Chapitre 2 - Routine
La jeune femme réajusta le col de sa chemise. Devant elle, une tasse de café brûlant dont la couleur indiquait clairement le degré de concentration l'aidait à patienter. Elle pianota rapidement sur les touches de l'ordinateur portable qu'elle avait posé sur la table, et remit en place les lunettes à monture noire qu'elle portait pour l'occasion. Le système fit défiler devant ses yeux les informations dont elle avait besoin : Alan Wade, 52 ans, divorcé, développeur pour une compagnie d'assurances de l'Upper East Side. Root versa le contenu de la petite carafe que le serveur en charge de sa table avait apporté quelques minutes plus tôt. Au contact du lait, le liquide noir prit une teinte plus claire et le commentaire surgit aussitôt dans son oreille : «Du café avec du lait. Dégueulasse.»
Root sourit, sachant pertinemment que Shaw en pensait chaque mot. Accoudée à l'une des tables du Carrington, restaurant chic de Manhattan, elle attendait patiemment la venue de son client. La jeune femme aux cheveux châtains hocha de la tête : «Qu'est-ce que tu as contre les mélanges ?
— Un café, c'est noir. Sans sucre, sans lait.», rétorqua Shaw sur un ton qui n'admettait aucune réplique. Mais Root ne s'arrêtait que si elle en éprouvait l'envie, et ce n'était clairement pas le cas ce jour-là : «Mais certaines combinaisons donnent des résultats inattendus parfois. C'est bien ce qui les rend aussi excitantes.
— J'ignorais que le café au lait était aussi révolutionnaire.
— Je ne parlais pas du café.», répondit Root en reposant la tasse sur la table. Elle balaya la salle des yeux. Toujours aucune trace de son client. Ce faisant, son regard tomba sur l'une des nombreuses glaces murales du restaurant : son chignon était bien en place, sa veste tailleur parfaitement repassée et son maquillage, soigneusement appliqué. On ne voyait pas ses cernes. Impeccable. Elle décroisa légèrement les jambes. La jupe était un peu trop serrée.
Le serveur s'approcha, le bras muni d'un plateau destiné à la table voisine. Lorsqu'il fut assez près, il se pencha légèrement vers elle : «Désirez-vous autre chose en attendant, madame ?
— Un martini serait bienvenu. Sec, sans glace.
— Tout de suite, madame.», fit le serveur en s'éloignant. La jeune femme aux cheveux châtains hocha de la tête en guise de remerciement, puis sourit lorsque les mots attendus résonnèrent au creux de son oreille. Elle la connaissait si bien. «Pas de mélange, hein ?», ironisa Shaw à travers l'implant. «La glace fond et se dilue dans l'alcool. Ça lui donne mauvais goût. Si tu mélanges, il faut que l'équilibre soit parfait. », commença l'ancienne tueuse à gages sans perdre son sourire. Celui-ci s'élargit davantage à la vue de l'homme qui s'avançait vers elle : «Et de toute façon, j'ai bien meilleur goût que ça.», termina-t-elle en accueillant le nouveau venu qui lui tendait la main : «Mademoiselle Show, veuillez pardonner mon retard, la circulation était affreuse.
— Mademoiselle Show ? souffla l'ancien agent de l'ISA.
— Je vous en prie, monsieur Wade. J'ai pris la liberté de commander de quoi vous détendre. Ces embouteillages peuvent être particulièrement stressants, n'est-ce pas ?», répondit Root en ignorant sciemment la voix de Shaw dans son oreille.
L'homme hocha de la tête. Ses cheveux grisonnants en bataille, la figure rouge et moite, il respirait précipitamment et tapotait le coin de la table du bout des doigts. Root remarqua la fine alliance qui s'accrochait désespérément à l'annulaire de sa main gauche. «Alors, vous m'avez précisé au téléphone que votre patron s'intéressait à notre logiciel ?», demanda-t-il en ouvrant la carte des menus. Root referma l'ordinateur portable et le glissa dans la sacoche noire qu'elle gardait aux pieds de la table. «Tout à fait. Elle aurait souhaité en parler de vive voix avec vous, mais elle n'en a pas la possibilité actuellement. Elle vous transmet ses excuses.», fit-elle tandis que le serveur s'approchait de nouveau. Le programmeur reposa la carte des menus : «Aucun problème. Je dois dire que sa représentante tient plutôt bien le rôle.» Root se contenta de sourire tandis que le serveur déposait le verre de martini sur la table. «Ah, mon préféré !», s'exclama Alan Wade. Il indiqua au serveur le plat qu'il avait choisi avant de continuer : «Comment avez-vous su ?
