Nu, Kili s'écarta de la fenêtre largement ouverte pour laisser entrer la brise tiède de cette belle soirée d'été et s'approcha du lit depuis lequel sa femme le regardait avec malice : taquine, Tauriel s'était étalée au beau milieu du matelas, les membres largement écartés pour utiliser le maximum d'espace et ne laissant guère de place à son époux. Ce dernier s'agenouilla à ses côtés en souriant (il avait tout juste assez d'espace pour ça) :

- Laisse-moi me coucher, dit-il.

- Qui va à la chasse perd sa place, rétorqua l'elfe, un sourire mutin aux lèvres.

Kili envoya voler au loin la couverture légère qui recouvrait le corps de son épouse. L'étoffe soyeuse du léger vêtement de nuit qu'elle portait suggérait bien davantage qu'il ne cachait les lignes de son corps et Kili demeura un moment à la contempler, comme toujours ébloui.

- Ne me regarde donc pas comme ça, le gronda gentiment Tauriel. On dirait toujours que tu me vois pour la première fois.

- Oui, répondit rêveusement Kili, c'est une première fois toujours renouvelée.

Reprenant son sérieux, il entreprit de la chatouiller :

- Laisse-moi un peu de place.

- Ça ne marchera pas ! lança-t-elle, moqueuse. Je suis une elfe, je contrôle parfaitement mon corps et mon esprit. Et je ne suis pas chatouilleuse.

- Ecarte-toi, femme, lança gaiement Kili, ou il y aura des représailles !

- De quel genre ? le défia l'elfe sans remuer d'un millimètre.

Il se pencha vers elle, ses cheveux bruns venant balayer le visage de la jeune femme :

- Ce genre-là, par exemple.

Il l'embrassa avec tendresse. Et le résultat de ne fit pas attendre : elle remua pour l'enlacer et répondre au baiser tandis que la main de Kili allait chercher, loin en arrière, le bas de sa chemise de nuit et le faisait remonter le long de son flanc. Un instant plus tard, la chambre s'emplissait de soupirs qui très vite virèrent aux gémissements et aux râles exaltés.

Un très long moment plus tard, ils reposaient l'un à côté de l'autre, silencieux, unis dans la même complicité et la même tendresse. Kili était couché à plat dos, les mains croisées sous la nuque, un sourire indéfinissable aux lèvres, les yeux perdus dans le vague tandis que Tauriel, allongée sur le côté, laissait lentement courir sa main sur la poitrine de son mari et dans la courte toison brune qui la recouvrait.

- Je t'aime, dit-elle à mi-voix. Je t'aime tellement.

Il n'y eut pas de réponse et elle se souleva pour se pencher vers son visage :

- Comment dois-je interpréter ce silence ? demanda-t-elle d'un ton taquin.

Kili tourna la tête vers elle et lui sourit :

- Il n'existe pas de mots pour définir ce que j'éprouve pour toi et pour notre fille, dit-il. Il faudrait inventer un nouveau langage rien que pour ça.

- Ah, fit l'elfe en posant sa tête sur la poitrine du jeune nain avec un soupir d'aise. Tu fais bien de parler de notre fille. Tu sais que si je n'étais pas sa mère j'en serais jalouse ? Elle aussi, tu la regardes avec de tels yeux !

- C'est notre enfant…

Rêveur, Kili avait retiré l'une de ses mains de derrière sa nuque et jouait légèrement avec la longue chevelure rousse de sa femme, répandue en une masse ondoyante sur son thorax et son abdomen -un contact dont il raffolait.

- J'avais toujours entendu dire, dit Tauriel d'un ton légèrement moqueur, que les nains sont un peuple très rude et qu'ils élèvent leurs enfants très durement. Pourtant, si j'en juge par ton attitude envers Kiriel, celle de ton frère et celle de ton oncle, on m'a menti.

- Les elfes nous considèrent donc comme des brutes ? Ou des barbares ?

- Les deux. Et pas seulement les elfes ; pour ce que j'en sais, les hommes aussi. Ils disent volontiers que les nains ont le cœur aussi dur que la pierre de leurs montagnes.

- Les nains n'aiment guère les autres races, reconnut Kili, et s'en méfient énormément. Ils ont donc effectivement une attitude plutôt rude à leur égard. Quant aux enfants... ce qu'on t'a dit n'est pas entièrement faux. La vie est dure, beaucoup d'entre nous estiment qu'ils doivent l'enseigner à leurs enfants dès leur plus jeune âge, pour leur propre bien.

- As-tu été élevé de cette manière ?

