Chapitre 2 - Diviser pour mieux régner
Le lendemain, Selina se leva tard et alluma la radio pour finir de se réveiller. A côté de sa tartine de pain et de sa tasse de café, se trouvait une montagne de courrier à traiter. La paperasse… Elle avait horreur de ça. Et le souvenir de la veille ne l'aidait pas à se concentrer.
« Montrez-moi de quoi vous êtes capable »…
Elle sentit son cœur battre à toute vitesse : une certaine adrénaline, mêlée à la peur de ne pas être à la hauteur.
Elle prit une douche et se prépara rapidement avant de rejoindre le cabinet d'avocats. Une chance, elle gérait elle-même ses horaires, « du moment que le travail est fait et bien fait », l'avait-on prévenu. Dans le grand couloir elle croisa Evan Forbes, le bel avocat blond, toujours bien habillé, et fit mine de ne pas l'avoir vu.
« Toujours aussi peu matinale, Mademoiselle Kyle ! »
Elle se retourna, bouche bée. Evan lui fit un grand sourire et tourna les talons.
Elle entra dans son bureau, tellement distraite qu'elle oublia d'accrocher sa veste au porte-manteau et s'assit directement à son poste, avec un grand sourire. Evan, le plus bel avocat qu'elle ait jamais vu, lui avait adressé la parole. Comment savait-il son nom ? Ils n'avaient jamais été présentés et n'avaient jamais travaillé sur un même dossier.
La sonnerie stridente du téléphone la sortit de ses pensées.
« Selina Kyle, bonjour »
« Ah Selina ! J'ai appelé déjà deux fois ! Ne me dis pas que tu viens juste d'arriver… »
« Qu'est-ce que vous avez tous, décidément… »
« Selina, il est plus de 10h. »
« Bon, ok Julia. Tu m'appelles pour quoi ? »
« Le nombre de meurtres a diminué de 20% en un mois. Vous êtes combien de justiciers en fait ? Si vous devenez trop efficaces on va commencer à s'ennuyer ferme au commissariat. »
« Euh, Julia, je viens à peine de commencer, ce n'est pas moi. C'est lui. »
« Tu oublies qu'avant de le rencontrer tu avais déjà retourné ta veste. »
« Pas faux. »
« Ecoute Selina, je suis sûre que tu fais du bon travail, il ne peut pas être partout de toute façon. »
« C'est gentil, merci. »
« Bon et sinon, j'ai une petite affaire qui va te plaire… C'est pour les gens comme toi qui aiment bien rôder dans les rues le soir au lieu de dormir comme tout le monde. »
« Très drôle. Trêve de plaisanterie, il s'agit de quoi ? »
« Une petite habitude nocturne : brutaliser des gens et pourquoi pas les tuer.»
« Original. Tu as des infos sur les victimes, sur l'identité du tueur ? »
« Un groupe d'hommes âgés de vingt à vingt-six ans, qui s'amusent à terroriser les habitants du quartier Nord. Ils se font appelés « The High Five ». Les rues sont désertes à partir de 22 heures, parce qu'ils interdisent les gens de sortir. Ils agressent la première personne qu'ils voient. »
« Peu importe qui c'est ? »
« Ils n'ont aucune pitié. Ils ont déjà agressé une femme de soixante ans. Elle est à l'hôpital mais elle va s'en sortir. Bref, tu les trouveras facilement. Le problème, Selina, c'est que c'est un groupe. Seule contre eux, tu vas pas aller loin… »
« Tu as oublié ? Je sais me battre, Julia. »
« Fais attention, ils sont armés. Je sais que tu l'es aussi, mais cinq armes contre une… Pas besoin de te faire un dessin. Te mets pas en danger, ok ? Il faut juste que tu les mettes hors d'état de nuire. »
« Compte sur moi. Ce sera réglé d'ici demain matin. »
« Désolée, j'ai déjà vu plus simple comme affaire. »
« Au contraire, c'est très simple. Et j'ai quelque chose à prouver à quelqu'un, de toute façon. Allez, bye. »
Selina raccrocha et s'empressa de taper « The High Five » sur Google. Elle cliqua sur le premier lien, vers un blog. Fond noir sur blanc. En dessous du titre, une large photo montrait cinq hommes en arc de cercle, brandissant chacun une arme en direction de l'objectif. Ils portaient tous les mêmes vêtements amples, tout en noir, et la moitié de leur visage est caché par une cagoule. Le blog exposait un compte-rendu de chaque agression, pour non obéissance à leur loi d'interdiction de sortie, après minuit. Et ce sans aucun scrupule. Pourquoi la police n'avait-elle pas sévi ?
Sur des forums, Selina put lire à plusieurs reprises que les habitants du quartier Nord étaient incapables d'identifier les cinq, de même que la police qui trouvait les rues désertes à chaque patrouille. Aucune bande ou groupe d'amis de cinq n'avait été vu pendant la journée.
