- J'imagine que tu sais pourquoi tu es là ?

Oh oui que je le sais ! Et je n'en suis pas fier, même si j'essaie de garder une contenance digne, ce qui n'est pas des plus faciles. Mon interlocuteur n'est pas réputé pour sa tendresse, et j'ai parfaitement conscience que je suis dans mon tort. Alors j'ai tout intérêt à me faire petit et marcher droit. Je me contente donc d'opiner du chef sans rien dire. Inutile de verser de l'huile sur le feu en me cherchant une quelconque excuse qui ne pourrait qu'être bancale. Le flagrant délit ne pardonne pas.

Le grand chambellan du Palais est un bel homme entre deux âges, qui en impose par sa prestance. Sa réputation dans le Sanctuaire est celle d'un homme sévère mais juste, je devrais donc m'en tirer sans trop de mal si je ne fais pas de vagues. Sauf que je voudrais bien savoir ce que je fais présentement dans son bureau. Il n'est pas mon supérieur hiérarchique, puisque la garde du Palais ne relève pas de ses compétences. Toute faute commise dans le cadre de mes fonctions lui est étrangère – en théorie du moins.

Tout a commencé il y a une heure. Pas la pire de ma vie, mais sûrement pas la meilleure non plus. Et pourtant les choses avaient si bien commencé ... et continué si je puis dire, jusqu'à ce que je sois pris sur le fait, en train de lutiner un des jeunes gardes de ma compagnie, à l'abri d'une colonne. Ce qui n'est en rien répréhensible au regard des lois du Sanctuaire ..., sauf que j'étais censé être de service, et qu'il y a récidive. Troisième fois ce mois-ci. Polybès, mon cher, tu es un beau crétin.

Je me demande ce qu'est devenu mon partenaire, ce jeune homme si séduisant qui a si promptement embrasé mes sens. J'espère qu'il ne va pas être inquiété.

- Je reconnais mes torts, Excellence, dis-je d'une voix ferme, en fixant l'imposant portrait en pied du Grand Pope qui se trouve derrière le bureau du grand chambellan.

Petit rire de gorge dans mon dos.

- Je ne vois pas comment tu pourras faire autrement.

Moi non plus, je dois être honnête. Les apparences sont quelquefois trompeuses, mais être surpris entre les cuisses largement ouvertes d'un jeune éphèbe gémissant de plaisir, il ne faut pas trop en demander à la crédulité humaine. Ca peut difficilement passer pour un accident, surtout avec un dossier chargé comme le mien.

- Tu sais ce qui t'attend, je suppose ?

Non, justement. Les fois précédentes, j'ai été jeté dans le bureau de mon supérieur qui m'a passé un savon dont mon cerveau se souvient encore ( mes hormones, elles, c'est une autre affaire, hélas ). J'en prenais à nouveau le chemin – le capitaine de la garde du Palais en état d'arrestation et emmené entre deux de ses propres hommes, quelle honte ! - quand nous avons rencontré au détour d'un des innombrables couloirs le grand chambellan en personne. Que faisait-il là, je ne sais rien. Je ne le connaissais que de vue, mais le regard noir et perçant qu'il m'a jeté m'a mis mal à l'aise. Oh, je sais, je n'ai pas de quoi pavoiser mais tout de même, cet homme m'intrigue et m'inquiète plus encore. Il a interpellé un des gardes, et l'a conduit à l'écart, hors de portée d'oreilles indiscrètes. De quoi ils ont parlé, je ne le sais pas. Je devrais plutôt dire " il a parlé " car son interlocuteur n'a fait que suivre un ordre qu'il ne semblait pas comprendre, qui le surprenait, même. Et trois minutes plus tard, je me retrouvais ici, dans son bureau aux portes hermétiquement closes, ce qui ne laisse rien présager de bon.

- Deuxième fois ce mois-ci, hum ?, lâche-t-il d'un ton qui ne contribue pas à me rassurer.

- Troisième, rectifiai-je.

Il est toujours très bien informé, c'est clairement un piège grossier pour voir si je suis tenté de lui mentir et de minimiser ma faute. Si l'honnêteté ne paie pas toujours, dans mon cas précis la malhonnêteté peut coûter cher.

- Jolie santé, commente-t-il sèchement. Je me serais attendu à un peu plus de discipline de la part d'un capitaine des gardes possédant tes compétences ...

-Je suis désolé, Votre Excellence.

