendre les commérages qui lui rappelaient sans cesse que jamais le roi n'aimerait une autre personne de la même manière qu'il avait aimé son ancienne amante.
Un an plus tard vint la naissance de la deuxième princesse, Serah. Ce fut à partir ce de moment-là que toute l'animosité que la reine portait à la défunte âme sœur de son roi, se tourna vers Claire. S'étant attendu à donner naissance à un héritier, Esther n'avait jamais songé une seule seconde que l'aînée des Farron pouvait accéder un jour au trône. L'idée qu'une personne autre que sa propre enfant puisse reprendre le pouvoir du royaume, la répugna horriblement. »

Après avoir écouté cette histoire sans interrompre la conteuse, Fang parut songeuse. Voilà qui pouvait expliquer bien des choses désormais. Pourtant, n'étant que des demi-sœurs, les deux Farron étaient plutôt proches l'une de l'autre. Ce qui au moins, après un tel récit, était une bonne chose.

- Je ne connais pas très bien les coutumes de Cocoon, déclara la noiraude en s'accoudant à la table. Mais de ce que je sais, étant née sous l'étoile de la noblesse, Serah ne devrait-elle pas automatiquement accéder au trône ?
- Tu as tout à fait raison, concéda la vieille femme qui se resservit une tasse de thé. Mais que se passerait-il si le peuple exigeait que ce soit l'aînée qui succède à notre roi ?
- Pourquoi donc ?
- Même si elles n'ont que quatre hivers de différence, Claire s'est très vite démarquée de sa jeune sœur. Intelligente et rusée, l'aînée surpassait sa cadette dans tous les domaines. Elle dévoila même un incroyable talent arcanique.
- En bref, Claire risquerait de faire de l'ombre à Serah.

La cuisinière acquiesça de la tête. Puis, elle voulut resservir de l'eau à son invitée, mais celle-ci refusa poliment l'offre, bien trop absorbée par toutes ces révélations. Sa lanterne s'éclairait petit à petit, rendant enfin la vue à l'aveugle qu'elle avait été dans ce château.

- Ayant contracté un poison, il serait facile de dissimuler le meurtre en déclarant que la malade avait succombé à l'infection, ajouta la vieille dame avec un sourire peu amène. Tout le monde n'y verrait que du feu.
- C'est pour cela que personne ne doit pouvoir atteindre Claire, termina Fang en se frottant le menton. Mais ce n'est pas très discret de la part de la reine de s'attaquer à la vie de l'aînée. Elle ferait rapidement partie des suspects, non ?
- Un accident est si vite arrivé.
- Expliquez-vous.
- Mon enfant, Claire est commandante de la garde royale. Ce n'est pas un métier de tout repos et encore moins avec lequel on vit vieux. Chaque jour, elle met sa vie en péril. Mourir sur le champ de bataille ou dans une émeute, n'aurait rien de bien surprenant.

Tapotant distraitement la table de ses doigts, la pulsienne intégra ces dernières paroles à son esprit. Puis, levant soudainement la tête, elle hoqueta :

- Vous n'allez pas me dire que c'est la reine qui a élu Claire au rang de commandante, si ?
- On ne peut rien te cacher, répondit son interlocutrice. La perfide femme avait attendu que son mari s'absente dans un pays voisin pour mettre son plan à exécution. Montant Claire au rang de commandante augmentait ses chances de mourir jeune. Mais également, étant une femme et jeune sans la moindre expérience, elle espérait que celle-ci se révèle être une piètre dirigeante et que sa réputation s'effrite littéralement.
- Sauf que notre chère commandante a assuré et a même gagné en estime, ajouta la noiraude avec un rictus railleur. J'avoue que sur ce point-là, je m'incline devant sa détermination.

Fang ne savait pas combien de temps s'était écoulé depuis qu'elle se trouvait dans cette cuisine accueillante et apaisante. Mais la fatigue commençait à se faire sentir, alors tranquillement, elle se leva de son siège et remercia son hôte pour sa présence et sa gentillesse. Désormais, elle voyait la commandante sous un nouveau jour. Bien que cette dernière continuait toujours à l'agacée avec ses airs supérieurs et sa manie de toujours tout réussir. Mais la pulsienne devait admettre qu'après cette conversation, elle avait du respect pour la chevalière.
Alors qu'elle ouvrit la porte et qu'elle allait prendre congé, Fang se tourna une dernière fois vers la vieille dame :

- Merci pour tout, j'ai réellement passé une agréable soirée. Vous n'êtes pas comme tous ces gens barbants dans ce château.
- Ton compliment me va droit au cœur, rit la cuisinière. Reviens me voir à l'occasion. Tu seras toujours la bienvenue.
- Je n'y manquerais pas !

.

Arrivant dans sa chambre, Fang s'apprêtait à retirer ses vêtements. Mais à la dernière minute, elle changea d'avis avant de tourner son attention vers la fenêtre. Il était facile d'escalader les murs de la bâtisse et si sa mémoire était bonne, les quartiers de Claire se trouvaient au quatrième étage. Ce n'était pas bien haut, songea Fang qui alla ouvrir les volets.
Passant la tête à l'extérieur, la pulsienne scruta l'horizon, puis au-dessus de sa tête. Personne ne pourra l'apercevoir durant son ascension. Sans la moindre hésitation, elle s'élança sur la pierre. Ses mains s'y agrippèrent à la roche avec facilité.
L'idée qu'à la moindre erreur, elle tomberait et se briserait certainement les jambes au sol, fit battre rapidement son cœur. L'adrénaline l'envahit, rendant ses gestes plus habiles encore. En deux minutes à peine, Fang arriva à destination.
Lorsque soudain, la fenêtre s'ouvrit brutalement. Contre toute attente, le visage de Lebreau entra dans le champ de vision de la pulsienne. Si elle ne s'était pas solidement cramponnée, la surprise lui aurait certainement fait lâcher sa prise.

- Par la Déesse Ashara ! s'écria la soldate en tendant la main à la grimpeuse.
- Promenade de santé, répondit Fang qui accepta l'aide de la noiraude. Comment as-tu su que j'étais là ? Et que fais-tu là d'ailleurs ?
- Je pourrais vous retourner la question, Altesse. Je suis ici pour surveiller la commandante et j'ai entendu du bruit, alors je suis venue voir.

Les pieds de Fang se posèrent enfin dans la chambre de l'aînée des Farron. Sans grande surprise, la pièce était simple. Elle était meublée d'un grand lit, un bureau, d'une armoire et d'une commode. Mis à part les armoiries royales qui trônaient sur le mur, tout était dénué de décoration.

- Lebreau, dis-moi que c'est une hallucination, grommela la voix de Claire.

Systématiquement, le regard de l'arrivante se tourna vers la convalescente. Assise sur le lit, adossée contre le mur, la chevalière dévisageait l'intruse, la main sur son épée. Lâchant un long soupir, elle libéra son arme avant de caler sa tête contre la paroi, un signe de fatigue.

- Elle dit être en promenade, reprit Lebreau sans pouvoir étouffer un petit rire d'amusement.
- Tu peux prendre congé, Lebreau, déclara Claire. Je ne risque rien avec elle. Dans le pire des cas, je lui enverrais une petite boule de feu.

Fang savait pertinemment que la blonde faisait référence à l'entraînement de la matinée. Malgré la pénombre, elle pouvait parfaitement identifier le sourire moqueur de la commandante. Cette dernière ne devait certainement pas se douter que la pulsienne pouvait voir dans le noir.
Lebreau s'inclina et sans plus attendre, quitta la pièce, laissant les deux femmes dans un petit silence. N'arrivant plus à se rappeler pourquoi elle voulait absolument venir, Fang se mit à parcourir la pièce. Ses pas étaient si légers qu'elle ne faisait pas un seul bruit. Et pourtant, le regard de la convalescente n'avait aucun mal à la suivre dans cette pénombre. Les sens aguerris d'une combattante expérimentée faisaient ses preuves.

- Que me vaut l'honneur de votre visite ? demanda finalement la commandante, brisant le calme de la pièce. Vous n'êtes certainement pas venue pour que je vous réprimande l'idée irresponsable qu'est celle de grimper sur les murs du château, je suppose.
- Ne t'inquiète pas pour moi, je sais me débrouiller en hauteur, rétorqua Fang en croisant les bras. J'étais simplement venue voir comment tu te portais.
- Mais en voilà une bonne attention.

Fang aurait pu se sentir offensée d'une telle répartie, mais tout son intérêt était posé sur le visage de la blessée. Cette dernière arborait un air serein et son sourire narquois ne la quittait toujours pas. La noiraude évita de faire un commentaire à ce sujet, de peur que la blonde ne cherche à dissimuler ce qu'elle croyait déjà cacher dans l'obscurité.

- Tu n'avais pas besoin de me protéger comme tu l'as fait, reprit la noiraude en croisant les bras. Je suis assez coriace, tu sais ?
- Vous n'auriez pas survécu à une telle dose de poison, révéla Claire avec franchise. Cet homme était un expert. Votre corps n'est pas habitué à subir ce genre de maltraitance.
- Et je suppose que le tien, oui.
- Enfant, je tombais souvent malade.

Tournant la tête sur le côté, un rictus amer prit place sur le visage de Claire. Cette simple réaction expliqua à la noiraude que ce n'était pas la première fois que la soldate se faisait empoisonner. Elle mettrait même sa main à couper que la reine devait y être pour quelque chose. Depuis quand cette torture masquée avait-elle commencé ? À quel âge Claire avait-elle subi les premières tentatives de cette harpie ?
Rien qu'à cette idée, le sang de Fang ne fit qu'un tour. Qui pouvait être assez cruel pour s'en prendre à une enfant ? Cette optique n'avait jamais paru possible pour la pulsienne. Elle était née dans le clan Oerba, une tribu unie et aimante. Les enfants étaient le trésor même du peuple. Bâtards, orphelins ou handicapés, tous avaient sa place au sein de la grande famille. Grandissant dans l'amour et la sécurité des siens.
À quel âge Claire avait-elle pris conscience que sa vie ne cesserait d'être en péril ?

- Vous êtes bien silencieuse ce soir, Princesse, ricana la commandante. Ne me dites pas que vous êtes pensive. Je n'y croirais pas une seule seconde !
- Et toi, tu es d'une humeur étrangement taquine, rétorqua Fang qui dissimula sa déstabilisation. Tu es sous l'effet d'une drogue ?
- Après avoir frôlé la mort, je peux bien me permettre un peu de légèreté.
- Je suis désolée...

La stupéfaction s'imprima littéralement sur la figure de Claire qui ne revenait pas de ce qu'elle venait d'entendre. Clignant plusieurs fois des paupières, elle se demandait si elle n'avait pas imaginé cette dernière déclaration. Puis, elle éclata de rire avant de reprendre :

- Princesse, vous m'effrayez parfois. Êtes-vous certaine d'être vous-même ?

Fang brassa l'air de sa main en émettant un grognement. À nouveau, elle arpenta la pièce de long en large. Elle voulait être gentille et tout ce que cette femme lui rendait, c'était des moqueries. Terminé ! Sa docilité pouvait retourner au placard et laisser place à son insolence habituelle.
Posant les mains sur les hanches, Fang reprit avec désinvolture :

- Maintenant que j'y pense, tu m'as l'air bien proche de cette Lebreau, je me trompe ?
- Je ne vois pas de quoi vous parlez, répondit Claire en fronçant des sourcils.
- Et bien, il ne faut pas être miraud pour s'en apercevoir. Déjà, elle se trouve dans tes appartements privés, si ce n'est pas une immense preuve ça ! Sans parler que dans la forêt, tu ne voulais pas de mon aide, mais la sienne, tu n'as pas dit non.

Alors que la pulsienne aurait voulu que cette déclaration soit provocante et détachée, elle sentit tout de même une certaine boule dans sa gorge. L'amusement ne parut pas être au rendez-vous finalement. Perturbée, la noiraude remercia la ciel que la pénombre dissimulait son visage qui devait certainement être comique à voir. Pourquoi prenait-elle tant ces deux détails à cœur ?
De son côté, Claire avait détourné le regard, muette. Ses yeux étaient clos et sa respiration paraissait lente et douloureuse. La commandante avait besoin de repos, cela se voyait.

- Excusez-moi, mais j'ai besoin de repos, annonça-t-elle doucement. Pouvions-nous reprendre cette conversation une autre fois ?

Sans faire se répéter une deuxième fois la convalescente, Fang se dirigea vers la fenêtre. Le cœur serré, elle se demandait pourquoi elle avait tant souhaité que la blonde réfute ses déclarations, qu'elle proteste à cette supposition.
Lorsqu'elle ouvrit la fenêtre, Claire intervint à nouveau :

- Vous pouvez prendre la porte, vous savez ? Personnellement, je me sentirais plus rassurée ainsi.
- Sauf que moi, je me fiche de votre bien-être, rétorqua la pulsienne en riant. Bonne nuit, Commandante !

En une fraction de seconde, Fang disparut dans les ténèbres. Se laissant glisser lentement le long de la paroi, elle se faufila avec agilité dans sa proche chambre.

.

La journée suivante se déroula tranquillement sans que Fang ne croise la commandante. Elle était restée en compagnie de son frère et de sa future belle-sœur. Depuis l'attaque de la forêt, il leur a été formellement interdit de quitter l'enceinte du château. Les jeunes héritiers n'avaient pas d'autre choix que de se promener dans le grand jardin s'ils voulaient profiter de l'air extérieur.

- Calmez-vous, Princesse, supplia Noel en posant ses mains sur les épaules de Serah.
- Comment voulez-vous que je reste calme ? rétorqua cette dernière avec rage. Ma sœur s'est à peine rétablie qu'elle doit déjà partir en mission. Et bien sûr, elle est bien trop fière et têtue pour repousser l'échéance.

Continuant d'éclater sa colère, la cadette Farron rouspétait alors que son fiancé tentait tant bien que mal d'apaiser son humeur. À côté d'eux, Fang resta silencieuse. Elle était parfaitement en accord avec les propos de Serah. Partir aussi vite en mission était bien trop prématuré pour l'état de Claire. Mais comme toujours, personne n'arrivait à lui faire changer d'avis.
Fatiguée et voulant trouver un peu de calme, la noiraude abandonna ses amis et partit en direction de l'écurie. Elle croisa le petit Hope qui lui offrit un grand sourire en guise de salutation. Tranquillement, Fang se faufila entre les box avant de se retrouver devant son nouveau copain, Bahamut.
Tout comme elle, l'animal fut ravi de la voir. S'agitant légèrement, il tendit le cou afin d'atteindre la visiteuse avant même qu'elle n'arrive devant la portière.

- Doucement, doucement, rit la jeune femme en caressant la crinière de l'équidé. Tu vas encore tout casser sinon.

Bahamut frotta son museau dans la chevelure corbeau, extirpant un sourire amusé à sa nouvelle amie.

- C'est vraiment étrange, déclara subitement Hope derrière la pulsienne. En dehors de la commandante, il n'est ainsi avec personne. Cela fait plusieurs mois que je m'occupe de lui et il ne m'a jamais témoigné la moindre affection. Je serais presque jaloux.
- Peut-être n'aime-t-il uniquement la gent féminine, railla Fang qui remarqua la nourriture que portait le palefrenier. C'est sa nourriture ? Est-ce que je pourrais m'en occuper ?
- Bien évidemment, Altesse.

Satisfaite, la jeune femme prit dans sa main une belle carotte qu'elle tendit à son compagnon. Celui-ci renifla d'abord quelques secondes avant de se goinfrer sans retenue. Flattant l'encolure de la bête, elle lui offrit un second casse-croûte.

- Je devrais peut-être venir m'occuper plus souvent de toi, murmura-t-elle doucement. Je pourrais te donner plus d'affection que cette princesse des glaces.
- Pardon ? demanda Hope, n'ayant pas compris les paroles de la fille de Fargas.
- Non, rien. Je parlais toute seule.

