Eh bien... Merci pour toutes ces reviews, ça m'a vraiment fait plaisir... Moi qui me disait ''j'en aurait peut être une d'ici deux jours'' j'en ai eu quatre... Vous êtes géniaux ! Du coup, ça m'a bien boosté pour écrire le suite, que voici. Les caractères sont un peu OOC pour le coup mais c'est voulu. Je pense que la prochaine partie sera la dernière~
On est le deux janvier, aujourd'hui, les vacances se terminent dans une bonne semaine et la neige est au rendez-vous. Tout est parfait, en somme. Je me couvre et sors, comme j'aime le faire, en fin d'après-midi. Le soleil se couchera bientôt, mais ce n'est pas ma préoccupation première. Je laisse mes pas me guider vers un petit parc à quelques rues de chez moi. J'ai l'habitude de venir ici depuis que je suis enfant, surtout l'hiver.
Quand j'étais enfant, je venais presque tous les jours avec Alfred, parfois même sans nos parents, pour jouer dans la neige ou escalader les balançoires... C'est sûrement grâce à ça que je supporte maintenant si bien le froid, d'ailleurs -et que je l'aime autant aussi, accessoirement. Nos visites dans ce parc se sont faites plus rares à partir de notre entrée au collège, puis ont totalement cessées dès le lycée... Je sors rarement avec mon frère, maintenant. Il est souvent occupé.
Perdu dans mes pensées, je pousse la petite porte et remarque quelque chose d'étrange. J'avance un peu et distingue une silhouette assise sur le toboggan, dos à moi. Si cette image peu commune m'effraie dans un premier temps, je continue néanmoins d'avancer, quoique hésitant. Je m'arrête à quelques pas de l'attraction, et me racle la gorge pour attirer l'attention de la personne emmitouflé dans son large manteau noir. Il relève brusquement la tête, tendu, en alerte, comme un animal sauvage.
- Hum... Tout va bien ? je demande, pas très assuré
Il se détend brusquement et sort un peu de sa prison de tissu, me laissant apercevoir quelques cheveux blancs. Je tique brusquement, alors que sa voix me le confirme :
- Oh, Birdie... T'inquiètes, tout est nickel !
- Gilbert...
Il ne dit rien. Il ne se retourne pas vers moi, non plus. Étrange. Quelque chose cloche. Le Gilbert habituel m'aurait bondit dessus en parlant fort. Le Gilbert habituel m'aurait regardé dans les yeux. Le Gilbert habituel ne resterait pas cloué sur ce bout de métal glacé, comme aimanté. Le Gilbert habituel ne serait pas assis seul dans un parc désert à la tombée de la nuit au mois de janvier.
- Gilbert.
Toujours rien. Il lui est arrivé quelque chose, c'est évident. L'angoisse monte petit à petit en moi alors que ma voix se fait plus pressante.
- Gil !
- … Mmh ?
Ça devient vraiment inquiétant, là.
- Gil, qu'est-ce que tu fais là ? Tu n'es pas chez toi, avec ce temps ?
Il pousse un soupire à peine audible.
- Non. Je.. J'avais besoin de.. prendre l'air, disons.
C'est définitif, quelque chose ne va pas. Ce n'est peut être rien, mais je sens une peur incontrôlable me saisir.
Je fais quelques pas pour me mettre face à lui, il baisse soudainement sa tête, la cachant entre ses bras. Il y a un problème avec son visage ?
- Gil, sérieusement, tu-
- C'est rien, Mattie, t'en fais pas, me coupe-t-il
Il commencerait presque à m'agacer si je n'étais pas aussi inquiet.
- Regarde-moi.
Pas de réaction. J'ai peur.
- Regarde-moi !
Il tressaille mais s'applique à ne pas bouger d'un millimètre. J'ai le droit de m'affoler ? Pour si peu, c'est stupide, non ?
- Gilbert ! Regarde-moi !
Je le vois trembler et lever légèrement le visage. Je m'accroupis à son niveau pour mettre mon visage face au sien. Le rouge est la première chose que je vois. Mais pas celui de ses yeux. Non, ce qui me frappe en premier, c'est le sang qui macule une grande partie de son visage. Je me fige totalement alors que son regard vide se plante dans le mien, horrifié. Je suis conscient de mes tremblements et de sa gêne. De notre peur commune.