Kili eut un sourire narquois :

- Non. Mon père étant mort quelques mois après ma naissance, Thorin l'a remplacé. Mais il s'est toujours senti en porte-à-faux : il estimait devoir nous élever, avec notre mère bien sûr, mais en même temps, il savait qu'il n'était pas notre père et... je pense que souvent, il ne savait pas comment faire pour bien faire. Il était très strict avec nous, c'est certain, mais beaucoup plus indulgent que d'autres néanmoins. Et puis... je vais te dire un secret, mais il faudra le garder pour toi, hein ?

- Si c'est un secret...

Kili pouffa de rire :

- Thorin s'en cache, mais il a toujours aimé les enfants. Mais surtout, ne répète jamais ça à personne : il a une réputation à préserver, tu comprends.

Tauriel rit à son tour :

- Sa réputation ne tient plus à grand-chose dès que Kiriel est dans les parages...

- Et elle le sait, la chipie !

OO00OO

Kiriel, fruit de l'union improbable d'un nain et d'une elfe, avait fêté ses cinq ans quelques mois auparavant. La première fois qu'on la voyait, son visage surprenait, tout comme sa silhouette étrangement proportionnée, tant l'ascendance elfique et l'ascendance naine se heurtaient vivement tant sur ses traits que sur toute sa petite personne. Kiriel avait les pommettes hautes et le nez aquilin de sa mère mais la mâchoire carrée des nains. Ses curieuses oreilles, qui n'appartenaient vraiment qu'à elle et semblaient toujours pointer entre ses cheveux, apportaient une touche un peu étrange à sa physionomie. Même la couleur acajou de sa chevelure tenait assez bien le milieu entre le brun et le roux, comme si en toute chose la petite princesse avait tenu à ressembler à ses deux parents. Ses longues mèches étaient aussi soyeuses et souples que celles de Tauriel mais perpétuellement embroussaillées, comme la tignasse de Kili. Par sa nature et son comportement cependant, elle ressemblait énormément à ce dernier, à tel point que très souvent Thorin, Dis et Fili avaient l'impression de revivre des moments du passé.

La minuscule princesse était une petite personne décidée qui connaissait bien son monde et en abusait sans la moindre vergogne. La seule qui ne lui passait pas tous ses caprices était sa mère. Tauriel cependant ne criait jamais et évitait de la réprimander : à la manière des elfes, elle expliquait posément les raisons qui faisaient que telle chose était impossible et que telle autre ne se faisait pas. Et Kiriel savait alors qu'il était totalement inutile d'insister.

Son père de son côté la grondait un peu parfois mais finissait toujours par se laisser attendrir. Son oncle Fili était à la fois son chevalier servant et son complice de tous les instants. Quant à son oncle Thorin (grand-oncle en réalité, mais c'était trop long à dire), il grognait toujours mais Kiriel savait depuis longtemps qu'en insistant un peu, il était rare qu'elle n'obtienne pas gain de cause. Comme en ce jour, où elle avait profité d'un moment d'inattention de sa mère pour lui fausser compagnie et pour venir se glisser, sans prendre la peine de frapper à la porte, dans le cabinet de travail du Roi sous la Montagne. Elle aimait cette pièce et son atmosphère et, depuis qu'elle était en âge de marcher, elle venait très souvent y passer du temps.

- Oncle Thorin, babilla-t-elle gaiement en trottant vers l'occupant des lieux.

- Je travaille, Kiriel. Je t'ai déjà dit de ne pas venir me déranger quand je travaille.

La fillette finit cependant de franchir l'espace qui la séparait de son grand-oncle, referma sa petite main sur sa tunique et la tirailla impatiemment :

- Porte-moi !

Thorin cessa d'écrire et la toisa sévèrement :

- Retourne chez ta mère ou je vais me fâcher.

La gamine arbora une moue de martyre et commença à renifler :

- Porte-moaââ ! Je serai sage, je te promets.

Avec un soupir à fendre l'âme, le roi se pencha, empoigna l'enfant et la hissa sur son genou. Sagement, elle se laissa aller contre lui, empoigna l'une de ses tresses et commença à la faire glisser entre ses doigts tandis que Thorin se remettait à ses écritures. Peu à peu, son poids léger s'accentua : la fillette s'était endormie, la tresse de cheveux noirs serrée entre ses petits doigts.

- Sale gosse, marmonna Thorin, qui cependant n'avait garde de bouger de crainte de l'éveiller (il aurait certainement égorgé quiconque se serait permis de dire la même chose).

Lorsqu'on frappa à la porte, il eut un froncement de sourcils et jeta un coup d'œil à l'enfant, comme s'il craignait que le bruit ne la tire du sommeil.