.

Alors que la pleine lune rayonnait dans l'obscurité du ciel, une ombre tomba de la muraille. Aussi furtif que le vent, elle s'éloigna de la bâtisse, silencieuse. Chacun de ses pas était aussi léger que des plumes. Presque invisible, Fang avait su déjouer encore une fois la vigilance des gardes. Même si la sécurité avait été renforcée, cela n'avait guère empêché la fugueuse de se faire la malle.
Cette fois-ci, la destination de la pulsienne ne fut pas la ville. Bien trop urbain, bien trop civilisé pour elle. Non, son envie de liberté la poussait à s'aventurer vers la forêt. Ces bois lui rappelaient légèrement Gran Pulse qui commençait déjà à lui manquer. Elle n'était ici que depuis quelques jours et elle souhaitait déjà retrouver les terres sauvages de sa patrie.

Inconsciemment, ses pas la menèrent directement à l'endroit où avait eu lieu l'attaque de la veille. Les corps avaient été évacués et les quelques survivants avaient été emmenés au château et interrogés. Il n'en restait plus la moindre trace. Seuls les arbres et les buissons étaient les derniers témoins de la bataille qui avait fait rage ici.
Fang s'arrêta abruptement lorsqu'elle sentit quelque chose craquer sous son pied. Interloquée, elle regarda l'objet qu'elle avait piétiné, et le ramassa dans sa main. C'était un étrange petit cristal noir, totalement opaque. Qu'était-ce donc ? Elle avait l'impression d'avoir déjà vu une pierre similaire à celle-ci, mais elle n'arrivait pas à savoir où.
Pensant pouvoir trouver les réponses plus tard, elle glissa le cristal dans sa poche avant de reprendre sa route. Durant une vingtaine de minutes, Fang marcha sans vraiment faire attention au chemin qu'elle empruntait. Elle profitait simplement de l'odeur familière du bois, de la sève et des feuillages. La noiraude préférait amplement cela à la froideur et à la senteur de la roche.

Soudain, une branche d'arbre brisée attira l'attention de la promeneuse. Se penchant, elle se rappela être déjà passée par ici. La preuve à cette conclusion était que l'odeur de son passage était encore perceptible.

- Je suis en train de tourner en rond ? fut surprise Fang en grattant l'arrière de son crâne. Je devrais peut-être rentrer chez moi.

Sans plus attendre, la noiraude continua sa route, prenant systématiquement direction vers le nord. Mais au bout de cinq minutes, elle se retrouva au même point de départ, devant la branche cassée. Ne saisissant pas le problème, cette fois-ci la noiraude décida de partir en ligne droite sans jamais tourner. Même résultat.

- C'est quoi ce bordel ? grommela-t-elle en donnant un coup de pied dans une pierre.

Après une heure et après avoir tenté toutes les directions possibles, agacée et épuisée, Fang s'assit contre un arbre. Elle lâcha un râle de frustration. Qu'est-ce qui clochait dans cette forêt ? Pourquoi n'arrivait-elle plus à la quitter ? Pourtant, durant sa promenade avec les autres, il n'y avait eu aucun souci.
Alors que la jeune femme se lamentait, un étrange bruit se fit entendre. On aurait dit un rire narquois, proche de celui d'une hyène. Levant les yeux, Fang regarda tout autour d'elle et renifla l'air afin de détecter un quelconque intrus. Rien. Et pourtant, elle était certaine de ne pas avoir rêvé. Elle avait bel et bien entendu quelque chose.
Soudain, un buisson remua furtivement. Bondissant sur ses jambes, la pulsienne se mit sur ses gardes. Mais plus aucun mouvement ne se fit. Après quelques secondes où Fang retint sa respiration afin de se concentrer sur les bruits ambiants, un autre son attira son attention. Dans son dos ! Pivotant sur elle-même, ses yeux fixèrent à nouveau qu'une nature dépourvue d'êtres vivants. Toujours personne.

- Ça commence à bien faire ! grogna la jeune femme qui perdait patience. Sortez de là !

Un nouveau rire. Cette fois-ci, cela ressemblait à un petit diablotin. Et la seconde qui suivit, à une adolescente qui riait à cœur joie. Tous ces sons se mêlèrent et créèrent un miasme de bruits insupportables pour l'ouïe fine de la pulsienne. Plaquant ses mains contre ses oreilles, elle tentait d'atténuer la douleur de ses tympans. Mais les voix paraissaient être dans sa tête, faisant vibrer tout son être sous leurs intonations.
Lorsque soudain, quelque chose frôla la nuque de Fang, ce qui la fit sursauter. Bondissant loin de la chose, la frayeur sembla dissiper les voix par la même occasion. Elle se tourna brutalement vers ce qui l'avait touchée.

- Bahamut ? s'étonna-t-elle en découvrant le magnifique destrier noir. Qu'est-ce que tu fais ici ? Attends, ne me dis pas que...
- Bahamut !

La noiraude passa la main sur son visage en reconnaissant parfaitement la personne qui interpellait le cheval couleur sombre. Elle devait être maudite, il n'y avait pas d'autres explications possibles. Et même si elle décidait de prendre la fuite afin d'éviter la commandante, elle était certaine que la forêt la ramènerait exactement à ce même point de départ.
À la minute suivante, Claire apparut sur son fidèle Odin. Cette dernière fut surprise de croiser la pulsienne et bien évidemment, la colère se dessina sur ses traits fins et sévères. Roulant d'avance des yeux, Fang leva les mains et déclara :

- Épargne-moi ton éternel sermon, OK ?
- Vous n'avez strictement rien à faire ici, Princesse, gronda la blonde, exaspérée. Je commence à être lasse de vos caprices !
- Et bien tant mieux, car je ne t'ai rien demandé !

Descendant de son cheval, Claire alla se planter en face de son interlocutrice. Les yeux dans les yeux, les deux femmes se défièrent du regard, se jaugeant mutuellement. Les poings serrés, la blonde restreignait avec peine la colère qui la submergeait. Tant d'insubordination avait tendance à la faire sortir de ses gonds.

- Grandissez un peu, bon sang ! hurla la commandante qui se détourna de la pulsienne. Vous ne pourrez pas toujours agir comme une enfant gâtée ! Il n'y aura pas toujours quelqu'un pour venir vous sauver.
- Ça tombe bien, je n'ai pas besoin d'être sauvée, cracha Fang qui fut intérieurement blessée par les dures paroles de la soldate. Je n'ai jamais eu besoin de toi !

Les chevaux commencèrent à s'agiter à cause des haussements de voix. Claire les calma doucement en caressant leur museau. Prenant une grande inspiration, elle se laissa également apaiser par ce contact affectueux. Après avoir récupéré un semblant de sérénité, elle se tourna à nouveau vers son interlocutrice.

- Je suppose que vous ne rentrerez pas docilement avec moi, grommela la commandante.
- Je trouverais moi-même mon chemin, merci, répondit Fang, l'air sûr.
- Vraiment ? déclara Claire, un sourire railleur sur les lèvres. J'aimerais bien voir ça.

L'humeur de cette femme était aussi changeante que la météo durant une lourde journée d'été. Sans se laisser perturber, la noiraude releva fièrement la tête et prit tranquillement la route vers le nord.

Malheureusement, quelques minutes plus tard, elle revint exactement au même emplacement. Assise contre un arbre, Claire laissait ses chevaux brouter paisiblement. Levant le regard vers celle qui disait vouloir se débrouiller seule, la blonde haussa des sourcils, peu surprise de revoir cette dernière.
Ravalant un juron, Fang reprit encore une fois sa marche. Encore, encore et encore !
Après la cinquième tentative, la pulsienne en eut assez et alla s'asseoir sur un rocher. Sous le regard moqueur de la soldate, elle s'empressa de déclarer :

- Je ne fais que profiter de cette magnifique nuit avant de rentrer au château.
- À votre aise, Altesse, se moqua Claire sans pouvoir effacer un sourire taquin.
- Tu devrais sourire plus souvent, tu sais ? reprit Fang d'un air charmeur.

Cette remarque eut l'effet escompté, le visage narquois de la chevalière avait disparu, cédant la place à de la gêne. Jubilant intérieurement, la noiraude fut comblée de ne pas donner une victoire totale à son adversaire.
Fermant les paupières, Claire tenta de se détendre et de profiter d'un peu de repos dans le calme de la forêt. Après la lourde journée de travail et de responsabilités qu'elle venait de passer, elle se délecta de cet instant inédit, loin du château. De son côté, Fang étudiait la chevalière de la tête au pied. Elle ne put s'empêcher de remarquer la peau de porcelaine de cette dernière, belle et laiteuse. L'air grave de la commandante avait laissé place à de la plénitude.
Dans l'esprit de la noiraude, les rires résonnèrent à nouveau. Scrutant tout autour d'elle, elle ne découvrit toujours rien de suspect. Plus étrange encore, sa camarade et ses chevaux ne parurent pas perturbés par ce son.

- T'as entendu ça ? questionna Fang, aux aguets.
- Quoi donc ? demanda Claire sans ouvrir les yeux.
- Je ne sais pas, cela ressemble à des éclats de rire.
- C'est la forêt qui se rit de vous.

Attrapant rapidement une petite pierre, la noiraude le jeta sur la botte de la guerrière. Surprise, cette dernière se redressa brutalement en protestant :

- Et c'est en quel honneur ?
- J'en avais envie, concéda Fang d'un air narquois. Et si tu m'écoutais sérieusement deux minutes ? Je ne suis pas folle, j'entends vraiment des rires.
- Et bien, avant que vous me lanciez une autre pierre, sachez que je parle sérieusement moi aussi. Ce que vous entendez, c'est la forêt.

Face à la perplexité de son interlocutrice, la chevalière continua :

- Ces bois ont un esprit qui s'éveille la nuit et qui pense par lui-même. La forêt s'enveloppe d'illusion et empêche les voyageurs de quitter son sein. Seule la magie peut briser le sortilège.
- En bref, j'ai besoin de toi pour sortir d'ici avant le lever du jour, grommela Fang qui lâcha un soupir.

Bahamut vint consoler la pauvre pulsienne qui fut reconnaissante pour son attention. Distraitement, elle cajola l'animal en cherchant désespérément une échappatoire. Mais elle savait pertinemment que seule Claire était son ticket de sortie pour cet enfer végétal.
Et voilà, à chaque fois, c'était le même schéma. Il fallait toujours que la soldate vole à son secours. Cela allait vraiment devenir une sale habitude, songea la noiraude qui sourit à la fois par désolation et par amusement. Peut-être était-elle réellement capricieuse comme l'avait déclaré la blonde ?

- En parlant de caprice, reprit soudainement Fang en regardant vers le ciel où quelques étoiles persistaient. N'est-ce pas irréfléchi de se lancer dans une mission alors que l'on vient à peine de se rétablir ?
- Je n'ai pas réellement le choix, le devoir m'appelle, soupira la blonde en se redressant gentiment et époussetant son pantalon.
- Moi non plus, je n'ai pas réellement le choix, la liberté m'appelle sans cesse.

Dévisageant la pulsienne, la commandante croisa les bras, loin d'être prête à avaler cette excuse. Mais son interlocutrice la fixa dans les yeux et la nargua délibérément, ne désirant pas s'expliquer rien que pour l'énerver. Une réaction typiquement puérile de la part de la noiraude. Cela ne faisait que quelques jours qu'elles se côtoyaient, mais la soldate connaissait déjà amplement le côté provocateur et enfantin de Fang. Et sans chercher à entrer dans son jeu, elle se leva gentiment avant de dépoussiérer son pantalon.
Dès que Claire émit un mouvement, Odin se redressa immédiatement, s'attendant à ce que sa maîtresse donne le départ. Mais celle-ci n'en fit rien. Se collant contre lui, elle posa sa tête sur l'épaule de son fidèle destrier, les yeux fermés. On aurait pu croire que la commandante se laisser bercer par une douce mélodie. Celle de la nature ? Chose bien étrange pour Fang qui n'entendait que les rires moqueurs de la forêt.
Croisant les bras et les jambes, cette dernière toisa un instant la blonde. Il y avait encore une forme de favoritisme pour la super soldate à ses côtés, de toute évidence. Lâchant un long soupir, Fang grommela :

- Laisse-moi deviner... La forêt ne se moque pas de toi, si ? Je parie même qu'elle te dit des mots doux.
- Je suppose qu'elle m'apprécie comme une mère aimant son enfant, répondit Claire d'une voix mélancolique. Du moins, je pense que c'est à cela que ça doit ressembler. Son chant m'apaise.

Un chant ? Une mère ? Est-ce que cette forêt chanterait une berceuse à la commandante tout comme le faisait Shella lorsque Fang n'avait que deux ans ?
La pulsienne se souvint de la conversation qu'elle avait eue avec la cuisinière à la retraite. Claire était une enfant qui était née loin de l'affection maternelle. Et rapidement, dès son plus jeune âge, elle avait été extirpée de l'innocence de l'enfance. Ramenée à la dure réalité de la vie d'adulte, d'une princesse au sang mêlé, d'une indésirable.

Soudain, le regard azur se posa sur la noiraude. Impossible de déchiffrer quoi que ce soit dans ce regard à la fois chaleureux et à la fois distant. Malgré le faible sourire qui se formait sur les lèvres de la soldate, Fang pouvait sentir qu'un mur invisible les séparait, un abîme qui ne faisait que marquer leurs différences.
Cette femme était un réel mystère pour la métamorphe. Parfois, elle avait l'impression d'y apercevoir une amie avec qui elle pouvait se chamailler. D'autre fois, c'était cette commandante froide et sévère qui la réprimait pour ses méfaits et mauvaises conduites. S'y trouvait également cette vaillante guerrière qui, quelles que soient les circonstances, restait fière et forte. Et finalement, il y avait cette inconnue dont les pensées et motivations se noyaient dans le brouillard.
Toutes ces parts de Claire faisaient sa personne. Et même si cela était dur à admettre, la pulsienne songeait peut-être apprécier chacune d'elles à sa juste valeur. Un tout qui la fascinait ou la faisait rager. Et en ce moment même, Fang n'avait aucune idée de ce qui pouvait se tramer dans l'esprit de son interlocutrice.

- Et si on faisait un marché ? reprit soudainement la chevalière, extirpant Fang de ses pensées. Je serais de retour dans une semaine. Et si d'ici là, vous me donnez votre parole que vous ne tenterez aucune sortie nocturne, je m'engagerais à vous escorter chaque soir en dehors du château.
- Qu'as-tu à gagner dans cette histoire ? rétorqua la pulsienne en posant les mains sur les hanches, méfiante. Cela m'étonnerait que tu aimes jouer les chaperonnes.
- Vous n'avez pas tort.

Après avoir tapoté l'encolure d'Odin, la soldate se rapprocha doucement de la princesse de Gran Pulse. Arrivée en face d'elle, elle lui tendit la main avant de continuer :

- Mais nous serons néanmoins gagnantes toutes les deux. Vous aurez droit à vos petites escapades nocturnes tandis que moi, j'aurais la garantie de votre sécurité par ma présence. Et de toute manière, je suis souvent de sortie le soir. Joignons donc l'utile à l'agréable.
- En l'occurrence, je dirais plutôt joindre l'utile au besoin compulsif de protéger, ricana Fang qui malgré tout, serra la main de la blonde. Mais pourquoi pas ? Cela évitera qu'à chaque fois, tu arrives sur ton cheval blanc en pensant être la sauveuse de la situation.

Les deux femmes se jaugèrent silencieusement avant de briser leur poigne de main. La pulsienne ne saurait dire si elle venait de conclure un marché tout à fait avantageux ou non. Mais encore une fois, pourquoi pas ? Dans le pire des cas, elle pourrait toujours fausser compagnie à la soldate si cela ne lui convenait pas. Ce n'était pas un contrat verbal à vie de toute manière.
Tout d'un coup, un bruit se fit entendre dans les buissons. Comme par enchantement, les broussailles s'écartèrent l'un de l'autre, dévoilant un chemin. Aux aguets, la commandante avait glissé sa main jusqu'à la garde de son épée, prête à l'empoigner et à la dégainer au moindre signe suspect.

