2) Armure sans cœur

Le soleil avait tiré sa révérence, Kardia et Calvera avaient eux quitté le bal.
Les lampions guidaient leurs pas sur un chemin d'herbes, piquées de boutons d'or.
Au bout d'un timide sentier entre les massifs de rhododendrons fleuris, un kiosque à musique fait de torsades boisées les observait.

La charmante Psyché et son amoureux Cupidon pourtant faits de marbre, les accueillirent sous leur pavillon.
– Kardia ! Devions-nous réellement quitter le bal ?
– Pourquoi ? Voudrais-tu retourner auprès de ce jeune garçon brillant ? La questionna t-il sur un ton ironique.
– Je ne vis pas de la flatterie ! Tu me connais assez bien pour le savoir ! Mais puisque tu ne veux pas que je marchande ici et pour une fois que je suis invitée à une telle réception, j'aurais aimé tout simplement danser.
Il roula des yeux.
– Et puis, une fille aime vivre de temps à autre d'un brin de cour.
– De quoi ?
– De cour !
Laissant échapper volontairement un profond soupir pour l'ennuyer:
– Bon d'accord, je n'aime pas ça, mais puisque c'est pour toi et que c'est jour de fête... Avant tout, débarrassons-nous de ces masques ridicules.

Redevenus Kardia et Calvera sous leurs propres traits, la nuit musicale leur était finalement si douce aux oreilles, qu'il s'inclina et prit un ton faussement hautain.
– Ma très chère Calvera, me feriez-vous l'honneur de m'accompagner sur ces quelques notes de musique ?
Jouant son jeu, elle l'imita et lui répondit:
– J'aurais été très déçue si vous ne me l'aviez pas proposé. C'est donc avec une immense joie que je vous accorde cette faveur, chevalier du Scorpion.

Kardia, plus grand que Calvera, la souleva en passant son bras autour de sa taille:
– Tu es beaucoup plus légère que tu ne le paraît !
– Merci ! C'est toujours un plaisir de t'entendre me louer un compliment.
Elle baissa la tête vers le sol:
– Pour danser, j'ai besoin d'avoir les pieds sur terre, pas dans les airs, n'est-ce pas ?
Il l'a déposa en remontant légèrement sa jupe:
– Fais attention ! On ne peut pas voir mes chevilles ici !
– J'ai déjà vu beaucoup plus tu sais.
– Arrête de me raconter n'importe quoi !
– Souviens-toi de la nuit où tu m'as mis dehors alors que Sacha, je veux dire Athéna et toi, étiez bien au chaud... Lorsque tu es venue à courir vers moi, tu étais dans un déshabillé vaporeux, d'où j'ai entrevu les courbes de ta féminité...
Elle éclata de rire:
– Un déshabillé vaporeux ? C'était une chemise de nuit, courte certes, mais de là à être vaporeuse. Franchement, de quelle imagination, tu fais preuve !
– Moi, je l'ai trouvé vaporeux.
– Bon, soit ! Mais regarde où tu mets les pieds, bon sang ! Elle est à six temps ! Toi maintenant, c'est "gauche - droite - gauche".
Après quelques pas tournoyant :
– Non ! "droite - gauche - droite".
– Quoi ? Mais, c'est pas ce que tu viens de me dire !
– C'est logique non ? Sinon, nous n'arriverons jamais à valser. Moi, je fais l'inverse. Bon, reprenons, "gauche – droite – gauche – droite – gauche – droite". Aie ! Mes pieds !
Il rit:
– Ça c'était mon quarante-cinq.
– Très drôle !

Cet havre de paix leur offrait une atmosphère intime à la lueur des bougies qui avaient été éparpillées un peu partout, elle s'assit et lui dos courbé, la tête légèrement inclinée vers elle, la contemplât sous ces cils.

– Je suis heureuse qu'ils aient pensé à laisser un banc, mon pied est tout endolori par ta faute ! Pourquoi sommes-nous ici ?