- Entrez, dit-il à mi-voix.

Fili entra. En temps ordinaire, il n'aurait pu s'empêcher de taquiner son oncle en découvrant Kiriel endormie sur ses genoux, une tresse de cheveux sombres entre les mains, tandis que le roi se déhanchait pour continuer à écrire sans la déranger. Mais en ce jour, Fili n'était pas d'humeur à rire.

- Je viens te dire que je m'en vais, mon oncle, dit-il d'un ton formel.

- Tu t'en vas ?

Le jeune nain eut un rictus amer, expression qui ne semblait plus devoir le quitter depuis la veille.

- Ma foi, ce n'est pas ici que je vais trouver une fiancée. Je compte me rendre dans les Monts de Fer.

Thorin le regarda un instant puis opina :

- Très bien. C'est une bonne idée. Tu comptes partir quand ?

- Demain très tôt, je pense. Dès le lever du jour.

- Entendu. Envoie-nous un corbeau quand tu seras arrivé.

Fili se retint de hausser les épaules et tourna les talons. Il avait déjà ouvert la porte quand la voix de son oncle le rappela :

- Fili.

Le jeune guerrier se tourna à demi. Il tenait rancune à Thorin des paroles qu'il avait prononcées, de ce mariage auquel il prétendait le forcer et n'avait aucune intention de le cacher.

- Fili, dit Thorin, tu m'en veux pour le moment mais quand tu auras pris le temps de bien reconsidérer la question, tu te rendras compte qu'un mariage n'est pas une fin, mais un début. Et quand tu auras trouvé celle qui te convient, tu pourras même y découvrir des avantages.

- Inutile d'essayer de me réconforter, je ne suis plus un enfant, répliqua froidement Fili. Je vais faire ce que tu veux, parce que je n'ai pas le choix. Rien de plus. Inutile d'essayer de me faire croire que je vais trouver le Bonheur avec un grand B, j'ai passé l'âge des contes.

Lâchant la poignée de la porte, il acheva de faire face à Thorin et s'inclina, non sans ironie :

- Votre Majesté.

Puis il sortit sans se retourner. Il aurait peut-être claqué la porte s'il n'avait pas craint de réveiller sa nièce. Il retourna dans ses appartements, prépara ses affaires puis s'en alla passer un moment avec Dis, pour l'informer de son départ et lui dire au revoir. Il n'avait pas l'intention de lui confier ce qui pesait si lourd sur son cœur, car il ne voulait pas avoir l'air d'un marmot qui vient pleurnicher dans les jupes de sa mère, mais la princesse naine n'était pas dupe.

- Comme le temps a passé, dit-elle. Suis-je vraiment déjà si vieille ? J'ai peine à réaliser que mes fils sont arrivés à l'âge de prendre femme et que je suis déjà grand-mère !

- Tu es toujours la même, Mère, dit Fili en se forçant à lui sourire. Tu ne changes pas.

- C'est gentil, mon chéri, fit Dis en riant.

- Mère, je voulais te demander...

- Oui ?

Fili hésita, finalement se ravisa.

- Non, rien.

La princesse sourit tendrement à son fils aîné et, sans rien dire, lui ouvrit les bras. Fili ne sut pas résister. Il s'agenouilla à ses côtés et posa sa tête sur ses genoux.

- Je... tout cela me fait peur, Mère, avoua-t-il à demi voix.

A nulle autre qu'à sa mère il n'aurait fait un tel aveu, et encore avait-il fallu qu'elle l'y encourage. Dis soupira.

- Je reconnais bien là la manière de faire de Thorin, dit-elle. Je m'imagine très bien la façon dont il t'a asséné cela. Tout roi qu'il est, la diplomatie et lui font bien deux.

- Pourquoi m'impose-t-il cela, Mère ? Kili dit qu'aucune naine ne pourrait vivre avec lui et que c'est pour cela qu'il ne s'est jamais marié, mais...

- Kili n'est qu'un écervelé ! dit sévèrement Dis. Et pourtant, Tauriel non seulement le supporte mais encore a quitté son peuple et affronté l'hostilité des nains pour vivre avec lui. Il ferait bien d'y penser parfois. Thorin a ses défauts, nulle ne le sait mieux que moi, mais ce n'est pas un monstre, tout de même ! Il est plutôt bien fait de sa personne et il peut être charmant, quand il le veut vraiment... je t'accorde qu'il ne le veut pas souvent, mais cela n'empêche.

- Alors pourquoi ? murmura Fili. Pourquoi moi ? Pourquoi ne...

- Fili...