De son côté, Fang se concentrait sur ses sens surdéveloppés de métamorphe. Elle ne détectait aucune présence et son instinct n'était en alerte d'aucune menace. Et pourtant, la pulsienne préférait rester sur ses gardes. Les rires avaient cessé, ne laissant plus que le son du vent qui se frayait un chemin parmi les arbres.

- Je croyais que la forêt était ton amie, déclara la noiraude en scrutant la soldate. Tu es toujours prête à embrocher tes amies ? Simple information pour savoir si oui ou non, je devrais continuer à te côtoyer.
- L'esprit de ces bois est comme un enfant, répondit Claire en ignorant le dernier commentaire de son interlocutrice. Capricieuse et joueuse, la forêt ne rate jamais une occasion de se jouer des visiteurs. Tiens ? Elle me fait penser à quelqu'un.

Comme unique réponse, la noiraude se contenta de tirer la langue à la commandante qui secoua la tête avec amusement. Bon d'accord, avec ceci, Fang venait tout juste de confirmer les dires de sa provocatrice.
Brassant l'air de ses mains comme si elle pouvait évaporer sa défaite, la métamorphe s'avança vers le passage récemment dévoilé en grommelant :

- Bon, et si on allait voir ce qu'elle voulait nous montrer au lieu d'attendre bêtement ici ?
- Je ne sais pas si...
- Comme tu l'as dit, elle est comme une gosse qui veut faire des farces. Cela ne doit pas être bien méchant.

Malgré les protestations de la commandante, Fang s'élança dans le chemin avec insouciance. N'ayant pas d'autre choix que de la suivre, Claire fit signe aux deux destriers de ne pas bouger de leur place. Puis, elle emboîta le pas de la pulsienne, la main toujours près de son arme.

L'endroit était étrange. La végétation formait un cercle protecteur autour de la place. Dans cette zone, le ciel était parfaitement dégagé où la pleine lune pouvait observer sans gêne. L'herbe n'était pas haute et regorgeait d'un vert vivifiant. Pas la trace du moindre petit animal, seules les plantes régnaient dans cette minuscule pleine verdoyante.
Interloquée, Fang s'avançait prudemment dans ce cercle dépourvu d'arbres. Son regard se leva vers les cieux saupoudrés d'étoiles qui paraissaient bien ternes face à la lueur de l'astre lunaire. Ici, on n'entendait plus rien. Ni les vagues provenant de l'océan, ni le vent marin, ni même les petits grillons d'été. C'était calme, trop calme.
Doucement, Claire rejoignit sa camarade au centre de cet espace secret. Les sourcils froncés, elle scrutait minutieusement chaque recoin des bois.

- Ce n'était pas une bonne idée, marmonna la blonde qui tapotait nerveusement le manche de son épée.
- Cesse d'être aussi méfiante et négative, rétorqua Fang en haussant des épaules. Si cela peut te rassurer, en cas de problème, je te protégerais.

Face à cette dernière remarque, la soldate ne put s'empêcher d'esquisser une mine narquoise. Tournant le regard vers son interlocutrice, elle reprit avec sarcasme :

- Me protéger, dites-vous ?
- Exactement, répondit la noiraude, légèrement vexée. Au cas où tu ne tu ne t'en souviendrais pas, nous, les métamorphes, nous avions été créé pour vous protéger, frêles petits humains.
- Vous me faites un cours d'histoire maintenant ? railla la commandante qui croisa les bras. Cela, c'était il y a bien longtemps maintenant. Désormais, c'est chacun pour soi. Il n'y a plus de serments. Il n'y a plus cette confiance parmi nous.

Faisant quelques pas, Claire scruta distraitement le ciel étoilé. Dans son regard, on pouvait remarquer qu'elle était plongée dans les profondeurs de ses pensées. Mais rapidement, elle revint sur Terre avant de dévisager son interlocutrice. À cet instant, son visage était neutre, dénué de la moindre émotion.

- Avez-vous déjà entendu parler du pays de Fuuka, Princesse ? demanda-t-elle simplement.
- Ma mère m'a souvent raconté des histoires au sujet de cette contrée, répondit Fang avant de lâcher un râle désapprobateur. Là-bas, les métamorphes sont réduits à l'état d'esclave comme des chiens. Ils usent à outrance du lien mystique qu'ils ont sali à leur avantage.
- Savez-vous qu'aux dernières nouvelles, Fuuka est à l'aube d'une révolution ? Un groupe de rebelles du nom de Rebirth se dresse contre les Hommes. Les protecteurs se retournent contre leurs protégés.
- Ce n'est que justice après tout ce que ces humains leur ont fait. Les métamorphes ne peuvent plus leur faire confiance.

Soudain, Fang se figea face à ses propres paroles. Tout comme à Fuuka, la relation entre Cocoon et Gran Pulse était tendue. Après des années d'ignorance et de guerre, les deux peuples tentaient finalement de se fier l'un à l'autre. Mais comment pouvait-on effacer des millénaires de méfiance ? Les enfants de Fenrir étaient nés pour protéger ceux d'Ashara. Comment la chose avait-elle pu prendre le chemin opposé ?

- Pourquoi me dis-tu tout ça ? reprit Fang, perplexe. Une manière subtile de me dire que tu ne fais confiance ni à moi, ni à mon peuple ?
- Vous interprétez mal mes paroles, Altesse, rétorqua Claire en étouffant un rire. J'ai toujours grandi en sachant que j'étais la seule capable de me protéger. Que je ne devais en aucun cas dépendre de qui que ce soit. Alors qu'à Fuuka, ces gens se reposent sur la protection de leur familier.
- Je n'aime pas du tout cette appellation, gronda la pulsienne avec mécontentement.
- Excusez mes mots, s'ils vous ont blessée.

Détournant le regard, Fang comprenait parfaitement ce que voulait dire son interlocutrice. Cette dernière avait grandi en sachant qu'à tout moment, un assassin pouvait surgir de nulle part. Celui-ci pouvait revêtir n'importe quelle forme : une servante, un cuisinier, un camarade ou encore un soldat. Au lieu de s'enfermer dans la peur et l'angoisse, Claire avait choisi d'apprendre à se défendre et à ne se fier qu'à son instinct.
La noiraude était loin d'être née dans un monde aussi dangereux. Dans le clan d'Oerba, elle avait grandi sous la protection d'un père et d'une mère aimants. Toujours entourée de gardiens qui bénéficiaient de la confiance aveugle de Fargas, Fang n'avait jamais eu à se soucier de sa vie en dehors d'une partie de chasse. Chaque membre de la tribu avait juré loyauté et fidélité envers le Chef. Même jusqu'à présent, elle avait encore ses chaperons sur le dos.

Mais pour la commandante, les choses étaient bien différentes. Dans ce château rempli de domestiques et de soldats, il était impossible de savoir qui serait sous la coupe de la reine. N'importe quel appât pouvait leur faire vendre leur âme : de l'argent, un titre, une faveur. Ce genre de chose ne pouvait se produire sur Gran Pulse. Là-bas, il n'y avait pas de monnaie. Et un rang s'octroyait que grâce à la capacité d'un individu et non à son sang.
La famille Yun était au pouvoir depuis plusieurs générations. Car ces derniers, sages et forts, avaient su se faire respecter durant des années. Mais si quelqu'un venait à contester la suprématie de Fargas, ce dernier avait le droit de l'affronter afin de prendre sa place. Tout comme le peuple avait le droit de remettre en cause la succession au rang de Chef à Noel ou à Fang. Mais cela faisait plus de cinquante ans que personne n'osait défier les Yun.

Trop occupée dans ses pensées, Fang ne s'était pas rendue compte qu'un silence s'était interposé entre son interlocutrice et elle. La blonde continuait de scruter les étoiles sans émettre le moindre commentaire. Le fait que ses bras étaient croisés et donc, que sa main ne se trouvait pas près de son épée, montrait que cette dernière s'était légèrement détendue. Même si sa gestuelle montrait un renfermement visible. La discussion était close.
Après avoir contemplé ce ciel dégagé, les deux femmes décidèrent finalement de rentrer au château. Le retour se fit dans le calme sans qu'aucune n'échange le moindre mot. Marchant à côté des destriers, de temps à autre, Fang recevait des coups de tête affectueux de la part de Bahamut. Quant à Odin, fier étalon parfaitement dressé, il suivait sa maîtresse sans se laisser détourner par la moindre distraction.
Arrivée au pied de l'immense bâtisse en pierre, Claire tourna son regard vers la princesse de Gran Pulse. Puis, ses yeux s'élevèrent vers la chambre de cette dernière qui se trouvait au deuxième étage.

- C'est ici que nos routes se séparent, car je dois ramener nos deux amis à l'écurie, déclara la commandante en tapotant les deux bêtes. N'y aurait-il pas un autre moyen pour que vous rentriez dans vos appartements, que de devoir escalader ce mur ? Peut-être pourriez-vous déjouer vos gardes d'une autre manière ?
- Cela m'étonnerait, répondit Fang en haussant les épaules. Avec leur odorat, ils sentiront rapidement ma présence. La fenêtre est la seule solution pour pas que je me fasse repérer.
- Rassurez-moi en me disant que votre forme animale possède des ailes.
- Le mensonge fait-il partie des options ?

La soldate soupira avec amusement, se disant certainement qu'elle devrait abandonner toute tentative de raisonnement avec cette pulsienne. Tranquillement, elle fit volte-face en emboîtant quelques pas en direction des écuries, rapidement suivie par ses deux chevaux.
Alors que la noiraude allait la laisser s'éloigner, une question lui revint à l'esprit.

- Pourquoi ne m'as-tu pas dénoncée à mes parents ? interrogea-t-elle, curieuse.
- J'aurais dû ? répondit Claire qui scruta son interlocutrice par-dessus l'épaule, l'air taquin. Bonne nuit, ma Dame.

Lorsque la silhouette de la soldate ne fut plus qu'une ombre, Fang décrocha enfin son regard de cette dernière. Frottant son coude, elle ne comprenait pas pourquoi son esprit paraissait chamboulé. Mais par quoi ?

- Bonne nuit, Commandante, murmura-t-elle avant de se tourner deux minutes plus tard, vers son mur d'escalade.

.

Deux jours s'étaient écoulés depuis le départ de Claire. Fang avait à peine eu le temps de croiser la commandante lorsqu'elle avait quitté le château. Juste avant de partir, la blonde lui avait rappelé leur marché. Un marché que la pulsienne respectait encore et qui lui pourrissait la vie. Voilà deux longues journées et nuits qu'elle était enfermée dans cette enceinte en pierre froide. Et pour seul divertissement : un ennui mortel.

Assise sur le bord de la fenêtre, à regarder l'horizon lointain, Fang venait à s'imaginer de nouveau dans les grandes plaines de Gran Pulse. Ces espaces infinis de nature et de sauvagerie. Aussi beau que dangereux où chaque seconde vécue pouvait être les plus merveilleux ou les plus horribles d'une vie. Cette sensation de marcher en équilibre sur un fil et qu'à tout moment, on risquait de chuter.
Tout cela n'avait rien à voir avec cette vie de château. Bien au chaud et en sécurité, choyé et nourri jusqu'à ce que la panse explose. Prisonnier de la roche qui faisait office de cage dorée. Pas besoin de lever le petit doigt pour quoi que ce soit. Plus la pulsienne continuait de vivre dans cette demeure, moins elle avait l'impression de posséder une existence entière, pleine.

Distraitement, Fang tritura dans sa main, le petit cristal noir qu'elle avait trouvé dans la forêt. Elle avait beau l'analyser, elle n'arrivait pas à se souvenir où elle l'avait déjà vu. Cette pierre précieuse était si obscure que même la lumière du jour ne pouvait la transpercer.
Abandonnant tout effort, la jeune femme soupira longuement.

- On a déjà le mal du pays ?

Tournant lentement la tête sur le côté, Fang dévisagea son père qui s'approchait d'elle. Les mains dans les poches, ce dernier rejoignit sa fille et scruta le paysage. Dans le regard de ce dernier, on pouvait également y voir de la mélancolie. Tout comme son enfant, il aimait la liberté de Gran Pulse. Tout comme elle, il n'aimait pas se retrouver entre quatre murs.

- Les parties de chasse me manquent, grommela la noiraude en faisant la moue. Mais je vois que je ne suis pas la seule, Père.
- Tu as l'œil, rit Fargas en tapotant l'épaule de son interlocutrice. Moi qui pensais l'avoir parfaitement dissimulé. Aussi perspicace que ta mère.
- J'ai envie de rentrer chez nous...
- Bientôt, ma fille. Bientôt.

Un faible sourire sur les lèvres, la pulsienne ne saurait se l'expliquer, mais cette nouvelle ne la ravit pas autant qu'elle ne l'aurait cru. Retourner sur sa terre natale était son souhait le plus cher, elle n'en doutait pas. Mais qu'est-ce qui l'empêchait d'y retourner sans regarder derrière elle ? Au fond d'elle, elle savait que quelque chose la rattachait à ces lieux. Quoi donc ?
Avant que Fang ne puisse approfondir ses questions et ses sentiments, elle se rappela subitement de ce qu'elle tenait dans sa main. Se tournant vers son père, elle lui tendit l'étrange cristal obscur. Ce dernier le prit et l'observa quelques instants. De temps à autre, il levait les yeux vers ceux de sa fille.

- Où as-tu trouvé ça ? demanda-t-il après quelques secondes.
- Dans...

La noiraude se ravisa, ne voulant pas révéler ses escapades nocturnes. Son géniteur sera certainement mécontent de l'apprendre et postera plus de gardes à sa chambre. Réfléchissant rapidement, elle reprit doucement :

- La forêt, là où nous avons été attaqués par les brigands. Juste avant de rentrer, je l'ai trouvé par hasard.
- Pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt ? gronda Fargas d'un ton paternel.
- Je ne savais pas que c'était important. J'ai l'impression de déjà l'avoir vu quelque part.
- C'est un cristal de l'Obsidian.

Sans cacher sa perplexité, Fang dévisagea son père. Ashara et de Fenrir étaient deux divinités dans ce monde. Mais ce que certains omettaient souvent d'admettre, était qu'une troisième entité supérieure existait également, le prince de l'Obsidian. D'après la légende, cette créature maléfique était née de la noirceur de la Déesse elle-même. Ce dernier, voulant nuire aux travaux de ses aînés, répondait le mal sur Terre. À Fuuka, ses disciples avaient un aspect difforme et on le nommait « démon ». À Gran Pulse, les croyants disaient que les monstres étaient les enfants du maître des ténèbres. Et à Cocoon, on réfutait littéralement l'existence du prince des Enfers.
Fang ne savait pas réellement si elle tenait à croire en cette entité inconnue. Elle admettait l'existence de Fenrir, le Dieu des métamorphes, parce qu'au fond de son être, elle pouvait ressentir sa présence, sa chaleur. De ce fait, elle acceptait également l'idée que les humains pouvaient vivre la même expérience avec leur Déesse, Ashara.

- À quoi sert-il ? reprit la noiraude en croisant les bras.
- C'est une pierre très ancienne qui permet de capturer et de garder un monstre sous notre contrôle, expliqua Fargas qui serra le cristal dans son poing.
- Ce qui expliquerait la présence du Zirnitra dans la forêt...

L'air grave du chef d'Oerba attira l'attention de la jeune femme. Se redressant doucement, elle fit glisser ses pieds au sol, les mains s'appuyant toujours sur le rebord de la fenêtre. Son regard inquisiteur n'échappa par à son père qui secoua doucement la tête.