Sans perdre plus de temps Selina se reconcentra sur une affaire « officielle », un client pour lequel elle devait plaider au tribunal le lendemain. Elle était très en retard et se donna pour objectif de l'avoir fini avant le déjeuner. Objectif impossible : au bout d'un moment, et après avoir bien avancé, elle jeta un coup d'œil à sa montre.
« 15h30 ! » s'écria-t-elle.
Elle sortit de son bureau et traversa le grand couloir d'un pas pressé, avant d'aller acheter un sandwich au fast-food le plus proche et de revenir à son poste. Après quelques heures de travail acharné à s'abîmer les yeux sur l'écran elle posa les coudes sur la table, la tête entre ses mains. La nuit tombe peu à peu. Après quelques minutes à ne plus penser à rien, elle jeta à nouveau un coup d'œil à sa montre. 21h16. Et dire qu'elle n'avait même pas de plan pour sa traque nocturne…
Elle soupira et se passa la main dans les cheveux. Pourquoi fallait-il toujours qu'elle fasse les choses au dernier moment ? « OK. J'ai besoin d'un café.»
Les couloirs du cabinet étaient déserts à cette heure-ci, et le silence n'était interrompu que par de lointains bruits de pas. Elle poussa la lourde porte de la petite salle au fond du couloir, celle qui renfermait l'énorme machine à café dont le bruit était devenait plus agaçant sous l'effet de la fatigue. Elle inséra une capsule et regarda fixement le mince filet de café descendre dans la tasse, comme on aurait fixé une pendule à hypnose.
Elle fit une grimace de dégoût en portant le café à ses lèvres. Le sucre, elle avait oublié le sucre. Au même moment elle entendit la porte s'ouvrir derrière elle et soupira intérieurement, à l'idée qu'on puisse l'agacer avec des remarques sur ses cernes, sur son café sans sucre ou sur quoi que ce soit.
« Je vois que vous aussi vous bossez tard… »
La voix… Elle la reconnut immédiatement, et sentit son cœur s'accélérer.
« Seulement par manque d'organisation » dit-elle en se retournant. Elle s'écarta de la machine pour lui laisser place. « Nous n'avons pas été présentés, Monsieur… ? »
« Forbes, Evan Forbes. Enchanté. Et je connais déjà votre nom.»
Il se fit un café d'un geste simple et précis qui attira l'attention de la jeune femme. Evan Forbes n'était sûrement pas un homme maladroit. Si seulement elle pouvait en dire autant d'elle-même.
« Oui, j'ai vu ça ce matin. »
Elle jeta un coup d'œil envieux sur le paquet de sucres en morceaux entamé. Oh et puis tant pis, peu importe de ce qu'il pouvait penser d'elle : elle s'empara d'un sucre et le mélangea assez maladroitement avec une touillette. Bon sang, pourquoi c'était toujours dans les pires situations qu'elle perdait ses moyens ?
Sa tête était baissée sur son café mais elle sentait le regard de l'homme posé sur elle, et se sentit obligée de se justifier.
« Je sais » anticipa-t-elle, « mais je suis incapable de boire son café sans sucre. »
« Ce n'est pas à moi qu'il faut le dire » plaisanta-t-il, en prenant un sucre à son tour. Il lui fit un grand sourire et se mit à parler, mais Selina était tellement distraite et fatiguée qu'elle s'était arrêtée sur son sourire.
« Excusez-moi, vous disiez ? »
« J'aurai aimé rester discuter avec vous mais j'ai encore du travail. Bonne soirée, Mademoiselle Kyle. »
« Bonne soirée. »
Elle entendit la porte se claquer derrière elle et sentit la chaleur monter à ses joues. Tant bien que mal elle se remémora le programme des 12 prochaines heures. Retourner chez soi se changer, abattre les High Five, et arriver fraîche et dispo pour défendre son client à 11 heures le lendemain. Beau programme, mais avec la fatigue avec elle n'avait qu'une envie : s'affaler sur son canapé et regarder un film en mangeant des pâtes instantanées. Elle but son café d'une traite et soupira… pour la énième fois depuis le début de la journée.
23h19… Elle avait du retard. Elle se regarda une dernière fois devant le miroir, et sourit en imaginant Evan la voir en justicière. Bien, la traque pouvait commencer. Selina n'avait pas de plan pour agir : il lui faudrait improviser. Une chose était sûre, elle devait utiliser la ruse et non la force, du fait qu'ils étaient en surnombre. En somme, faire preuve des mêmes qualités qu'un chat… Elle avait déjà la démarche, le reste devrait suivre.
Elle atteignit le quartier Nord en sautant de toits en toits. Le quartier était vide, et les lumières des appartements étaient étouffées par de lourds rideaux. Selina fut facilement guidée vers le groupe, seule source de bruit du petit quartier Nord, et se retrouva rapidement à quelques mètres au-dessus d'eux sur le toit. Ils formaient un cercle au pied de l'immeuble et parlaient à voix basse.