Je le vois, du coin de l'oeil, faire un geste de la main pour exprimer à quel point il ne croit pas en ma sincérité pourtant réelle.

- Je suppose que je n'ai pas besoin de te dire quelles conséquences gravissimes aurait eu ta ... distraction si jamais l'ennemi avait attaqué le Palais à ce moment-là !, s'exclame-t-il d'une voix que le marbre du sol et des murs amplifie jusqu'à m'assourdir.

Est-il utile de lui préciser que la dernière guerre sainte date maintenant de plus de soixante ans, et qu'aucun dieu de l'Olympe ne devrait se réincarner avant deux bons siècles, rendant la possibilité de voir leurs guerriers débouler ici justement aujourd'hui infinitésimale ? Sans doute pas, vu le regard qu'il m'assène. Je préfère m'abstenir, c'est la meilleure défense des cas indéfendables comme le mien. Je ne baisse pas l'échine – je n'ai jamais su le faire – et me contente de regarder droit devant moi, décidé à ne pas contester la sentence quelle qu'elle soit.

- Qu'as-tu à dire pour ta défense ? Lequel des deux a entraîné l'autre ?

- Moi.

Ce n'est qu'à moitié vrai, mais en tant que supérieur hiérarchique c'est à moi d'assumer.

- Il était consentant au moins ?

- Oui !

Je n'ai pas pu retenir ce cri. Je veux bien porter le chapeau de toute cette affaire, mais m'accuser d'avoir abusé de mon autorité pour soumettre quelqu'un à mes désirs, non. Je ne l'ai jamais fait, et même si mes partenaires ne l'ont très souvent été qu'en coup de vent, je les respecte à ma manière.

Le grand chambellan, qui s'est assis derrière son bureau, donc face à moi, me transperce du regard. Il est terriblement intimidant. Je ne détourne pas les yeux.

- Admettons.

Il a l'air convaincu. Ce qui ne l'empêche pas de pousser un profond soupir en se calant le dos plus profondément dans son fauteuil.

- Tu es un imbécile, Polybès. A ton avis, que vais-je faire de toi ?

Je lève un sourcil, surpris. En quoi mon sort repose-t-il entre ses mains ?

- Puis-je poser une question, Votre Excellence ?

- Je t'en prie.

- Sans vouloir vous manquer de respect, pourquoi ne suis-je pas jugé par mon supérieur hiérarchique, le Connétable Démétrios, mais par vous ?

Sourire fin de sa part. Quand il se donne la peine de sourire, le chambellan a une très belle allure, du charme même. Il a une beauté fanée, certes, mais j'aurais aimé le rencontrer dans sa jeunesse ...

Je me racle nerveusement la gorge. Pourvu qu'il ne lise pas dans mes pensées, pour le moins déplacées dans un moment pareil ! Ah, on ne se refait pas.

- Le Connétable Démétrios a été incapable, comme tu l'as prouvé aujourd'hui, de te mettre au pas. C'est donc moi qui vais m'en charger, si tu n'y vois pas d'inconvénient.

Ses paroles sonnent comme une menace.

- Vous allez m'envoyer au Cap Sounion ?

- Au Cap Sounion ? Grands dieux non ! Tu es certes coupable d'insubordination, de manquement au service et de débauche, mais pas de trahison... ou alors y'a-t-il quelque chose que tu ne m'as pas dit ?

Je secoue la tête avec véhémence. Je n'ai jamais trahi Athéna, je me suis seulement laissé entraîner par ma libido galopante ...

- Alors vous allez me renvoyer, n'est-ce pas ?

A ma grande surprise, il prend une mine songeuse.

- J'envisage plutôt autre chose ..., murmure-t-il calmement.

- Autre chose ?

Son regard qui a quelque chose d'hypnotique m'enveloppe, et j'ai l'impression qu'il peut lire au plus profond de moi. C'est un sentiment de vulnérabilité extrême, et en même temps je me dis qu'il peut ainsi voir à quel point je suis sincère et honnête avec lui. Ma bonne foi est la seule carte que j'ai dans mon jeu.

- Prenons avantage de la situation, et transformons un défaut en qualité, susurre-t-il, énigmatique.

Je fronce les sourcils.

- Que voulez-vous dire ?

- Déshabille-toi.

Son ton n'est plus calme. En une fraction il est devenu brusque et froid. Voilà dix ans que je fais partie de la garde du Sanctuaire, j'ai donc parfaitement compris que c'est un ordre, mais la surprise me fige.