- Chaque clan à Gran Pulse, possède une tâche précise à accomplir, débuta Fargas qui tendit le cristal à la vue de son enfant. Celle d'Oerba est de protéger ceci. Nous sommes les gardiens des cristaux de l'Obsidian. Nous devons empêcher quiconque de prendre possession de ce pouvoir néfaste.
- Pourquoi n'ai-je jamais été avertie de cela ? rétorqua Fang, abasourdie et vexée que ce secret lui avait été dissimulé jusque-là.
- Seuls les chefs de chaque clan et les rares soldats en qui ils ont confiance, le savent. Seul mon successeur aurait été mis au courant.
- Alors pourquoi...

La noiraude se tut subitement, se rendant finalement compte des raisons de cette révélation. Étant fiancé à la princesse de Cocoon, Noel allait devenir le roi de ce pays. Il ne faisait plus partie des candidats qui allaient prétendre au titre de chef d'Oerba désormais. Cet honneur et cette lourde tâche revenaient d'office à Fang. À moins que quelqu'un ne la défie et qu'elle perde la bataille, elle était destinée à devenir la prochaine dirigeante de son clan.
Cette nouvelle sembla chambouler la noiraude, bien plus qu'elle ne l'aurait cru. Intérieurement, depuis sa tendre enfance, elle avait toujours songé que son frère deviendrait le digne successeur de leur père. Fort, intelligent et d'une gentillesse incroyable, Noel avait tout pour devenir un bon leader. Le clan le suivrait certainement les yeux bandés. Jamais, ne serait-ce une seule seconde, Fang n'aurait pensé endosser ce rôle.

- Je vais aller avertir le roi de ce qui se trame, déclara Fargas qui, sachant certainement quel tourment torturait son enfant, tapota encore une fois affectueusement son épaule. Il faut également découvrir comment ces humains se sont procuré ce cristal.

Alors que son père s'éloignait, la pulsienne resta silencieuse. Pour la première fois de sa vie, l'angoisse vint étreindre sa gorge, nouant douloureusement son estomac. Aussi invraisemblable que cela, elle avait l'impression qu'on venait de lui couper ses ailes. Sa liberté n'était plus qu'un rêve éphémère et illusoire.

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Le quatrième soir, Fang décida de se faufiler dans les méandres du château. Elle avait passé tout l'après-midi en compagnie de son frère et de sa future belle-sœur. Ces derniers semblaient s'entendre à merveille, ce qui ravissait le cœur de la noiraude qui ne souhaitait que le bonheur de son cadet. Bien évidemment, ils n'eurent pas le droit de quitter l'enceinte du château. Donc, cela s'était terminé par une énième promenade dans le jardin de la famille royale.
Pour cette nuit, la pulsienne désirait rendre visite à la vieille cuisinière. Non seulement parce que ses plats étaient succulents, mais également parce qu'elle appréciait cette femme. Discuter avec cette dernière lui faisait oublier durant quelques heures où elle se trouvait. Loin de la politique, loin des mondanités ennuyeuses. Simplement des échanges sympathiques entre deux individus.

Poussant la petite porte, Fang huma la délicieuse odeur qu'elle avait sentie dès son arrivée dans le couloir. La pièce était légèrement dans l'obscurité, seulement éclairée de quelques bougies ci et là. Mais elle était toujours aussi accueillante. Surtout lorsque la visiteuse croisa le regard de la maîtresse des lieux. Celle-ci se tenait devant ses fourneaux et reconnaissant la noiraude, elle lui offrit un magnifique sourire.

- Bonsoir, mon enfant, déclara-t-elle en faisant touiller sa marmite. C'est du ragoût pour ce soir, l'une de mes spécialités.
- Ça tombe bien parce que je suis affamée, répondit Fang qui referma la porte derrière elle.

Alors qu'elle s'installait tranquillement à la petite table en bois, la cuisinière s'empressa de lui servir un bol appétissant. Puis, après avoir éteint le feu, elle s'assit en face de sa visiteuse. Comme la dernière fois, elle s'était munie d'une tasse de thé.
La pulsienne entama son repas qui, sans grande surprise, était savoureux au possible. Intérieurement, elle se dit que cette femme était un véritable cordon bleu. Peut-être même meilleure que sa propre mère. Mais cela, il ne fallait pas le dire au risque de recevoir les représailles de Shella.

- Votre ragoût est une merveille, complimenta Fang entre deux bouchés. Mais je me demandais : pourquoi faites-vous des plats si tard le soir ?
- Parce que j'aime cuisiner et que parfois, certaines personnes comme toi viennent me rendre visite, répondit la cuisinière.
- Vous avez souvent de la visite ?
- Pas tant que cela. De temps à autre, ma petite-fille vient me voir. Parfois, même le roi se déplace pour un bon petit plat. Et maintenant, je t'ai toi.

Fang ne put s'empêcher de sourire. Elle fut touchée de savoir que ce repas était en partie été fait pour elle. C'était décidé, elle viendra plus souvent voir cette gentille dame. De toute manière, d'ici le retour de la commandante et si cette dernière tenait sa promesse, la noiraude n'allait pas être prête à sortir. Quitte à être enfermée dans ce château, autant l'être en bonne compagnie.
Après deux grands bols, la pulsienne prit une grande gorgée d'eau afin d'aider sa digestion. Puis, les bras croisés sur la table, elle se pencha vers son interlocutrice et demanda :

- Pourrais-je venir vous voir plus souvent ?
- Autant que tu le souhaiteras, mais à une seule condition, répondit la vieille dame avec malice. Il faudra que tu me tutoies.

La noiraude ne put réprimer un éclat de rire. C'était bien la première fois qu'on lui demandait de tutoyer quelqu'un. D'ordinaire, c'était plutôt le contraire qu'on lui intimait de faire. D'ailleurs, dès le départ, elle avait vouvoyé cette étrangère. C'était certes, une marque de respect pour une personne âgée, mais la pulsienne s'était donné cette politesse pour remercier son hôte.

- J'ai entendu dire que tu t'occupais beaucoup de Bahamut en l'absence de la commandante, reprit la vieille femme en reposant sa tasse sur la table. Moi qui pensais que ce cheval ne se laissait approcher que par sa maîtresse.
- C'est que les commérages vont plus vite que le vent dans ce château, railla Fang en levant les mains, feignant l'exacerbation. De toute manière, je n'ai pas grand-chose à faire ici. M'occuper de lui me divertit et me plaît bien. Et je crois qu'il ne s'en plaint pas non plus.
- Ce canasson n'a pas toujours été de tout repos, même pour notre commandante.

Couchée sur ses bras, Fang plongea un regard plein d'intérêt à son interlocutrice. Celle-ci sourit en devinant que son auditoire était prêt à l'entendre conter une énième histoire. Cela ne la dérangeait pas, car comme toute grand-mère qui se respectait, elle aimait raconter les choses. Ce fut donc avec un plaisir non-dissimulé qu'elle débuta son récit :

- Revenant un jour d'une expédition, Claire avait surpris tout le monde en ramenant un étalon des plaines sauvages. Ces bêtes-là étaient considérées aussi puissantes qu'indomptables. Plusieurs dompteurs avaient déjà tenté de dresser ces chevaux afin d'en faire les meilleurs destriers. Mais en vain, car ils aimaient trop leur liberté pour accepter la sangle.
- J'ai entendu dire que Bahamut avait suivi la commandante parce que celle-ci lui aurait offert du pain, commenta Fang en haussant les sourcils.
- Exactement. De ce fait, tous les écuyers tentèrent d'acheter la bête en lui offrant également de la nourriture. Mais ce dernier ne prit même pas la peine de manger ce que l'on lui donnait. Il ne mangeait que ce que Claire lui tendait.

Un grand rictus amusé se dessina sur le visage de la conteuse :

- Ce qui pouvait paraître être une belle histoire d'amour entre l'Homme et l'animal, prit une tout autre tournure. Tous les jours, Bahamut détruisait son box pour partir à la recherche de sa maîtresse. Personne n'a jamais su comment il faisait, mais où qu'elle se trouve, le cheval la retrouvait toujours. Qu'elle soit dans l'enceinte du château, en ville ou encore quelque part à travers le pays. Avec le temps, le canasson s'est habitué à ce que la commandante revienne toujours après ses absences et heureusement ! Imagine la tête que faisait l'assemblé lorsque Bahamut avait un jour débarqué dans la salle de réception où avait lieu la fête d'anniversaire de la jeune Serah.
- J'imagine surtout la tête de la harpie...

Une lueur de colère brilla imperceptiblement dans ces iris marron. Lentement, la cuisinière se leva et ramassa la vaisselle qu'elle déposa dans l'évier. Puis, attrapant le savon, elle se mit à laver les couverts sales. Immédiatement, Fang comprit que c'était la manière qu'avait son hôte à évacuer sa frustration.
Posant sa joue contre sa main qui était accoudée à la table, elle observa la vieille dame un instant. De son autre main, elle grattait distraitement le vieux bois de la table. Ne pouvant plus retenir la question qui la taraudait, la noiraude décida de briser le silence pesant :

- Quel âge avait Claire quand la reine a tenté pour la première fois de la...

Les épaules de la cuisinière se tendirent. Sans cesser son activité dont les mouvements étaient devenus plus raides, la vieille femme ne se retourna pas. Elle attendit quelques secondes avant de répondre.

- Qui peut savoir depuis quand cette sorcière conspire contre elle ? Mes premiers soupçons sont apparus lorsque brutalement, sans aucune raison apparente, Claire était tombée gravement malade. Un mal rare qui ne sévissait que dans le sud du pays. Elle n'avait que huit ans à ce moment-là.

Huit ans... C'était bien trop jeune au goût de la pulsienne. La reine était une femme sans cœur, un monstre se dissimulant sous les grâces de la noblesse. Serrant les poings, la noiraude tentait d'amenuiser les flammes de sa haine et de son indignation.

- Pourquoi le roi ne fait-il rien ? marmonna Fang, la mâchoire serrée.
- Car il n'y a pas de preuves évidentes, soupira la cuisinière qui se tourna vers la jeune femme. Nous ne pouvons incriminer une reine sans preuve. Le roi aime son épouse et celle-ci est également la mère de Serah. Les choses sont bien plus compliquées qu'elles n'y paraissent. Sans parler que de telles accusations pourraient pousser les nobles qui la soutiennent, à se soulever contre leur monarque.

Encore une histoire politique. Non seulement elle était barbante, mais elle créait également des injustices. La noiraude passa la main dans ses cheveux, tirant ses mèches vers l'arrière. Elle n'arrivait réellement pas à comprendre cet univers de vraisemblance où tout le monde pouvait porter un masque, jouer un jeu. À Gran Pulse, quel que soit son sang, un criminel était un criminel. Et comme tel, il était jugé et condamné pour ses méfaits. Pourquoi les choses étaient-elles si différentes à Cocoon ? Au nom de quoi ? De la diplomatie ?
Et dire que prochainement, Noel, son jeune frère, allait régner sur ce pays. Il allait se faire emporter par cet engrenage malsain où perfidies et traîtrises se cachaient à l'ombre de la loyauté. En qui son cadet pourra-t-il porter sa confiance ? Sur quelle épaule pourra-t-il s'appuyer en cas de crise ?
Serrant le poing, une évidence vint à la pulsienne. Si réellement le destin voulait faire d'elle la future dirigeante d'Oerba, elle offrirait un appui sans faille à son frère. Elle ne laissera par ces nobles le ronger jusqu'à sa perte, ça jamais ! Mais pour cela, elle devait quérir plus de forces, plus de pouvoirs.

- Y a-t-il un moyen pour contrer la magie ? reprit-elle en dévisageant la vieille dame. Ce n'est pas très loyal d'être capable d'empoisonner ou de pouvoir endormir quelqu'un. Comment se fait-il que cela ne soit pas l'anarchie dans les rues ? Il serait facile pour un criminel d'endormir les gardes, non ?
- Empoisonner et endormir ? répéta la cuisinière d'un triste sourire. Si seulement cela se limitait qu'à ça. Mais la magie est bien plus grande encore. Illusion, télépathie, manipulation et encore tant d'autres choses. Dès le plus jeune âge, les enfants sont entraînés à se créer des barrières mentales afin de se protéger des arcanes passifs.
- Des barrières mentales ? Explique-toi.
- Chaque personne naît avec une défense mentale qui varie selon les individus. C'est comme n'importe quelle capacité. Certains naissent avec le don de courir plus vite que les autres. D'autres sont plus intelligents et ainsi de suite. Néanmoins, comme dans chaque domaine, avec un entraînement adéquat, on arrive tous à atteindre un niveau moyen.

Fang se rappelait parfaitement comment Claire l'avait endormie dans le port. Elle n'avait pu offrir aucune résistance. Faillait-il d'abord qu'elle sache ce qui lui arrivait. Depuis qu'elle frôlait ce monde baignant dans l'irréel de la magie, la pulsienne devait s'attendre à tout. Et si elle voulait pouvoir se débrouiller seule un jour, elle devait savoir comment se défendre contre ces nouveaux types d'attaquants.

- Apprends-moi à ériger ces barrières mentales, demanda-t-elle avec détermination.

Soudain, des centaines de papillons apparurent dans la pièce. Tous de couleurs différentes, ils illuminaient la pièce comme des morceaux d'arc-en-ciel. C'était incroyable et fascinant. Éberluée, Fang admirait cet étrange phénomène tandis que son interlocutrice se resservait une tasse de thé.
Puis, se ressaisissant brutalement, la pulsienne détourna avec peine son regard de ces beaux insectes. Avec un effort considérable, elle força ses yeux à se fixer dans ceux de la vieille femme. Une illusion, il n'y avait aucun doute là-dessus. Un envoûtement qui avait pour but de la détourner de toutes pensées cohérentes, de la forcer vers la contemplation d'un mirage.

- Il faut que je te prévienne, jeune fille, reprit la cuisinière qui prit une gorgée de sa boisson chaude. La route sera longue et frustrante.
- Je suis prête.
- Dans ce cas, fais en sorte que les papillons que tu distingues, disparaissent tous. Sans la moindre exception.

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- Tu as une mine affreuse, commenta Noel d'un ton moqueur. Tu as du mal à dormir le soir, frangine ?
- Je préfère dormir à la belle étoile, grommela Fang en passant ses mains sur le visage.

Voilà quelques nuits où elle allait secrètement retrouver la vieille femme dans sa cuisine. Après un bon repas, comme à chaque fois, elles se lançaient dans un dur entraînement mental. Et comme l'avait prédis la cuisinière, la frustration était au rendez-vous. La noiraude progressait lentement, ne réussissant à faire disparaître qu'une dizaine de papillons à chaque essaie.
Cette obsession la tourmentait tellement que Fang en vint même à en perdre le sommeil. Passant une bonne partie de la nuit, dans sa chambre, à plonger dans son propre esprit afin de forger des murs invisibles. Son enseignante lui avait appris à visualiser son esprit afin d'y forger ses barrières. Pour le moment, ses barrages mentaux devaient être aussi solides qu'une feuille de papier.
Afin de rassurer son élève, la vieille femme lui avait expliqué qu'un métamorphe, comparé à un humain, ne possédait pas naturellement de protection psychique. Sans parler que les pulsiens, côtoyant que très peu les mages, n'étaient en aucun cas entraînés pour ce genre de situation. D'où la difficulté qu'avait Fang pour se créer des barrières contre la magie passive.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda Noel en pointant une bâtisse en verre au loin.

Sortant de ses pensées, Fang tourna son regard dans la direction que montrait son cadet. Ce matin-là, les jeunes héritiers avaient décidé de changer leur habitude. Au lieu de se promener dans les jardins du château, ils avaient décidé de rôder près de la tour de garde, de l'écurie ainsi que le terrain d'entraînement.
Non loin du quartier des soldats, se tenait une maison en verre, comme une espèce de serre. D'ailleurs, cela devait être le cas, car à travers ces vitres, Fang pouvait apercevoir de la végétation. Pourquoi les plantes se trouveraient-elles dans cette partie du domaine et non vers le jardin ?