— Oh, l'instinct vous savez, répondit la femme aux cheveux châtains.
— L'instinct, mon cul ! marmonna Shaw à travers l'implant.
— C'est notre spécialité, continua Root. Répondre aux moindres besoins de nos clients.»
La jeune femme repoussa doucement la tasse de café désormais vidée de sa susbtance et le serveur prit sa commande. Shaw n'émit aucun commentaire lorsqu'elle entendit la jeune femme commander un steak saignant accompagné d'une salade. Le programmeur prit une première gorgée de son martini. Passablement plus détendu qu'à son arrivée, il enchaîna : «Alors, quelle version du logiciel vous intéresse ? Nous avons plusieurs packs, le tarif varie selon la formule que vous choisissez bien entendu. Nous pouvons vous fournir une version clé en mains, l'assistance sera gratuite. Avec cette version, le gestionnaire de la base de données organisera la liste de tous vos clients en triant leurs comptes de manière...
— Ce n'est pas ce qui nous intéresse.», coupa Root. Le développeur s'arrêta aussitôt, pris de court, puis reprit : «Je ne saisis pas bien l'objet de ce rendez-vous dans ce cas ? Vous savez que nous proposons des services...
— ...qui ne nous intéressent pas, coupa de nouveau Root tandis que le serveur déposait deux assiettes pleines sur la table. Elle attendit que le serveur eût fini de disposer les plats sur la table et ne reprit la parole que lorsque celui-ci s'éloigna : «Vous voyez, monsieur Wade, ma patronne est amplement plus intéressée par l'application que vous développez dans votre cave. Avec vos amis, Sean et Clayton c'est bien ça ? » Elle n'attendit pas de réponse et continua : «Celle qui vous permet d'espionner les comptes de votre compagnie pour en récupérer toutes les données ?» Le visage de l'homme était devenu livide.
La jeune femme commença à découper sa viande avec une lente précision. Sans le quitter des yeux, elle poursuivit : «Une petite opération bien sympathique, Alan. Vous surveillez le marché pour revendre ces informations aux concurrents.» L'homme avait durcit sa prise sur le couteau qui reposait jusque-là tranquillement à côté de son assiette. Il n'avait pas touché à son canard à l'orange. «Alors voici ce que nous allons faire : vous allez transférer le code — très bien écrit au passage — de l'application...», commença Root d'un air approbateur en appuyant plus fortement sur le morceau de viande. Le développeur serrait maintenant les dents tout en la fixant des yeux. «Ah, si le regard pouvait tuer...», commenta Shaw dans l'implant avec désinvolture.
— ... à l'adresse que vous venez de recevoir, termina Root tandis que l'écran du téléphone portable de l'homme s'illuminait de la mention 1 nv(x) message(s). Alan Wade sursauta et chercha par réflexe l'émissaire du message autour de lui. «Détendez-vous, Alan. Il n'y a que nous, ici.», glissa Root en se penchant légèrement vers lui. Le cinquantenaire recula involontairement : «Mais qui vous êtes, bordel ? Vous me menacez ? Vous voulez de l'argent, c'est ça ?» L'ancienne tueuse à gages fit la moue : la viande ne cédait toujours pas.
Elle opta pour une autre technique, orientant la lame du couteau à viande de façon plus efficace, et commença à trancher les tendons récalcitrants. «Je déteste quand ça arrive. Vous savez, quand il faut forcer comme ça sur la viande pour réussir à couper un morceau. Un tout petit morceau, en plus.
— Tu manques de pratique. Question d'habitude, c'est tout ! lâcha Shaw avec ironie.
— Non, ce n'est pas une question de pratique. C'est juste que certaines parties résistent plus que d'autres, répondit Root en réfléchissant tout haut.
