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CHAPITRE 2

Le professeur Grizzly

Quand Hermione se réveilla, il faisait encore noir et tout était silencieux. Un rai de lumière passait sous la porte et éclairait les chaussures laissées au pied du lit. Elle s'étira et se retourna tout son corps la faisait souffrir. Songer rencontrer le professeur Dippet en clopinant, des cernes sous les yeux, provoqua un bref accès d'angoisse. Il ne fallait pas penser à ce genre de choses tout irait bien ! Le jour où Hermione avait postulé pour son stage au Ministère de la Justice, l'angoisse était la même, ce qui ne l'avait pas empêché de réussir.

Elle préféra ne pas comparer les enjeux des deux histoires.

Un bruit cristallin retentit un peu plus bas. Il était probablement six ou sept heures du matin. Hermione imagina Mr Jocelin faisant la vaisselle et les commerces de Pré-au-Lard endormis. Le jour de Noël, tout serait fermé. Pour accepter un entretien d'embauche, le professeur Dippet devait être soit très courageux, soit... totalement désespéré. Hermione opta pour la seconde raison : il était probable qu'en temps de guerre, les candidats ne se battent pas aux portes de l'école. Après tout, Dumbledore avait lutté pour engager Slughorn quand Voldemort parcourait les rues.

Hermione espéra soudain que le poste à pourvoir soit celui de professeur de potions. Il était rarement nécessaire de jeter des sortilèges, et elle était très douée pour la théorie. Le seul à l'avoir un jour battue était Harry, mais ce tricheur avait utilisé pour ce faire le livre de cours du professeur Rogue. Motivée par cette idée, Hermione s'étira, se leva et prit le chemin de la salle de bain. Dippet finirait bien par se rendre compte qu'elle n'était pas sorcière, mais elle serait un excellent professeur. Serait-il assez fou pour renvoyer un excellent professeur ?

- Arrête de faire ta prétentieuse, se dit-elle avec la voix de Ron.

Un bref éclat de rire monta dans sa gorge. Ca la soulageait, bien que Ron lui manquât terriblement. Ils seraient réunis au terme de sa mission, se disait-elle. Hermione entra dans la douche et son regard tomba sur une chose ronde et verte dans laquelle était gravée l'image d'un sanglier décapité. Malgré cette illustration douteuse, il sentait plutôt bon. Le fond de la baignoire était plus gris que blanc et elle entreprit de le rincer, mais elle renonça rapidement quand elle s'aperçut que l'eau n'emmenait pas la couleur dans l'évacuation. C'est en persuadant qu'il s'agissait d'usure qu'elle se décida à entrer.

Une fois sa douche prise, Hermione s'habilla, se coiffa comme elle put avec ses doigts et alla s'installer au petit cabinet qui trônait fièrement près de la porte. Depuis la Gazette, Grindelwald la jaugeait toujours de son air hautain. Elle tourna la première page et tomba sur une photographie animée de Gringotts, criblée des flashs des journalistes. L'avant-veille, une tentative de cambriolage de la très célèbre banque avait provoqué la fureur des Gobelins. Hermione se souvint de sa propre cavale après l'effraction du coffre de Bellatrix Lestrange et plaignit les voleurs.

Page suivante. C'était un article sur un disciple connu de Grindelwald, originaire d'une famille moldue très chrétienne. Le journaliste expliquait l'orientation politique de cet homme par son rejet lorsque ses proches avaient eu connaissance de sa nature de sorcier, alors qu'il n'avait que onze ans. Page suivante. Il y avait eu un autre cambriolage, dans la maison du directeur du bureau des Aurors. Hermione sursauta lorsqu'un sanglier à ressort surgit en grognant de la maison miniature située au-dessus du lit. « Petit déjeuner ! » lança-t-il d'une voix criarde.

Elle allait refermer le journal lorsqu'un nom attira son attention.

« Potter. »

Il lui fallut quelques secondes pour le retrouver à travers le texte. « L'infraction ayant eu lieu un soir où Charlus Potter, son épouse et leurs quatre enfants auraient dû être chez eux, le bureau des Aurors ne rejette pas la thèse d'une tentative d'attaque envers son directeur. Par ailleurs, Dorea Potter, anciennement Black, a spontanément déclaré que le seul objet de valeur ayant disparu est une très vieille cape ensorcelée dont son mari avait hérité. Déclaration aussitôt niée par Charlus Potter, qui qualifie cette cape de babiole tout juste digne d'affection nostalgique. »

Hermione n'avait jamais su que l'un des ancêtres d'Harry avait été directeur du bureau des Aurors et qu'il avait épousé une Black. Mais il était vrai que le père d'Harry descendait d'une grande famille de Sang-purs. Raison pour laquelle il avait d'ailleurs légué à son fils un héritage conséquent. Toutefois, ce qui intéressait le plus Hermione dans cet article, était l'annonce du vol d'une cape apparemment ancienne, que Dorea Potter vantait tandis que son mari en refusait la valeur. Froncement de sourcils. Pouvait-il s'agir de la cape d'invisibilité ?

A une époque où un puissant mage noir cherchait à réunir les reliques de la Mort, ce vol n'était sans doute pas anodin. Grindelwald avait eu en main la baguette de sureau. Avait-il également possédé la cape ? Avait-il eu l'intention de tuer son ancien propriétaire ? Hermione se souvint de la photographie trouvée chez Bathilda Tourdesac. Un jeune homme blond et souriant. L'opposé de Voldemort. Grindelwald avait volé la baguette à Gregorovitch et lui avait laissé la vie sauve il avait compris que tuer n'était pas nécessaire pour posséder les reliques.

Un mage noir complètement fou et dépourvu de morale se promenait dans la nature, mais ce n'était pas un sadique. Réconfortée par cette conclusion, Hermione referma le journal, se glissa dans ses chaussures et descendit déjeuner.

:::

Mr Jocelin descendit dans le pub sur les coups de dix heures, le visage d'une blancheur cadavérique et la trace de l'oreiller sur la joue droite. Hermione l'entendit murmurer « korrigan » à plusieurs reprises, tandis qu'il se servait de la biéraubeurre d'un air nonchalant. Le garçon qui lui avait servi ses tartines était plus jeune qu'elle et paraissait s'ennuyer ferme. Il profita de l'arrivée d'un homme grand et costaud pour discuter un peu. L'homme en question leva sa chope d'un geste étrangement gracieux lorsqu'il croisa le regard d'Hermione.