Les doigts légers de Dis coururent dans la chevelure blonde.

- Il ne faut pas juger Thorin sans prendre en compte tous les sacrifices qu'il a consenti depuis tant de décennies, mon chéri. Si Smaug ne nous avait pas chassés d'Erebor, ton oncle se serait trouvé dans la même situation que toi aujourd'hui. En tant que prince héritier, il aurait eu l'obligation de prendre épouse. Mais, du jour au lendemain, nous nous sommes retrouvés sur les routes, dépossédés, décimés, le ventre creux. La folie de Thror n'a fait qu'empirer une situation déjà critique. La disparition de Thrain a précipité les choses. Thorin a dû faire face seul. Et quels que soient ses torts, Fili, notre peuple aujourd'hui lui doit tout. Comme si cela ne suffisait pas, il a décidé de se charger de moi et surtout de vous. Crois-tu vraiment qu'il ait eu le temps de penser à fonder une famille dans tout ça ?

- Mais aujourd'hui ? objecta Fili. Nous avons repris Erebor, il est le roi sous la montagne, et il n'est pas si vieux qu'il ne puisse encore trouver femme et...

- Et te voler ce qu'il considère t'appartenir.

Interloqué, Fili releva brusquement la tête pour regarder sa mère, dont le regard s'était fait grave :

- Tu réalises bien, n'est-ce pas, que si Thorin se mariait et que sa femme lui donne un enfant, c'est cet enfant qui deviendrait l'héritier légal du trône ?

- Je le sais, dit Fili, mais où est le problème ?

- Le problème, c'est que même si ton oncle ne montre guère ses sentiments, il vous aime, Kili et toi, comme ses propres enfants. Vous possédez à vous deux le meilleur de son cœur, n'en doute jamais. En outre, il est fier de vous et de ce que vous êtes devenus. Il veut que ce soit toi qui règne sur Erebor après lui, Fili. Même s'il sait mieux que personne tout ce que cela implique.

- C'est un cadeau empoisonné, murmura le jeune guerrier en secouant la tête.

- Ou la plus grande preuve de confiance qui soit ?

Fili la regarda fixement.

- Tout le monde prend le parti de Thorin, on dirait... se borna-t-il à dire, d'un ton qui déjà acceptait l'inéluctable.

Sans répondre, Dis posa doucement sa main contre sa joue.

Lorsqu'il quitta sa mère, silencieux et préoccupé, le jeune nain fit le tour de ses amis pour prendre congé d'eux. Il termina par Kili et Tauriel, avec lesquels il passa toute la soirée. Si sa gorge se serrait à l'idée de se séparer de son frère (ce n'était encore jamais arrivé, de toute leur vie !), dire au revoir à Kiriel qui, sa sieste auprès de son grand-oncle terminée, les avait rejoints, fut encore plus pénible. Fili put mesurer alors toute l'affection qu'il portait à l'enfant.

- Mais, oncle Fili, demanda la petite, manifestement inquiète, tu vas revenir vite ?

- Je ne sais pas, ma jolie.

- Tu vas faire quoi ?

Fili dut fournir un terrible effort pour sourire et répondre d'un ton faussement léger :

- Je vais voir si ailleurs il existe d'aussi jolies petites princesses que toi. Je suis sûr que non.

- Alors pourquoi tu y vas ?

- Parce que j'y suis obligé.

- Pourquoi ?

- C'est une affaire de grands, Kiriel.

Il ne fut pas facile de convaincre la fillette et Fili n'avait pas encore passé la porte de sa chambre qu'il savait déjà qu'elle lui manquerait cruellement.

- Prenez soin de vous deux, dit-il encore à son frère et à sa belle-sœur, qui le raccompagnaient, d'une voix plus rauque qu'à l'ordinaire.

- Toi aussi, Fili, dit Kili en lui serrant les poignets avec force. Toi aussi. Et reviens-nous vite.

- Ca, je ne peux pas te le promettre. Mais tu sais que si ça ne tenait qu'à moi, je ne partirais pas du tout.

Kili lui serra cette fois le bras en signe de réconfort, puis Tauriel se pencha vers lui :

- Vous permettez ? demanda-t-elle.

Elle ne l'avait encore jamais embrassé. Fili en fut un peu interloqué mais fit un signe d'assentiment. Tauriel avait une odeur d'herbe et de feuillage, songea-t-il tandis qu'elle lui déposait un baiser sur la joue.

- Vous nous manquerez, Fili, dit-elle en se redressant. Nous penserons à vous à chaque instant.