- Pardon ?

- Ote tes vêtements. Tous.

J'ai quelques secondes d'hésitation. Où veut-il en venir ? Il ne veut quand même pas ... ?

La tête vide, j'obéis comme un automate. L'un après l'autre, mes vêtements glissent sur le sol de marbre, jusqu'à ce que je sois totalement nu face à lui. J'ai conscience d'avoir un beau corps, et je n'ai jamais été pudique, loin s'en faut, mais son attitude détachée m'intimide plus que je ne lui laisse entrevoir.

Lentement, comme s'il avait tout son temps, il se lève de son fauteuil et s'approche de moi. Je sens plus que je ne vois ses yeux sombres qui glissent sur mes épaules, ma poitrine, avant de descendre vers mon ventre et de se poser sur mon entrejambe.

- Superbe, lâche-t-il d'une voix neutre.

Il continue son inspection, me mettant sur des charbons ardents. Où veut-il en venir au juste ?

Il est maintenant derrière moi, j'ai presque l'impression de sentir la chaleur de son corps. Pourtant il ne me touche pas. Je le préférerais presque, plutôt que de me savoir jaugé comme un animal sur un champ de foire.

- Aucun défaut, vraiment superbe, répète-t-il comme en lui-même. Je comprends mieux avec quoi tu appâtes ceux qui finissent derrière une colonne ou dans ton lit. Mais ensuite ?

Petit rire.

- Caresse-toi.

- Qu...

- Tu as bien entendu. Obéis. C'est dans ton intérêt, crois-moi.

- Mais ...

- Aurais-tu besoin d'aide ?

- No... non.

Ma main descend, hésitante, le long de mes abdominaux et va cueillir ma verge qui pend, flasque, entre mes cuisses. Je me suis toujours considéré comme bien doté par une nature généreuse, et c'est un sentiment étrange et paradoxal fait de vulnérabilité et d'excitation mêlées qui m'envahit soudain. Mes doigts se referment sur mon membre et commencent à le masser avec application. Je ferme les yeux, autant de plaisir naissant que pour échapper à cette présence obsédante près de moi, et c'est avec une certaine surprise que je sens ma verge se gonfler peu à peu de désir. Brave petit soldat bien obéissant !, ne puis-je m'empêcher de penser. Je n'ai jamais eu de mal à obtenir une érection, mais je ne l'ai jamais fait sur commande. Soulagé, j'accélère la cadence de ma main sur la hampe qui prend vie et commence à se dresser. Dans mon bas-ventre naissent des palpitations qui me font instinctivement resserrer les doigts autour de mon organe qui durcit. J'ouvre la bouche, mais pas un gémissement de plaisir ne franchit mes lèvres. Me masturber devant lui, soit, mais je garde un reste de fierté. Aussi coupable et débauché que je sois, je ne lui appartiens pas. L'orgasme que je sens monter, je le garde pour moi.

- Arrête, dit-il tout-à-coup.

Son ton sec claque à mes oreilles, et je retombe brutalement des hauteurs de mon plaisir. Je rouvre les yeux. Il est face à moi, à trois pas, et m'examine avec froideur.

- Approche, m'intime-t-il.

J'hésite.

- Me refuserais-tu ce que tu as accordé à tant d'autres ?

Ce n'est pas cela qui me retient. Qu'il me touche m'est presque indifférent : comme il vient de me le faire si délicatement remarquer, j'ai offert mon corps à bien d'autres avant lui, et sans que cela me pose problème. Ce n'est pas de la pudeur inutile, je veux juste savoir ce qu'il me veut. Car il semble très calme, tout à fait maître de lui, et en aucune manière semblable à quelqu'un qui abuse de ses fonctions pour assouvir ses fantasmes. Alors à quoi joue-t-il ?

- Viens.

Je lui obéis, et mon sexe tendu tressaille à chacun de mes pas. Il le fixe d'un air étrange, et s'accroupit soudain. Je me retiens de sursauter. Que fait-il ? Va-t-il me prodiguer une fellation ?

Ses longs doigts fins se tendent vers mon érection et la caressent du bout des ongles, c'est à peine si je les sens, moi qui ai pourtant la verge si sensible. Je retiens mon souffle.

- Pas mal, murmure-t-il, en laissant négligemment courir sa main le long de ma hampe.

Je suis si excité que je ne peux réprimer un gémissement. Mais il n'y prête pas attention et poursuit son inspection.