— Mais qu'est-ce que vous racontez ? balbultia le développeur. Il avait agrippé le rebord de la table et la jointure de ses articulations s'était considérablement blanchie.
— Ce n'est pas à vous que je parlais, Alan. Mais c'est impoli, vous avez raison. Donc, vous allez envoyer le code à l'adresse que vous avez reçu et oublier toute cette conversation. Évidemment, inutile de préciser que si vous parlez de moi à qui que ce soit, les choses risquent de mal tourner.», acheva Root sur le ton de la conversation. Elle lui souriait comme si elle venait de lui annoncer qu'il avait gagné à la loterie.
Mais l'homme demeurait immobile, le visage fermé et le regard noir. Root baissa les épaules et contempla l'homme d'un air presque désolé : «Une très mauvaise idée, Alan. Si vous cherchez à envoyer vos deux acolytes après moi, chose qu'ils n'arriveront pas à faire au passage, vous allez empirer la situation. La vôtre, pas la mienne évidemment.» Devant le silence obstiné du développeur, elle soupira. «Enfin... techniquement, c'est la situation de votre fille que vous n'arrangerez pas. Comment va Joyce ? Un avenir tout tracé à Princeton, n'est-ce pas ? C'est un heureux hasard que vous ayez réuni les fonds nécessaires pour l'envoyer dans une école aussi chère. Je me demande d'où ils proviennent...
— Si vous touchez à un seul cheveu de ma fille... prévint l'homme.
— Blonde, n'est-ce pas ? Actuellement, elle révise pour ses examens de fin de trimestre. Enfin, ça c'est la version parentale. Entre vous et moi, elle est en ce moment même dans l'appartement de Gary Ross. Vous savez, son professeur de littérature comparée ? Très gentil de sa part de l'avoir prise sous son aile comme ça. Il l'a vraiment aidée à... saisir les enjeux de son avenir.», termina Root en tranchant définitivement le morceau de viande.
L'ancienne tueuse à gages planta son regard dans celui de l'homme en face : «Ce serait dommage de briser une si brillante carrière en plein envol. Vous n'êtes pas d'accord, Alan ?» Le sang s'écoulait dans l'assiette, se mélangeant à la sauce et aux feuilles de salade vierges soigneusement réparties.
— J'ai compris. J'enverrai le code, capitula le cinquantenaire. La mâchoire à demi-ouverte, il contemplait l'assiette de la femme aux cheveux châtains d'un air absent. «Magnifique ! Nous pouvons conclure ce déjeuner alors.», s'exclama joyeusement Root. La jeune femme reposa ses couverts et empoigna sa malette. En se levant, elle tendit sa main vers l'homme dont le regard restait désespérément perdu dans la contemplation du plat désormais froid : «Ce fut un plaisir de faire affaire avec vous, monsieur Wade.» Sans rien dire, l'homme serra la main qu'elle lui tendait. Le sourire chaleureux et sincère qu'elle lui offrait ne fit qu'augmenter son malaise.
— Tu es effrayante, murmura Shaw à son oreille tandis que Root marchait dans la rue. Malgré la distance et l'absence de perception visuelle, Root pouvait sentir le sourire de l'autre femme à travers ses mots. Elle ne put s'empêcher de sourire en l'imaginant : «Je te fais peur, Shaw ?», demanda-t-elle innocemment. Le rire sincère qu'elle entendit à travers l'implant lui provoqua un sourire plus intense encore, et la chaleur désormais familière se répandit dans chacune des cellules de son corps. «Si je pouvais ressentir la peur, probablement oui. Mais c'est pas le cas. Parce que je suis...
— ... tu es sociopathe, je sais.», coupa Root. Elle se remémora leurs moments passés. Shaw avait cette façon si particulière de ressentir les émotions, si unique. C'était un concentré d'émotions qui ne demandaient qu'à sortir, et qui le faisaient de façon sporadique et violente, d'une façon spécifique que Root avait su décoder à travers leurs nombreuses joutes verbales. Car c'était bien de ça dont il s'agissait : une lutte permanente pour le contrôle. Encore aujourd'hui, Shaw continuait désespérément ses tentatives pour le conserver. Et, inlassablement soumise à leur attraction mutuelle, Root le lui laissait bien volontiers. Aucune autre personne au monde ne lui avait provoqué un tel effet. Aucune.