Etait-ce le même que la veille ? Cette fois, il n'était pas masqué. Elle allait approfondir la question quand la porte s'ouvrit soudainement sur une créature à l'aspect inquiétant.

C'était grand et vert. La peau était flasque comme celle d'un crapaud. De grands yeux émeraude parcouraient la salle derrière une paire de lunettes couleur anis. Une multitude de petites pinces retenaient une chevelure luisante qui tombait en mèches épaisses sur un voile orné de pièces en plastique. Une femme. Vêtue d'une quantité de tissus allant du vert pomme au vert irlandais, en passant par le vert bouteille et le vert bambou. Les sourcils d'Hermione firent un bond les yeux du serveur et du client s'agrandirent légèrement.

Mr Jocelin, fidèle à lui-même, se contenta de tourner la tête vers la nouvelle venue. Constatant que son serveur, gêné, ne faisait rien, il posa sa chope avec un grognement et se leva.

- Je suppose que c'est pour le poste... lâcha-t-il.

- Je savais que vous me le demanderiez, répondit l'inconnue avec un accent dont Hermione ne parvint pas à définir l'origine. Le professeur Dippet est en retard, mais... je sens qu'il va arriver bientôt. Et je me trompe rarement.

- J'en conclus que c'est pour le poste... déduisit Mr Jocelin.

A peine avait-il terminé sa phrase que la porte du pub s'ouvrait sur un petit homme aux cheveux blancs et bouclés qui soufflait bruyamment. Il s'adressa directement à la dame en vert :

- Bonjour ! dit-il d'une voix légèrement chevrotante. Mrs Karavan, je présume ? Mille gargouilles, je suis très heureux que vous ayez finalement décidé de venir à Pré-au-Lard ! Quand vous m'avez vu, tout à l'heure, vous auriez dû ralentir le pas, nous aurions fait le chemin ensemble. J'ai essayé de vous rattraper mais, ma foi, vous avez le pied volontaire !

La peau flasque de la dame en vert prit une teinte écarlate et elle jeta un coup d'œil humilié à ses autres auditeurs avant de protester :

- Mais non, je ne vous avais pas vu !

- Je croyais...

- Vous vous trompez !

- Bien, vous avez sans doute raison et de toute manière, ce n'est pas très important, tempéra le professeur. Gregory, reprit-il en se tournant vers Mr Jocelin, pouvons-nous monter au salon ?

- Evidemment... répondit l'intéressé. Mais je dois auparavant vous avertir que vous avez une autre candidate...

Les pensées d'Hermione allaient de la dame en vert au professeur Dippet. Un gros doute commençait à l'assaillir. Quel était ce poste pour qu'une femme comme celle-ci postule ? A quoi cet imbécile de génie avait-il pensé ? En réalité, une idée essayait de poindre dans son esprit mais l'ahurissement d'Hermione la refoulait vivement. Mr Jocelin désigna sa cliente du menton. Simultanément, un sourire éclaira le visage jovial du professeur Dippet et une expression de grande fureur se dessina sur celui de la dame en vert.

Silence. Trois, deux, un...

- Je suis outrée ! explosa-t-elle d'une voix suraiguë. Que vous exigiez de moi que je vienne en Angleterre passer un entretien était déjà terriblement honteux - une personne de ma stature et de mon expérience ne devrait pas avoir besoin de s'y abaisser ! Vous comprenez, n'est-ce pas, monsieur Dippet ? – mais que vous ayez proposé à quelqu'un d'autre de venir me faire de la concurrence, c'est un manque de respect flagrant !

Elle pointa un doigt accusateur vers une Hermione stupéfaite.

- Je vous assure que je n'ai pas personnellement demandé à cette jeune femme de venir en même temps que vous. J'ai cependant précisé dans l'annonce que je rencontrerai tout candidat au poste à la Tête de Sanglier ce matin même. Elle a le droit de se présenter et je suis heureux qu'elle l'ait fait. Evidemment, vous passerez en premier, ajouta-t-il précipitamment quand la dame rouvrit la bouche d'un air furieux.

Elle hocha la tête.

- J'espère bien, rétorqua-t-elle en jetant un regard assassin à Hermione.

Puis la dame releva ses robes, leva le nez avec autorité et s'engagea dans les escaliers. Après avoir adressé un autre sourire à sa candidate surprise, le professeur Dippet suivit. Tout devint bientôt silencieux dans le bar. Hermione ne savait pas quoi penser. Ce poste... Cela ne pouvait pas être... Elle regarda Mr Jocelin passer un coup de chiffon sur le comptoir et le serveur arranger les pissenlits avachis dans leur vase. Le client commença à faire tourner sa tasse sur la table dans un crissement qui, bien qu'il fût très léger, devint tout de suite insupportable.

- Excusez-moi, s'exclama-t-il d'une voix polie lorsqu'il croisa le regard désespéré d'Hermione. Vous devez être sans doute suffisamment angoissée pour que j'aggrave votre état.

Il retira délicatement ses doigts de l'anse. Hermione le détailla du coin des yeux. C'était un homme de grande taille, aux épaules larges et à la mâchoire carrée. Ses cheveux caramel tombaient en boucles soyeuses autour de son visage large et pâle. Il avait de longs yeux gris-bleu, un nez droit et les pommettes hautes. Hermione ne le trouvait pas particulièrement beau, mais de ses mouvements se dégageait une sorte d'aura. Il était si gracieux qu'elle le soupçonnait d'être le rejeton de quelque grande famille de Sang-Purs.

- Alistair Wendelbard, se présenta-t-il.

- Hermione Gr...

Elle se rattrapa juste à temps et se traita mentalement d'idiote. Quand elle retournerait à son époque, nul ne devait pouvoir faire le lien entre la Hermione de 1942 et celle du vingt-et-unième siècle ! Macgonagall l'avait longuement mise en garde contre les retours dans le temps au début de sa troisième année. Une seule règle d'or : ne jamais être vu. Ici, Hermione ne risquait pas de rencontrer son double ou sa famille, mais elle ne pouvait pas non plus se cacher de tous ces sorciers comme Dumbledore, qui vivaient longtemps et gardaient de vifs souvenirs de leur passé.