- Jolie couleur ... pas de traces de maladies ou d'infections, très ferme, et la longueur et la grosseur semblent plus que correctes, débite-t-il sans passion.

Grands dieux, de quoi parle-t-il ?

- Voyons le reste ...

Fébrile, je sens ses doigts s'aventurer vers mes testicules. Délicatement, il presse mon scrotum, les faisant glisser dans leur enveloppe de peau, et les soupèse dans le creux de sa paume. Puis sans rien dire, il se relève.

- Combien de temps es-tu capable de garder une érection ?

- Pourquoi me demandez-vous ça ?

- Contente-toi de répondre à ma question.

Au moins avec lui on sait qui mène la danse. Mais curieusement ma première sensation de gêne a disparu. Son détachement me donne l'impression d'avoir affaire à un médecin.

- Je n'ai jamais compté, avoué-je malgré moi.

- Parfait. Voyons cela alors.

Avant que j'aie pu réagir, il a glissé à genoux et pris mon organe entre ses lèvres. La stupeur me fait ébaucher un pas en arrière, mais ses deux mains agrippent aussitôt mes hanches pour me retenir.

Il libère mon sexe et lève vers moi un visage courroucé.

- Cesse de faire l'imbécile !, me dit-il d'un ton pincé. Laisse-toi faire. Et ne me dis pas que c'est la première fois que tu te fais sucer !

Il a vraiment l'air en colère et son langage prend un tour bien moins policé. Je comprends que j'ai tout intérêt à calmer le jeu. Ravalant ma salive, je m'efforce de me détendre.

Enfin, me détendre, c'est vite dit. Jamais je ne l'aurais soupçonné, mais le grand chambellan du Palais d'Athéna a des talents cachés. J'ai beau avoir eu de nombreux amants au cours de ma pas si longue vie, je n'ai pas le souvenir d'une telle fellation. C'est lui qui me guide. Il commence, avec des gestes très doux, par effleurer mon gland gorgé de sang du bout de sa langue. Une caresse légère, si rapide que j'ai l'impression de l'avoir rêvée ; puis il remonte le long de la verge, s'attardant longuement sur chaque veine, avant de redescendre et de me prendre entre ses lèvres. Sa bouche est douce et avide, et presque malgré moi, encouragé par ses ongles que je sens dans mes fesses, je m'enfonce dans la cavité brûlante. Il me laisse faire, sans montrer la moindre réticence ou le moindre dégoût.

- Oh !

Je laisse involontairement échapper un cri rauque en sentant la caresse de son palais sur mon gland. Il est doué, très doué. Où diable a-t-il acquis une telle science amoureuse ? Car un tel talent n'est pas inné, il est le fruit d'une longue pratique.

Mais mes sens sont soumis à une torture trop intense pour me laisser le loisir d'y réfléchir. Je ne sais qu'une chose, il attend de moi que je dure le plus longtemps possible. Parfait, je ne veux pas le décevoir.

Ses lèvres autour de mon organe se font de plus en plus audacieuses et pressantes. Il ne semble avoir qu'un but : me faire atteindre l'orgasme par n'importe quel moyen. Je le sens qui agrippe mes hanches, me poussant plus profondément à chaque fois dans sa bouche, jusqu'à ce que je touche le fond de sa gorge. Son intimité buccale est si humide, si chaude, si profonde, si resserrée, que je pourrais perdre pied si je n'y prends pas garde. Pour reprendre un tant soit peu le contrôle de la situation, je glisse mes doigts dans ses cheveux et bien que la chaleur qui irradie dans mes reins m'aiguillonne et m'implore de m'immiscer toujours plus loin dans cette gorge si accueillante, je tente de le forcer à libérer mon érection. Trop tard. Avant d'y être parvenu, un puissant orgasme me fauche, et j'éjacule en lui. Cette fois-ci, je suis bon pour la radiation, c'est ma première pensée cohérente tandis que je retombe des hauteurs de ma jouissance.

Mais bizarrement, il ne semble ni dégoûté, ni même mécontent, et je le vois lécher sensuellement une goutte de ma semence qui perle sur ses lèvres tout en souriant étrangement. D'un pas mesuré, il contourne son bureau et s'assoit en prenant garde de ne pas froisser sa longue robe.

- Tu commences ce soir. Présente-toi à la tombée de la nuit dans les appartements du Grand Pope, dit-il d'une voix monocorde.

Mon coeur manque un battement.

A suivre