- C'est la serre pour la botanique militaire, expliqua Serah en tapotant son index contre son menton. Diverses plantes y sont cultivées afin de les utiliser comme arme. Il y a même des plantes carnivores !
- Vous me charriez là, rétorqua Noel, surpris. À quoi pourraient-elles servir sur un champ de bataille ?
- Je pense que si je te lance une de ces fleurs à crocs à la figure, ça fera son effet, se moqua Fang en croisant les bras. Je suis tout de même curieuse de voir à quoi elles ressemblent.

Les deux pulsiens se toisèrent un instant, en silence. Et sans même dire un seul mot, ils s'élancèrent tous les deux vers la serre. La curiosité était trop forte et ils avaient envie de l'assouvir. Derrière eux, Serah les suivait avec hésitation. Les rares fois où elle avait eu l'autorisation de visiter ce lieu, c'était en compagnie de son aînée.
Devant les portes de jardin militaire, Fang et Noel attendirent que la princesse les rejoigne. Moins sportive qu'eux et portant une robe encombrante, elle avait eu du mal à suivre la cadence effrénée des pulsiens. Quelques mèches de sa belle chevelure s'étaient rebellées durant l'exercice. Essoufflée, elle reprit sa respiration en marmonnant :

- Ce n'est pas humain de courir aussi vite.
- Parce que nous ne le sommes pas, railla la noiraude qui se tourna vers la porte. Bon, maintenant, on entre ?
- Promettez-moi de faire attention une fois à l'intérieur. Qui sait ce qui peut arriver.
- Promis ! répondirent les pulsiens à l'unisson avant que chacun n'attrape une poignée.

Une bouffée d'air chaud leur souffla au visage. L'intérieur ressemblait à une faune sauvage où la végétation était maître des lieux. Les plantes avaient tout sauf un aspect sympathique ou normal. De forme étrange, elles ressemblaient à des créatures tout droit sortir d'un livre pour enfant. Allant des plus terrifiantes aux plus fantaisistes. Des fleurs en tire-bouchon. Des herbes d'une couleur orange à pois peu rassurantes.
Lentement, les trois héritiers s'élancèrent dans la maison des bizarreries. Il y avait tellement de diversité et de choses incroyables que les visiteurs ne savaient pas réellement où poser leurs yeux. Sans parler de l'odeur...

- Quelle puanteur ! grommela Fang en se pinçant le nez.
- Je ne te le fais pas dire, rit Noel qui brassait l'air devant son visage avec sa main. Surtout que tu as un odorat plus fin que le mien.
- C'est dans ce genre de circonstance que je suis heureuse d'être humaine, se moqua Serah qui reprenait sa revanche pour la course à pied.

La noiraude fit une grimace à la princesse alors que son frère se contentait de sourire. Tranquillement, ils continuèrent leur exploration. De temps à autre, ils commentaient de l'excentricité de certaines plantes. D'autres, ils se riaient de la forme que prenaient certaines d'entre elles.

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- Tu relèves le défi ou pas ? ricana Fang en dévisageant son cadet. Avoue, t'as la trouille !
- Tu sais parfaitement que tu vas perdre, rétorqua Noel en croisant les bras. Et bien soit, je relève le défi ! Et la princesse sera notre arbitre.

Le regard des pulsiens se tourna vers la juge en question. Celle-ci rit et accepta sans broncher son nouveau titre. Depuis l'arrivée des Yun, elle devait avouer qu'elle ne s'était pas ennuyée une seule fois. Ces deux-là trouvaient toujours quelque chose d'amusant à faire ou à dire. Et cette fois-ci, ils avaient dépassé toutes ses expériences au niveau des provocations idiotes.
Les règles du jeu étaient simples. Serah, en tant que médiatrice, devait désigner le spécimen que les deux candidats devront approcher et toucher. Le ou la première qui cédera à ses craintes, devra se manger la défaite ainsi que les remarques du vainqueur.

- C'est quand tu veux, Serah, déclara Fang en narguant son opposant. Que je lui fasse mordre la poussière.
- Ne prends pas tes désirs pour des réalités, rétorqua Noel en faisant craquer les os de ses doigts.

Aussi excitée que les deux participants, Serah se mit à scruter la végétation qui l'entourait. Elle se devait de minutieusement désigner la première épreuve. Cette lourde tâche reposait sur ses épaules, elle se devait de se montrer à la hauteur. Scrupuleusement, elle examina chaque spécimen qui se trouvait devant ses yeux.
Au bout de quelques minutes, la princesse se redressa subitement, mettant les concurrents en alerte. Comme voulant faire durer le suspense, la blonde dévisagea tour à tour les candidats. Puis, finalement, elle pointa du doigt vers la cible, sourire aux lèvres :

- Voici la première épreuve !

Immédiatement, l'attention des pulsiens se tourna vers la plante élue. Quelle fut donc leur déception lorsque leurs yeux tombèrent sur un petit champignon de couleur verte. Quelques petites taches noires décoraient son petit chapeau par-ci et par-là. Ce qui le différenciait beaucoup de ses congénères, hors son aspect, était que des minuscules fleurs posaient également sur sa tête. Et à y regard franchement, on dirait un petit bonhomme souriant avec une coiffe.

- Non, mais c'est une blague... reprit Fang en clignant plusieurs fois des yeux. On a des plantes carnivores, d'autres avec des pics monstrueux ou encore ressemblants à des monstres. Et toi, tu nous désignes... ça ?!
- Je suis sûr que vous l'avez choisi parce que vous le trouvez mignon, railla Noel d'un air taquin.

Percée à jour, Serah fit mine d'être outrée. Mais sachant maintenant qu'avec les pulsiens – à force de les côtoyer – il fallait toujours réussir à leur tenir tête si on désirait s'imposer, ce fut ce que fit la cadette Farron en reprenant la parole :

- Est-ce que mon défi est au-dessus de vos capacités ? Je pourrais parfaitement comprendre que de grands guerriers comme vous puissent prendre peur face à ce mignon petit champignon.

Fang arqua un sourcil, se retenant avec beaucoup de peine à ne pas rire. De son côté, Noel réprima un élan de fierté face à l'assurance que venait de prendre sa timide fiancée. Campant sur ses positions, Serah narguait les concurrents, le menton relevé. Les bras croisés, elle attendait que ces derniers acceptent ou se rétractent face à leur tâche.
D'un pas assuré, les deux pulsiens s'approchèrent de leur cible. Tout en regardant la juge dans les yeux, ils posèrent sans la moindre crainte, un doigt sur le chapeau du champignon. Aucune réaction. Pas d'explosion. Pas de crocs dissimulés. Mis à part un étrange bruit flasque que ferait un flan géant.

Amusée, Fang réitéra son geste et le champignon émit encore son étrange râle désapprobateur. Fronçant des sourcils, Noel s'accroupit afin de mieux scruter le thallophyte de plus près. C'était un drôle de spécimen. Comment pouvait-il créer cet étrange son lorsqu'on le touchait ?
Se baissant à son tour, Fang dévisagea son frère :

- Ne me dis pas que tu le trouves mignon toi aussi ?
- À quoi peut-il servir à ton avis ? questionna le pulsien en ignorant la remarque de son aînée. Il m'a l'air inoffensif, non ?
- Tout ce que je sais, c'est qu'il est amusant, rit la noiraude qui continua de tripoter le champignon.

La petite victime végétale se rétracta sur elle-même. Puis, se redressant soudainement, elle crachota un liquide transparent par le biais de ses petites fleurs. Les deux spectateurs se prirent les minuscules jets en plein visage. Irrémédiablement, cela leur brûla les yeux. Bondissant en arrière, ils s'éloignèrent immédiatement du terroriste.
Noel cachait son visage entre ses mains tandis que Fang se frottait frénétiquement les yeux. La sensation était désagréable. Leurs paupières les démangeaient insupportablement. Dans sa cécité, le jeune brun trébucha sur un pot vide au sol. Tombant sur les fesses, il parut complètement désorienté. Paniquée, Serah partit le rejoindre afin de l'aider. Elle ne comprenait parfaitement rien à la situation et ne savait pas ce qu'il fallait faire.

Perdue et aveugle, Fang recula de quelques pas avant de buter contre quelque chose. Il lui fallut quelques secondes avant de se rendre compte qu'elle était rentrée dans quelqu'un. Son odorat ne lui avait pas averti de la présence de l'individu à cause du pollen qui régnait dans la serre. Même à présent, avec une telle proximité, elle n'arrivait pas à savoir qui se trouvait dans son dos. De toute manière, la noiraude n'avait pas le temps de s'en soucier. Ses yeux donnaient l'impression de fondre tant ils la brûlaient.
Alors qu'une main l'agrippait à la taille, une autre glissa sur son visage en délogeant les siennes au passage. Une paume chaude et douce était posée contre ses paupières tandis que la chaleur du corps derrière elle la rendait nerveuse. Puis, petit à petit, les picotements s'amenuisèrent devenant plus supportable. La noiraude pouvait sentir le souffle chaud de l'étranger contre sa nuque. Et à présent que la douleur ne chamboulait plus ses pensées. Fang devina l'identité de l'arrivante. La grande sauveuse, comme toujours...

- Serah, tu sais parfaitement que cette serre n'est pas ouverte au public, gronda la voix parfaitement reconnaissable de Claire.
- Désolée, sœurette, je...
- Donne-lui un soin mineur, si tu veux que ton fiancé garde ses yeux.

Face à ce commentaire, Noel se tendit légèrement. Allait-il vraiment perdre ses prunelles ?
Doucement, Serah s'assit en face de lui et posa ses mains sur ses joues. Ses doigts montrèrent lentement au niveau de ses yeux. Le jeune pulsien se laissa faire même sous la douleur lui donnait envie de se rouler par terre.
Se concentrant rapidement, les paumes de la princesse s'illuminèrent d'une légère lueur jaune. Et tout comme pour Fang, Noel sentit la souffrance s'évaporer gentiment, le laissant respirer normalement. Et pourtant, son cœur continuait ses battements affolés. Sa proximité avec sa fiancée devait certainement y être pour quelque chose. Du mieux qu'il put, il tenta de garder son calme afin de ne rien laisser transparaître.

Scrutant par-dessus l'épaule de la pulsienne, Claire fut satisfaite de constater que Noel se rétablissait également. Par chance, Maqui avait aperçu les trois intrus et l'en avait averti dès son arrivée. À peine de retour qu'elle se retrouvait déjà à jouer les chaperonnes. Mais heureusement qu'elle était arrivée à temps, sinon les deux enfants de Fargas auraient pu dire adieu à leur vue.
Puis, la commandante sentit que la docilité de la noiraude commençait à s'estomper. Bougeant nerveusement, cette dernière attendait son occasion pour se dégager. Elle était certes redevable envers la soldate – comme à chaque fois – mais elle ne voulait pas non plus passer pour une assistée. La douleur étant partie, Claire n'avait plus besoin de poser sa main contre ses yeux et de la maintenir prisonnière.
Lentement, l'aînée des Farron se pencha vers l'oreille de la pulsienne et lui murmura :

- Laissez votre amour propre de côté pour cette fois. Vous ne recouvrirez pas la vue si je ne vous emmène pas à l'infirmerie pour vous donner du collyre.
- Tu ne peux pas t'empêcher de toujours faire des entrées chevaleresques, grommela Fang en lâchant un soupir.
- Tant que vous ne pourrez pas vous empêcher de faire des sottises, Princesse.

Serah se leva gentiment en prêtant main-forte à son fiancé pour qu'il fasse de même. Passant son bras sous celui de ce dernier, elle se tint près de celui-ci afin d'être ses yeux. Le malaise de Noel était visible. Heureusement que ce dernier ne pouvait pas voir à quel point son visage était rouge. Et encore plus chanceux, Fang ne pouvait ni le voir, ni s'en moquer.

- Laissez-moi vous accompagner à l'infirmerie, Prince, déclara Serah d'une voix pleine de culpabilité avant de se tourner vers son aînée. Je suis vraiment désolée.
- Il y a eu plus de peur que de mal, répondit Claire en soupirant.

La jeune princesse dévisagea sa grande sœur avant d'ouvrir la marche. Maladroitement, Noel suivit sa fiancée, lui vouant une confiance aveugle.
Se retirant délicatement, la soldate libéra son emprise autour de Fang. Cette dernière ne put s'empêcher de se frotter les yeux, encore irrités. Puis, doucement, la main de la blonde glissa jusqu'à la sienne. Sans resserrer l'étreinte, Claire la souleva au niveau de la poitrine. Un sourire que la noiraude ne pouvait voir, se dessina sur les lèvres de la commandante. Et sans crier gare, elle déposa un baiser sur cette main hâlée.

- Qu'est-ce que tu fais ? gronda Fang en fronçant les sourcils, ayant retenu de justesse un sursaut de surprise.
- N'est-ce pas ce qu'un chevalier doit faire lorsqu'il tient la main d'une dame ? railla Claire. Si vous voulez bien me suivre.
- Tu sais parfaitement qu'à ce petit jeu, je suis la plus forte, rétorqua la pulsienne en serrant la main. Si tu profites de la situation, tu risques de le regretter.
- Je prends note de la menace.

Le trajet parut durer une éternité pour Fang. Sans grande surprise, Claire s'était montrée minutieuse, l'avertissant de chaque obstacle qu'elles rencontraient. Elles marchèrent lentement jusqu'à l'infirmerie dont la noiraude ne connaissait même pas la position. Les deux femmes n'avaient guère échangé de mots mis à part quelques avertissements lorsqu'une marche se présentait devant elles.
À destination, un infirmier prit la relève. Après avoir installé la pulsienne sur une chaise, juste à côté de son frère, Claire libéra finalement sa main. Puis, ayant encore un devoir à accomplir, elle prit congé sans plus attendre.
Alors que le soigneur s'occupait en premier de Noel qui était arrivé avant, Fang serrait et desserrait son poing. Elle ressentait comme de légers picotements dans sa paume qui avait embrassé la chaleur de la soldate. Et le revers de sa main avait connu les lèvres de la fait qui aurait dû être anodin pour la pulsienne. Étant des métamorphes, son peuple était toujours désireux de contacts physiques qui se faisaient avec naturel. C'était leur côté animal qui les poussait plus à s'exprimer par les gestes que les paroles. Qu'est-ce que ces touchers avaient-ils de différent avec celui de Claire ?


Après que l'on lui ait donné la permission, Claire pénétra dans le bureau du roi. Elle fut surprise de constater que deux hommes l'attendaient à l'intérieur. Son père avait envoyé un messager afin de lui faire part de sa convocation. La soldate était loin de prévoir la présence du chef de Gran Pulse. Ce dernier se tenait près de la fenêtre, les bras croisés et l'air avenant. De son côté, John était assis à son bureau, coudes dessus, mains emmêlées. L'expression grave de celui-ci n'était guère rassurante.
Courbant respectueusement la nuque, l'arrivante referma gentiment derrière elle. Elle dût réprimer son mauvais pressentiment et s'avança au centre de la pièce.

- Vous m'avez fait appeler, Sire ? déclara-t-elle simplement.
- Parfaitement. J'ai une chose importante avec laquelle je dois m'entretenir avec toi, répondit le roi avant de sourire à son enfant. Mais avant cela, comment s'est donc passé ton voyage ?

Gardant le silence, la commandante jeta un coup d'œil à Fargas. Ce n'était pas qu'elle doutait de lui, mais en tant que chef de la garde royale, elle se devait de prendre toutes les précautions. Y compris de ne pas donner d'informations à n'importe qui, invité de marque ou non. Pourtant, John lui fit un signe de tête, lui donnant l'ordre de continuer. Si tel était le choix de son roi, elle allait s'y plier.