- Qui.. Qui t'a fait ça ? je demande dans un murmure
Il se mord la lèvre -pourtant déjà bien ouverte- et plisse les yeux. Un petit moment de silence passe avant qu'il ne me réponde finalement.
- Mon père.
Je ne sais pas quoi dire. Est-ce qu'il a besoin de parler ? De tout garder pour lui ? De présence ? De solitude ?
- Il a toujours été un peu... alcoolo, tu vois. C'pour ça que ma mère s'est barrée d'ailleurs, j'pense. Ils étaient pas mariés d'toute façon, ça a pas été difficile. Alors lui, parfois il ramenait des putes, ou quand il s'emmerdait il frappait c'qu'il pouvait. Au début, il se défoulait sur des objets, puis... il a frappé mon frère. Mon petit frère. J'ai pas supporté, j'me suis mis au milieu, mais il a pas aimé du tout, alors il m'a frappé moi. J'm'en foutais, Lud' était hors de sa portée. Mais ça lui est resté en travers d'la gorge... J'avais droit à des regards de travers, des insultes, des ''oh j'ai pas fait exprès de te pousser dans les escaliers''... Connard. Aujourd'hui, il s'est pas trouvé de pute. Il m'a frappé. Je sais même plus pourquoi, j'me souviens de presque rien...
Et, aussi soudainement qu'il a commencé à parler, il se tait. Je laisse passer un peu de temps, avant de lui demander où est son frère, ce à quoi il me répond qu'il dort chez un ami. Cette information me rassure légèrement et je rassemble mes pensées.
- Depuis combien de temps tu es ici ?
- … J'sais plus. Trois-quatre heures ? J'ai perdu le compte.
Je parviens à réfléchir un peu. S'il est là depuis si longtemps, c'est qu'il n'a nulle part où aller, logiquement. Et il est blessé.. Je me relève, me plaçant debout face à lui, et lui tends ma main. Il la regarde sans comprendre un moment, hébété.
- Viens, lui dis-je pour l'encourager
Il s'exécute et attrape ma main tout en se levant. Alors qu'il me suit à travers les rues, je ne peux m'empêcher de penser que ses doigts sont vraiment glacés. Il ne dit plus rien, et je ne peux que respecter son silence. Il a l'air vraiment secoué et je ne tiens pas à le brusquer.
C'est la première fois que je le vois si passif. J'imagine qu'il est plus ou moins en état de choc, et que les heures passées à s'engourdir dans le froid n'ont vraiment pas aidé. Je ne saurais dire pourquoi, mais je suis incapable de le lâcher, de le laisser. Je ressens le besoin de le garder avec moi, de prendre soin de lui, de m'en occuper aussi longtemps que les rôles seront inversés.
J'allais tourner la poignée pour entrer dans la maison quand je le sens tirer sur mon bras, comme s'il voulait partir en sens inverse.
- Gilbert ? fis-je en me tournant vers lui
Ses joues sont rougies, de froid ou de gêne, je ne sais pas vraiment, et il a le regard fuyant. Je n'aurais jamais cru avoir un jour une telle vision de lui !
- Tu m'emmènes où, là ? demande-t-il
- Chez moi, réponds-je sur le ton de l'évidence
- Quoi ? Ah non, hors de question que je m'impose comme ça-
- Gilbert, tais-toi, fis-je d'un ton sérieux
L'effet est immédiat. Il me regarde avec de grands yeux, attendant la suite.
- Tu pensais que j'allais te laisser dormir dehors, à -25°C ?! T'es pas dans ton état normal, t'es loin d'aller bien, et tu voudrais que je t'abandonne comme ça ? Dis pas de conneries. Allez, viens maintenant.
Il n'oppose plus de résistance et se laisse guider, probablement surpris par mon élan. Touché, aussi, je l'ai vu dans ses yeux.
Je pousse la lourde porte et la ferme derrière lui, nous laissant dans l'entré. Lâchant sa main, j'enlève ma veste et mes chaussures, je le vois m'imiter, un peu perdu. Une fois les affaires posées, je reprends son poignet entre mes doigts et m'avance vers le salon, histoire d'annoncer sa présence à mes parents. Ma mère fait un bond en voyant toutes les coupures et tous les bleus sur sa peau, je la calme d'un petit sourire signifiant clairement ''je m'en occupe''. Mon père lui souhaite la bienvenue et lui dit qu'il peut rester aussi longtemps que nécessaire, ce à quoi Gilbert répond par un remerciement embarrassé, avant d'être poussé vers la salle de bain. Une fois dans cette dernière, Gilbert me demande de verrouiller la porte. Ne saisissant pas bien pourquoi il veut s'enfermer avec moi, j'obtempère néanmoins tout en le faisant s'asseoir sur le rebord de la baignoire pendant que je fouille dans les placards à la recherche de désinfectant.
