Deux Oiseaux En Cage

Chapitre 1 : Un Fantôme

Le jour venait de se lever sur Pallas, la capitale d'Astria. Un jour pareil à tous les autres jours.

Depuis la fin de la guerre, il y avait tant de choses à reconstruire. Tant de blessures à soigner, autant physiques qu'invisibles, que la fille aînée du Roi Aston, Elise Aria Aston, en avait presque oublié les siennes.

- Princesse Elise, il est l'heure de vous lever…

La voix de Sophia, sa femme de chambre. Cela faisait 21 ans à présent qu'elle l'éveillait chaque matin.

Et ce matin ne faisait pas exception à la règle.

- Allons, Princesse, cela ne vous ressemble pas de rester traîner ainsi dans votre lit, alors qu'il fait si beau dehors…

Sophia tira les rideaux et ouvrit grand la fenêtre. Une brise glaciale balaya la chambre et fit voler les longs cheveux d'Elise.

Une lumière intense l'aveugla.

- Sophia… bégayait-elle, sous le choc de la brutalité du réveil. Mais qu'est-ce qui te prend ?

- Pardonnez-moi, Princesse Elise… mais c'est son Altesse Mirana… elle a insisté par que vous soyez prête au plus vite… il semblerait qu'elle ait une nouvelle importante à vous annoncer…

- Mirana… soupira Elise, soudain lasse, infiniment lasse. C'est sans doute en rapport avec les préparatifs de la réception célébrant la fin de la guerre…

Elle s'assit sur le bord du lit, pensive, et se laissa guider par Sophia vers la salle de bain, dans laquelle un baquet d'eau parfumée l'attendait.

C'était ainsi chaque jour. Elle n'avait jamais un moment à elle. On la lavait, on la coiffait, on l'habillait. Comme une poupée stupide et docile.

- Cette stupide fête… siffla-t-elle à l'intention de Sophia, qui lissait une à une les mèches de ses cheveux avec une infinie patience. Il y a déjà tant à faire… avions-nous donc besoin de nous alourdir de la tâche d'organiser une telle reception…

- Les gens ont besoin de se détendre, Princesse Elise… chantonna Sophia de son ton enjoué habituel. Même à vous, cela fera du bien… Son Altesse Mirana trouve que vous êtes bien trop soucieuse ces derniers temps… Vous semblez avoir perdu toute joie de vivre…

Le regard d'Elise se fit sombre, plein d'amertume, tandis qu'elle contemplait son reflet dans le miroir de la coiffeuse.


Qui suis-je à présent… Je ne suis plus l'enfant que l'on appelait Serena. Je ne suis plus le monstre que l'on appelait Dilandau. Alors qui suis-je… Où est ma place…

Plantée devant l'unique miroir de sa chambre, Serena dévisageait son reflet comme on dévisage une personne étrangère. La robe de chambre rose dont on l'avait vêtue pesait aussi lourdement sur ses épaules que l'armure des Chevaliers du Dragon. Elle ne s'y sentait pas à l'aise.

Elle ne représentait pas ce qu'elle était, ce qu'elle était vraiment au plus profond d'elle même.

- Serena ?

Quelqu'un venait de frapper à la porte, mais elle ne l'avait pas entendu.

Elle sursauta, en découvrant le visage de son frère, souriant et béat, comme à chaque fois que son regard se posait sur elle. Sa chère sœur disparue. L'enfant prodigue qui lui avait été rendue par le Destin, comme un don miraculeux.

Il ne lui laissait pas un instant de répit depuis son retour, comme s'il craignait qu'en la laissant seule plus de quelques minutes, elle ne devienne quelqu'un d'autre. Et disparaisse, à nouveau.

- Tu n'as besoin de rien, Serena ?

Il serra ses mains contre les siennes, et Serena sourit tristement. Et son sourire était lointain déjà. Si lointain.

Mais Allen était bien trop aveuglé par son bonheur de la revoir enfin, pour s'apercevoir qu'elle lui échappait déjà, et qu'il ne pourrait pas la garder éternellement en cage dans la prison dorée de son affection.

Cependant, il se rendait compte, que sa présence, seule, ne suffirait pas, pour prendre en charge l'éducation de sa jeune sœur. Et faire d'elle une jeune fille bien élevée.


- Entre, Elise, je t'en prie…

Elise considéra le visage de sa sœur cadette, la nouvelle souveraine d'Astria. Elle était rayonnante, enrobée dans une robe d'apparat un peu trop voyante à son goût, et entourée d'une armée de couturières et de servantes, qui s'affairaient à en ajuster les moindres plis.

Rien ne semblait pouvoir lui enlever cette fraîcheur et cette insouciance qui avait fait d'elle, depuis longtemps déjà, la princesse de cœur du peuple astrien. La fille préférée de leur père.

… et l'élue du cœur du chevalier céleste Allen Crusade Schezar.

Elise serra les dents.

- Mirana, c'est la robe que tu comptes porter lors de la célébration, j'imagine…

Elise la jugeait bien trop extravagante, comme toujours.