- La route s'est passée sans encombre, reprit Claire d'une voix solennelle. Ni assassins, ni pillards. Si vous voulez mon avis, c'est bien trop calme pour que tout soit normal. Une fois à Eden – une grande ville marchande où rumeurs et complots chantent chaque jour – mes hommes et moi, nous avions enquêté et interrogé la population locale. Malheureusement, une fois de plus, nos informations étaient erronées. Il y avait bien un groupe de rebelles là-bas, mais pas celui que l'on recherchait. De simples paysans et marchands qui n'aiment guère la présence des pulsiens, mais qui aiment assez leur princesse pour ne pas attenter à sa vie.
- Encore une fois, de fausses rumeurs courent, murmura le roi en se frottant le menton avant de se tourner vers Fargas. De notre côté, nous avons une information peu réjouissante.

Fronçant des sourcils, la soldate dut réprimer un soupir las. Elle était épuisée et tourner en rond depuis quelques jours commençait à sérieusement l'irriter. Et bien évidemment, ce n'était que la partie immergée de l'iceberg. Bien pire se tapissait dans l'ombre, attendant son heure pour se dévoiler au grand jour.
Lorsque le regard de la commandante se tourna vers lui, Fargas décroisa les bras et s'avança vers cette dernière. Malgré sa grande corpulence qui lui offrait un air menaçant, la jeune femme ne se recula pas et le fixa droit dans les yeux, sans crainte. Un léger sourire sur les lèvres, le chef d'Oerba avait l'impression de reconnaître sa propre fille dans cette arrogance. Doucement, il tendit le petit cristal noir que Claire prit dans sa main, perplexe.

- Ceci est un cristal de l'Obsidian, déclara le pulsien pendant que son interlocutrice scrutait minutieusement l'objet. Il a été retrouvé sur le lieu de l'attaque, dans la forêt. Sa simple présence expliquerait pourquoi un Zirnitra se trouvait dans les parages. Cette pierre a le pouvoir d'asservir et de transporter des monstres provenant de Gran Pulse. Une magie très ancienne et interdite que mon peuple a bannie depuis des siècles.
- Comment des assassins de Cocoon auraient-ils se procurer un tel objet ? interrogea la soldate, continuant de regarder cette simple pierre qui pouvait se révéler extrêmement dangereuse.
- Là est toute la question. Mon peuple en est le gardien. Ma famille et moi allons rentrer et découvrir qui des nôtres est le traître. De votre côté, vous avez de quoi enquêter désormais.

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Loin de pouvoir prendre du repos, Claire se dirigea vers le quartier général de la garde. Sur son chemin, elle croisa Lebreau qui traînait devant les écuries, s'assurant que chaque cheval était bien rentré. Voyant sa supérieure lui faire signe, elle la suivit sans dire un mot. Arrivée sur le terrain d'entraînement, la commandante attira l'attention de Gadot et de Snow qui emboîtèrent immédiatement le pas. Le blond se tourna vers un petit cabanon, que tout le monde avait nommé « Le laboratoire de Maqui », et se mit à siffler aussi fort que s'il avait un sifflet dans la bouche. À la seconde d'après, le petit génie quitta sa tanière et s'empressa de rejoindre ses camarades.
Le petit groupe gravit les marches de la tour de garde. Après avoir monté deux étages, ils pénétrèrent dans la petite salle de réunion. Adossé contre la fenêtre, Yuj leva la tête, un grand sourire sur les lèvres, et déclara :

- Je savais qu'à peine arrivée, vous ne pourriez pas vous empêcher de nous convoquer.
- J'ai du nouveau, rétorqua froidement Claire qui attendit que tout le monde se trouve dans la pièce, avant de fermer la porte derrière eux.
- Moi aussi, j'ai des nouvelles.

L'équipe Nora s'agglutina autour de la table où la même carte trônait encore dessus. La commandante retira le pic qui désignait Eden, lieu soupçonné de receler la vérité. D'autres punaises de couleur se dressaient ci et là sur le territoire de Cocoon. Cela prendra des semaines, voire des mois à passer tout le pays au peigne fin.

- Je suppose que cela signifie qu'on se retrouve à la case départ, constata Lebreau en soupirant.
- Pas tout à fait, intervint Yuj en posant son doigt sur une ville précise de la carte, Nautilus. Comme demandé, j'ai envoyé mes espions aux quatre recoins de Cocoon. Tous m'ont fait leur rapport hebdomadaire. Tous, sauf ceux que j'ai envoyés ici.
- Nous avons donc une nouvelle destination, annonça Claire avant de déposer le cristal noir sur la table. Nous avons également une nouvelle donnée à ajouter dans l'équation.

Perplexe, tout le monde dévisagea la commandante qui les scruta tous un par un. La brume entourant les assassins qu'ils recherchaient était toujours présente. Mais cette fois-ci, ils pouvaient voir leurs griffes se dévoiler, leurs armes. Et c'était loin d'être une chose inoffensive, bien au contraire.

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- Commandante! s'écria Lebreau en courant derrière sa supérieure.

Claire s'entretenait avec Hope, le palefrenier, afin d'avoir un rapport complet sur l'état des chevaux de l'écurie. Elle fut satisfaite de savoir qu'aucune bête n'était malade et que tous s'étaient bien nourris. Lorsque le jeune garçon lui avait confié que Fang était venue chaque jour pour s'occuper de Bahamut, la soldate parut peu surprise. Peut-être qu'au fond, cet étalon choisissait toujours une personne dont il savait qu'elle prendrait soin de lui ? songea la blonde avec amusement.
La commandante se tourna donc vers celle qui l'interpellait. Arrivée devant l'aînée des Farron, Lebreau posa les mains sur les hanches avant de prendre un air sévère. Immédiatement, la blonde roula des yeux en devinant parfaitement ce que cette posture et cette expression signifiaient. Face à cette réaction, l'outrage se dessina sur le visage de la noiraude.

- Ne faites pas cette tête alors que je n'ai encore rien dit, gronda-t-elle en retenant avec peine son amusement.
- Tu sais parfaitement que quoi que tu puisses dire, j'irais quand même, rétorqua Claire en haussant les sourcils. J'évite simplement de te fatiguer.
- Mais vous êtes épuisante de toute manière.
- Faire cent fois le tour du domaine semble t'attirer apparemment.

Lebreau fit une belle grimace face à cette menace. Puis, à la seconde qui suivit, les deux filles rirent ensemble. La joie de Claire semblait moins ouverte que celle de son amie. Mais cette dernière, connaissant assez sa supérieure, savait que tout comme elle, c'était sincère. Plus réservée, la commandante ne témoignait jamais entièrement ses émotions. Mais cela ne voulait pas non plus dire qu'elle n'en avait pas. Peut-être pouvait-on considérer cela comme de la timidité ?
Après deux minutes, Lebreau reprit son sérieux, même si un sourire restait fiché sur sa bouche. Croisant les bras, elle fronça légèrement des sourcils, inquiète. Elle scruta la commandante de la tête aux pieds. Même si celle-ci se tenait droite et paraissait énergique, la noiraude n'était pas dupe. Le teint de Claire était plus pâle. Ses yeux étaient fatigués. Et seul un œil expert pouvait remarquer que les mouvements de la soldate étaient moins fluides que de coutume. Elle était épuisée même si elle le dissimulait parfaitement.

- Partir demain est bien trop précipité, reprit Lebreau d'un ton calme. Vous devriez prendre du repos. Vous en avez besoin.
- Je pense être en meilleure position pour juger de ce dont j'ai besoin, rétorqua Claire en secouant la tête. Si cela n'avait tenu qu'à moi, je serais repartie de ce pas. Mais il faut bien qu'Odin prenne un peu de repos.
- Vous vous inquiétez plus de la santé de votre étalon que de la vôtre. Y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez vous.
- Tiens ? Ce ne serait pas des tours de terrain qui vous appellent ?
- Tyran...

Elles rirent à nouveau ensemble. C'était peine perdue, Lebreau le savait. Mais en tant que soldate et surtout amie, elle se devait de tenter à chaque fois. Si même la commandante ne s'occupait de sa santé, qui le fera ? Elle n'avait pas d'autres choix. Bien qu'intérieurement, elle savait pertinemment que dans ce château, seules trois personnes étaient presque capables de raisonner la blonde. Presque, se répéta la noiraude, exaspérée.

- Bon, il faut que j'aille rendre visite à Serah, sinon je ne donne pas cher de ma peau, railla Claire en tapotant l'épaule de sa camarade. Bel essaie, soldat, mais tu feras mieux la prochaine fois.
- La prochaine fois, je vous enchaînerai à votre lit, rétorqua Lebreau avec arrogance et moquerie.
- Serait-ce une proposition ? ricana la commandante en arquant un sourcil. Tu sais parfaitement que je préfère le traditionnel. Alors tes petits plaisirs secrets, tu peux les gardes pour toi.

Devant s'avouer vaincue, la noiraude éclata de rire tandis que sa supérieure s'éloignait et se dirigeait vers le château. Une fois au loin, Lebreau lâcha un long soupir avant de décider de se remettre à ses occupations. Elle fit volte-face et fut surprise de croiser une certaine personne.


Fang ne savait pas du tout comment interpréter les tourments qui la rongeaient de l'intérieur. Elle avait une crampe à l'estomac alors que son cœur la pinçait, comme en manque de son apport d'oxygène. Se trouvant dans l'écurie – plus précisément dans le box de Bahamut – elle avait pu entendre toute la conversation de Claire et Lebreau grâce à son ouïe fine. Tout comme la pulsienne l'avait songé, ces deux-là étaient proches l'une de l'autre. La commandante avait même ri à plusieurs reprises. Et dans l'intonation, c'était chaleureux et sincère.
Les dernières répliques que s'étaient échangées les soldates, résonnaient encore dans l'esprit de la métamorphe. Quel genre de relation entretenaient-elles ensemble ? Étaient-elles des amantes ?

Secouant la tête, Fang évapora ses idées saugrenues qui n'avaient aucune raison d'être. Pourquoi s'en soucierait-elle ? Claire avait sa vie après tout et elle n' avait pas à s'en mêler. De toute manière, pourquoi s'y intéresserait-elle ?
N'entendant plus la commandante, la pulsienne avait songé que celle-ci était partie. Silencieusement, elle se faufila hors de sa cachette et décida de sortir des écuries. Tout semblait vide dans sa tête. Elle n'avait plus envie de rien. Si ce n'était de se retrouver seule quelque part, loin d'autrui. Lorsque soudain, son regard croisa deux orbes noisette.

- Encore en train de s'occuper de Bahamut, Princesse ? déclara Lebreau en souriant. Vous pouvez toujours demander à la commandante de vous l'offrir. Mais cela m'étonnerait qu'elle cède facilement.
- Elle céderait facilement si Bahamut décidait de me suivre, rétorqua Fang d'un ton plus sec qu'elle ne l'aurait voulu.

Ce n'était pas qu'elle voulait être méchante ou quoi que ce soit, simplement, la pulsienne désirait ne parler à personne. Et encore moins à cette femme en ce moment même. Ce n'était pas particulièrement contre elle, non, la soldate semblait sympathique. Mais par sa simple présence, elle irritait Fang qui n'arrivait pas à saisir l'origine de son rejet.

- Vous avez peut-être raison, la commandante est toujours prête à se sacrifier pour le bonheur des autres, soupira Lebreau qui étira ses bras en gémissant de fatigue. Elle est peut-être capable de travailler comme un zombie, mais moi, j'ai besoin de repos.
- Tu m'as l'air bien proche de la commandante, commenta Fang qui se rendit compte que trop tard que cette remarque s'était échappée de ses pensées.
- Après tout, je suis tout de même son bras droit. Mais j'avoue que je suis complètement sous le charme. Qui pourrait résister à ses viles séductions ? Une vraie Casanova. Hommes et femmes tombent comme des mouches sur son passage.

Sur ce dernier commentaire, Lebreau gloussa avant de poliment se courber devant la princesse Yun, puis elle s'en alla gentiment. Fang regarda la soldate s'éloigner en songeant à la dernière remarque. Sans grande surprise, il était évidement que le charisme de la commandante lui attise l'intérêt et l'affection des autres. Mais est-ce qu'elle jouissait de son privilège ou est-ce qu'elle rejetait systématiquement ses prétendants ?

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Reprenant son souffle, le visage de Fang était complètement en sueur. Appuyée sur la table, elle reprenait petit à petit ses esprits alors que sa forte respiration lui donnait des migraines. Totalement éreintée, elle avait l'impression que des insectes se promenaient dans son cerveau tant les bourdonnements ne voulaient cesser.

- Je pense que cela suffira pour ce soir, déclara la vieille cuisinière en posant un verre d'eau devant son élève. Repose-toi maintenant.

Sans plus attendre, la noiraude engloutit une longue gorgée de son rafraîchissement. Ce soir, elle avait réussi après un effort titanesque à faire dissoudre plus du quart des papillons magiques. C'était un immense progrès depuis le début de son entraînement et pourtant, Fang était loin de s'en sentir satisfaite. Pire encore, elle rageait de ne pouvoir s'améliorer plus vite que cela.
Passant ses mains sur son visage, la jeune femme lâcha un souffle proche d'un râle de frustration. Cela fit sourire la vieille dame qui lui tapota affectueusement l'épaule, un soutien évident pour la pulsienne. Elle pouvait comprendre que cette demoiselle énergétique et impétueuse était désireuse d'apprendre vite.

- Tout vient à point à qui sait attendre, déclara la cuisinière qui retourna près de ses fourneaux. Patience, mon enfant, cela viendra avec le temps. Bodum n'a pas été bâti en un jour.
- Tu as certainement raison... grommela Fang en s'affalant sur la table, épuisée.
- Voilà du riz au curry pour te consoler.

Une belle assiette atterrit devant la noiraude. La délicate odeur du mets mit immédiatement cette dernière en appétit. Se redressant gentiment sur son siège, elle toisa ce plat magnifique présenter devant ses yeux. Après l'effort, le réconfort comme dirait-on. Ne pouvant plus patienter, Fang entama ce petit festin avec enthousiasme.
La vieille dame regarda son invitée manger avec plaisir. Lorsque tout d'un coup, son attention fut attirée vers la porte qui s'ouvrit doucement. Son sourire s'élargit en reconnaissant l'arrivante qu'elle accueillit à bras ouverts.

- Il était temps, je pensais que tu n'allais pas venir, rouspéta la cuisinière en posant ses mains sur les hanches. Assieds-toi.
- Je passais juste pour... Claire s'interrompit lorsqu'elle remarqua la présence de la pulsienne. Altesse ? Mais que faites-vous...
- J'ai dit : assis !

Immédiatement, la soldate s'exécuta sans broncher. S'asseyant en face de Fang, elle semblait toujours interloquée par sa présence ici. De son côté, la noiraude avait remarqué quelque chose d'inhabituel de la part de l'arrivante. Cette dernière avait obéi si facilement sous l'autorité de la maîtresse des lieux. On pourrait même presque croire qu'elle en avait peur.
La vieille femme s'approcha de Claire avant de lui pincer le bras à plusieurs reprises. Bien évidemment, la blonde ne se laissa pas faire et protesta face aux petites douleurs causées.

- Tu as maigri et regardes ton visage, il est tout pâle, remarqua la cuisinière sur un ton sévère. T'es-tu correctement nourri durant ton voyage ? Tu vas me manger une assiette de curry.
- Non, ce n'est pas la peine, je n'ai pas vraiment faim, rétorqua doucement la commandante en grimaçant.
- Demoiselle, tu ne quitteras pas cette pièce sans avoir terminé ton assiette !

Roulant des yeux, la blonde posa sa joue contre son poing qui était accoudée à la table. C'était bien la première fois que Fang voyait la soldate rendre aussi rapidement les armes. Mais la surprise était de concert pour la vieille femme qui, jusque-là, s'était toujours montrée douce et gentille. À présent, elle exprimait une autorité maternelle stricte.
La cuisinière revint avec un plat bien garni. Elle le déposa devant la dernière arrivante qui bondit en voyant la quantité astronomique qu'on venait de lui servir.