Root observa le ciel bleu de Manhattan. À travers les nuages qui ne lui paraissaient plus si lointains, un avion traçait une ligne droite, laissant dans son sillage une trace infime de son passage dans le ciel. «J'aimerais beaucoup rester en ligne avec toi, Shaw. Mais je dois y aller.», souffla la jeune hackeuse. «Laisse-moi deviner : encore une de tes missions secrètes avec la Machine ?», plaisanta Shaw d'un ton faussement ennuyé. Root avala péniblement sa salive, puis répondit rapidement : «Exactement. Et tu sais que le timing est très important. À plus tard, Shaw.» Elle avait insisté pour marquer autant de désinvolture que possible dans sa voix. Elle avait répondu aussi vite que nécessaire pour ne pas laisser à l'autre femme le moindre soupçon possible. «Ouais, c'est ça. À plus tard.», fit Shaw avant de couper la liaison. Et Root ferma les yeux. La sensation de manque qui suivit la fit frissonner tandis qu'elle s'orientait dans les rues de New-York au simple son des indications de la Machine à travers son implant. Root ne s'interrogea pas : elle savait que l'ancien agent de l'ISA n'avait probablement pas détecté la douleur qui avait percé dans sa voix quelques minutes plus tôt.
Elle tourna à l'angle de la rue pour se fondre parmi la foule de passants. À l'heure de la pause déjeuner, les rues grouillaient de silhouettes toutes plus empressées les unes que les autres de regagner leur lieu de travail. Chacune concentrée sur son propre monde. Déconnectées les unes des autres. Root sourit amèrement devant l'ironie de la nature humaine. En passant près d'une poubelle publique, elle jeta la paire de lunettes qu'elle avait sur le nez, puis s'adressa au ciel : «C'est ce que tu voulais me faire comprendre ? Que personne n'a conscience de sa propre réalité ?» Elle resta un instant sans rien dire, s'imprégnant de chaque morceau de langage codé que lui délivrait la Machine. Comme une musique dont elle seule savait apprécier la mélodie. «Ah, je vois... et c'est en rapport avec ce que tu m'as dit hier soir ?», demanda Root en baissant la tête. Le souvenir de la nuit passée remonta aussitôt lorsque, allongée dans le noir, la couverture s'arrêtant à mi-chemin de ses cuisses, Root avait entendu le message de la Machine pour la première fois. Shaw s'était endormie contre son épaule, ses doigts serrant toujours les siens. Lorsqu'elle tressaillait, prise par des visions cauchemardesques que Root ne pouvait voir, elle lui serrait les doigts si fort que Root pouvait presque ressentir la douleur qui émanait de ses rêves.
Et la colère remontait, inlassablement. Shaw lui avait expliqué, tant bien que mal, que Samaritan l'avait soumise à de multiples simulations. Des milliers de simulations... chacune se soldant invariablement par la même issue : le suicide de Shaw. Sans rien dire, Root avait posé sa tête contre celle de Shaw qui dormait toujours de ce sommeil agité. Elle avait répondu aux doigts fébriles qui l'avaient serrée sans le savoir. En les serrant davantage encore. Toujours plus fort, jusqu'à ce que même perdue à travers le monde irréel, la jeune femme brune perçoive sa présence. Et Shaw s'était détendue. Mais l'apaisement passager de la jeune femme n'avait pas atténué la tension naissante de Root. Au contraire. Celle-ci s'était solidifiée, prenant davantage de substance à mesure que Root prenait conscience de ce que la Machine venait de lui révéler. Et ce fut plus fort que tout. Malgré son désir violent de protéger l'être qui dormait tout contre elle, Root ne put s'empêcher de murmurer dans la pénombre : Je ne peux pas... Je ne peux pas l'abandonner maintenant...» Presque instinctivement, Shaw l'avait serrée plus fort que jamais, la tenant si fort qu'aucune force au monde n'aurait pu l'en détacher. Aucune force au monde. Les larmes de Root s'étaient écoulées aussi lentement que les minutes les séparant du lendemain. Aussi sûrement que la certitude amère qu'elle avait de ne pas pouvoir retenir le peu de temps qui leur restait désormais.