Il avait l'air de s'imprégner de la sérénité des lieux, cherchant semblait-il des mots à lui exprimer, il prit une profonde respiration, s'adossa à la banquette, passa discrètement son bras derrière elle pour l'allonger jusqu'à son épaule, sur lequel il aurait voulu la déposer mais elle le sortit de ses réflexions.
– Qu'allais-tu faire derrière moi ?
Il retira son bras brusquement et se mit à rire nerveusement:
– Si je ne peux plus m'étendre...
– Kardia, sommes-nous venus jusqu'ici pour goûter aux plaisirs de ce charmant jardin rendu à dame nature ? Lui demanda t-elle.
– Oui. Non ! Enfin... En fait, je voulais m'isoler de toute cette foule pour être seul avec toi, et te dire...
– Que veux-tu me dire ?
– Que j'ai mal partout ... Je dors très mal, mon corps est en pièces !
– C'est probablement l'effet de tes nombreuses batailles, petite nature ! Lança t-elle pour l'amuser.
Le Scorpion ne riant pas, la regarda déconfit, gardant tout son sérieux. Elle continua.
– En as-tu parlé à votre infirmerie ou à Dégel ?
Avec une moue mi-amusée, il se leva.
– Oui ! Oui ! Ils ne peuvent rien y faire... Après tout, c'est de ta faute !
Maintenant debout, elle lui fit face.
– Faute ? Répéta t-elle. Ma faute ? Lui demanda t-elle.
– Parfaitement, ta faute. Fit Kardia résigné.
– Mais, de quoi parles-tu, Scorpion ?
Les yeux malicieux de Kardia brillaient:
– Tu m'as envoûté ! Tu n'es qu'une sorcière, serpent à plumes !
Calvera serra les dents:
– Tu délires ou quoi ! C'est pas vrai ! Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler comme ça, sale gamin ! Je ne suis pas une sorcière !

Elle le dévisagea les yeux écarquillés, dont la main s'était tendue vers lui pour le gifler lorsqu'il l'attrapa et la serra dans la sienne avec force tout en ne laissant pas son amie lui échapper du regard.
De son ongle écarlate, Kardia lui remonta le menton, elle vit ses yeux vifs, le sachant de mauvaise humeur, elle ne savait pas ce qu'il allait faire. Il l'attira un peu plus sur lui et se courba, son sourire était moqueur :
– Calvera, je te trouve irrésistible lorsque tu me foudroies du regard !
Figée, se gardant de tout commentaire et sans aucune protestation de sa part, il referma son bras sur elle et l'embrassa.

Frappée de stupeur, elle avait gardé les yeux ouverts. Il se détacha:
– Calvera, ferme la bouche, tu ressembles à un poisson !
Elle ne semblait pas l'écouter, elle était totalement abasourdie par ce qui venait de lui arriver. Ils se regardèrent. Avec un pli un peu sournois au coin de la bouche, il reprit possession du corps de Calvera en la serrant contre lui avec une tendresse que beaucoup le croirait incapable de donner et pourtant, il lui caressa encore et encore ses lèvres avec les siennes.

A regret, il la libéra de lui.
Elle dû s'avouer avoir apprécié le rythme lent de cette étreinte, le délicat pouvoir entre un homme et une femme qui venait de la plonger dans un monde de sensations nouvelles, mais brusquement Kardia rit nerveusement, regarda ailleurs et avec une parfaite maîtrise de soi en cette occasion, il lui expliqua:
– C'était inattendu, n'est-ce pas ?
Elle le contemplait aux épaules larges, il se retourna pour rompre son silence.
– J'ai lutté contre ces sentiments, tu sais, durement même, mais Dégel m'a appris que toutes les batailles ne pouvaient pas se gagner. J'ai perdu celle-là... Aujourd'hui, je suis sans cœur et c'est la première fois que ça me remplit de joie parce qu'il y a peu, j'ai réalisé que je l'avais laissé au Mexique auprès de toi où il sera à jamais heureux.

Leurs yeux se rencontrèrent, elle arriva à lui dire:
– Nous devons penser à Sacha, celle que tu appelles maintenant Athéna.
– J'en suis parfaitement conscient. Je lui suis dévoué et j'irais jusqu'en enfer pour notre cause. Je sais que les combats sérieux nous arrivent et que je vais m'en régaler...

Dans sa tristesse, elle lui demanda:
– Pourquoi m'avoir embrassée ?
– Parce que je sais également qu'une jeune mexicaine m'a fait confiance. Je n'ai pas oublié que finalement elle m'avait sauvé de la mort devant ma Déesse... et je me suis laissé éprendre d'elle...

Elle n'arrivait pas à détacher son regard du sien, elle le contempla comme si c'était leur première rencontre:
– Kardia ? C'est bien toi ? Lui demanda t-elle pour être certaine de ne pas rêver.
– Qui veux-tu que ce soit ? Armando ? Fit-il sarcarstiquement.
Il tira de sa poche une bourse de velours.
– Je voulais te faire un cadeau.
Il l'ouvrit et lui déroula un collier au bout duquel pendait un cœur "fiole" en cristal.
– Je l'ai acheté en pensant à toi.
– Pour moi ?
– Oui, car lorsque j'aurais disparu, qui d'autre que toi fera flotter la bannière, Kardia ? La réponse est simple, personne. Je n'aurais jamais existé.