- Mais tu comptes m'engrosser comme une oie ?! s'écria la soldate en dévisageant son hôte. Il y en au moins pour trois hommes !
- Cesse de te plaindre et mange, répliqua la dame âgée avant de désigner Fang de la tête. Prends exemple sur cette demoiselle dont l'appétit correspond parfaitement à sa jeunesse.

Grommelant des mots incompréhensibles, Claire entama son repas. Alors que la noiraude avait fini le sien, elle scruta discrètement sa voisine d'en face. Voilà une semaine qu'elle ne l'avait pas vu. Leurs retrouvailles avaient été faussées à cause de la cécité qui l'avait frappée. Malgré sa pâleur et qu'elle ait un peu maigri, la blonde était toujours aussi belle. La pulsienne ne saurait se l'expliquer, mais la soldate paraissait encore plus splendide que dans ses souvenirs.
Sa fine chevelure ondulait délicatement le long de son épaule gauche. Ses traits, bien que témoignant légèrement de sa fatigue, étaient toujours dessinés de manière sublime. Cette fois-ci, la commandante portait une chemise légère de couleur blanche et un pantalon de toile marron. Des vêtements décontractés et agréables à vêtir. L'ouverture du col dévoila un joli petit collier avec un pendentif en argent. Un bijou que Fang n'avait jamais remarqué. Et ainsi penchée en avant, la soldate dévoilait également et inconsciemment, la naissance de sa poitrine.

Soudain, le regard azur se leva et croisa les orbes couleur forêt. Malgré le fait qu'elle fut surprise et prise en plein flagrant délit, la noiraude ne détourna pas le regard. Heureusement pour elle, sa peau hâlée lui permettait aisément de dissimuler ses rougeurs. Et la pulsienne décida d'aller plus loin même, elle rendit un sourire charmeur à la blonde qui, comme attendu, détourna immédiatement le regard. Ça, c'était pour le sauvetage dans la serre ! nargua intérieurement Fang.
Se posant à côté de la commandante, la vieille femme humait le doux parfum de son thé au jasmin. Elle posa sa tasse encore chaude sur la table avant d'y jeter une cuillère de sucre. Puis, tout en touillant son breuvage, elle déclara :

- Fang vient souvent me rendre visite le soir, tu sais ? Elle est désireuse d'apprendre à ériger des barrières mentales.
- Tu ne peux pas te permettre autant de familiarité avec elle, voyons, rectifia Claire en fronçant les sourcils. N'oublie pas qui elle est.
- Parfaitement, elle est comme toi et moi. Une simple personne avant d'être une princesse et tout le tralala que la société lui accorde. Je fais exactement de même avec toi.
- Les circonstances ne sont pas les mêmes.
- Ah bon ? Pourtant, tu es également une princesse.
- Non, je ne le suis pas !

La vieille femme ne broncha pas face au regard menaçant de la blonde. Prenant une gorgée de son thé, elle ne semblait pas du tout impressionnée par la commandante. Pourtant, cette dernière était capable de faire plier la volonté des plus braves guerriers. Et c'était une cuisinière à la retraite qui arrivait à lui tenir tête ?

- Il faut toujours que tu mêles ton grain de sel, se moqua Fang. Nous sommes entre amies ici, pourquoi s'encombrer de formalité. Et en quoi ton cas n'est pas le même que le mien.
- En premier lieu, tu es une invitée du roi et l'héritière de Gran Pulse, énuméra lentement la soldate d'un ton ferme. Et deuxièmement, elle n'est pas autorisée à...
- Je ne me rappelle pas de t'avoir éduquée à être aussi rabat-joie, ricana la vieille femme qui fut fusillée du regard par la blonde. Excuse son comportement un peu bourru, Fang. Claire a toujours eu un sale caractère. Je me demande d'ailleurs de qui elle le tient. Peut-être bien de son père, c'est une sacrée tête de cochon lui aussi.
- Surveille tes paroles ! s'outra Claire en se tournant vers la commère.

Cette dernière éclata de rire alors que ses deux interlocutrices la dévisageaient. La noiraude restait bouche-bée face à l'impertinence de la maîtresse des lieux. Elle ne savait pas si elle devait être amusée ou avoir peur face à la liberté qu'osait prendre celle-ci. Après tout, certaines personnes ne se faisaient-elles pas enfermer pour avoir dit moins que cela ? Clignant plusieurs fois des paupières, Fang se conforta dans son mutisme.

- Ne sois pas choquée, mon enfant, rassura la vieille dame en souriant. J'ai moi-même élevé le roi John avant de m'occuper de cette teigne de commandante.
- Cela n'a pas dû être de tout repos, rit la pulsienne en croisant les bras. Était-elle turbulente ?
- Une vraie petite chipie. Elle ne tenait pas plus d'une minute en place. Toujours à faire les quatre cents coups. Les fessées, elle connaissait !

Les joues de Claire s'empourprèrent. Détournant le regard, elle fit mine de continuer à manger tout en ignorant les deux autres femmes dans la pièce. Ses gestes brusques démontraient sa désapprobation, mais elle ne fit aucun commentaire.
De son côté, Fang ne s'attendait pas du tout à une telle réalité. Elle avait plutôt imaginé la commandante en digne petite fillette sage et studieuse qui aurait fait la fierté de tout le monde. Un peu près la Claire d'aujourd'hui en somme. Mais la vérité était tout autre apparemment. Après tout, la blonde avait été une enfant comme une autre, indisciplinée comme tous les gamins.

- Se promener la nuit dans le château ou encore grimper tout en haut d'un arbre gigantesque ne l'effrayait pas, reprit la conteuse avec amusement et qui bénéficiait de toute l'attention de la pulsienne. Mais quand l'heure de dormir arrivait, Claire était incapable de passer la nuit toute seule. Et ce, jusqu'à l'âge de six ans !
- Grand-mère ! gronda la commandante en tapant sur la table, ne pouvant emmagasiner plus de honte.

Fang éclata de rire même si la soldate la menaçait silencieusement des yeux. Mais l'occasion était bien trop belle pour ne pas se moquer de la super commandante. Et malgré son hilarité, un détail n'échappa pas à la pulsienne qui une fois remise, enchaîna immédiatement :

- Je m'en doutais ! Vous savez beaucoup trop de choses sur Claire. Et vous avez exactement les mêmes tics qu'elle avec vos sourcils.
- Toujours aussi perspicace, concéda la grand-mère en caressant ses sourcils, surprise par la remarque. Claire est ma petite-fille, on ne peut rien te cacher. Sa mère, Elisabeth, était ma fille.

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La soirée se profila tranquillement. Avec tous les efforts du monde, Claire fut incapable de terminer le repas de sa grand-mère. Bien que celle-ci l'ait réprimandé pour son manque d'appétit, la blonde tenta tout de même de défendre sa cause. De son côté, Fang récoltait toutes les petites anecdotes de l'enfance de la commandante sous la désapprobation de cette dernière.

- Cela faisait longtemps que je n'avais pas passé une soirée aussi mouvementée, commenta la grand-mère qui avait chaud au cœur. Il faudrait que vous veniez plus souvent me voir ensemble.
- Cela aurait été possible si votre butée de petite-fille ne s'obstinait pas à repartir en mission dès demain, rétorqua Fang en haussant des épaules.
- Pardon ?

Derrière la vieille femme, Claire faisait signe à la pulsienne de se taire. Avec sa main, elle tranchait sa gorge à l'horizontale, mais lorsque son ascendante se tourna vers elle, la soldate se figea littéralement. Voir la colère et la tristesse dans les yeux de sa grand-mère, lui faisait mal. Mais elle n'avait pas le choix, le devoir l'appelait.
Se rendant compte de son erreur, Fang se redressa de son siège. Elle n'était également pas en accord avec les décisions de la commandante, mais elle appréciait assez son hôte pour ne pas désirer la faire souffrir. La prochaine fois, elle réfléchira à deux fois avant de révéler les plans de la blonde. Afin de changer de sujets, elle reprit :

- Votre petite-fille est une menteuse de surcroît. J'ai tenu ma part du marché alors qu'elle n'accomplit pas la sienne.

Tournant son regard vers la pulsienne, Claire parut surprise par cette intervention. Bien sûr qu'elle n'avait pas oublié sa promesse. Elle était surtout stupéfaite par le fait que Fang avait tenu la sienne. Posant la main sur le cœur, la soldate déclara :

- Mais la nuit n'est pas terminée. Pas tant que le soleil ne se sera pas levé. Donc, si je puis me le permettre, je pense encore avoir ma chance pour accomplir ma part du marché.

Alors que les deux jeunes saluèrent gentiment leur hôte de la soirée, elles quittèrent les lieux. Avant de passer le seuil de la porte, Fang jeta un dernier regard à la vieille femme. Elle lui offrit un sourire compatissant et impuissant. La cuisinière lui rendit l'affection, ne pouvant rien faire face à la détermination de sa petite-fille.

Suivant son guide, la pulsienne se rendit compte qu'elles ne s'y dirigeaient pas du tout en direction de la ville, mais totalement à l'opposée. Au lieu de passer par l'entrée de la forteresse, Claire les avait emmenées derrière le jardin royal. Face à la muraille de pierre, elle ouvrit une petite trappe qui était parfaitement dissimulée derrière le lierre qui s'était formé sur la roche.
Galamment, la commandante laissa la noiraude passer la première. Puis, refermant le passage secret derrière elles, Claire tâtonna les parois à la recherche des torches. Elles se trouvaient dans un long tunnel sombre et humide.
Contre toute attente, Fang attrapa la main de la blonde qui ne sursauta pas face à ce contact. La métamorphe pouvait voir l'interrogation sur le visage de sa guide désormais aveugle. Amusée, elle déclara :

- Cette fois-ci, c'est à ton tour d'être aveugle et de me faire confiance.
- Vous pouvez voir dans le noir ? Intéressant, répondit Claire qui se laissa guider sans la moindre hésitation. Si je me prends un mur, cela va barder pour votre derrière.

La pulsienne rit sans cacher que l'idée lui avait déjà frôlé l'esprit.
Le chemin se fit en silence, seuls leurs pas résonnaient contre la roche. De temps à autre, la noiraude apercevait de petits rongeurs qui passaient sans se faire remarquer. Et rapidement, le son distinct des vagues au loin lui chatouilla les oreilles. Puis, ce fut la lumière du croissant de lune au bout du tunnel qui les accueillit généreusement.
Fang ne revenait pas du spectacle qui s'offrait à elle. L'océan infini s'étendait devant ses yeux sous l'éclairage lunaire et stellaire. Les eaux chantonnaient son chant apaisant et puissant, écrasant littéralement le silence de la nuit. Sur les côtés, des roches semblaient délimiter cette plage privée comme offrant sa protection. L'endroit était loin d'être immense, mais était assez large pour amarrer un navire. Et lorsque la noiraude leva son regard, elle se rendit compte que le château se trouvait à une hauteur vertigineuse au-dessus de leur tête.

- Où sommes-nous ? demanda-t-elle, émerveillée par le paysage nocturne.
- Très peu de personnes connaissaient cet accès, répondit Claire qui se permit également de contempler cet environnement digne d'être immortalisé dans un tableau. En cas d'urgence, cet endroit permet d'évacuer la famille royale.
- En somme, personne ne viendra nous déranger dans ce petit paradis. C'est parfait !

Impatiente, Fang retira ses sandales qu'elle jeta à terre sans plus de cérémonie. Tout en marchant vers la mer, elle se déshabilla petit à petit. Jetant tout d'abord ses manches, puis son débardeur noir avant de terminer par le bas. Le sable encore tiède après la journée ensoleillé de la journée, caressait les pieds nus de la pulsienne. Une douce sensation qui ravit cette dernière qui marcha lentement afin de savourer le moment.

- Mais... Que faites-vous ? questionna qui, par respect pour l'intimité de la princesse, détourna la tête sur le côté.
- Tout ceci est bien trop beau pour ne pas profiter d'une baignade à la belle étoile, expliqua Fang qui frissonna lorsque l'eau toucha le bout de ses orteils.

L'eau était à la parfaite température, se disait-elle avant de se jeter entièrement dans l'océan. Lorsque Claire entendit le plongeon, elle se tourna immédiatement vers la source du bruit. Éberluée, elle regardait la pulsienne nager comme un poisson dans la mer sombre, illuminée par les simples rayons de la lune.
Se rapprochant doucement, la soldate prit la peine d'éviter les vêtements de sa camarade. À un mètre de l'eau, elle déclara :

- Je ne sais pas si c'est vraiment une bonne idée.
- Allez, viens me rejoindre ! répondit la noiraude qui plongea durant quelques secondes avant de remonter à la surface. Elle est délicieuse. Tu devrais en profiter.
- Je vous demanderais de sortir et de vous rhabiller, Altesse. On ne sait pas ce qui pourrait se trouver dans l'eau. On n'en voit même pas le fond.

Comme toujours, la métamorphe ignora ses avertissements. Claire passa la main dans ses cheveux, se mordant la lèvre inférieure tout en se demandant que faire. Nerveusement, elle frottait le pommeau de son épée. S'il arrivait quelque chose, parviendra-t-elle à se déplacer assez rapidement pour secourir la princesse ? Elle était plutôt une bonne nageuse, mais dans ces eaux obscures, impossible d'identifier quoi que ce soit.
Soudain, la soldate se rendit compte que la noiraude ne se trouvait plus à la surface de l'eau. Fronçant des sourcils, elle chercha la jeune femme du regard. Mais rien, elle ne la voyait nulle part.

- Altesse ? appela-t-elle, inquiète. Altesse ? Si c'est une blague, sachez que ce n'est pas drôle du tout. Alors je vous prierais d'arrêter ce petit jeu puéril.

Aucune réaction. Aucune réponse.
Rapidement, le cœur de la commandante se mit à battre aussi vite que des tambours. Mentalement, elle tenta de calculer depuis combien de temps Fang était passée sous l'eau. Mais elle n'avait plus le temps de se poser des questions, il fallait agir !
Décrochant son épée de sa ceinture, Claire la jeta dans le sable sans la moindre précaution. Hâtivement, elle courut en direction de la mer sans se donner la peine de retirer le moindre vêtement. Elle plongea dans l'eau et nagea le plus vite qu'elle put à l'endroit où elle avait aperçu la noiraude pour la dernière fois. Mais l'obscurité rendait sa recherche extrêmement difficile. Et s'enfoncer à l'aveuglette dans les eaux profondes n'était pas la meilleure solution.

Sans plus attendre, la commandante concentra sa magie qu'elle dirigea vers le bout de chacun de ses doigts. Ces dernières s'illuminèrent comme de minuscules petites lucioles. Et comme une petite pluie de lumière, les petites lueurs jaunes glissèrent dans l'eau, attirées par le fond. Au passage, elles éclairaient ce qui les entourait. En quelques secondes, une vingtaine de ces éclats magiques s'étendait dans une circonférence de trois mètres autour de la jeune femme.
Mais avant que Claire ne puisse inspecter les lieux après son œuvre, quelque chose surgit dans son dos et lui attrapa les épaules. Très vite, des éclats de rire chantonnèrent dans les oreilles de la soldate qui avait l'impression que son cœur allait exploser. Se retournant, elle découvrit la pulsienne aussi souriante qu'une enfant qui venait de jouer un mauvais tour.
Cette dernière regarda tout autour d'elle avant de commenter :

- Oh, c'est chouette ça ! On dirait plein de petites lucioles marines.

Sachant parfaitement que ceci était l'œuvre de la soldate, une question s'illumina dans l'esprit de la farceuse : Pourquoi Claire n'avait-elle pas usé d'un tel pouvoir plus tôt dans le tunnel ? Celle-ci n'avait pas besoin d'avoir une vision nocturne si elle était capable d'émettre de telles lumières.

- Bon sang, Fang ! s'insurgea Claire, ce qui extirpa la noiraude de ses questions. Ne me refaites plus jamais ça, vous m'entendez ?!