Il lui fallait un nom de famille et pour le reste, elle les tromperait comme elle pourrait, en croisant les doigts et priant Merlin pour que cela marche. Alors qu'elle cherchait une idée, ses pensées dérivèrent vers la serveuse de la veille et sa tante américaine.

- Gr... Grizzly, balbutia-t-elle.

- Des origines américaines ? Peut-être canadiennes ? Vous m'avez l'air d'avoir là un nom typiquement canadien.

- Oui, c'est cela, répondit Hermione. Le Canada.

- Vraiment ? s'étonna Wendelbard. Je disais cela pour plaisanter, alors je suis ravi d'avoir visé juste.

Hermione rougit.

- Et donc vous cherchez à devenir professeur ? poursuivit-il. C'était mon rêve, quand j'étais enfant. J'imaginais que devenir professeur me vaudrait l'admiration de mes camarades. Mais quand j'ai été en âge d'entreprendre des études supérieures et que j'ai décidé de donner des cours particuliers à de jeunes sorciers pour gagner quelques Gallions, je suis tombé sur des élèves si arriérés que j'ai fini par abandonner en jurant que je n'enseignerai plus jamais quoique ce soit.

- Comment cela, arriérés ? demanda Hermione d'un air pincé.

S'ils avaient étés là, Mr et Mrs Granger auraient certainement plaint ce pauvre Wendelbard. Il ignorait qu'il était face à une jeune femme ayant toujours pris le parti des opprimés. Elle avait commencé par organiser des collectes pour les enfants handicapés dans son école primaire. Elle avait ensuite aidé Neville lors de leur première année à Poudlard et n'avait, justement, jamais supporté qu'on le traite d'arriéré. Elle avait également adopté Pattenrond car personne n'en voulait, puis découvert la cause des elfes de maison et décidé de les défendre.

- C'était une façon un peu méchante de dire que je répétais souvent la même chose, tempéra Wendelbard. La patience m'apparaissait à l'époque comme ma plus grande qualité. En donnant ces cours, je me suis rendu compte que je m'étais trompé. Aujourd'hui, je me considère plus... tenace que patient.

Son interlocutrice acquiesça, l'encourageant à poursuivre.

- Qu'est-ce qui vous intéresse le plus dans le métier de professeur ? demanda-t-il poliment.

Mais Hermione n'eut pas le temps de répondre : un grand bruit à l'étage vit vibrer tout le pub.

- L'aura, monsieur, nous appelons cela l'aura ! hurla une voix suraiguë.

« La folle en vert » devina aussitôt Hermione. Et elle avait vu juste : celle-ci ne tarda pas à débouler au bas de l'escalier, les cheveux défaits et le regard fou.

- Je refuse de participer à vos petits jeux mesquins ! poursuivit-elle avec rage. Si vous voulez engager n'importe qui, libre à vous !

- Mille gargouilles ! Je n'ai jamais dit cela ! protesta le professeur Dippet en apparaissant à son tour.

Elle traversa le pub dans une tornade verte, s'arrêta devant la porte, posa la main sur la poignée et se retourna.

- Si vous voulez me retenir, monsieur, vous savez ce qu'il faut dire, déclara-t-elle.

- Non, je ne vous engagerai pas sans entretien complet ! s'obstina le professeur Dippet.

- Alors, au revoir ! Je ne vous donne pas une semaine avant de regretter ces paroles !

Et sans une attention pour Hermione, Wendelbard, le serveur ou Mr Jocelin, elle quitta le pub. La porte claqua violemment derrière elle, et retint un pan de tissu vert pomme qui gigota un instant avant de disparaître à son tour de l'autre côté. Si elle avait tenté de partir dignement, c'était raté. Les quatre sorciers écoutèrent ses talons claquer vivement sur le chemin de dalles jusqu'à ce qu'elle atteigne l'allée, puis le silence retomba, lourd et gêné. Seul Wendelbard, en face d'Hermione, semblait relativement amusé par la tournure des évènements.

- C'était fort rapide, commenta Mr Jocelin de sa voix sinistre.

- Oui, oui, je suis désolé, Gregory, cette candidate n'était pas des plus sociables, répondit le professeur Dippet. Mille gargouilles ! C'était pourtant l'une des plus sérieuses...

Puis il se tourna vers Hermione. Un nouveau sourire éclaira son visage.

- Cependant, je dois avouer que je suis presque content qu'elle soit partie, poursuivit-il, quand je vois que j'ai une autre candidate ! Je ne m'attendais à ce que personne ne réponde jamais à mon annonce... Ou du moins, personne de sérieux. C'est Merlin qui vous envoie ! Je suis Armando Dippet, se présenta-t-il. Et vous êtes Mrs... ?

- Miss Grizzly, répondit Hermione en se levant.

- Oui, je me suis bien dit en entrant que vous aviez l'air très jeune, grogna-t-il. Les professeurs que j'engage ont au moins trente ans, en temps normal. Mais, ma foi ! reprit-il d'une voix plus claire, vous cela fait des mois que je cherche quelqu'un. J'ai commencé par poster des annonces, demandé l'aide du Ministère, contacté d'anciens élèves, et au final, j'ai dû me servir de rumeurs pour trouver des candidats potentiels dans des pays étrangers ! Et il n'y en a pas un seul qui puisse parler ou s'habiller normalement, non, il faut toujours qu'ils se fassent remarquer...

L'aura. La perception. La prévoyance. Et ces candidats bizarres...

- Vous me semblez tout au moins saine d'esprit et motivée, poursuivit le professeur Dippet. Et pour une matière comme la divination, c'est vraiment ce dont les étudiants ont besoin !

:::

Alors que ses doutes se confirmaient de façon définitive, ce fut comme si le ciel tombait sur la tête d'Hermione. Elle entendit la voix lointaine du professeur Dippet saluer une seconde fois Mr Jocelin et le suivit inconsciemment jusqu'au petit salon, où deux canapés se tenaient face à face autour d'une table basse dévorée par les mites. Un feu vif dansait dans une cheminée en pierre et la neige tombait en tourbillonnant derrière la fenêtre. C'est quand ils furent assis qu'elle sortit de sa transe. La divination. Le génie voulait qu'elle enseigne la divination.