Fili préféra ne rien dire, de manière à ne pas trahir son émotion. Il leur adressa un dernier signe de tête et regagna ses propres appartements, juste en face des leurs. Lui aussi penserait à eux à chaque instant, il le savait. Bien plus qu'à une hypothétique fiancée.

OO00OO

A son arrivée dans les Monts de Fer, après un voyage sans histoire, Fili fut accueilli royalement par Dain Pied d'Acier, son petit cousin.

- Eh bien, jeune freluquet ! tonna ce dernier avec sa faconde habituelle. Que nous vaut le grand plaisir de cette visite ?

Fili, qui connaissait Dain et sa truculence, s'offusqua d'autant moins des paroles prononcées que le regard malicieux et la chaleureuse accolade du seigneur nain étaient plus parlants que ses taquineries. Il se doutait qu'on lui demanderait ce qui motivait sa visite et avait longuement réfléchi, en chemin, à ce qu'il répondrait. Dire la vérité l'embarrassait. Non, vraiment, c'était gênant. Aussi répondit-il d'un sourire avant de dire d'un ton léger :

- Maintenant que la Montagne Solitaire a été reprise et que la paix règne à Erebor, j'ai eu envie de me délasser en voyageant un peu.

Dain éclata d'un grand rire chaleureux. Fili était robuste mais il grimaça quand l'autre lui asséna une grande claque amicale sur l'épaule :

- Ah ! Ah ! s'esclaffa Dain. On a envie de jeter son capuchon par-dessus les montagnes, mon garçon ? Tu as bien raison. Un jeune et beau nain comme toi ! Eh bien, on va déjà organiser un grand banquet en ton honneur et tu vas voir si on sait s'amuser, par chez nous. J'espère bien que tu prendras du bon temps durant ton séjour ici.

- Euh… merci…

Fili s'écarta précipitamment pour éviter une nouvelle bourrade : même s'il voulait se montrer cordial, Dain y mettait un peu trop d'enthousiasme.

- Tu ne tiens pas debout, rit encore ce dernier. Ton oncle ne te nourrit donc pas ? Demain nous irons chasser et le banquet aura lieu après-demain. Tu vas te refaire une santé, ici, tu verras.

- Ou je vais me passer moi-même la corde au cou, pensa Fili, lugubre.

Le maître des lieux fit signe au garçon de le suivre et le conduisit auprès d'une naine au visage ouvert et avenant, aux cheveux et aux favoris soigneusement nattés entremêlés de bijoux d'argent.

- Tu te souviens de Hadra, mon épouse ? demanda Dain, le regard et la voix emplis de fierté.

Fili opina. Deux ans plus tôt, ils avaient tous été conviés au mariage du seigneur des Monts de Fer. Tauriel y comprit. En tant que membre de la famille royale d'Erebor et surtout en tant qu'invitée de Dain, la jeune femme avait été traitée avec courtoisie, malgré les regards qui ne cessaient de peser sur elle.

- Heureuse de vous revoir, Fili, dit Hadra avec chaleur.

Fili s'inclina galamment et lui baisa la main. Pourtant, une pointe de jalousie venait de percer son cœur : il n'aurait pas, lui, la chance de trouver une épouse aussi charmante, dont il parlerait avec la même fierté que Dain... mais aussi, Dain n'avait pas été contraint, lui. Il était resté très longtemps célibataire et un heureux hasard avait un jour fait que... Fili, lui, n'avait pas la possibilité d'attendre que le destin veuille bien agir en sa faveur. D'ici moins d'un an, il devait avoir une promise... ou une épouse. Le jeune nain frissonna. Cette corde qu'il venait d'évoquer, il lui semblait soudain la sentir lui serrer la gorge. Fili ne s'attendait nullement à trouver une naine dont il pourrait tomber amoureux. Ce serait une union dictée par la nécessité, un mariage de raison, rien de plus. Il n'espérait même pas avoir le choix entre plusieurs, étant donné le nombre limité de représentantes du sexe féminin parmi les nains. Il serait déjà bien beau qu'il en trouve une qui veuille bien de lui et qu'il puisse supporter à ses côtés pour le reste de son existence. Dont il puisse supporter de la voir devenir la mère de ses futurs enfants. Fili bornait là ses ambitions. Alors bien sûr, voir un couple uni lui écorchait un peu l'âme. Non qu'il envie son bonheur mais parce qu'il savait que ce bonheur-là, il n'y aurait jamais droit. Il ne saurait tout simplement jamais ce que c'était.

- Le roi a parlé, il faut obéir, pensa le jeune guerrier, de fort mauvaise humeur, en pensant à son oncle.

Sa rancœur monta d'un cran.