Il l'avait à nouveau captivé, Calvera le regardait surprise.
– Tu me fais confiance n'est-ce pas ?
– O-oui. Fit-elle faiblement.
– J'aimerais que nous mélangions nos sangs.
– Pardon ?
– Ne prends pas peur. Tu vois ce cœur, lui montra t-il, c'est un récipient.

Il coupa le dessus de son doigt avec son ongle et y pressa son or rouge qui ruissela dans la fiole.
Elle laissa échapper un cri. Il lui adressa un sourire:
– Je t'assure que ça ne fait pas mal.
– Tu veux que je me coupe également ?
– Je vais le faire pour toi.

Se sentant comme hypnotisée, Calvera cédait progressivement à la volonté du Scorpion qui lui prit la main.
– Es-tu courageuse ?
– Je le suis, oui.
– Tu vas enfin goûter à mon aiguille.
– Tu ne vas pas être sadique, la coupure sera petite, n'est-ce pas ?
– Minuscule !
Debout, il leva la main, allongea son ongle, il lui semblait que la forme de ses yeux changeait. Elle ferma les siens, pinça les lèvres et il explosa de rire.
– Woaw ! Tu aurais du voir ta tête ! Je ne vais pas te transpercer !
– Tu n'es qu'un garnement ! Lui dit-elle en le fixant toute tremblante.
"Aie !" S'écria t-elle.
– Tu vois ! Tu n'as rien vu venir. Je te l'ai tout de même sortie ! Lui fit-il avec un clin d'œil tout en léchant son ongle. Presse-le maintenant.

Son sang se colla d'abord sur le cristal et puis y roula goutte après goutte jusqu'au fond du bijou. Kardia ferma le flacon, le secoua et l'accrocha au cou de son amie.
– Calvera, mon cœur est à toi maintenant. Prends en bien soin pour moi. Lui demanda t-il.

Elle lui demanda de s'approcher d'elle, passa ses mains autour de son cou et l'embrassa.
– N'en profite pas de trop !
– Je promets de faire flotter la bannière Kardia à jamais, quoi qu'il arrive dans ma vie. Lui chuchota t-elle à l'oreille en serrant le cœur.

Il l'attira vers lui, donna un baiser, la regarda dans les yeux en riant:
– Bon, allons faire un tour en barque. Je me demande combien de temps il va me falloir pour que je puisse mouiller ta belle robe.
– Oh ! Je constate que notre lune de miel est déjà finie !
– Je ne t'ai pas demandé en mariage que je sache !
– Et j'aurais de toute façon dit non ! Tu aurais été une ruine pour moi, surtout pour ma taverne !
– T'es franchement pas sympathique Serpent à plumes !
– Tu n'attends que le moment de me provoquer ! Arrête de m'ennuyer !
– Calvera, j'adore lorsque tu es en colère !
D'un petit mouvement de jupe qui amusa le Scorpion, elle s'était retournée pour s'en aller sans lui mais, il la rattrapa par le coude:
– Cesse de faire ta tête...
Elle haussa les épaules et lui répondit :
– Bien, mon chéri !

Il avait ouvert grand les yeux à l'annonce de cette nouvelle déclaration. Il n'y avait rien à répondre à pareil titre mais, elle décela une petite rougeur sur la joue du Scorpion et y passa les doigts pour ressentir la chaleur du feu qu'elle venait d'éveiller en lui.

Elle lui sourit puis ils se défièrent, il se rapprocha, la prit dans ses bras avant qu'elle n'ait pu esquisser le moindre geste, elle capitula et sentit ses lèvres sur les siennes.
– Attention ! Tu m'enflammes ! et ma faim de toi est animale.

Il la regarda avec une satisfaction de vainqueur et la "dévora" profitant du temps qui leur était donné, ne niant toutefois pas que, reconduite au Mexique par ses soins, il partirait et elle ne le reverrait jamais plus, malgré qu'il venait de recoudre son cœur sur l'habit qu'était la peau de celle qu'il aimait.
Prêtant attention au bijou qui pendait entre les seins de Calvera et à présent si proche d'elle, il crut déjà entendre les battements de sa mécanique...