Et elle, elle allait devoir en convaincre le professeur Dippet !

- Bien, lâcha celui-ci en rangeant ses papiers sur la table basse. Rappelez-moi votre nom, s'il vous plait ?

- Hermione Grizzly.

- Où avez-vous fait vos études, miss Grizzly ?

- A l'Ecole de Salem, dans les Massachusetts, aux Etats Unis, répondit Hermione au tac au tac.

Elle connaissait par coeur tous les écoles de magie de tous les continents, l'histoire de leur naissance, celle de leurs créateurs, leurs traditions et leur emplacement approximatif. Cela lui serait utile. Le visage de Fred, puis celui de Ron, s'imposèrent à son esprit. Elle pouvait sauver Fred Weasley et retrouver l'homme de sa vie, mais elle devait pour cela suivre les indices que le génie lui avait laissés. Ce poste en était un. A présent, Hermione était décidée : divination ou pas, elle devait entrer à Poudlard !

- Avec un nom comme le vôtre, j'aurai juré que vous étiez Canadienne... s'amusa-t-il en griffonnant des mots sur son calepin.

- Je le suis, mais en raison du très petit nombre de sorciers y vivant, il n'y a jamais eu d'école de sorcellerie au Canada, lui expliqua Hermione.

Le professeur Dippet grogna.

- C'est une honte pour moi de ne pas savoir cela, je vous prie de m'excuser !

- Peu de personnes le savent, le rassura Hermione. Le professeur Liam Lachenille en a ouvert une en 1795 mais il n'a eu que onze élèves en cent ans d'enseignement et a fini par fermer.

- Onze élèves, c'est triste, confirma le professeur Dippet. Bien. Avez-vous déjà enseigné ?

- Non, avoua Hermione, mais je suis très motivée.

A enseigner la divination.

Dans la vie, il faut savoir prendre sur soi.

- Tant mieux. Peu d'élèves ont pris votre option cette année, sans doute en raison de l'absence de professeur. Horace et moi avons dû nous relayer auprès des élèves pour tenter de leur enseigner cette matière à laquelle nous ne connaissons rien et, à vrai dire, cela devenait vraiment ennuyeux.

Il cessa enfin de gribouiller et releva la tête vers Hermione.

- Bien... Pourquoi voulez-vous devenir professeur de divination ? l'interrogea-t-il. Je suppose que c'était votre matière préférée quand vous étiez à Salem ?

- Tout à fait, répondit Hermione avec un brin d'ironie.

Elle se souvenait encore de cette phrase de Trelawney « Excusez-moi de vous dire ça, ma chérie, mais je ne perçois pas une très grande aura autour de vous. Vous me semblez faire preuve d'une réceptivité très limitée aux résonances de l'avenir. »

- Mon professeur me disait toujours que j'avais une très grande aura et une réceptivité intéressante aux résonances de l'avenir.

Trelawney devait se retourner dans son berceau.

- Justement, fit le professeur Dippet en riant à moitié, Mrs Karavan a passé l'entretien - si on peut appeler cela un entretien - à essayer de me convaincre que vous n'aviez aucune aura et que vous étiez présente car un esprit magique vous avais forcé à vous présenter.

Hermione devint livide.

- Certains voyants ont une imagination si débordante que c'en est risible. Mille gargouilles ! Ils ont surtout tendance à se servir de leur réputation pour essayer de tromper les autres...

La dame en vert avait montré qu'elle était folle ; qu'elle ait dit la vérité à propos de sa concurrente était probablement le fruit du hasard.

- Heu... J'ai toujours voulu transmettre mes connaissances aux générations futures, reprit Hermione d'une voix rapide. Je pense que la divination est au coeur de toutes les magies traditionnelles et que même s'il s'agit d'une science qui n'est pas toujours sûre, la perdre serait tragique.

- Sans doute, répondit le professeur Dippet.

Il paraissait peu convaincu par son argument concernant la perte tragique de la divination. Elle le tirait pourtant de Naissance de la Sorcellerie par Prius Leduc !

- C'est une matière difficile car elle nécessite des capacités propres à l'élève, notamment la capacité d'observation, d'analyse et de lâcher-prise...

Introduction à l'Etude des Sciences Occultes, par Prudence Chantefoire...

- ...mais je crois que tout élève volontaire peut en apprendre les bases, déclara Hermione. Je suis très motivée à l'idée d'enseigner la... la divination... dans une école aussi ancienne et réputée que Poudlard.

- Et quelles méthodes pourriez-vous enseigner à nos élèves ?

- Heu...

Bonne question. Aucune ?

- Les cartes, l'interprétation des astres... L'interprétation des rêves... La lecture dans les lignes de la main et les feuilles de thé... Et bien sûr l'observation des boules de cristal.

- Bien... Encore une question : quel âge avez-vous ?

Hermione hésita. Mentir, ne pas mentir ?

- Je suis dans ma vingtième année, dit-elle finalement.

Une façon bien connue de se rajouter une année.

- Vous êtes vraiment très, très jeune, commenta encore le professeur Dippet. Mais vous me semblez motivée et vous êtes probablement la candidate la plus sérieuse que j'ai rencontré pour le poste de divination en soixante-dix ans de carrière. J'espère que les élèves ne vous chahuteront pas trop ; si c'est le cas, n'hésitez pas à hausser le ton et à enlever des points. A Poudlard, nous encourageons les élèves à avoir un comportement exemplaire avec un système de points imaginé par Rowena Serdaigle elle-même : par exemple, si un élève répond juste à une question posée en classe, nous lui attribuons des points. Si un élève défie l'un des règlements, nous lui en retirons. Mais je chargerai Apollon, notre concierge, de vous expliquer tout cela.

Il rassembla ses papiers et les fit disparaître d'un coup de baguette.