Mais le plus dur restait à faire. Selina continuait de les fixer tel chat fixant sa proie, passant mentalement en revue toutes les tactiques possibles. Au bout de quelques courts instants, un sourire se dessina sur ses lèvres. « Diviser pour mieux régner ».
Sans perdre plus de temps elle sauta deux immeubles plus loin, descendit dans la ruelle, et donna un coup dans une poubelle, qui se déversa en clinquant bruyamment. Comme prévu, un homme en cagoule noire fit irruption dans la ruelle au bout de quelques secondes.
« Qu'est-ce qui se passe ici ? » gueula-t-il.
Il eut à peine le temps de finir sa phrase que Selina arriva par derrière et l'assomma. Elle s'essuya les mains entre elles, comme après une tâche accomplie. « Au suivant » murmura-t-elle.
Deux hommes en cagoule, alertés par l'absence prolongée de leur compagnon, débarquèrent dans la ruelle à leur tour. Ils se jetèrent sur elle et Selina les assomma l'un après l'autre à coups de poings et de pieds au visage.
Mais le combat avait fait un peu trop de bruit. Elle fit un pas en arrière et sentit le couvercle métallique de la poubelle frapper violemment sa tête. Elle s'écroula sur le sol et rouvrit rapidement les yeux, découvrant un homme massif en cagoule qui plongeait sur elle. Elle essaya de se relever en l'esquivant mais le coup à la tête avait ralenti ses réflexes.
L'homme l'agrippa par le cuir de sa combinaison et la souleva au-dessus du sol en ricanant.
« Alors ? Tu crois que tu peux faire quelque chose contre nous parce que tu portes une combinaison de superhéros ? »
« Et bien devine quoi : oui !»
Selina lui donna un violent coup de pied dans l'entrejambe et il lâcha sa prise.
Aussitôt elle pointa son arme sur lui et appuya sur la gâchette. Mais une voix familière l'arrêta net dans son élan.
« On ne tue pas. Et on n'utilise pas d'armes. »
« Quoi ? »
Le temps que Selina se retourne, stupéfaite, pour constater la présence du chevalier noir en personne, le malfrat s'était enfui. Comment avait-il fait pour la retrouver si facilement ?
« Bon sang, c'est pas vrai ! »
Elle se mit à courir aussi vite qu'elle le pouvait derrière l'homme. Mais la rapidité n'était pas sa force et elle grimpa sur un toit. Efficace… elle le vit en train d'ouvrir nerveusement une grande porte, à quelque cinquante mètres d'elle. Elle se jeta sur lui depuis le toit et le choc assomma l'homme.
La jeune femme remonta rapidement sur le toit par réflexe de protection, et sentit une présence derrière elle.
« Même à cinq contre un vous auriez pu vous en sortir d'un coup. Même sans arme.»
Elle se retourna lentement, très lentement, pour faire face au Chevalier noir. Par agacement ou par provocation.
« Tout le monde n'a pas la même force que vous, Monsieur Le-super-héro ».
Le coup partit dans la seconde d'après : Batman prit Selina par surprise et la désarma, avant d'assener un coup de poing dans sa mâchoire, coup qu'elle évita de peu.
« Bon sang, qu'est-ce que vous faites ? »
« Utilisez vos poings, utilisez vos jambes ! »
Elle évita les coups de poings qui suivirent et tenta une première attaque en portant un pied au visage, mais il arrêta sa jambe et la fit perdre son équilibre, avant de lui tourner la jambe et de la faire tomber à terre.
« Relevez-vous », dit-il sèchement.
Selina se remit face à lui. Cet échec lui avait redonné une forme de rage : Batman se baissa pour éviter un nouveau coup de pied au visage mais Selina passa par-dessus lui et l'entraîna dans sa chute, le plaquant au sol.
Selina se releva et mit les poings sur les hanches en essayant de reprendre son souffle. Elle ne put réprimer un sourire de fierté, mais son sourire s'effaça quand le chevalier noir se releva à son tour et la regarda avec sérieux.
« Vous en êtes capable, donc n'utilisez plus d'armes. »
Il ramassa l'arme de Selina sur le sol et la lui tendit. Elle la prit d'une main hésitante.
« Nous ne sommes pas la police. Nous n'avons ni l'autorité ni la compétence pour ôter la vie. »
Il marqua un temps.
« Et nous ne sommes pas non plus des criminels. Lorsque vous utilisez votre arme, vous vous abaissez à leur niveau. Vous choisissez la facilité.»
Ces paroles avaient abasourdi Selina. Elle le regarda sans rien dire tandis qu'il s'éloigna et s'approcha du bord, prêt à sauter.
« Il vous reste encore beaucoup à apprendre ».
Et Batman plongea dans la nuit.
La jeune femme baissa la tête, immobile. Il lui fallut plusieurs secondes avant de redresser fièrement la tête.
« La partie ne fait que commencer ».