- Je me doutais que tu ne l'aimerais pas… répliqua Mirana, espiègle. C'est pour ça que je l'ai choisie…

- Eh bien, félicitations, elle est parfaitement hideuse…

Mirana esquissa un geste de la main, et aussitôt, les couturières et les servantes s'évaporèrent, comme par magie. Impassible, Elise repéra un fauteuil dans la chambre de sa sœur, et s'assit face à elle.

Celle-ci se saisit d'une lettre posée sur une petite table près d'elle, et prit place sur l'accoudoir. Sa voix se fit confidente.

- Cette lettre m'est parvenue ce matin par un messager anonyme…

- Il s'agit d'Allen, j'imagine…

Aucun doute possible à ce sujet. Elise connaissait assez bien sa sœur pour savoir interpréter le moindre de ses gestes et intonations. Après tout, c'était elle qui l'avait élevée à la mort de leur mère, avec le soutien de Marlène, sa sœur aînée. Et lorsque celle-ci s'était mariée, et était partie pour Fleid, elle avait dû assumer seule ce rôle, du mieux qu'elle l'avait pû. Elle avait éduqué Mirana dans l'idée qu'elle devait un jour régner et assumer des responsabilités qui impliquerait un peuple entier.

Elle lui avait appris à étouffer ses sentiments de femme. A être princesse avant d'être femme, et à faire passer l'intérêt de son peuple avant le sien.

Tout comme elle-même l'avait fait, il y a bien longtemps déjà…

Mais Mirana était d'un caractère rebelle et indépendant. Elle avait tenu à faire des études de médecine, et elle avait suivi aveuglément Allen… malgré ses tentatives pour tenter de la raisonner.

Oui, parfois son insouciance et son désir d'indépendance l'agaçaient profondément. Cela était vain, si vain.

Comment aurait-elle pu échapper aux responsabilités dues à son rang…

Mais quelque part, elle l'enviait. Elle aurait voulu faire preuve d'autant d'hardiesse. Conserver cette fraîcheur et cet espoir de pouvoir un jour accomplir ses rêves… qu'elle avait perdu à l'adolescence, lorsqu'au départ de Marlène, elle avait du endosser des responsabilités qui avaient eu raison de son innocence…

A présent, elle se sentait desséchée. Aigrie. Presque morte, comparée à sa jeune sœur.

Celle-ci lisait à présent à voix haute la lettre de son cher Allen, d'une voix chantante qui ne laissait aucun doute quant aux sentiments qu'elle éprouvait encore pour lui. Des sentiments qui avaient causé le départ temporaire de Dryden, ainsi qu'un scandale sans précédent dans l'opinion publique, qu'Elise s'efforçait, tant bien que mal, de tempérer.

- « A son altesse royale, Mirana Sara Aston, Reine D'Astria…

Comme toujours, elle se devait de réparer les conséquences de l'insouciance de sa jeune sœur. Comme toujours, celle-ci ne s'en apercevait pas. Mais pouvait-elle l'en blâmer…

- … Je me permet de vous écrire cette courte lettre, afin de vous faire part de mon inquiétude quant à l'état de ma jeune sœur, Serena… Je ne sais plus guère comment m'y prendre avec elle. Elle me semble si étrangère. Je crois que je ne m'étais pas aperçu que ce n'était plus une petite fille, et que ma compagnie, seule, ne pourrait de ce fait lui permettre de s'épanouir. C'est une jeune fille, à présent. Presque une femme. Et elle a besoin qu'une femme lui inculque certains principes d'éducation, que je me sens bien incapable d'assumer.

Aussi, je me permets de demander le concours de votre sœur, Elise, sachant à quel point elle vous est chère et peut-être digne de confiance…

J'ai bien reçu également votre invitation, et serait ravi de me rendre à votre réception, si l'état de Serena le permet.. »

La lecture s'arrêta à cet endroit. Mais nul doute que la lettre devait comporter d'autres passages bien plus personnels…

Quoi qu'il en soit, les quelques phrases qu'elle venait d'entendre résonnèrent comme une sentence aux oreilles d'Elise.

Voilà qu'on lui donnait à nouveau la responsabilité d'un être. D'une enfant.

Sans lui en donner le choix.

Et elle allait l'assumer, comme d'habitude. Pour des raisons qu'elle seule connaissait… et parce qu'elle ne pouvait rien refuser à Allen Crusade Schezar.


Depuis combien de temps suis-je ici ? Je ne m'en souviens pas. Cela me semble être une éternité…

Assise sur le bord de son lit, Serena fixait le plafond. Elle s'ennuyait terriblement.

Elle éprouvait de plus en plus le besoin de sortir. De voir d'autres personnes que son frère. Même si le regard des autres l'effrayait. Même si elle craignait qu'à travers elle, on ne sache reconnaître que le démon qu'elle avait été.

Elle ne pouvait exister sans ce regard…

Comme une réponse à ce souhait secret, un bruit insolite venant de l'extérieur attira son attention.

Elle accourut vers le balcon, toute emplie d'un sentiment d'euphorie intense, et vit une calèche luxueuse qui s'arrêtait devant le porche. Aux portes de sa prison, comme une promesse d'évasion. D'échappatoire à sa solitude.

Une gracieuse silhouette en sortit. Une silhouette féminine. Son visage était dissimulé par un voile transparent.

On dirait un fantôme… pensa Serena.

Et c'en était un, d'une certaine manière.