- Nous avons pris beaucoup de retard et j'espère que vous parviendrez à le rattraper, au moins en partie, déclara-t-il. Je n'ai pas les compétences nécessaires pour vous tester davantage, mais je pense pouvoir vous accorder ma confiance. Miss Grizzly, vous êtes engagée !

- Merci, professeur Dippet ! s'exclama Hermione avec joie et soulagement.

Elle était désormais professeur... de divination. Son sourire s'affaissa légèrement. C'aurait pu être pire ; au moins, elle n'aurait pas besoin d'utiliser la magie ! Mais tout de même... Harry et Ron ne devaient jamais l'apprendre.

- Appelez-moi Armando, répondit le directeur en se levant. A Poudlard, nous formons comme une famille. Nous passons toute l'année ensemble alors, si nous commençons à nous appeler avec formalité... Bref. Voici la clef de votre bureau et le badge de reconnaissance pour les portes de l'école, qui nécessite un petit sortilège d'Appartenance pré-emploi.

- Un... Excusez-moi ? demanda Hermione tandis qu'il lui donnait une clef et une pièce dorée ressemblant à un gros Gallion.

- La clef ouvre la porte de votre bureau et le badge ouvre les portes de Poudlard, dit-il en désignant les objets à tour de rôle. Vous devez jeter un sortilège d'Appartenance sur le badge pour qu'il fonctionne. Je vous conseille de le faire rapidement afin que personne d'autre que vous ne puisse l'utiliser. Sinon, cela pourrait devenir... dangereux.

A peine engagée, elle devait déjà utiliser la magie. Aucune échappatoire : un sortilège d'Appartenance ne pouvait être jeté que par celui qui se voulait propriétaire de l'objet.

- N'y a-t-il pas un autre moyen ? Je n'ai jamais été très douée en magie, prétendit-elle.

- Ce n'est pas grave si vous vous entraînez un peu avant, du moment que vous ne traînez pas trop, grogna le professeur Dippet. De toute façon, vous n'aurez pas besoin de beaucoup quitter Poudlard ; Nous fournissons à nos professeurs tout ce dont ils ont besoin, uniformes compris. Apollon Picott, vous fera visiter les lieux dès que vous aurez récupéré vos affaires pour nous rejoindre. Il vous donnera aussi les livres avec lesquels les élèves étudient. Pour le programme, vous êtes tout à fait libre de le suivre dans l'ordre qui vous semblera le meilleur. Les cours reprennent dans une semaine, je vous demanderai de venir vous installer au moins deux jours avant. Quand pensez-vous nous rejoindre ?

- Je... Je peux venir dès aujourd'hui ?

Le professeur Dippet sembla surpris.

- Mille gargouilles, oui, évidemment, avec plaisir même ! répondit-il d'un air jovial. Nous fêtons Noël ce midi et nous sommes peu nombreux, seuls quatre élèves sont restés cette année. La plupart ont préféré rentrer dans leur famille... Bien, je vous attends en bas !

Hermione hésita à rester un peu dans la chambre pour faire semblant de préparer ses affaires, mais le professeur Dippet verrait bien qu'elle n'avait aucun bagage lorsqu'elle le rejoindrait. Elle se laissa tout de même tomber sur son lit. Les suspensions gémirent sous son poids et elle pensa qu'avec un peu de chance, ses oreilles n'auraient plus jamais à supporter ce son désagréable. Hermione était désormais professeur à Poudlard. Tant qu'elle pourrait y rester, elle serait logée, nourrie et protégée. Enseigner la divination promettait d'être sportif, mais elle avait connu pire.

Alors elle se leva, alla prendre le savon de la Tête de Sanglier sur le bord de la baignoire et, après un dernier regard pour sa chambre, se hâta vers les escaliers.

:::

Le ciel était blanc et cotonneux au-dessus des montagnes. Il ne neigeait plus. Hermione dépassa le portail aux sangliers ailés, le terrain de Quidditch, la hutte du garde-chasse... Les tours de Poudlard semblaient plus grandes au fur et à mesure qu'elle en approchait, les fenêtres se précisaient et cinq conduits de cheminée soufflaient une fumée claire au-dessus des toits du château. Elle repéra le futur emplacement du Saule Cogneur, à ce moment-là occupé par de petits buissons rose et gris. A quels détails près, Poudlard n'avait pas changé. Une profonde nostalgie s'empara d'elle.

Les portes en chêne s'ouvrirent sans un bruit et Hermione s'engagea dans le hall derrière le professeur Dippet. A la vue des torches et du grand escalier de marbre qui montait dans les étages, son rythme cardiaque s'accéléra. Elle avait pu admirer cette scène pour la dernière fois au terme de sa sixième année, alors qu'elle s'apprêtait à partir en quête des Horcruxes avec Harry et Ron. A son retour, un an plus tard, le hall était toujours là, mais les corps des victimes de Voldemort étaient alignés près des murs, dissimulés sous des draps souvent tâchés de sang.

Tout comme les murs. Ce jour-là, il y avait eu du sang partout.

Hermione secoua la tête pour effacer cette image. Ressasser le passé était inutile, surtout si ce passé n'avait pas encore eu lieu. Pas encore eu lieu... Une idée émergea soudain dans son esprit ; une idée dangereuse mais terriblement tentante. Ne pouvait-elle sauver que Fred Weasley ? Le génie l'avait envoyée cinquante-sept ans dans le passé. Pouvait-elle sauver également Lupin, Tonks, Maugrey ? Pouvait-elle voler au secours de tous ceux que Voldemort avait tué ? Non. Macgonagall lui avait répété que c'était interdit. Prohibé. C'était... la règle d'or.

Non, Hermione n'avait pas le droit de sauver tout le monde. Mais était-ce humain de laisser ses amis mourir lorsque l'on avait la possibilité les sauver ? Elle comprenait soudain la colère d'Harry lorsqu'il n'avait pas pu attraper Pettigrow pendant leur court voyage avec le Retourneur de Temps. Elle était frustrée et mal à l'aise à l'idée qu'elle puisse être amenée à faire un choix aussi difficile. C'est donc une Hermione triste qui entra dans la Grande Salle derrière le professeur Dippet ; La vue du plafond magique la consola un peu, puis elle baissa les yeux sur ses nouveaux collègues.