- Je suis désolé, dit-il faiblement
Je lève le nez de mon tiroir et porte mon regard sur lui.
- De quoi ? je demande
- J'arrive, comme ça, alors que t'avais d'autres choses à faire, alors que-
- J'avais rien à faire, à part m'ennuyer. Et tu ne déranges personne, sors-toi cette idée de la tête. Gil, je... je sais pas vraiment pourquoi t'es dans un tel état, à ce point, mais... enfin, ne t'inquiètes pas, finis-je, à court de mots, sans savoir pourquoi j'ai commencé à parler
Et je me replonge dans mes recherches, ignorant son air d'enfant perdu. C'est tellement étrange de le voir comme ça, on dirait une autre personne. Comme si toutes ses faiblesses, ses hésitations, ses peurs, ressortaient brusquement et qu'il perdait toute son assurance. Je n'aurais jamais imaginé qu'il puisse aller si mal, lui qui a toujours l'air fort et inébranlable se révèle être étonnamment fragile.
- Merci, murmure-t-il
Je trouve enfin le désinfectant et sors brutalement ma tête de ce maudit placard, me cognant au passage. Me retournant vers Gilbert, je le vois rire légèrement, sans doute à cause de ma maladresse. Ça me rassure un peu de voir qu'il se détend et entendre son rire, même si bas, me calme. Je me poste devant lui et, tout en lui souriant, commence à nettoyer ses plaies. Il ne dit rien et me laisse simplement faire, les yeux fermés. Je m'étonne presque de tant de confiance de sa part.
- C'est fini, annonce-je quelques minutes plus tard en rangeant tout ce que j'avais fait tomber tout à l'heure
- Matthew.
Je me retourne face à lui en l'entendant m'appeler si sérieusement, surpris. Je le suis néanmoins encore plus lorsque je sens ses lèvres sur les mienne alors qu'il me serre contre lui, presque désespérément. Je le laisse faire, totalement interdit. Il me relâche, cachant son visage contre mon épaule et je commence à réagir, faiblement, en passant une main dans ses cheveux.
- Juste là... j'en ai besoin.
Il n'a pas à en dire plus, j'ai parfaitement compris. En réalité... il a peur. Peur de ne pas être aimé, peur d'être oublié, peur de ne plus être digne d'attention.. d'affection. Je lui en donnerai, si ce n'est que ça. Même si c'est étrange pour moi de me faire embrasser par un ami, ça ne me tuera pas alors peu importe, qu'il fasse ce qu'il veut.
Nous décidons d'un commun accord de sauter le repas et d'aller directement dormir. Je lui prête des vêtements et m'inquiète de le voir toujours dans son état second.
- Mattie...
Je croise son regard presque suppliant et ne saisit pas.
- Euh... ouais ?
Il se mord la lèvre.
Qu'est-ce qui lui prend cette fois ?
- J'peux dormir avec toi ?
… Je veux pas me faire violer.
- Bien sûr.
Sois gentil, Matthew, sois gentil, même s'il est flippant, sois gentil...
- Merci, souffle-t-il, comme soulagé
Oh mais je t'en prie...
Je m'installe dans mon lit et ouvre la couverture, invitation muette à me rejoindre. Ce qu'il ne tarde d'ailleurs pas à faire, se blottissant contre moi en m'embrassant encore une fois. Je le laisse faire en silence, si ça peut le rassurer, alors tant mieux. Il passe ses deux bras autour de ma taille, je garde les miens contre moi -et contre lui, vu qu'il s'est collé à moi.
Sous ma main, son cœur bat vite. Il semble aller un peu mieux que quand je l'ai trouvé, mais c'est toujours loin d'être normal. Et je sais qu'il va mettre du temps à aller réellement bien. Je ne veux même pas imaginer ce que ça doit être de se faire rejeter, frapper par son propre père... Ne plus avoir de père. J'aimerais pouvoir l'aider, soulager un peu sa douleur.
- Tu sais, Matthew... je t'aime vraiment.