Un sourire bête se forma sur les lèvres de la pulsienne, ce qui attisa encore plus la colère de la commandante. Sur le moment, Claire était tentée de noyer sa camarade de ses propres mains. Elle devait user de tout son calme et de toute sa patience pour se contenir.

- Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous...
- T'as dit mon prénom ? s'émerveilla Fang qui rit doucement. J'y crois pas, c'est un miracle !
- Je ne vois pas de quoi vous parlez, reprit la soldate dont la colère avait laissé place à l'incompréhension.
- Si, si, j'ai bien entendu. Tu as dit mon prénom. Tu as dit : Fang !

Les sourcils froncés, la commandante était complètement perdue. Sous la colère, elle avait crié sans réfléchir à ses propres paroles. Il était donc possible qu'un mot lui ait échappé sans qu'elle ne le veuille.
Soudain, l'esprit de la blonde percuta subitement face à ce qu'elle voyait depuis quelques minutes maintenant. Fang était complètement nue devant elle, éclairée par les petites boules de lumière. Celle-ci ne semblait guère pudique et sa nudité de ne la dérangeait en rien. Mais instinctivement, Claire remit ses idées en place et fit disparaître sa magie en un claquement de doigts.

En une fraction de seconde, tout redevint sombre dans cet océan nocturne. Regardant tout autour d'elle, la noiraude parut déçue par les événements. Elle avait trouvé ces lucioles magnifiques, donnant à cette baignade un côté féérique. Faisant la moue, elle dévisagea la magicienne sans cacher sa déception. Lorsque cette dernière leva le regard dans les siens, Fang se rendit compte qu'inconsciemment, ses mains s'étaient enroulées autour du cou de la soldate. Et les vagues avaient rapproché leur corps sans qu'elles n'y soient pour quelque chose.
Tout parut subitement se figer tout autour d'elles. La mer s'était tue. Le vent s'était arrêté de souffler. La lune et les étoiles avaient même cessé de scintiller. Le temps semblait s'être gelé pour ce moment inattendu. Les yeux dans les yeux, même le souffle des deux femmes était inexistant. Impossible de briser le contact visuel. Impossible d'esquisser le moindre geste. À quel moment leur visage s'était-il autant rapproché l'un de l'autre ? Encore quelques centimètres et leurs lèvres se frôleraient...

- Il se fait tard, nous devrions rentrer, déclara Claire en se retirant gentiment. N'allez pas attraper froid.

Doucement, la commandante s'éloigna de la pulsienne avant de nager vers la rive. Complètement chamboulée, Fang tenta de remettre les choses en place dans son esprit. Petit à petit, elle réalisa ce qui s'était passé entre la soldate et elle. Elle pouvait sentir son cœur battre la chamade comme un petit fou. Mais ce que la noiraude ne manqua pas de remarquer, était l'immense déception qui la ravageait. Elle ne pouvait plus se mentir désormais. Elle avait désiré hardiment que ce baiser ait lieu. Malheureusement, ce ne fut pas le cas.

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Le lendemain matin, Fang était affalée dans son lit, ne désirant pas en sortir. Elle n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Son esprit était bien trop tourmenté par sa dernière découverte. Elle avait une indéniable attirance pour la commandante de la garde royale et princesse de Cocoon. Par Fenrir, comment cela avait-il pu se produire ? Jamais la pulsienne ne s'était sentie attirée par qui que ce soit. En quoi cette soldate sévère et butée était différente des autres ? Ses manières et ses réactions, pour la plupart du temps, tapaient sur les nerfs de la métamorphe qui n'avait qu'un désir : agacer cette dernière. Quand est-ce que la rivalité avait-elle cédé sa place à... une attraction ?
Avec un effort titanesque, Fang réussit à ramper jusqu'à la fenêtre qu'elle ouvrit avant de s'asseoir sur le bord. L'air frais matinal lui fit le plus grand bien. Mais immédiatement, son attention fut attirée par le remue-ménage qui se déroulait plus bas. Des soldats se préparaient à partir, la commandante à leur tête.

Chevauchant son fidèle destrier, Claire aboyait ses ordres avec calme et autorité. À peine revenue de mission qu'elle avait déjà trouvé la force de repartir à une autre. D'où puisait-elle autant d'énergie ? Si elle ne prenait pas garde, un jour, cela lui jouerait un mauvais tour. Elle avait beau être compétente et intelligente, elle restait tout de même humaine. La fatigue finira un jour par la terrasser à ce rythme.
Lorsque leur regard se croisa, Claire détourna rapidement les yeux. Ce geste interloqua Fang dont l'attention fut immédiatement attirée par la venue de Lebreau auprès de sa commandante. Celle-ci, toujours souriante, échangeait quelques mots et encouragements à sa supérieure qui rit gentiment.
Sentant son sang bouillir par un sentiment que Fang savait désormais être de la jalousie, celle-ci se détourna et quitta son perchoir. Elle en avait assez vu pour aujourd'hui.

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- En es-tu vraiment certaine ? demanda Shella avec inquiétude, caressant le bras de sa fille. Je croyais que tu ne te plaisais pas ici.
- J'en suis certaine, Mère, répondit doucement Fang en hochant la tête, posant sa main sur celle de sa génitrice. Ici, j'apprends beaucoup à connaître les humains. Et je n'ai pas envie d'abandonner tout de suite Noel.

En restant ici, à Cocoon, la noiraude allait pouvoir perfectionner ses barrières mentales. Et la grand-mère de Claire lui faisait toujours des cours très intéressants sur les arcanes. Un savoir qui, dans le futur, pourrait s'avérer très utile. Et d'une certaine manière, la pulsienne n'était pas non plus très rassurée de laisser son jeune frère dans ce château, loin de sa famille. La dernière chose qui la retenait également et dont elle veillerait à ne pas le révéler à sa mère, était qu'elle avait besoin de temps pour comprendre ce qu'elle ressentait réellement pour la commandante. D'ici là, elle n'était pas encore prête à quitter le seul lieu qui pouvait la rapprocher de la blonde.

- On m'arrache mon petit garçon et maintenant, ma fille veut également s'envoler de ses propres ailes ? soupira Shella avec un pincement au cœur.
- Ça va aller, ma douce, ils sont grands désormais, rassura Fargas en serrant son épouse dans ses bras avant de toiser tour à tour ses deux enfants. Soyez prudents tous les deux. Votre mère et moi reviendrons quand nous le pourrons. D'ici là, continuez à me rendre fier de vous.

Fang et Noel hochèrent la tête avant que leur mère ne vienne les étreindre affectueusement. Puis, après les avoir embrassés, les parents Yun grimpèrent sur leur chocobo. Afin d'assurer la sécurité de ses enfants, Fargas avait toutefois décidé de laisser trois de ses meilleurs combattants à Bodum : Nolan, Chross et Kirla. Les sachant auprès des héritiers, permettait au père de les quitter plus facilement.
Alors que les plumes des chocobos n'étaient plus qu'un point jaune à l'horizon, Noel se tourna doucement vers son aînée. Cette dernière scrutait encore au loin, comme si elle pouvait encore apercevoir les voyageurs qui venaient de partir.

- Tu en es vraiment certaine ? demanda le garçon.
- Bien sûr que je le suis, répondit Fang d'un faible sourire. De toute manière, faut bien que quelqu'un se dévoue pour te surveiller. Sans moi, je ne sais pas ce que tu deviendrais.
- Je ne suis pas sûr que cela changerait quoi que ce soit.

Les deux jeunes rirent afin de mieux digérer le déchirement qu'était leur séparation avec leurs parents. Pour la première fois, ils se retrouvaient livrés à eux-mêmes, loin de la protection de leurs géniteurs. Cela leur fit un drôle d'effet. Impossible de savoir si c'était quelque chose de positif ou non.

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Voyant arriver sa nouvelle amie, Bahamut s'agita joyeusement. Ravie d'un tel accueil, Fang bondit par-dessus la barrière et le rejoignit dans l'air de détente pour les chevaux. L'étalon noir s'empressa d'engouffrer son museau dans le cou de sa visiteuse, la chatouillant de son souffle puissant. Cette dernière rit en le repoussant afin de le taquiner. Mais Bahamut repartait immédiatement à l'assaut.
Puis, tellement content qu'une amie se joigne à sa promenade, le cheval se mit à tournoyer autour de la jeune femme. Le laissant faire, Fang suivait son compagnon du regard en laissant la gaieté du moment dissiper toutes ses tourmentes. De temps à autre, Bahamut donnait des coups de tête vers l'arrière, tentant de faire comprendre ses intentions.

- Qu'est-ce que tu essaies de me dire ? questionna la pulsienne en penchant la tête sur le côté, une main sur la hanche.

Doucement, un sourire se dessina sur ses lèvres lorsqu'elle reprit :

- Tu en es vraiment certain ?

Bahamut hennit afin de prouver son assentiment et son impatience. Partant comme une flèche au bout du parc et revint au triple galop. Fang se tint prête, en position d'attaque. Lorsque le cheval couleur encre la frôle, elle s'agrippa à sa crinière avant de se hisser sur son dos. Sans cesser sa course, la bête ne chercha pas à faire tomber sa cavalière.
Le vent fouettant son visage, la noiraude savourait le plaisir de la vitesse. Un chocobo était plus gracieux et délicat qu'un cheval. En chevaucher un était bien plus aisé, plus facile. Tandis qu'un équidé était plus brutal, plus puissant, ce qui rendait la chose plus complexe, mais aussi plus excitante. Fang se laissait porter par l'énergie incroyable de Bahamut qui ne faisait qu'accélérer la cadence seconde après seconde. L'adrénaline les enivrait comme l'alcool soûlait.

Après une vingtaine de minutes, le canasson sauvage décida de ralentir sa course. Une fois qu'il fut à petits pas, la pulsienne se laissa glisser de son dos. Lorsque ses pieds touchèrent terre, elle tapota son ami afin de le remercier de cette merveilleuse balade sportive. Elle s'était amusée comme une petite folle et pour cela, elle lui en était infiniment reconnaissante.
Mais le sourire de Fang s'évapora lorsqu'elle entendit une voix dans son dos.

- Wouah ! siffla Lebreau en s'appuyant sur la barrière. Je n'en crois pas mes yeux. Vous l'avez vraiment montée ? Et bien, Altesse, vous pouvez vous féliciter d'avoir été la première.
- Claire n'a jamais monté Bahamut ? s'étonna Fang en scrutant l'étalon en question. Pourquoi donc ?
- Parce que celui-ci ne l'a jamais réellement désiré. À présent, je me demande de plus en plus s'il ne vous préfère pas à la commandante.

Comme pour confirmer les suppositions, Bahamut vint se lover dans le cou de la pulsienne. Celle-ci lui gratta l'arrière de l'oreille en retour, sourire aux lèvres. Puis, le regard de Fang se posa sur la soldate aux cheveux corbeaux et au regard noisette. Lebreau était une belle femme. Petite et avec un sacré caractère. Cette dernière avait plus d'un atout pour s'attirer les faveurs de Claire, se rendit compte la métamorphe qui se remit à broyer du noir.

Se secouant mentalement, Fang se gifla l'esprit. Ce n'était pas son genre de se morfondre pour si peu. Et ce n'était que des présomptions. Il n'y avait eu aucune confirmation qui révélerait une relation entre Claire et Lebreau. Il n'y avait pas non plus de revendications pour contredire cette théorie.
Agacée de se retrouver torturer dans l'ignorance, la pulsienne se tourna vers la soldate et lui demanda de but en blanc :

- Est-ce qu'entre la commandante et toi, il y a quelque chose ?
- Plaît-il ? rétorqua Lebreau, prise de court.
- As-tu une relation avec ta supérieure ? Tu sais, genre... comme des amantes.

Clignant plusieurs fois des paupières, la soldate finit par éclater de rire. Les mains sur le ventre, elle n'arrivait plus à cesser son hilarité. Essuyant une petite larme, elle tenta toutefois de se contenir, cela n'était pas très respectueux. Tout en reprenant son souffle, elle reprit :

- La commandante et moi ? C'est une blague ! Il y a erreur sur la personne.

Dissimulant sa décontenance, Fang scrutait les faits et gestes de son interlocutrice qui pourraient trahir le moindre mensonge. Mais face à une réaction aussi sincère, difficile de ne pas la croire.

- Vraiment ? continua la pulsienne, perplexe. Vous me paressez tout de même proche.
- Comme je vous l'ai dit, je suis le bras droit de la commandante, répondit Lebreau qui avait reprit son calme. Pour tout vous dire, lorsque la commandante à ouvert le service militaire aux femmes, je fus l'une des premières à m'y enrôler. Étant les uniques femmes d'une armée entièrement masculine, il allait de soit que l'on devait se serrer les coudes.
- Mais entre vous, il n'y a jamais eu de...
- Non. Non ! rit Lebreau en brassant l'air de sa main. Je respecte bien trop la commandante pour pouvoir avoir des idées déplacées envers sa personne. Et elle est bien trop professionnelle pour suggérer quoi que ce soit avec moi. Imaginez le malaise que cela pourrait provoquer durant notre travail. La commandante ne se permettrait jamais qu'une telle chose arrive. Vous la connaissez, le devoir avant tout.

Cette nouvelle soulagea Fang bien plus qu'elle ne l'aurait cru. Et cela pouvait paraître puéril, mais soudainement, Lebreau lui semblait bien plus sympathique désormais. Intérieurement, la pulsienne se moquait d'elle-même et de ses réactions d'adolescentes pubères.
Posant la main sur la hanche, la soldate scruta les alentours. Après tout, elle était en ronde avant d'avoir accosté la princesse de Gran Pulse. Elle avait tout de même un devoir à accomplir. Puis, voyant rien à signaler, elle reporta son attention vers son interlocutrice. Un sourire peu rassurant apparut sur son joli petit minois.

- Pourquoi ces questions, Altesse ? demanda Lebreau, l'air suspicieux et moqueur.
- Pour simple information, répondit Fang avec désinvolture.
- Vraiment ?
- Vraiment.

La femme de la garde royale n'était pas dupe. Même si la pulsienne ne révélait rien sur son visage, elle savait reconnaître une femme amoureuse et jalouse. Croisant les bras, elle haussa les épaules en songeant que sa supérieure avait encore fait des ravages.

- Entre nous, je vous conseillerais d'abandonner, suggéra Lebreau d'une voix sage.

Relevant le regard, Fang dévisagea son interlocutrice qui semblait se mêler de ce qui ne la regardait pas. Cela dut se voir dans son expression, car immédiatement, la soldate reprit d'un air désolé :

- Vous êtes là pour information, non ? Et bien, sachez que la commandante ne s'attache jamais à personne. Il lui arrive certes de flirter et de passer de chaudes nuits. Mais ce n'est jamais quelque chose de concret. Rien de durable, vous voyez ?
- Passer de chaudes nuits ? répéta la pulsienne qui eut du mal à avaler cette idée.

Choquée, elle ne l'avait pas du tout imaginé capable d'une telle... Elle ne savait même pas comment qualifier ses agissements. Fang n'était pas surprise que Claire ait du succès. Qu'elle flirte avec son entourage n'était pas non plus bien surprenant. La noiraude faisait de même avec les membres de son clan. C'était un petit jeu amusant et parfaitement innocent. Mais la blonde ne s'arrêtait pas là, elle allait même jusqu'au lit apparemment.

- Ne faites pas cette tête, reprit Lebreau en prenant un air coupable. La commandante est humaine. Elle a des besoins comme tout le monde.

Sur ces mots, la soldate salua la princesse avant de se remettre au travail. Certes, sa supérieure n'était pas là, mais ce n'était pas une raison pour tirer au flanc.
Bouche-bée, Fang regarda bêtement son interlocutrice s'éloignait pendant qu'elle percutait les dernières informations. Récapitulatif de la journée : une bonne et une mauvaise nouvelles.


C'est ici que prend fin la 2ème partie de cette histoire. À votre grande bonté de me dire ce que vous en avez pensé ^^