Toutes les tables avaient étés poussées contre les murs et une seule trônait, fièrement, au centre de la Grande Salle. Elle comportait neuf couverts.

La première personne qu'Hermione reconnut fut Albus Dumbledore. Il arborait une épaisse barbe auburn et comptait bien moins de rides, mais son visage restait le même. Elle éprouva un pincement au coeur et avala toute sa salive pour ne pas se trahir. A côté de Dumbledore se tenait un Horace Slughorn déjà bien en chair, mais tellement plus jeune... Il y avait aussi une sorcière très mince aux cheveux roux et frisés, qui parlait à un bel homme blond aux dents incroyablement blanches ; la ressemblance de celui-ci avec Gilderoy Lockhart frappa aussitôt Hermione.

Quatre élèves étaient assis au bout de la table. La première était une Gryffondor probablement en fin de scolarité. Elle avait un air noble et des cheveux noués en chignon qui donnèrent aussitôt à Hermione une impression de déjà-vu. En face d'elle se tenait un autre Gryffondor, de douze ou treize ans, aux yeux très grands et à la moue rieuse, qui discutait allègrement avec un petit Poufsouffle rond et timide. Les yeux d'Hermione revinrent à la jeune fille de Gryffondor. Elle était sûre de l'avoir déjà rencontrée. Son air pincé lui était familier.

Le dernier élève présent à cette table appartenait à Serpentard. D'après le badge accroché à sa robe de sorcier, c'était le préfet de cette maison. Il semblait à l'écart bien qu'il fut installé avec les autres et quand il leva les yeux vers Hermione, elle fut étonnée par son stoïcisme. Alors qu'il la fixait, un sentiment de malaise l'envahit. C'était un garçon brun, de seize ou dix-sept ans ; ses yeux très noirs tranchaient sur sa peau pâle. Il avait des traits délicats, des pommettes hautes, des lèvres fines et claires. Il aurait pu être beau s'il n'avait pas eu ces yeux-là.

Des yeux si sombres qu'ils en devenaient anormaux.

Le Serpentard se leva poliment, et Hermione remarqua bientôt que c'était le cas de tous les élèves et professeurs présents à table.

- Joyeux Noël ! lança Albus Dumbledore en faisant exploser un pétard.

- Nous vous attendions avec impatience, Armando, ajouta très calmement la femme rousse. Je suppose que nous avons là notre nouvelle collègue ?

- Effectivement, répondit le professeur Dippet d'une voix aiguë. Je vous présente Miss Grizzly !

Les deux plus jeunes élèves furent saisis d'un fou rire qu'ils tentèrent de dissimuler en baissant la tête et les lèvres du préfet de Serpentard frémirent.

- Connor, Arnold, un peu de tenue, je vous prie ! les sermonna le professeur Dippet. Miss Grizzly vous enseignera la divination dès la rentrée. Or vous avez tous les deux pris cette matière, si je ne m'abuse.

- Nous aurions besoin d'un couvert supplémentaire, fit remarquer Horace Slughorn à son assiette.

Sa commande apparut naturellement à l'extrémité du bout de table occupé par les professeurs.

Tous se rassirent tandis que le directeur allait prendre place en face d'Albus Dumbledore, au centre de la table. Le jeune Gryffondor excité sembla s'apaiser instantanément dès que le directeur fut près de lui - Ah, les pouvoirs du titre ! Le petit Poufsouffle qui avait ri du nom d'Hermione était désormais rouge comme une pivoine et jetait des coups d'oeil honteux à son nouveau professeur. Hermione hésita un instant et lui adressa un sourire avant d'aller s'installer à l'extrémité de la table, à côté de la femme rousse.

- Miranda Bones, se présenta celle-ci d'une voix chaleureuse. Je suis professeur de Botanique et directrice de la maison Poufsouffle. Vous pouvez m'appeler Miranda.

- Heu... Merci, balbutia Hermione. Je suis Hermione Gran... Grizzly, se reprit-elle juste à temps.

- Apollon Picott, se présenta le bel homme blond en face d'elle d'une voix suave et séductrice.

Il écarta la mèche blonde qui tombait sur le côté gauche de son visage et ajouta dans un souffle :

- Je suis le concierge.

- Heu... d'accord, répondit Hermione. Enchantée de faire votre... connaissance.

Il la remercia d'un clin d'oeil et Hermione se sentit bizarre.

- Horace Slughorn, intervint le professeur Slughorn. Professeur de Potions et directeur de la maison Serpentard. Vous pouvez, non, vous devez m'appeler Horace !

Il étouffa un petit rire dans son poing et toussa. Le professeur Dumbledore lui donna une tape dans le dos et en profita pour lui enfoncer sur la tête un chapeau en forme de crapaud à verrues.

- C'est charmant, Albus, commenta la femme rousse en haussant un sourcil à la vue du crapaud à verrues.

Hermione chercha un instant dans sa mémoire le nom de la dame... Miranda Bones. Et le concierge à la mèche blonde - soudain occupé à admirer la bougie de table d'un air fasciné - s'appelait Apollon Picott. Elle devait s'en souvenir ! Quand son ancien directeur se tourna vers elle, Hermione eut un nouveau pincement au coeur. Ce n'était pas le premier, et ne serait sans doute pas le dernier, songea-t-elle.

- Albus Dumbledore, se présenta-t-il. Je suis professeur de Métamorphose, directeur de la maison Gryffondor et directeur adjoint. Concernant les prénoms, je crois que vous avez compris le principe. Hermione, c'est cela ?

- Oui, c'est cela.

- C'est un plaisir. A ma gauche, je vous présente Minerva Macgonagall, qui étudie en sixième année dans ma maison. C'est une excellente joueuse de Quidditch et le capitaine de l'équipe de Gryffondor.

Hermione, ébahie, regarda une Minerva Macgonagall rougissante remercier le professeur Dumbledore et la saluer d'un signe sec de la tête. Minerva Macgonagall, à seize ans ! Capitaine de l'équipe de Quidditch de Gryffondor ! Quel poste occupait-elle ? Hermione le saurait sans doute au prochain match. Cela expliquait, en tout cas, son désir de gagner la Coupe de Quidditch en tant que professeur. Par ailleurs, le dégoût de Minerva Macgonagall pour la divination datait visiblement de longue date, si Hermione jugeait l'air hostile avec lequel elle la lorgnait.

- Ensuite, voici Connor Wilmoor, de Gryffondor également, et Arnold Bondupois, de la maison Poufsouffle. Ils étudient tous les deux la divination, vous les reverrez donc en cours. Et voilà Tom Jedusor, termina-t-il en indiquant le Serpentard. Il est en sixième année, il est préfet et c'est, lui aussi, l'un de nos meilleurs élèves.

Tom Jedusor remercia le professeur Dumbledore pour le compliment et salua Hermione. Tom Jedusor... Une information primordiale essayait de se frayer un chemin dans la conscience d'Hermione. Une information primordiale, accompagnée d'une sirène d'alarme en marche et d'un ensemble de gyrophares. Harry lui en avait parlé ! Hermione avait une excellente mémoire ; pourquoi avait-elle tant de mal à réfléchir ? Le professeur Dippet... Tom Jedusor... 1942... Harry lui en avait parlé, lorsqu'ils avaient parlé... de la Chambre des Secrets. Des Horcruxes.

Voldemort.

La lumière se fit enfin dans l'esprit d'Hermione. Tom Jedusor était le véritable nom de Lord Voldemort, le nom sous lequel il avait suivi ses études à Poudlard ! Terrorisée, elle baissa les yeux vers son assiette, désormais remplie de dinde farcie, de légumes cuits et de pommes de terre. Tom Jedusor était le nom par lequel il s'était présenté à Ginny, puis à Harry, à travers le journal ensorcelé. Si ses souvenirs étaient justes, il avait ouvert la Chambre des Secrets à quinze ans et assassiné son père pendant l'été de ses seize ans.

Il avait donc déjà, au moins, commis ces crimes-là.

Hermione tremblait. Voilà pourquoi le génie l'avait envoyée à cette époque. Voilà pourquoi il l'avait fait entrer à Poudlard. Voldemort était adolescent et s'était déjà vengé de son père, mais il n'avait pas encore voyagé et effectué ses terribles recherches sur la magie noire. Alors, comment lui faire justice ? Devait-elle organiser son expulsion de l'école ? Devait-elle prouver sa culpabilité dans la mort de Mimi Geignarde pour qu'il finisse à Azkaban ? Devait-elle le tuer ? Cette dernière idée la dégoûtait ; et puis le visage de Fred lui revint en mémoire...

Voldemort serait responsable de tellement de souffrance dans le monde sorcier qu'il fallait peut-être mieux en venir à cette solution extrême. Mais elle avait intérêt à réussir du premier coup ; sans magie, se défendre contre un futur mage noir en colère lui serait impossible. Finalement, peut-être était-ce trop dangereux. Par ailleurs, quelque chose lui disait qu'aucun membre de l'Ordre du Phénix ne l'aurait encouragée dans cette voie. Hermione aurait aimé qu'on la conseille. Voldemort n'existait pas encore... mais il y avait Tom Jedusor.

De toute façon, il était trop tard pour faire marche arrière. Elle réfléchirait à son plan d'action une fois que l'émotion serait passée.

Elle saisit ses couverts et entreprit de découper le morceau de dinde juteux qui la narguait depuis son assiette.

:::

A la fin du repas, Hermione était affublée d'un chapeau en forme de bonhomme de neige et d'une paire de lunettes sur le mode couronne de Noël. Dumbledore ne cessait de lui proposer des bijoux pour compléter sa parure. Un collier d'angelots chanteurs. Des boucles d'oreilles en forme de citrouilles clignotantes - Luna aurait aimé. Six bagues surmontées de gros sapins qui hurlaient « Joyeux Noël ! » dès qu'on les touchait. Hermione finit par tous les prendre, provoquant un nouveau fou rire chez les deux jeunes élèves, à l'autre extrémité de la table.

- Vous ressemblez davantage à un professeur de divination à présent ! s'exclama Slughorn en riant.

Le professeur Bones lui jeta un regard noir et il sembla se rendre compte de ce qu'il venait de dire.

- Pardonnez-moi, s'empressa-t-il d'ajouter. C'était maladroit...

- Ce n'est pas grave, l'excusa Hermione. La plupart de mes collègues ont un goût très particulier pour la mode et je suis la première à me moquer d'eux.

- Ah, et bien, tout va bien ! répondit-il d'un air satisfait. Je vais enfin pouvoir raconter toutes les plaisanteries que l'on m'a apprises sur la divination.

- N'y allez pas trop fort tout de même, Horace, commenta le professeur Bones.

- Mais Miss Grizzly a le sens de l'humour, rétorqua-t-il. Tenez, ma grand-mère disait toujours : il ne faut pas être superstitieux, ça porte malheur !

Tous les professeurs gloussèrent, à l'exception du concierge qui se contenta d'un hoquet - Hermione supposa qu'il n'avait pas compris le sens de la plaisanterie. A l'autre bout de la table, les élèves semblaient se demander quel comportement il convenait d'adopter. Les deux plus jeunes riaient avec la main devant la bouche et tentaient de se cacher derrière les restes de gâteau à la crème. Tom Jedusor se pencha vers Minerva Macgonagall et murmura quelque chose. Celle-ci hocha la tête avec un sourire entendu.

- Mais ils se moquent de moi, ma parole ! s'écria le professeur Slughorn.

- Je crois qu'il est temps de mettre fin à ce repas de Noël, commenta le professeur Dumbledore.

- Oui, tout le monde a fini de manger, l'appuya le professeur Bones.

- A vrai dire, je pensais plutôt au fait que nous n'avions plus aucun pétard surprise...

- Albus !

Dès que le professeur Dippet se leva, tout le monde se tut.

- Apollon, dit-il en se tournant vers le concierge, je vous charge de faire visiter les lieux à Miss Grizzly, de lui montrer notamment l'emplacement de ses appartements, de son bureau et de sa salle de classe. Les livres se trouvent dans le bureau.

- Entendu, monsieur le directeur.

- J'ai quelques papiers à remplir dans mon bureau, je vous souhaite donc à tous un Joyeux Noël, et à ce soir !

Il s'éloigna, puis ce fut au tour des professeurs Bones et Dumbledore. Hermione se leva à son tour. Son coeur fit un saut périlleux dans sa poitrine lorsqu'elle se retrouva nez à nez avec Tom Jedusor et elle recula si brusquement qu'elle manqua de s'étaler sur la table. Ce fut la rapidité du futur mage noir qui lui permit de garder sa dignité ; il lui attrapa le bras et la retint de justesse. Dès qu'Hermione eut retrouvé sa stabilité, il s'empressa de la lâcher. Minerva Macgonagall, qui passait par là, leur jeta un regard soupçonneux.

Elle n'aimait vraiment pas la divination.

- Tom Jedusor, se présenta-t-il à nouveau. Ravi de vous rencontrer.

Hermione croisa son regard et se sentit aussitôt mal à l'aise. C'est Voldemort. Il était méconnaissable sous ces traits séduisants, mais elle savait que c'était Voldemort. Jouer la comédie face à celui qui avait tué un grand nombre de gens qu'elle avait apprécié était plus difficile que jouer la comédie face au professeur Dippet. Hermione se força à relever les yeux. Elle n'avait pas encore de plan, et même si ç'avait été le cas, elle ne devait rien laisser paraître. Aujourd'hui, ce n'était que Tom Jedusor, un élève de Poudlard.

- Moi de même, répondit-elle.

Un élève de Poudlard, rien de plus.

- Je ne suis pas en divination, mais je tenais à venir vous féliciter pour votre nouveau titre, annonça-t-il d'un air admiratif. J'ignorais que l'on pouvait devenir professeur si jeune ; on m'a toujours affirmé le contraire. Vous avez certainement impressionné le professeur Dippet.

- Oh, heu...

La sirène d'alarme et les gyrophares tournoyants revinrent en hâte dans la tête d'Hermione. Elle savait quelque chose à ce sujet-là aussi. Quelque chose en rapport avec le dernier Horcruxe. Le dernier Horcruxe... que Voldemort avait caché à Poudlard... lorsqu'il était revenu demander un poste de professeur à Dumbledore. Voilà, c'était cela ! Voldemort avait toujours voulu être professeur et Dippet l'aurait volontiers engagé s'il avait eu l'âge requis. Mais Dippet avait laissé la place à Dumbledore avant qu'il ne l'atteigne, et Dumbledore avait rejeté sa candidature.

Voldemort n'était pas devenu professeur, ce qui avait, par la suite, considérablement ralenti sa montée en puissance. Mais cela s'était passé dans un espace-temps où Hermione n'avait pas été engagée non plus. Avec l'embauche d'un professeur âgé de moins de vingt ans, Dippet n'aurait probablement plus d'argument pour refuser le poste à Tom Jedusor lorsque celui-ci se présenterait, ses diplômes en poche. Qu'allait-elle faire ? C'était la raison pour laquelle il ne fallait pas être vu lorsque l'on revenait dans le futur ! Par la culotte de Merlin !

- Ne me félicitez par si rapidement, le reprit-elle d'un air un peu paniqué. La... La divination est une matière... différente des autres...

Un argument, il lui fallait un argument !

- Elle nécessite davantage des dons que des connaissances théoriques, trouva-t-elle soudain. Pour enseigner la Défense contre les Forces du Mal, par exemple, il faut des connaissances à la fois théoriques et pratiques qui ne peuvent s'acquérir qu'après de longues années d'expérience. A Salem, tous mes professeurs avaient au moins la quarantaine, à l'exception de mon professeur de divination. L'inverse m'aurait surpris.

Tom Jedusor cilla et sourit étrangement.

- Pourquoi pensez-vous à la Défense contre les Forces du Mal ?

- Oh, ce n'était qu'un exemple...

- C'était justement le poste que je vise, avoua-t-il. Etonnant que vous l'ayez pris pour exemple.

- Eh bien, heu... Je ne suis pas professeur de divination pour rien ! répondit Hermione avec un faux air jovial.

Il hocha la tête.

- J'en suis certain maintenant, vous avez impressionné le professeur Dippet, insista-t-il. Permettez-moi de vous féliciter encore avant de me retirer. Bonne journée, Miss Grizzly.

Et il tourna les talons. Hermione le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il atteigne les grandes portes en chêne. Il tourna à droite, se dirigeant probablement vers l'escalier qui descendait dans les cachots. Un soupir de soulagement s'échappa des lèvres du nouveau professeur. Elle avait réussi ! Elle avait su lui répondre ! Au fond, Hermione espérait qu'il ne s'était pas rendu compte de la tension qui s'était dégagé d'elle durant leur entretien. Si c'était le cas... nom d'un gobelin, si c'était le cas, elle s'accrocherait au fait qu'il n'étudiait pas la divination.

- Miss Grizzly ? murmura une voix suave à son oreille.

Hermione cria et se retourna vivement en levant les bras. Sa main rencontra dans un bruit sec quelque chose de mou qui cria à son tour.

Apollon Picott.

- Oh, je suis désolée ! s'écria Hermione.

- C'est n'est pas grave, susurra-t-il en massant sa joue douloureuse. Désirez-vous que je vous fasse visiter, miss Grizzly ?

- Ou... Oui, merci.

Ils sortirent de la Grande Salle et prirent les grands escaliers de marbre. Finalement, songea Hermione - quand le choc de la claque involontaire fut passé - se prétendre passionnée de divination n'avait pas été si difficile. Elle répétait les arguments de ses auteurs sur le sujet, et inventait le reste. Jusqu'ici, c'était même amusant. Evidemment, danser autour d'une boule de cristal devant une classe entière le serait beaucoup moins, mais elle voyait le côté positif des choses : l'étude des boules de cristal ne nécessitait aucune théorie, c'était purement et simplement de l'invention.

- Miss Grizzly ?

La voix d'Apollon Picott la tira de ses pensées au beau milieu d'un couloir.

- Nous ne sommes pas arrivés à mon bureau, fit-elle remarquer.

- Effectivement, mais je me posais une petite question à votre sujet, chuchota-t-il. Vous ne seriez pas Canadienne, par hasard ?

Hermione soupira.

Il y aurait un meurtre avant l'aube.